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lièrement sans que personne les rabroue. On : ne les accable pas de ces discours, de ces préceptes, de ces belles leçons morales dont nous sommes si prodigues, et qui glissent à peu près comme de l’eau sur du verre. Ce n'est pas à dire pourtant qu'on emploie contre eux les moyens de conviction énergiques qui s’appellent la raison du plus fort : les Américains ont de tout temps réservé cela pour leurs nègres, race incorrigible et bestiale à qui . l'on ne parle qu’à coups de bâton. Quant à leurs enfants et à leurs chevaux, ils les ont toujours traités avec douceur, comme des êtres intelligents et raisonnablès en qui il fallait bien se garder d’éveiller l’instinet de la révolte, Ils comptent, pour former leur raison, sur l'expérience plutôt que sur les châtiments; au lieu de les tenir pieds et poings liés jusqu’à l’âge d'homme, ils les laissent de bonne heure se heurter eux-mêmes aux choses. C’est cette éducation libre qui müûrit les Américains et développe en eux la raison pratique à un âge où chez nous elle sommeille encore sous les rêves et les illusions de l'adolescence. Chez nous, l'éducation intellectuelle précède l'éducation morale; c’est le contraire ici. A dauze ans, l'éducation morale des jeunes filles américaines est considérée comme faite : elles vont et viennent librement, souvent seules; leurs idées pratiques semblent toutes formées, et l'usage veut même qu'elles soient déjà mitiées à toutes les réalités de la vie. On ne les conduit pas par la main comme des aveugles, en leur ordonnant d’avoir toujours les yeux baissés, pour leur découvrir un jour brusqueinent l'horizon de la vie. On ne leur déguise rien de ce qu’il faut bien qu’elles apprennent, puisqu'elles doivent être seules maîtresses de leur destinée. Aussi la choisissent-elles sans illusion et sans ivresse, et quand viennent les dégoûts ou les épreuves, il faut bien qu'elles
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LE JOUR DE L'AN À NEW-Yt :K 219
les supportent sans murmure, puisqu'elles ne peuvent accuser qu’elles-mêmes de leurs erréurs et de leurs déceptions.
Quant aux, hommes, elle ne leur est pas moins salutaire, cette rude école de l’expérience et de la liberté. Sitôt qu'ils commencent à penser, les voilà aux prises avec les nécessités positives de la vie; les affaires, les intérêts, les travaux assidus de la profession qu'ils ont prise les absorbent, les façonnent, les marquent d'une empreinte un peu grossière peut-être, mais les sauvent en même temps de ces agitations maladives des âmes inoccupées. qui énervent le caractère et rendent l'esprit sté-
rile. Ils n’ont pas encore vingt ans, et à l’âge où,-chez
nous, les jeunes hommes cherchent leur voie, tourmentent la muse indocile, ou bien nagent dans les vagues rêveries d’une philosophie apocalyptique, ils songent à s'établir, à. prendre femme, à fonder pour leur compte une maison de banque ou de commerce et à quitter l'hospitalité provisoire du toit paternel.
Que devient pourtant la famille? Elle dure tant que le même foyer la tient réunie; mais elle se relâche dès qu’elle se dispérse, car elle n’a point pour se maintenir le lien des héritages et des intérêts communs. Vous savez qu'en Amérique la liberté des testaments est illimitée; la seule restriction que les lois y mettent est en faveur, non de$ enfants, mais des femmes.-Dans l’État de New-York, où, sauf stipulation contraire du contrat de mariage, tous leurs biens meubles tombent dans le domaine commun, elles succèdent de droit à un tiers des biens immeubles du mari. Ailleurs, dans l'Illinois si je | ne me trompe, elles gardent tous leurs biens et leur administration indépendante. Toujours est-il que le droit de la femme prime celui des enfants; sauf la réserve
accordée à la femme, le père fait de sa fortune tel emploi
qu'il lui plait : il peut déshériter ses enfants sans qu'ils aient le droit de se plaindre, et souvent il ne leur laisse qu’une moindre part de son héritage. Plus souvent il en avantage un seul au détriment des autres; il laisse par exemple le gros de sa fortune, soit à Lainé, soit à l’un quelconque de ses fils, et vous save: qu'au Massachusetts
les propriétés foncières ne se divisent presque jamais :
l'aîné prend la terre, les cadets entrent dans le commerce,
dans l’industrie, dans les affaires, ou bien vont. dans l'ouest se faire un. patrimoine à eux. Le père de famille peut même établir une véritable substitution en faveur de l’ainé de sa race, limitée, il est vrai, à la seconde géné+ ration seulement et n ‘obligeant légalement que son héritier immédiat. Ainsi la loi américaine est aux antipodes de la loi française : liberté des testaments, inégalité permise des partages, substitution même dans une certaine mesure, tout ce que la démocratie française condamne comme d'odieux vestiges de l’oppression féodale, la démocratie américaine l’autorise et le couvre du nom de la
liberté. Ici encore, en matière de testaments et d’héri-
tages, c'est toujours la même question qui se présente : laquelle des deux est la vraie démocratie, de ceile que le goût de la liberté domine, ou de celle qui sacrifie la liberté même à un amour insatiable de l'égalité ?
Nous nous vantons volontiers en France d’être un des peuples les plus démocratiques du monde, si ce n’est le modèle même de la parfaite démocratie. Et pourtant, à y regarder de près, malgré le codé civil, les principes de 89, l’admissibilité de tous aux emplois, voire même le suffrage universel, nous n'avons guère répudié que de nom la tradition morale de l’ancienne monarchie. A la caste nobiliaire, déjà fortement battue en brêche au
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siècle dernier par les classes moyennes s’est substituéc la classe administrative et bourgeoise. Elle croit, par l'égalité des partages, avoir à jamais aboli l'esprit d’aristocratie de l’ancien régime, et elle n’a fait en réalité que le rendré populaire, le répandre, pour ainsi dire, dans tout le corps du peuple. Quel est le vice que nous reprochons, par exemple, à l’aristocratie anglaise ? C'est d'élever des prédestinés de la fortune qui n’ont rien à demander à leur travail, c'est d'entretenir en eux l'esprit d'oisiveté, l’égoïsme et l’orgueil. — Franchement est-ce que tous nos fils de familles bourgeoises, héritiers de trois mille livres de rente, ne sont pas de petits aristocrates manqués ? Est-ce que l’oisiveté des bourgeois de province, qui moisissent dans les petites villes et ne connaissent d'autre emploi de léur vie que de tondre leurs métayers ou d'aller au café risquer le pain de leurs familles, est-ce que cette oisiveté misérable n’est pas un vice aristocratique? Et quand nos jeunes gens, qu’on envoie dans les villes apprendre une profession libérale, se croient permis de ne rien faire sous prétexte qu’ils ont le droit de dissiper d'avance leur part de l'héritage paternel, ne trouvez-vous pas qu’ils se donnent, à leur façon, des airs d’aristocrates et de marquis?
Dira-t-on qu’il y à une union plus tendre entre le fils et le père quand la loi leur impose des droits et des devoirs mutuels? Cela même est encore douteux : je les vois bien devant la loi marcher unis et inséparables, mais comme deux prisonniers liés à la même chaîne, non pas comme des amis qui se donnent la main. A supposer même que l'intérêt soit au fond le vrai mobile des aftections humaines, croyez-vous qu’un fils respecte mieux son père, s’il le regarde comme un débiteur forcé, que sil n’en doit rien attendre, et s’il lui est tout au plus