‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 28 sur 70 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Statistiques de fin d'année, — Les visites du iour de l'an; libations américaines ; le monde et les soirées ; la pêche au mari. — L’aristocratie ; le monde financier ; un prince du journalisme ; une maison de fraîche date ; un prince de la finance. — La famille américaine; libre éducation des enfants, leur maturité précoce. — Liberté testamentaire ; la bourgeoisie français, ,; une vraie démocratie. — Soumission dè Savannah ; fatigue de la Géorgie ; la nationalité du Sud. :

31 décembre.

La fin de l’année ramène invariablement le déluge des statistiques. Les journaux constatent que l’année 1864 a été plus fertile que toute autre en accidents de chemins de fer. Les comptes tenus par le Herald donnent environ 500 tués sur place et au moins 2,000 blessés. Le total en parait énorme, et je ne prétends pas dire que les . chemins de fer américains soient sans reproche. Cependant, si vous considérez la multitude des voyageurs et l'immensité des distances, vous trouverez que la proportion des déchets n’est pas encore trop effrayante.

Vous voulez savoir la population des États-Unis en général et en détail celle des grandes villes? Vous en

demandez plus que les Américains n’en peuvent appren- mble de la dre. Croyez-vous que la statistique soit régulière ct peut-être

scientifique aux États-Unis comme chez nous? Où pre- ces, et des nez-vous ces agents présents partout d’une. administra- sorties des s0 tion centralisée ? Où prenez-vous ces recensemenis exacts, consciencieux ? Où prenez-vous même, en Amérique, les registres .de l’état civil (1)? Songez un peu au désordre des administrations locales, à leur négligence, à leur

manque d'unité; songez aussi aux étonnantes fluctuations WA C'est demi de la marée humaine qui envahit le s6l du nouveau Î& étant toujou monde. Parmi les bienfaits du self-government, il ne main toutes faut pas compter la statistique, science éminemment ad- 2 leurs plus D ministrative et qui ne peut fleurir que sous la cloche des chevau d’une. centralisation hermétique. Allez en Chine ou en intimité, bo

France si vous voulez de belles additions symétriques et sence et CE de beaux chiffres ronds. En Amérique, on fait de temps dant du sal en temps (2), pour constater le progrès accompli, un golters OU recensement par à peu près, comme on jette la sonde de dix heur sur un sable mouvant, ou comme on mesure, dans une de repos a\ mer troublée, la vitesse d’un vaisseau poussé à pleines de bonne : voiles; mais les additions ne sont pas encore faites, ni : vertes COM les résultats rendus publics, que déjà l'inondation a dé- éerin. Et 1 passé le niveau. Pour aujourd’hui et pour quelques années vant elles encore, on vit sur le recensement de 4860; mais quatre chez Sa P ou cinq ans pour l'Amérique, c’est un demi-siècle pour la sonde les France. C’est plus même qu'un demi-siècle, car, si l’en- tandis qu processio (1) Les registres des décès et des naiss:nces doivent être n'est pas tenus par les clergymen des diverses communions et régula- jour de risés par le juge de paix. Ce dernier délivre aussi des actes de day qui notoriélé fondés sur la déclaration des témoins. Ge système jour de imparfait donne lieu souvent à de grands désordres. Ve-nolit (2\ Les rcensements généraux ont lieu aux États-Unis tous les PO

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semble de’ la population. n’a pas beaucoup augmenté peut-être, de grandes masses du moins s’y sont déplacées, et des villes, des, contrées entières peuvent être sorties des solitudes.

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Dimanche ler janvier 1865.

C’est demain le jour du grand coup de feu, le dimanche étant toujours consacré à l’immobilité et à l'ennui, Demain toutes les femmes restent chez elles, parées de leurs plus beaux atours, et les hommes courent, comme

des chevaux de fiacre, apportant, selon le degré de leur

intimité, bonbons, bouquets, bijoux, ou leur seule présence et ce salut consacré : À happy new year! pendant du salut de Noël : Merry Christmas ! Partout des goûters ou luncheons attendent les visiteurs affairés, qui de dix heures du matin à sept heures du soir n’ont pas de repos avant d'avoir fait leurs trois cents compliments de bonne année, Les femmes trônent en reines, couvertes comme des reliques de tous les joyaux de leur éerin, Et nul n’est dispensé de venir plier le genou devant elles : le grand-père infirme se fait trainer jusque

chez sa petite-fille; le père de famille va boire à la

rende les innombrables verres de vin de la bonne année, tandis qu'un millier d'étrangers viennent s'asseoir en procession à son foyer, Vous voyez que le jour de l'an n’est pas, comme chez nous, et comme en Angleterre le jour de Noël, une-fête de famille ; c’est le thanksgiving

day qui occupe cette place dans la vie américaine. Le’

jour de l’an est au contraire celui où l’on entasse toutes les politesses qu’on n’aurg pas le temps. ni la patience de faire durant l’année, 11 appartenait bien à ces Américains

utilitaires de dévouer ainsi une journée aux obligations du

monde, et d'en faire une tâche sérieuse, un devoir impé- ‘

rieux et formel, afin de pouvoir vaquer le reste du temps à leurs affaires et à leurs plaisirs.

Pour moi, nouveau dans la société de New-York, j'en serai quitte pour environ vingt-cinq visites et vingt-cinq verres de sherry, que ie trouverai moyen, bien entendu, d’escamoter adroitement. Celui qui a dit des Américains qu’ils étaient sobres ne les a vus qu’à la surface. S'ils boivent tant d’eau glacée dans les chemins de fer, c’est faute de mieux, et parce que le whiskey, les bitters, les punchs, les cocktails et drinks de toute nature ont allumé en eux un feu insatiable et inextinguible. Tous leurs grauds et petits hommes, depuis Webster jusqu’à Douglas, ont besoin de cet ingrédient pour entretenir en eux la combustion vitale. Le général Grant, avant sa fortune, était connu dans l'Illinois pour un buveur émérite. Douglas, le petit géant de l'Ouest, ne débuvait jamais. Les hommes de l'Ouest en sont venus à ce point de solidité virile que les liqueurs, comme à Mithridate les poisons, ne leur font plus aucun mal, et que leur intelligence n'eniprunte à l'élément alcoolique que sa violence,

Sans se laisser d’ailleurs ni ébranler ni obscurcir. Cette faculté, comme toutes nos facultés morales ou physiques, grandit avec l'usage, si bien que tel homme qui buvait modestement dans sa jeunesse se distingue dans son âge mûr, et peut espérer atteindre dans sa vieillesse au plus glorieux point de l’ivrognerie. M. Webster, qui d’ailleurs paraît avoir eu toutes sortes de vices, a eu deux périodes dans son existence, marquées l'une par l'usage du vin, l'autre par celui de l’eau-de-vie. On dit: M. Webster avant qu’il eût perdu le goût du vin, comme on dit : Ra

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On dit aussi, — ce n’est pas moi qui parle, — que beaucoup de femmes ont un goût décidé pour la boisson économique de l'avenir, et qu’en liberté elles délaissent les vins fins de France ou d'Espagne pour ce fameux Bourbon-wiskey dont un brave Yankee demandait à un prince français de lui envoyer quelques bouteilles, pensant sans doute que les Bourbons étaient une famille enrichie par la fabrication de ce breuvage. J'ai bien vu l'autre jour en chemin de fer, première classe, un gentlemän irlandais tirer de sa poche une bouteille d’eau-devie et en servir de grandes rasades à sa voisine ; après quoi l’un et l’autre sc sont mis à chiquer amicalement; mais, Dieu merci, ce ne sont pas là les manières des salons. Les traces de rusticité que j'y relève encore s’y voilent ct s’y déguisent sous les modes européennes, dont une foule d'Américains francisés, anglicisés ou cosmopolites donnent le ton à céux qui ont grandi et vécu à l'ombre du-City-Exchange ou de leur bureau enfumé de

Wall, Beaver ou Pearl-street. :

Ce n’en est pas moins une société d’attrait médiocre pour un homme d’habitudes paisibles, ami des petits comités et des causeries du coin du feu. C’est un tourbillon plutôt qu'un monde, et le ralentissement que Îa guerre civile, les deuils privés des familles, la diminution

aussi des fortunes, ont mis à ces amusements ne les à

rendus ni moins futiles ni plus intellectuels. La foule y

est légère, bruyante, pleine de snobbisme et de vanité,

prête à saluér humblement les gens qui se font valoir, mais très-dédaigneuse de ceux qui n’affichent pas de prétentions ridicules. Le mot d'ordre est que New-York est le lieu le plus agréable du monde, ct il faut se confondre 12,

en admiraticns pour ne pas être vu de mauvais œil, Voyos un peu quels sont les éléments de ce monde si content de Jui.

Les hommes, pour la plupart, vivent dans les affaires depuis leur enfance; à peine âgés de quatorze ans, la finance les a dévorés, et l’on cite avec admiration, comme une rareté, ceux qui ont reçu ce qu'on appelle une collegiate education. Les femmes, livrées à elles-mêmes dès leur enfance, commencent de bonne heure cette recherche d’un mari qui les absorbe tout entières, et qui, surtout dans un pareil monde, exige plus de futilité, de falbalas ét de charlatanisme extérieur que de culture ct de valeur sérieuse. Ce ne sont point des sensitives, de poétiques rêveuses, de sentimentales moralistes, ni d’insouciantes chercheuses d'aventures; ce sont des gens d'affaires caleulateurs qui empruntent à la société où celles vivent -un esprit positif et mercantile. Ces petites folles raisonnables, dont l'appareil extravagant rappelle cehi de nos lionnes, jettent Phamecon non pas pour le plaisir même de la pêche, mais pour le bénéfice. Etes-vous à inarier, un essaim tourbillonnera de lui-même autour de vous. Semblez-vous au contraire de prise improbable et

diflicile, vous marchez dans un désert, Toutes ces de-*

moiselles (et vous ne rencontrez nulle part que des demoiselles : le reste du monde féminin semble enterré d'avance dans le tombeau de la vie domestique), toutes ces demoiselles ont deux ou trois cavaliers à leurs trousses et n'ont pas envie d'abandonner un tiens pour deux (u l'auras. On n’est pas admis dans le cercle intime à moins qu'on ne veuille prendre soi-même une part active au jeu. I faut, pour se plaire dans le monde de New- York, pour ne pas s’y promener comme dans une foule étrangère, s'attacher volontairement à un char ou, pour

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employer une métaphore #lus “réaliste , quelconque. Alors vous ne le quittez plus: ; vous le mênez au part, vous le conduisez dans le monde et l’en reconduisez, vous passez partout à sa suite comme un meuble indispensable, — jeu glissant et d’où vous pouvez surtir, suivant votre habileté el vos scrupules, voleur ou volé. Ajoutez la fatigue, l’incommodité de ne pouvoir s’asscoir, puisque les femmes elles-mêmes restent debout, le vacarme enfin d'une conversation: soutenue, non pas à demi-voix et discrètement comme chez nous, mais àpleins poumons et avec des éclats de voix plus dignes d'un meeting populaire que d’une soirée élégante, ct vous concevrez pourquoi les bals américains me déplaisent. Les efforts quil faut faire, les cris qu'il faut y pousser pour être entendu, le retentissement dans un petit espace de deux cents voix déployées ébranleraient des nerfs accoutumés au feu de la mousqueterie ou au grondement continu des cent soixante-quinze bombes par minute lancées l’autre jour inutilement sur Fort-Fisher, Ce monde tumultueux ne me trouve guère à son goût. J'aime mieux ne fréquenter qu'un petit nombre de maisons amies et de personnes distinguées, mais un peu sérieuses, qui me témoignent une bienveillance dont je voudrais pouvoir profiter plus souvent. Miss ””", une des belles de New-York, du reste une intelligente et gentille personne, m'a dit que le bruit courait que j'étais very wise, et que j'avais une vieille tête sur de jeunes épaules. Un sage de mon espèce ne saurait avoir part aux amusements de ces joyeux écervelés, dont le grand plaisir, la grande affaîre est sleigh-riding, c’est-a-dire d'aller en traineau en gaie compagnie et de s’en retourner Île soir à fond de train, dans Fifth-Avenue, en faisant retenir les: échos de leurs cris. Je n’en suis pas moins en ce

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moment le plus dissipé des Rommes : c’est à peine si j'ai

pu garder une soirée pour aller entendre, dans Hamlet, ce fameux acteur Booth dont on fait tant de bruit.

3 janvier.

J'ai fait hier près de quarante visites. Le juge R..., un homme d'autrefois, qui appartient à la vieille aristo craie hollandaise de la colonie, a voulu me présenter lui-même dans nne foule de maisons nouvelles. Le soir, je marchais encore, et je commençais à trouver fastidieuse cette course au clocher de douze heures. J'ai cependant pu distinguer les deux sociétés très-diverses qui se partagent le monde de New-York. L'une, assez restreinte et parfois un peu fière, a des allures dignes, sérieuses et légèrement surannées : c’est celle des anciens Ænickerbockers, descendants de la vieille bourgeoisie hollandaise, accruc des vieilles familles anglaises établies dans le pays avant la révolution de l'indépendance et d’un certain nombre de familles récentes, mais à qui de vastes possessions ou de grandes richesses solidement assises tiennent lieu d'ancienneté. Cette espèce d’aristocratic territoriale possède encore, surtout dans la contrée qui avoisine les rives de l'Hudson, de vieux manoirs, de grandes habitations de campagne et des terres presque prineières, dont le nombre va diminuant tous les jours. Elle vit à New-York dans de vastes hôtels à la mode anglaise, ofnés avec un luxe sévère et garnis presque tous d'une galerie de tableaux , bons ou mauvais, comme dans les nalais italiens. Elle à gardé un certain orgucil de race. Un jour, chez une dame de mes amies, un Anglais de bonne compagnie s’étant avisé de me dire, non

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sans quelque dédain : « Vous savez qu’en Amérique on n'a pas d’ancêtres, » tout le monde cria haro sur l’impernent. « Pas d'ancêtres! dites-vous; nous en avons autant que vous-mêmes. » Et ce n'était pas, je vous assure, fierté plébéienne offensée. Les miêmes gens faisaient la moue en me parlant d’un parvenu célèbre , que pourtant ils recevaient chez eux.

L'autre société, bien plus nombreuse et souvent mêlée à l'autre , est celle des financiers et des gens d’affaires. On voit souvent chez eux un luxe de mauvais aloi. Tout en aimant les choses solides, ils ont du goût pour tout ce qui brille. Une dame *** s’obstine à m'appeler le comte malgré l'exhibition de ma càrte très-bourgeoise. Dans une maison historiée de Fifth-Avenue, madame X.., une Écossaise d'assez basse extraction, femme d’un certain propriétaire et rédacteur en chef d’un des grands journaux de New-York, qui est aussi-une des puissances politiques et financières du pays, trônait Chamarrée au fond d'un appartement somptueux, avec de brillantes corbeilles de fleurs à sa droite, un buffet surchargé de cristaux, de vermeil et de plats truffés à sa gauche. La

profusion des vins et des viandes, l’aceumulation des

dorures et des corniches, les peinturlures criardes, toute h décoration lourde, gauche et parvenue de ses salons était d'accord avec l'extérieur fastueux de cette personne étrange, aux yeux hardis, à la parole intarissable et vulgaire, aux bras et au cou enchainés de pierreries. Cependant il y défilait une procession d'hommes politiques et de chefs militaires qui venaient rendre leurs hommages intéréssés au démon directeur du journal, ét payer leur tribut de flatterie au Moloch infatué de la presse américaine. La dame du logis faisait retentir bien haut le nom de ses amis, le général D... , l'amiral F..., et tant d'autres qui

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ne dédaignaient pas d’y placer leurs égards à fonds perdus, mais à gros intérêts d’éloges imprimés. Il y à des divinités que le monde cencense de peur d'en pâtir. X..., qui, pour être un homme sans principes, n’est pas un homme sans génie, à imaginé de publier une sorte de Figaro-programme, petit journal des théâtres où sont racontés tous les cancans de la ville, et qui lui sert de clef pour ouvrir à sa femme les portes de la bonne société; mais, comme toujours, on murmure, on lève les épaules dès qu'ils ont le dos tourné.

Une autre maison de fraiche date est celle de M. Z..., ancien aubergiste, ancien directeur d’un grand hôtel de New-York qui porte: encore son nom. Un soir j'entre dans une maison riche et sévère, dont le luxe exagéré ne gâtait pas l'harmonie. Je trouve là deux dames fort élégantes, de manières gracieuses et d'entretien charmant.* L'une d'elles se mit à chanter avec une voix peu puissante, peu passionnée, mais avec tout l'art qu'ont pu lui donner les leçons des meilleurs maitres. Ces dames parlent français, ont longtemps vécu en Europe. La porte s’ouvre, et un vieillard un peu chancelant sur ses jambes goutteuses entre en s'appuyant sur une canne : habit noir, perruque du dernier bon ton, favoris teints à la Palmerston ; dans l’ensemble, l'air grave, courtois et ur peu nul d'un vieux nobleman anglais alourdi par les années. En sortant, j'apprends que ce nabab a commencé par tenirune pension bourgeoise. On est allé à l'étranger liver dans les eaux du grand monde la tache originelle, et il est-probable qu'on y retournera pour fuir les souvenirs importuns de ces humbles commencements, Telle autre dame, qui brille aujourd’hui dans les salons aristocratiques de la société parisienne, a commencé par faire la cuisine elle-même et laver les langes de ses enfants

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Ces fortunes et ces métamorphoses sont plus fréquentes” en Amérique que partout ailleurs. Grâce à l’éducation universelle et au sentiment général d'égalité qui y règne, on s'élève sans peine, sans combat; on passe sans effort d’un milieu dans un autre. Il n”ysa pas entre les nés et les parvenus cêtte ligne infranchissable, cet obstacle qu’oppose l'éducation première. Les femmes (comme c’est d’ailleurs pat tout pays leur privilége) ont une flexibilité prodigicuse. Prenez une fille de ferme, et poussez-la dans un monde élevé, vous en faites une dame en quelques mois. En revanche, il ya parmi les hommes des exemples de rusticité obstinée, qui sont d'autant plus haïssæbles

que nul ne s’en offense, et qu'ils traversent le monde

comme une écurie, le chapeau sur la têté, les mains dans les poches et en gros souliers. On dit que l'or le plus neuf est le plus brillant. En général il à beau faire, il ne ressemble jamais qu'à du clinquant mis sur du plomb vil et pesant. Cet homme qui fait bonne figure, aperçu de loin dans sa loge à l'opéra ou dans sa voiture au parc, tenant en main le fouet de sa profession primitive et les rênes de quatre chevaux fringants, ne sera, quand vous le verrez de près, qu’un rustre indécrottable, à peine descendu du siége de l’omnibus où il à commenté sa fortune. Vous le rencontrez, vous le saluez poliment, et bientôt vous vous détournez, las de dépenser la politesse méme la plus économe sur celte terre brute et ingrate. Regardez un peu ses vêtements, et vous le jugerez tout de suite : il est habillé grossièrement et se tient lourdement, comme un manœuvre, car le costume est une partie des nranières, et la tournure, le langage se conforment toujours à la nature. Cet homme est M. Y..… qui a fait sa fortine dans les spéculations les plus véreuses, et qui semble lié de grande amitié avec de par=

“faits gentlemen aux façons prévenantes et gracieuses, Y.. semble infatué de lui-même, et-bien que des serupuleux, qu’on regarde ici comme des dédaigneux suran-

nés, refusent de le connaître, sa prétention est acceptée

. du grand nombre. Ei voyes le préjugé (car la société américaine n’en est pas plus exempte qu'une autre),

M. Z..., qui est un galant homme et un homme du monde, se voit opposer tous les jours son ancienne pro-

fession d’aubergiste. Celui-ci, s'étant enrichi dans les.

tripôts, a conquis ses titres de noblesse, et, tout rfanant qu’il est demeuré, entre de plain-pied dans l'aristocratie des spéculateurs. Quel dommage qu'on ne fasse pas de barons en Amérique!

4 \anvier.

Hier soir, à un bal somptueux où nous nous sentions un peu étrangers l’un et l’autre, mon ami M.** m'entretenait de son prochain départ pour la Chine aussi froidement que s’il se fût agi d'aller de New-York à Philadelphie ou à Boston. Il y a dix ans, M. “**, qui appartient à une famille opulente et distinguée de la ville, fut envoyé, tout jeune encore, représenter à Hong-Kong une

maison de commerce importante; il venait l’année der-

nière, en congé de six mois, renouer connaissance avec son pays oublié et revoir les visages nouveaux de sa famille et de ses amis. Il retourne maintenant à son poste et ne sait pas trop s’il en reviendra jamais. IL y a peu de familles à New-York qui n'aient quelqu'un de leurs membres, je ne dis pas errant en voyageur dans quelque bintaine: partie du monde, mais transplanté à demeure aux antipodes et devenu presque étranger à son. pays.

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Ces épreuves s’accepient avec une sagesse et un sang froid incroyables. Vous savez l’histoire de ce père américain dont le fils, arrivant d'Australie, frap, 4 inopinément à sa porte : il le reçut poliment, s’informa de sa santé, lui offrit un siége, et finit par l'inviter à diner. — La famille américaine ressemble un peu à.une couvée de moineaux : les petits s’en échappent dès qu’ils ont des plumes pour s’envoler et des ongles pour se défendre ; ils oublient le nid maternel, et souvent les parents euxmêmes ne les reconnaissent plus. Ils ont eu la peine de les protéger dans leur faiblesse première; mais, une fois cette tâche accomplie, leurs droits et leurs devoirs finissent en même temps. C’est la loi de la nature dans toute : sa crudité naïve : l’association de la famille ne dure que tout juste autant qu’elle est indispensable à ses membres. En revanche, si les parents donnent peu, ils exigent moins encore. La puissance paternelle n’a jamais été une loi bien rigoureuse dans la famille américaine, ni la docilité filiale une de ses plus grandes vertus. Les parents ne. font rien non plus pour retenir l'autorité qui leur échappe, ni pour garder dans sa coquille l'oiseau emprisonné. Au contraire, ils prennent plaisir à développer en lui l'instinet précoce de la liberté; ils ont hâte de l'émanciper, soit qu’ils aiment à être débarrassés de bonne héure d’une charge importune, soit qu’il leur répugne d'exercer longtemps une espèce de royauté domestique, et qu'ils respectent outre mesure l'esprit d'indépendance dont ils sont possédés eux-mêmes. Le fait est que nulle part les enfants ne sont aussi libres, aussi hardis, aussi enfants terribles qu'en Amérique. Dans les lieux publics, en chemin de fer, vous lez voyez courir, crier à tue-tête, grimper sur vos genoux, jouer avec vos breloques, épeler dans le livre que vous tenez à la main, vous parler fami-

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