‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 39 sur 70 · WASHINGTON · texte numérisé non relu

WASHINGTON

ET LE CONGRÈS 251 Len est même qui s’excusent en alléguant des scrupules

de conscience. Mais Fernando Wood n'a pas de ces

D craintes pusillanimes ; il s’avoue franchement sécessio- Cl ] 9

niste, èt nie que le salut de l’Union soit possible sur toute autre base que celle de l'esclavage régénéré. — son institution chérie, Nord et Sud, s'écroule néanmoins partout. Un député du Missouri, ancien État à esclaves, propriétaire d'esclaves lui-même, vient en termes hardis et convaincus prêcher une émancipation radicale ct prompte. Le lendemain, on apprend que l'assemblée constituante où convention constitutionnelle extraordimire du Missouri vient de balayer sommairement les dernières traces de Ja servitude, avant même de commencer les travaux de la constitution nouvelle et de nonimer les commissions qui doivent en élaborer leS détails. Ainsi le sol mangue sous les pieds des esclavagistes, et si le Sud ou plutôt le gouvernement de Richmond, imposant sa loi aux États du Sud, se décide enfin à l'émancipation armée qu'il médite, il ne leur restera plus aucun prétexte, aucune arme entre les mains. Ils auront à choisir entre la ruine totale de leur influence et le rôle nouveau qui leur est dicté par les événements.

Les républicains ne figurent pas beaucoup dans la querelle : ils laissent leurs adversaires s’entre-détruire, bien sûrs.de rester À la fin maîtres du champ de bataille. En général, les adversaires de l'amendement ont un ton de résignation découragée ou cette violence convenu et irritante qui met des injures à la place des raisons. Ils font l'effet de joucr un rôle et de savoir que la partie est désespérée. Les abolitionistes, au contraire, recrutés aujourd'hui dans tous les partis, ont l’accent de la sincérité ct de la passion, Ge n’est point ici la minorité qui a le beau rôle, ses cris de colère et ses plaintes d’oppression ne

sont écoutés de personne. Le lendemain du vote, vous verriez leur indignation s’éteindre et leur politique vire de bord pour se mettre en face du vent.

L’abolition a bien aussi ses petits ridicules, Ainsi 11 dépêche qui annonce à la Trebune le vote unanime del convention du Missouri est conçue en ces termes : «A trois heures, aujourd’hui mercredi, le 44 janvier de l'an de grâce 1865, tout esclave dans le Missouri est devenu libre instantanément et sans condition par vote de | convention de l'État. Amen! » Plus loin, un article sur cet important événement se termine par un verset de [a Bible : « Le Seigneur règne, que la terrre se réjouisse! » — Non, le Seigneur ne règne pas encore en Amériqre, et malgré l'abolition le millénium est encore loin dans l'avenir idéal. Cette abolition même, qui se dit la réparatrice du grand crime de l'esclavage, a bien son revers et son mauvais Côté. Que deviennent les pauvres diables jetés d’un jour à l’autre sur Le pavé sans un morceau de pain? Les rôles de l’armée, les tombeaux sans nom creusés sur les champs de bataille, les potences élevées par le Sud aux prisonniers noirs, les ateliers de travail forcé du général Banks, les hôpitaux et les workæhuuses peuvent vous le dire. L’abolition n’est pas plus un remède aux

maux de l'esclavage que l’amputation d’une jambe gan-

grenée. Sous toutes les formes, elle aboutit maintenant à l'extermination de la race : il y a de ces réformes hérviques qui sont justes et nécessaires, bien qu’elles doivent coûter du sang aux innocents comme aux coupables. Sens doute il eût mieux valu que le Sud en comprit luimême l'impérieuse nécessité : e’est par une éducation graduelle et par une lente émancipation qu'il eût fallu faire passer la race noire de la servitude à la liberté. Mais faut-il done à présent, sous prétexte d'humauité,

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de ses dangers ? — Si l'émancipation coûte des millions de vies humaines, que le crime en retombe sur les auteurs aveugles et sur les défenseurs obstinés de l'esclavage; mais qu'ils ne viennent pas, après cette guerre impie, nous parler au nom de la philanthropie et de l'humanité !

On a de nouveaux détails sur le renvoi du général Butler. C’est après une conférence entre le lieutenant-général Grant et le ministre de la guerre Stanton que la destitution a été signée. Butler, en quittant son armée, lui a adressé un ordre du jour napoléonien, où il se vante d'avoir épargné le sang de ses soldats, après quoi ce grand citoyen est parti pour le lieu de son exil. Les radicaux, comme je le prévoyais, veulent en faire une victime des machinations politiques, et le malheur est en vérité que les motifs personnels semblent entrer pour beaucoup dans la décision du général Grant. Butler, par sa popularité, commençait, dit-on, à lui porter ombrage. On opposait Butler le radical à Grant le démocrate, on parlait de lui sérieusement comme du secrétaire de la guerre du futur ministère anti-Seward et anti-Stanton. Cela déplaisait au lieutenant-général et au ministre, qui se seraient, assure la Tribune, coalisés pour le frapper d'avance et ruiner son avenir; mais, quels que soient les motifs intéressés des vengeurs, justice n’en est pas moins faite, et le public attend de curiéuses révélations.

de suis retourné au congrès, cette fojs en me faisant introduire par M. Sumner sur le floor de la chambre Ti 15

} 254 HUIT MOIS EN AMÉRIQUE k des représentants, où M. Elliot, du Massachusetts, m'a libre ne pe ! proeuré un siége auprès des orateurs, et où M. Winter merci, Lir i Davis, le président du comité des affaire, étrangères, m'a balaye des % cédé sa place pendant que M. Stevens parlait. Ce seul souri se ré | | détaii vous montre leur obligeance. veu, les il La séince à été intéressante et, animée, les orateurs rebelle. Ci | | en genéral écoutés. Le premier qui ait parlé est M. Rol- liberté est il lins, du Missouri, ancien war democrat, ancien grand Sud aurai 1 propriétaire d'esclaves, et qui à une certaine rudesse iné- ça nationa H vitable chez les hommes de l'Ouest joint quelque chose sition vair il de franc et de courtois qui le tire du commun. Longtemps vancer les 1j opposé à l'amendement abolitioniste, il se levait aujour- les États

L d'hui pour le soutenir. Frappé lui-même par la mesure Voilà le 1 j émancipatrice de la convention de son État, il en faisait l'amender pe » - . , . . ., «

1 pourtant l'apologie et la glorification.. Il aurait, dit-il, D où qui n {) consenti au maintien , meme û l'extension de l'esclavage D prononce il pour sauver ] Union : il consentait maintenant à l'aboli- de l'ordre fl tion, puisque l'abolition était devenue nécessaire au suc- d'opiniôn: 1 : cès de la guerre et à la paix publique. I était curieux peuple qi

d'entendre ce maître d'esclaves dépouillé d'uier par les populaire doctrines nouvelles défier les démocrates d'appuyer l'es- par 60 ve clavage sur aucun argument religieux, moral, politique, l'existence ou même sur un intérêt de l’ordre économique, -—- puis droit con

réclamer avec énergie un affranchissement général, sans condition, sans compensation pécuniaire, au hom de la justice et du bien public. Pourquoi le Missouri, fondé longtemps avant l'Ilinois, son voisin, est-il resté un État pauvre et à moitié désert, tandis que l'Illinois s'est peuplé, en quelques années, de deux millions d'hommes? Parce que l'esclavage, dominant au Missouri, y tuait l'activité commerciale, industrielle, agricole même des habitants, parce que l'esclavage est un germe de mort, qu'il repousse l'émigration européenne, et que le travail

nier. Cer ment do deux tie quarts d ces form constitut vest dit peuple a de la pa l'esclava

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libre ne peut exister à côté du travail esclave ; mais, Dieu merci, l’irrésistible courant de la civilisation moderne palaye devant lui ce reste de la barbarie, et déjà le Missouri se régénère, comme feront bientôt, de leur propre aveu, les États les plus endurcis de la confédération rebelle. Cette conquête naturelle et pacifique du Sud à la liberté est inévitable, et le serait encore, quand même le Sud aurait conquis son indépendance et s’isolerait dans sa nationalité prétendue. Pourquoi donc alors cette opposition vaine à la force des choses? Pourquoi ne pas devancer les événements et proclamer le code auquel tous les États viendront un jour se ranger d'eux-mêmes ? Voilà le Maryland, le Missouri qui ont d'avance accepte l'amendement. La législature du Kentucky, de la même voix qui nomme au sénat le démocrate James Guthrie, se prononce pour une émancipation immédiate dans l'intérêt de l’ordre public. — On parle d’oppression militaire et d'opiniôns imposées. C’est la voix libre et sincère du peuple qui a parlé dans les élections ; c'est la volonté populaire qui, dans la convention du Missouri, a décidé par 60 voix contre 4 qu’on trancherait d'un seul coup l'existence déjà condamnée de l'esclavage. Quant au droit constitutionnel, il faut être de mauvaise foi pour le nier. Certainement il y a des limites au droit d’amendement dont on réclame l'usage : d’abord ja majorité des

deux tiers dans le congrès, sanctionnée par les trois .

quarts des législatures des États, — et qui songe à violer ces formes protectrices? -— ensuite le préambule de la constitution, qui en énonce les motifs et les principes. Il yest dit que la constitution est fondée pour assurer au peuple américain les bienfaits de l'union, de la justice, de la paix et de la liberté. Qui oserait dire à présent que l'esclavage est juste, qu'il n’est pas un ennemi public,

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une semence de guerre, une audacieuse négation de la liberté humaine? — On objecte que l’amendemnent est contraire à l'esprit de la constitution. Qui donc en est l’interprète, sinon la conscience de chacun? En quo d'ailleurs les auteurs de la constitution ont-ils consacré l’esclavage? Ils l’ont toléré comme un al juévita ibie, dont la guérison eût été dangereuse ; sais ils ont eu soin d’interdire solennellement l'extension de ce grand crime et de mettre un terme à la traite des nègres, #n aitendant l'occasion future de l'émancipation radicale, qui seule est compatible avec les principes de libuié et de justice avoués par la déclaration de l'indépendance et par le préambuie de la constitution.

Je vous ai dit souvent qu’au fond le parti démocrate était le parti de l’esclavage et de la désunion. J'y reconnaissais bien la présence d’un grand nombre d'hommes honnêtes et déçus, à commencer par son chef. Je n'y voyais pas cette foule d'hommes gagnés d'avance à la cause abolitioniste, dévoués profondément à leur pays et qui ne différaient des républicains que sur la manière et l'occasion. Je méconnaissais trop le grand sentiment national, qui, malgré les trahisons individuelles et les allures suspectes du parti, animait encore le gros des démucrates. Le respect de l'Union et la volonté de la maintenir'sont les grands mobiles qui poussent l'opinion publique et qui finiront par la rendre unanime quand les événements auront müri. Quel meilleur exemple de patriotisme que celui de ces hommes qui, mettant de côté les griefs et les rancunes du passé, ne demandent en retour de leurs sacrifices que la réciprocité du pardon et de l’oubli! Ils ont le droit de réclamer leur part d'honneur dans la révolution qu'ils servent de leurs efforts autant et plus peut-être que ceux qui, l'ayant toujours

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voulue, triomphent de son succès. Comme chez nous en 89, ce sont les privilégiés eux-mêmes qui détruisent l'ancien régime, — et les plus acharnés défenseurs de l'esclavage viennent des États qui l'ont dès longtemps aboli. L'Amérique, après son 93 militaire, marche à grands pas vers un 89 pacifique. Mieux vaut assurément conquérir les droits de l’homme par la guerre civile que de les perdre comme nous dans une anarchie sanguinaire. Le canon vaut encore mieux que la guillotine : il abaisse moins le caractère des peuples. La France est sortie du premier empire avec un grand besoin de liberté; elle était sortie du règne de la Convention avec un servile et

‘impérieux besoin de despotisme. Chez nous, d’ailleurs,

les idées ont marché avant les choses et ont éclaté comme une mine, ne laissant plus que des débris. Lei, elles ont suivi les événements et surviennent à temps pour cimenter l'édifice des choses nenvelles. L'avenir nous dira ce qui vaut le mieux.

Je ne vous parle pas d’un orateur braillard, un de ces hommes qui ne croient pas être éloquents tant qu'ils n'ont pas le visage bleu et les yeux injectés, — qui vint ensuite débiter contre l’eselavage un certain nombre de déclamations banales. — Le dernier incident de la séance a été une courte allocution de M. Stevens, l’auteur fameux du bill de l'or, qui cette fois se levait pour répondre à une allusion personnelle de M. Pendleton. Du premier mot j'ai pu reconnaître.un orateur. M. Stevens est un vieillard énergique et vigoureux, mais dont la figure expressive, hautaine, aux yeux enfoncés, est sillonnée de rides profondes. Une perruque assez maladroite, qui répand des boucles brunes sur son front chauve, ne peut cependant lui donner l'air grotesque de ceux qui cherchent à se rajeunir. Et lorsque, rappelant son passé, sa

constance dans ses opinions, il parle de sa « vieillesse affaiblie », sa voix chevrotante et plaintive justifie cet appel au respect de tous. Sa phrase est pleine, aisée, nerveuse, toujours sûrè d’une fin. Droit et immobile quand il parle, sobre de gestes, tout l’accent de son éloquence est dans le ton et dans le regard. Il est un des derniers de cette vieille génération d’orateurs qui comptait les Clay, les Webster et les Calhoun, et dont la manière digne et fière -ressemble si peu aux gesticulations

et aux vociférations d'aujourd'hui. Tout passionné qu'il

est dans ses volontés, tout rude et impitoyable qu'il se montre à ses adversaires, M. Stevens a été élevé, comme M. Bright, dans la religion de l'amour fraternel. 11 fait songer en effet aux vieux quakers pensylvaniens du temps passé, devenus militants dans les luttes politiques, mais gardant toujours leur gravité austère et leur ton presque religieux: — Il y a une puissance indéfinissable qui s’attache à certains hommes et qui se fait sentir partout, Cette chambre des représentants si désordonnée, qui ne prêle qu'une oreille inattentive aux bruyants du parti, fait tout à coup silence quand M. Stevens se lève, rendant un hommage involontaire à l’éloquence et à la dignité dont elle a perdu le secret.

On parle beaucoup d’un autre orateur de la bonne école, celui-là parmi les jeunes : c’est M. Winter Davis, l’abolitioniste, — homme aimable, simple, d'air modeste, intelligent, mais dont la puissance, comme il arrive souvent, ne se révèle qu’à la tribune. Je ne l'ai pas entendu parler. | |

En somme, la chambre des représentants n’est point, comme j'ai pu quelquefois vous le faire croire, composée uniquement d'aventuriers et de polhiticians de cabaret. Sans doute cette espèce y occupe une place trop grande,

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n’ont pas un poil de barbe au menton et viennent le soir

y étaler leurs bottes vernies et leurs cravates blanches. La démocratie a donc aussi ses passe-droits et ses fortunes ridiculement prématurées. ‘

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