CHAPITRE XI
: Une réception à la Maison-Blanche ; les grands levers du président, — Un gentilhomme virginien; le général Burnside. — La question des représailles dans le sénat ; les États-Unis et la République mexicaine, — Résistance de M. ‘Sumner aux représailles ; l'enquête de la commission sauitaire; tortures des prisonniers fédéraux ; la prison de Libby ; le major Turner. — Belle-Isle, Andersonville, le général Winder, le capitaine Wirz. — Hôpitaux et prisons du Nord; l'échange des prisonniers ; abandon des représailles.
21 janvier.
Il y avait ce matin réception ou plutôt défilé officiel à la Maison-Blanche. Il n’était besoin, pour y pénétrer, ni d'une invitation spéciale, ni d’un costume de cour. On ne prenait même pas la peine d’ôter son paletot dégouttant de givre. Tout homme respectable, c’est-à-dire de mise à peu près décente. était admis sur sa bonne mine. Je ne sais même pas si les hommes de service postés dans l’antichambre auraient eu le droit de repousser, « cause de ses bottes ou de ses habits, un citoyen patriote qui aurait voulu voir son président. Les visiteurs défilaient un à un.
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Debout près de la porte, serré dans une redingote noire, entre deux aides de camp en uniforme qu’il dominait de sa taille gigantesque, se tenait le président et commandant en chef des forces militaires des Etats-Unis, distribuant sans cesse des poignées de main à la ronde avec un mouvement raide et régulier comme une horloge. Plus loin etun peu en arrière, madame Lincoln, flanquée de deux graves personnages en habit noir, saluait assidâment la file de visiteurs qui passait devant elle; le tout au bruit d’une musique militaire qui assourdissait les oreilles de
ses roulements tumultueux. Et ce n’était là, remarquez-
le bien, qu'une des réceptions ordinaires et presque intimes .qui ont lieu tous les mois. Les jours de grand lever du président, le peuple entier de la ville assiége les antichambres; les chemins de fer apportent des flots de visiteurs étrangers. L’enthousiasme est tel qu’au bout de
quelques heures, quand le corps diplomatique en habit
brodé, les membres du congrès et leurs femmes, quand tout le beau monde et toutes les toilettes ont passé, on ouvre à deux battants les portes, la présidente se retire, les dames prennent la fuite, et le malheureux élu de la nation reste seul à soutenir l'assaut de la mêlée. Bien lui prend d’avoir été laboureur et bûcheron, et d’avoir des maine robustes qui ne craignent pas ce terrible exercice (1).
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(1) En novembre dernier, un comité de notables de New- York offrit au général Grant une immense réception ou lever pour lui présenter le peuple de New-York. J’emprunte au New-York Times la scène suivante, qui donne bien l'idée de la politique démocratique et de ses fêtes officielles : « En face d’une corbeille de fleurs se tenait le général Grant, avec tout le comité autour de lui, comme des abeilles autour d’un morceau de sucre; à côté el à sa droite se tenaient madame Grant
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J'ajoute quelques figures nouvelles à ma galerie. L'une est celle de M. “**, curieuse surtout comme échantillon de cette race de grands planteurs qu'on appelle les «gentilhommes virgidiens ». C’est une sorte de demipaysan, demi-procureur, le type parfait du gentillâtre campagnard: finaud, intéressé, dans la peau d’un homme d'État encore plus intrigant qu’influent. L'autre est celle d'un homme de guerre déchu, le général Burnside. Vous n'avez peut-être pas oublié qu'il y a deux ans (fin 1862),
et d’autres dames...; en face, la multitude, criant, se démenant, s’étouffant, ennuyée, grognant, rendue de chaleur et de fatigue, — la cohue bousculée, rudoyée, tirée et poussée de
” droite et de gauche par les infortunés membres du comité. A
chaque couple qui s’approchait, un petit homme demandait son nom : presque toujours .il l’entendait de travers et annonçait au général toule sorte de noms bizarres aussi amusants pour les personnes présentées qu'inintelligibles pour le général... Tout homme et toute femme voulaient absolument serrer la main du général, de telle façon qu'avant la fin de la cérémonie elle était tout enflée et déformée. Des gens pieux et respectueux faisaient en passant de petites prières pour lui, et d'autres jugeaient l’occasion bonne pour lui adresser de jolis petits discours : « Je suis bien heureux de vous voir, général. Dieu vous bénisse et vous conserve ! — Général, c'est mon fils aïné, William Mason. — Willie, dis au général la petité prière que tu fais pour lui tous les soirs (Willie va obéir, mais les membres du comité l'entrâînent brusquement). — Je savais bien que vous seriez vainqueur, général... Puis-je vous embrasser, général? (Le général s'excuse.) — Vous vous souvenez bien de moi, général? L'an dernier, à West-Point! — Beaucoup de monde, n'est-ce pas, général? C'est bien juste, général, c’est bien juste! — Bonjour, mon vieux camarade! Causons un peu de Chattanooga. — J'avais un frère dans le 29°; est-ce que vous le connaissiez? » Ces propos et bien d’autres encore furent tenus au général, qui laissa gravement et patiemment pomper sa main de haut et de bas (pump his hand up and down), à la merci de l’impitoyable populace. »
dans cette effroyable mêlée où généraux et armées fondaient comme la neige, parmi ces chefs malheureux qui se succédaient et se culbutaient sans relâche à la tête de l’armée du Potomac, Burnside partit un moment se maintenir au sommet de la roue. C'était après 1 sanglante bataille d'Antietam. Mac Clellan, qui venait de repousser à grand'peine Jackson et Lee du Maryland, restait immobile depuis sa victoire. Burnside prit le commandement, passa le Rappahannock, puis vint se briser sur Fredericksburg contre les retranchements de Lee et de Longstreet. Il garde encore dans sa retraite, avec un dernier rayon de sa gloire éclipsée, la seule réputation qu’on ne puisse lui ravir, celle d’être un des plus beaux hommes d'Amérique. C’est un bel homme en effet, bien en chair; élégant, quoique de massive. encolure, avec de larges épaules, des -joues pleines, de beaux yeux noirs caressants, bien cravaté, bien boutonné, mis avec recherche, et semblable de tout point à un beau colonel de horsequards anglais. Ses allures sont étudiées, gracieuses, presque féminines : à diner, où je le rencontre, il a une manière coquette de manier la cuillère et le couteau, qui fait valoir sa main potelée. Ce n’est pas là un général d'armée démocratique. Il figurerait mieux, ce me semble, sur le champ de manœuvre et de parade que dans Îa rude et sauvage mêlée de la guerrè américaine. — Je pourrais aussi vous montrer la moustache hérissée, la mine suffisante, l'air coupant et cassant du général Banks, ancien avocat, ancien speaker de la chambre des représentants et homme de guerre improvisé; mais je veux d'abord vous parler du congrès ef d’une curieuse discussion qui montre assez bien le caractère américain sous son double aspect de brutalité <APATAES et de généreuse équanimité.
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Vous savez sans doute avec quelle cruauté systématique ont été traités les prisonniers fédéraux chez les re-
” belles : famine, nudité, froidure, intempéries et mauvais
traitements de tout genre, fusillades au moindre prétexte, outrages enfin pires que les souffrances, on ne leur a rien épargné. On les a laissés croupir comme des pourceaux, sans- vêtements et sans abri, dans d’immondes cloaques où on les cantonnait à coups de fusil comme un troupeau de bêtes. Je crois que nul peuple modefne n’a montré jamais pareille barbarie. Ces atrocités ont donné lieu dans le Nord à un sentiment bien naturel de colère et de vengeance. On à commencé l’an dernier à réduire
aussi les rations des prisonniers rebelles, à leur refusef , des couvertures, ou à ne leur en fournir qu'en échange
de coton livré par le gouvernement confédéré, enfin à faire peser sur eux une inexorable discipline et à marquer parfois des victimes pour ces sacrifices humains qui s’appellent les représailles. Aujourd'hui le sénat lui-mème s'apprête à voter des lois de vengeance et à prescrire le mode des supplices à infliger à ces coupables des crimes d'autrui. M. Lane, de l'Indiana, présente une pétition des citoyens de Fort-Wayne demandant que les prisonniers rebelles soient confiés à la garde des prisonniers fédéraux libérés, afin qu'ils soient traités de même. « On craint, dit-il, que les représailles ne rendent ia guerre plus sanglante. Peu m'importe le sang versé! Je voudrais rougir toutes les rivières du sang des traîtres, » — M. Wade vient ensuite exprimer son regret de la sympathie témoignée par le peuple du Nord aux rebelles de Savannah. Le président a cru devoir étendre sa main protectrice sur un rebelle fugitif, M. Foote, et menacer le gouvernement confédéré de représailles, si l’on touchait un cheveu de sa tête. « Je ne voudrais pas, dit
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M. Wade, frapper un chien en représaille du supplice d’un traître. » Enfin, malgré la généreuse résistance de M. Sumner, le comité de la guerre a résolu que la mesure serait adoptée, et le président requis de rendre dent pour dent, œil pour œil aux rebelles. Je ne m'étonne pas d’une exaspération si légitime. Il n’y en a pas moins dans
ces truautés héroïques quelque chose d'horrible que les
Américains ne sentent pas assez. Ils sont moins intem pérants dans leurs actes que dans leurs discours, et dans leurs intentions que dans leurs actes. Au lendemain de ces résolutions implacables, ils se serrent la main comme des duellistes courtois, ou s’embrassent même comme de vieux amis réconciliés. À l’armée du James, les soldats des deux camps se rencontrênt pacifiquement entre les lignes, causent, échangent leurs provisions, jouent aux cartes. Francis P. Blair, le père, of Lincolndom, comme disent les journaux rebelles, s'étant montré l’autre jour dans les rues de Richmond, fut reconnu et fêté par-une foule d’anciens anis, lui devenu leur ennemi acharné et insullé chaque matin par leurs journaux. C’est sans doute un mérite que d’être, comme on dit, sans rancune ; mais je trouve que l’indulgence, poussée à ce point extrême, ressemble trop à l'indifférence et à l’insensibilité. .
Un autre vote important du congrès, quoique. déguisé
” sous l'enveloppe inoffensive d’un simple amendement au
budget, est celui qui reconnait la république du Mexique comme le seul gouvernement en rapport avec celui des États-Unis, et refuse au nouvel empire jusqu'à la satisfaction incomplète d’une neutralité avouée entre belligé< rants. Cette mesure s’est introduite sans bruit et avec l'allure modeste d’un changement de texte innocent. L'allocation de la légation des États-Unis au Mexique venait paisiblement, à son tour de rôle, parmi plusieurs autres
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, semblables, solliciter l'approbation du sénat. Le texte
portait simplement : « légation du Mexique. » Un sénateurse leva et demanda quele mot république du Mexique fût substitué à celui de gouvernement mexicain, ce qui fut voté sans discussion, sans éclat, par une entente tacite et unanime qui est un indice significatif du sentiment public. Cette résolution, disent les journaux américains, est l'arrêt de mort de l’empereur Maximilien, seals the doom of the so called empire of Mexico ; elle condamne toute intervention des puissances monarchiques de l'Europe sur ce continent républicain. Déjà les écrivains populaires conseillent à Jefferson Davis de se faire pardonner sun crime en allant défendre au Mexique les principes menacés de la démocratie, et ces plaisanteries à demi sérieuses n'attendent que le jour favorable pour devenir la volonté nationale. La politique d’envahjssement et d'annexion n'est pas le privilége des gouvernements despotiques. Les républiques se vantent même d’avoir sur les monarchies cet avantage que, la masse entière du peuple étant souveraine, elles se trouvent de fait irresponsables et libres de rompre sans scandale une foi qui oblige trop de consciences pour en lier solidement aucune. Dans les empires absolus, il y a toujours une minorité mal soumise qui accuse la mauvaise foi du naître; dans une démocratie, le bien et le mal sont affaire de majorité, et c'est bien là qu’on peut dire avec vérité que l’idée du juste dérive du consentement général des hommes. Je conçois donc, à la rigueur, que certains États d'Europe voient d’un œil soupçonneux ce rétablissement énergique de la natioualité américaine à l'heure même où elle menace de devenir guerrière et conquérante. L'intérêt est malheureusement le seul mobile constant de la conduite des peuples, etil en sera de même jusqu'au jour problématique où