‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 46 sur 70 · HUM MOIS EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

HUM MOIS EN AMÉRIQUE

l'humanité entière ne formera plus qu’une vaste confédé. ,

ration à la façon des États-Unis. Jusque-là ettant que le monde marchera clopin-clopant parmi les révolutions civiles et nationales, chacun sera dans son rôle en jalousant son, prochain, — l'Europe en se défiant de la puissance américaine, les États-Unis en annexant les territoires voisins au nom de la liberté et en repoussant l’Europe sur le vieux monde pour rester pleins possesseurs du nouveau. Je réserve toute ma colère pour ceux-là seuls qui cachent leurs desseins hostiles sous un air de neutralité et de bienveillance hypocrite, et qui frappent par der-

rière l’ennemi qu'ils n’osent pas attaquer en face. - \

22 janvier. |

M. Sumner a fait un éloquent discours contre les re- *

présailles. Il s’obstine, avec une modération généreuse, à repousser la vengeance pour s'attacher à la stricte justice. Il dit qu’un crime commis n’en excuse pas un autre, et qu'il ne faut répondre à l'ennemi qu’en restant fidèle aux . principes de l'humanité et de la charité chrétienne ; mais le congrès ne se rend qu'à moitié, et je commence à croire que, si j'étais Américain, je serais moi-même de l'avis du congrès. Je viens de lire le rapport de l'enquête détaillée faite aux frais de la commission sanitaire sur la condition véritable des prisonniers. Ce n’est pas un recueil d’aceusations vagues, c’est un tableau de faits authentiques, attestés sous la foi du sermerit par mille té- ‘moins oculaires. Les hommes qui les ont recuoillis sont des médecins, des magistrats, des clergymen, d'une intégrité et d’une véracité connues, Les dépositions des témoins ont été soigneusement comparées, contrôlées l'une

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seurs! Vous allez en juger vous-mêmes.

Quand les rebelles font un prisonnier, ils commencent

par le dépouiller de son argent, de son manteau, de sa

couverture, de ses vêtements les plus indispensables; ils le laissent à peu près nu, ou bien ne lui donnent en échange que des haillons immondes. On le conduit alors à la prison. À Richmond, dans celle de Libby, il y a environ quatre mille hommes. Ces chiens de Yankees y sont trop heureux, puisqu'on leur fait la grâce de leur donner un abri. L'un d’eux, Joseph Grider, raconte qu'ils étaient deux cent quatorze prisonniers dans une seule chambre, sans vitres aux fenêtres, 8i pressés qu'ils pouvaient à peine se mouvoir, et qu'ils sautaient sur place la nuit pour se réchauffer, Durant tout l'hiver dernier, ‘douze cents officiers de tout grade vécurent enfermés dans six salles basses et humides; chacun avait environ pour se mouvoir un espace de dix pieds de long sur deux de large. Il fallait se tenir à distance des fenêtres : ceux qui s’en approchaient par mégarde, qui seulement montraient leur bras ou leur tête, étaient fusillés sans pitié par les sentinelles qui veillaient au dehors, l'arme au bras et l'œil au guet, comme des chasseurs à l'affût. Cela devint un jeu fort amusant, fort goûté des Soldats rebelles. On se défiait comme au tir aux pigeons; on faisait le pari d'abattre un damned Yankee dans sa journée, et les vainqueurs tiraient gloire de leur adresse. Il ne se passait pas de jour qu’on n’emportât des morts ou des biessés. Quelquefois, dans l’ardeur du jeu, les gardes quitaient leur poste au pied de la muraille pour mieux voir et tirer plus juste. On se plaignit au major Turner, commandant de la prison, qui fit cette réponse plaisante : « Il

faut bien que nos garçons s’exerçent. » Dick Turner, son digne acolyte, ajoutait avec des blasphèmes : « Damnés Yankees, on vous traite mieux que vous ne le méritez! » Mais ce n'était là qu'une peccadille : les prisonniers n’y songeaient guère, car ils étaient affamés, La ration quotidienne au quartier des officiers, à Libby, se composait d’un morceau de pain de maïs gros comme le poing, plein de paille et de vers, une demi-livre environ, avec deux onces de bœuf. Le pain était si dur qu'on l’appelait l’iron clad (le vaisseau cuirassé), et qu'on ne pouvait le manger qu’en le râpant. Au commencement, grâce à la convention d'échange signée entre les deux armées, ils recevaient quelquefois des vêtements, des vivres, du tàbac, qu'ils mâchaient pour tromper la faim, secours envoyés du Nord par leurs femmes, leurs mères ou par la commission sanitaire, — cette grande ‘institution qui leur sert de famille à tous. Soudain, au mois de janvier 4864, on cessa les distributions ; leurs gardes s’approprièrent les vivres. Un jour le lieutenant Mac Ginnis reconnut ses habits sur lé dos d’un employé de la prison. Alors la famine fut affreuse. Ceux des officiers supérieurs à qui on avait laissé leurs couvertures en considération de leur rang les donnaient à leurs gardes pour une poignée deriz; ceux-ci s’en saisissaient et riaient du bon tour. Les prisonniers cherchaient des os pour les ronger (1).

(1) Tous ces détails m'ont été confirmés de vive voix par un soldat français de l’armée fédérale fait prisonnier au mois de janvier 1865, à l’époque même où j'écrivais ces lignes, et qui parvint à s'échapper miraculeusement. « Quand je fus pris, me disait-il. les confédérés me dépouillèrent de tout ce que j'avais sur wii, me ‘aissant à peine ce qu'il fallait pour me dire vêtu. Je jus conduit dar:5 une salle basse, encombrée, fétide, où le sol était couvert de boue et d’ordures. Je’ n’ou-

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Une fois, en l° ant une des poutres du plancher, ils pénétrèrent dans un cavean, où ils trouvèrent abondance de vrovisions, farine, navets et pommes de terre; ils s’en gorgèrent, mais on les prit en faute. Pour les punir on les mettait dans des cachots au niveau de la rivière, si entassés qu'il fallait se tenir debout. Quant aux morts, on les jetait dans un caveau ouvert aux animaux errants dans les rues, ef où les cochons, les chiens et les rats venaient les dévorer.

Enfin, poui comble d’ horreur, on assure que la prison était minée. Au moins ses gardiens ne faisaient-ils pas mystère de leur projet délibéré de l'envoyer « en enfer » ” | avec tous ses habitants, si Richmond était prise. Quand ! le général Kilpatrick fit son audacieuse incursion en Virginie, le major Turner dit à ses victimes que, « si Kilpatrick venait les délivrer, ils n’y gagneraient rien, car il les ferait sauter d'avance. » Voilà pourtant les abominations quise commettent à deux pas de la demeure du président Davis, presque sous les yeux du général Lee !

A Belle-Isle, dans la prison des simples soldats, c’est bien pis encore. Belle-Isle est un îlot bas, sablonneux et stérile de la rivière James, situé tout près de Richmond. On y a bâti une enceinte de terre et creusé des fossés autour d’un petit camp de trois ou quatre arpents

blierai jamais ce que je vis en y. entrant : des fantômes blémc:, décharnés, à demi nus, hérissés, aux yeux hagards, étaient accroupis ou vautrés dans l’ordure; plusieurs se disputaient, comme des chiens, de vieux os pour les ronger. Ces scènes-là n'étaient plus humaines. La ration se composait d’une demi-écuelle de soupe au riz, où il n'y avait guère que de l'eau, de deux bemchées de pain de maïs moisi et dur comme de la pierre. d'une bouchée de viande enfin grosse comme le pouce, Je n'y restai ue quinze jours. Je suis sûr que, si j'y étais resté un mois, | y serais mort de faim. »

où sont entassés 10,000 à 12,000 hommes. Ils ont chacun pour se mouvoir environ huit pieds de long sur trois de large, à peine assez de place pour un tombeau. Ici les malheureux n’ont pas même un toit sur leur tête. On ne leur à construit ni cabanes de planches, ni huttes de branchages. On ne leur a donné qu'un petit nombre de vieilles toiles usées, déchirées, pourries, qui restent aux rius forts et aux plus heureux. Dans ce pays couvert des plus belles forêts du monde, on ne trouve pas un morceau de bois à leur fournir our qr'ils s’en fasseut un abri, La plupart vivent nu-tête, exposés tour à tour au soleil . brûlant de l’été, aux bises glacées de l'hiver, sans manteaux, ni souliers, ni couvertures, vêtus seulement de loques pourries qui voilent à peine leur nudité. Figurezvous l'horreur d’une telle existence dans cette saison cruelle, sur cet ilot dénudé, sous le givre et la neige, la rivière aux eaux grises qui tourbillonne en charriant des glacons mélés de cadavres, l'eau gelant toutes les nuits de deux pouces, les rafales du vent du nord, ces malheu- -reux frisonnants, blêmes et bleuis, s’entassant les uns sur les autres dans les fossés pour ranimer la chaleur de la vie, se couchant la nuit en rangs serrés « comme les pourceaux en hiver », et chaque matin, aux deux bouts de la rangée, plusieurs corps raides et glacés qui ne se relevaient plus! Quelques-uns creusaient des trous dans le sable, d’autres couraient toute la nuit pour ne pas geler. Quelle désolation! Ce n’est pourtant qu’une partie de leurs misères, car eux aussi ils meurent de faim. Leur nourriture est dérisoire : douze onces de pain de mais à peine cuit, plein de sable, de paille et de moisissure, quelquefois une espèce de soupe saumâtre pleine de chenilles et d'araignées, plus rarement un peu de viande gâtée, une bouchée à peine, Comme dit l’un d'eux à son

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ltde mort, « il n°y a pas de nom pour nos souffrances. » — « Je me réveillai une nuit, dit Hiram Neal, et je me rouvai rongeant ma manche. » Ils étaient heureux de ramasser le pain de rebut que parfois leur jetaient les gardes. Un chien qui s’aventura dans le camp fut déchiré e dévoré en un clin d'œil. Le froid, la faim, la vermine, agendraient mille maladies affreuses ; les fièvres, la dyssenterie, le scorbut, la phthisie, faisaient chaque jour des vides remplis chaque jour par les nouveaux venus. Il y avait dans la prison un hôpital, une tente sur la terre nue : les malades gisaient sur de !a paille avec une bûche pour oreiller. « Si vous voyiez un cheval mourant, dit l'an de ces malheureux aux commissaires chargés de l'enquête, ne lui mettriez-vous pas un peu de paille sous la tête? Lui laisseriez-vous, dans son agonie, battre la tête sur un morceau de bois ? »

Parfois, quand les prisons de Libby, de Belle-Isle, de Danville, étaient trop pleines, on entassait leurs habilants, malades, mourants, pêle-mêle, dans le sang et

= dans l'ordure, sur des fourgons à bœufs, et on les expé- | diait par le chemin de fer en Géorgie, à la prison d'An-

dersonville, illustrée par les exploits glorieux du général

Winder et du capitaine Wirz. C’est un grand parallélo-

gramme de vingt-cinq acres, dans un bas-fond marécageux où passe un ruisseau qui le submerge à moitié. Pendant un an, vingt-huit, trente et jusqu'à trente-cinq mille hommes ont croupi dans ce eloaque sous la menace de cinq batteries de canons chargés à mitraille; là, pas le moindre abri; peu de prisonniers étaient vêtus, beaucoup absolument nus; on leur donnait huit onces du éme pain moisi, deux onces de porc gâté, parfois une cuillérée de riz; n'ayant pas d’ustensiles et ne pouvant les cuire, ils mangeaient souvent leurs rations toutes crues.

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L'eau du ruisseau était fétide, et le marais devint vite un égoût immonde. Il fallait pourtant boire cette eau; aussi mourait-on par milliers : on ramassait chaque jour plu, de cent cadavres. Comme ceux qui sortaient pour les en. terrer avaient au moins la permission de rapporter in peu de bois, on se disputait les cadavres comme we proie. D'ailleurs quiconque faisait un pas hors de l'en. ceinte, se penchât-il seulement pour cueillir une herbe ou ramasser un brin de bois mort, était instantanément fusillé. On a vu des hommes pris de désespoir sortir exprès de la ligne pour se faire tuer par les gardes; d’autres tombaient dans l’insensibilité et l’idiotie. Je ne finirai pas si je vous disais tous ces détails hideux et terribles, Les bourreaux sont en même temps des brigands infâmes qui pillent et rançonnent leurs victimes. Voilà pourtant les mœurs généreuses des preux « chevaliers » de l'es. clavage!

On vous a dit que le Nord lui-même était responsable des souffrances de ses soldats prisonniers, qu’en refrsant si longtemps l'échange il les avait livrés volonlairement aux tortures des prisons du Sud. Rappelez-vous à quelle occasion a été rompue la convention d'échange. par quelle insultante prétention le Sud avai refusé de traiter en prisonniers de guerre les soldats «t les officiers des régiments noirs. À ses veux, les soldats de couleur de l'armée des États-Unis n'étaient que des esclaves fugitifs : il prétendait avoir le droit, soit de les passer par les armes comme rebelles, soit de les vendre ou de les employer comme esclaves. Quant aux officiers, i voyait en eux des criminels et les livrait à la justice des Etats pour être fusillés ou pendus. Le Nord pouvaitsupporter cela? N’était-ce pas le devoir-de son gouvernement de protester de toutes ses forces contre un enneni

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déloya! qui traitait en criminels ou en esclaves des solats et des citoyens des États-Unis ? Qui oserait dire que le président Lincoln püt agir autrement sans forfaire à sa dignité et à l honneur national?

Le Sud enfin allègue sa détresse. Il prétend que son armée n’est pas mieux nourrie que ses prisonniers. Estce une excuse pour tant d’atrocités inutiles, commises gratuitement, par fureur de vengeance ou par plaisir de férocité? — On vous à trop parlé de guerre fratricide et d'abominations réciproques. C’est pour la férocité du Sud qu'il faut réserver votre indignation. Je l'avoue, on peut vous citer des faits tour à tour révoltants et lamentablecs de représailles qui ressemblent à des ivrtures et à des assassinats. IL est vrai que dans le Missouri on a fusillé récemment dix hommes innocents des crimes dont une prétendue justice faisait retomber sur eux la vengeance ; est vrai que dans cette lutte de guérillas, lutte de bêtes fanves plutôt que d'hommes, les soldats des deux partis ont déployé librement leurs instincts sauvages ; il est vrai enfin que le congrès a failli voter des mesures de rétaliation systématique : mais ces rigueurs ne sont qu'une réponse tardive, involontaire, à de longues ct intolérables provocations. Au début de la guerre, les cruautés du Sud

n'avaient pas altéré le sentiment d'humanité fraternelle que les hommes du Nord nourrissaient encore pour les vaincus et les blessés. Sur le champ de bataille de Gettysburg, on ramassa indifféremment fédéraux et rebelles, on les soigna ensemble ; on établit des hôpitaux pour les prisonniers avec la même charité, la même profusion, la mème sollicitude que pour les soldats patriotes. Il y a encore auprès de Baltimore un hôpital de prisonniers où les dames sudistes de la ville vont faire de charitables pèlerinages. Aux camps même, où ientôtil fallut les rassem-

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bler sous la garde de régiments armés, ils avaient des maisons, des lits, des livres, des jeux, des écoles, une nourriture en tout point semblable à celle de l’armée,

Aujourd’hui encore, que fait-il donc en représailles des

horreurs commises par l'ennemi, ce gouvernement qu'à son tour on accuse d’affamer les prisonniers ? Le congrès lui enjoint de leur donner le nécessaire et de ne les pri. ver que du superflu. On ne prétend pas apparemment qu'il les traite avec tendresse.

Au Sud, la moitié des prisonniers meurt en un an; ceux qui survivent n’y gagnent pour la plupart que d’attendre une mort plus lente. Au Nord, dans les grandes prisons de Fort-Delaware, de Johnson’ s-Island et de Point-Lookout, les rebelles semblent réparer leurs forces pour les campagnes prochaines. J'ai vu hier, ici même, l’hôpital Lincoln, un vaste et admirable établissement où amis et enneïhis sont mêlés dans les mêmes salles et soignés indifféremment. C’est à l’armée, quand se font les échanges, que le contraste est saisissant entre ces hommes vigoureux, bien nourris, équipés de neuf aux frais des Etats-Unis, — et ces cadavres ambulants, rampant sur les genoux, rongés de vermine, couverts de plaies, les pieds gelés, les mains perclues, devenus aveugles, sourds, muets ou idiots, criant tous famine, qu'on renvoie des prisons du Sud. Il fant lire la visite des commissaires dans l’hôpital d’Annapolis! « Rien, disent-ils, ne peut rendre l’effrayant et hideux spectacle de ces squelettes humains, avec la peau tendue sur le crâne, sur les côtes, sur tous les membres, qui pourtant se retournent et se menvent encore faiblement, comme des êtres vivants... » J'ai moi-même sous les yeux les portraits photographiés de ces ombres humaines. — Vous ai-je dit par quelle horrible dérision, si quelques-uns de

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