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cessé d’être le plus Français des hommes, revenait dans sa famille passer dix jours en congé. Il m'invita à l'aller voir à son quartier-général, à l'extrême gauche de.l'armée de Grant. Je savais que les deu: armées étaient dans leurs quartiers d'hiver, et que, sauf une canonnade quotidienne à l'extrême droite, du côté de Dutch-Gay, sur les lignes de cette armée du James dont Butler vient d'être dépossédé, on semblait avoir fait la convention tacite de ne pas brûler une amorce aÿant que le temps de l’action fût venu. Le seul ennemi qu'on rencontre en ce moment au camp du général Grant est un froid vif et clair, qui enferme le soldat grelottant sous la tent: et m'engourdit les doigts sous mes gants fourrés. Depuis quelques mois , les: gens les plus pacifiques. des femmes même, y sont venus, et il a fallu un ordre exprès du général en chef pour empêcher les officiers d’y installer leurs familles. J’acceptai de grand cœur la gracieuse hospitalité qui m'était offerte, et dimanche dernier, muni d’une passe autographe du président Lincoln, je partais avec le général par le paquebot de City-Point.
La navigation fut longue et monotone. Au lieu des vingt-quatre heures qui d'ordinaire suflisent au voyage, elle nous en prit au moins quarante. Les glaces qui encombraient le Potomac et parmi lesquelles nous avions à nous frayer un chemin avec nos roues battantes, les brouillards qui survinrent le soir nous obligèrent à passer la nuit à l'ancre vers l'embouchure du fleuve. Sur ces côtes plates et basses, découpées de baies profondes, où la mer expire sur de longs banes de sable, la marée glisse mollement au fond des estuaires et n’est ni assez violente ni assez rapide pour rompre et disperser les glaces. En hiver, les bateaux fendent leur passage à travers la croûte solide qui les envelonpe ct les serre quelquefois
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comme dans un étau. Il avait justement fait la veille le pus abominable temps de l'année, un temps particulier au climat américain et qui sort tout à fait des habitudes de notre ciel d'Europe. Avec un vent glacé, il tombait par rafales quelque chose qui n’était ni de la pluie, ni de la pus ni de la neige fondante, ni du grésil fin et léger ; étaient des morceaux de glace solide couvrant la terre
À d'un sable glissant, qui formait bientôt une croûte épaisse.
Rien de plus piteux alors que l’aspect sibérien des choses e des hommes : on les dirait vêtus de haïllons neigeux, débris souillés d’une draperie de frimas usée par la pluie et le soleil. Les crinières des chevaux sont enchàs-
à sées dans des incrustations de glace; elles forment des
cuirasses Sur leur dos, des stalactites à leurs queues. Les arbres sont tout entiers revêtus d’une écorce de glace, pris comme les mouches dans ambre ou comme les fruits confits dans le sucre liquide. S'il survenait un rayon de soleil, il allumerait un diamant au bout de
chaque branche et ferait scintiller la campagne comme
un écrin; mais le ciel est gris et- terne. Ces rives du Polomac, que j'ai vues l'an dernier brillantes de verdure, sont maintenant d’un blanc triste et sale ; cette eau, que je voyais un soir, au coucher du soleil, resplendir de toutes les couleurs de la palette d’un peintre, dort jaune et limoneuse sous sa croûte livide. La glace éclate et
[craque sous notre poids, ses débris flottent dans notre
sillage, mais nous n’avançons que pas à pas. Voici le vieux port commerçant d'Alexandrie, place de guerre en sentinelle sur la rive virginienne, reprise aux rebelles au début de la guerre; voici Mount-Vernon, l'ancienne résidence et à présent le tombeau du père de la république américaine, puis la nuit, le repos, le silence, l'impatience et l'ennui. Le public du bord est uniquement composé
d'officiers , de soldats et d'employés de l’armée. J'y vois le jeune visage imberbe du vétéran échappé de collége, presque enfant et qui a fait déjà six campagnes; la forte et solide carrure du grand fermier de l'Indiana à barbe grise, entré à cinquante ans soldat dans l’armée, qui à conquis à la pointe de l'épée son épaulette de colonel: l'aventurier canadien gouailleur, — l’artilleur allemand, flegmatique et lourd, gauche et gourmé sous sa grosse moustache blonde, avec son grand sabre sur les talons, — puis toute une foule de demi-soldats, d’uniformes dcpareillés, de fournisseurs et de marchands en habit & ville. Comme partout, on m'observe avec curiosité, 4 faisant mille suppositions : déjà l’on commence à m'as. saillir de questions. — Quüel est ce général? de quel corps, quelle division , quelle brigade? Suis-je son aide de camp? attaché à son état-major? qui peut m'avoir mis en relations si familières avec lui? Je satisfais brièvement à ces demandes avec la dignité que fait rejaillir sur moi le rang de mon compagnon de route. Tandis que la foule se groupe autour du poële, sous une des deux lampes écourtées économiquement par le capitaine, le général et moi nous lichons la bride à une conversation vagabonde qui nous fait en quelques heures aussi bons amis que nous étions étrangers la veille.
C'est une figure très-agréable que celle de ce soldat lettré et homme du monde, en qui n’a pas menti le sang d'une race militaire, mais qui joint encore les sensations d'un artiste à l'intrépidité de sa profession nouvelle. Quand un vieil homme de guerre raconte ses campagnes, on sent que la longue habitude l’a rendu insensible aux terreurs grandioses de son métier : il nous inspire plis d’étonnement que de sympathie, et il s’en faut de bien peu que nous n’ayons horreur d’un courage aussi déni-
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qui va au feu avec 600 hommes et qui revient avec 50,
tout cela n’est dans la bouche d’un vieux soldat qu'un bulletin sec et glacé; mais quand un homme est nouveau dans le métier de la guerre, il y éprouve des émotions poignantes qui retentissent dans sa parole; ses récits sont animés, colorés, en même temps qu’effroyables. On aime à voir les émotions de la nature humaine après l'effort héroïque d’une volonté qui se maitrise. | Le lendemain, nous nous réveillons sur la rivière du Potomac. Nous ievons l’ancre, touchons à Point-Lookout, promontoire sablonneux de la baie de Chesapeake, à l'extrémité de la presqu’ile du Maryland, où sont gardés 10,000 prisonniers rebelles, puis nous tournons à droite, ° le cap sur Fortress-Monroë. La côte noire et basse de la Virginie s’aligne à l'horizon; on rencontre çà et là des gun-boats en croisière, des flottes de transports, espèces d'iles mouvantes que meut un petit bateau à vapeur placé
“au centre du bataillon serré. La côte s'éloigne, la mer
grossit, nous tournons la pointe Comfort ; nous traversons l’embouchure de la rivière York, rendue fameuse par le siége de Yorktown; et nous retrouvons les eaux
calmes dans la rade de Furtress-Monroë, dont les rivages ne se signalent à la nuit noire que par les feux allumés de toutes parts. Encore une nuit de repos, et Nous nous mettons en marche au point du jour.
Voici donc la rivière James ; à gauche Norfolk, le petit canton de la Virginie orientale rentré sous l’autorité du gouvernement national, et derrière, — les immenses étendues de forêts marécageuses connues sous le non lugubre de Dismal Siwamp, terre maudite où imaint voyageur égaré s’est effondré sans laisser de traces, et où le poëte Longfellow fait chercher refuge parmi les broussailles et les reptiles des marécages à son vieil esclave fugitif, —- à droite, cette péninsule restée célèbre depuis la sanglante campagne de Mac Clellan, première et rude leçon de l’inexpérience américaine. La rivière elle-même est large comme un bras de mer, jaune et troublée, écaillée de glaçons flottants. Plus loin, elle se resserre et se laisse embrasser d’un coup d’œil dans le cadre harmonieux de ses rives. D’immenses forêls de pins, des éboulements rougeâtres, quelques escarpements de roches friables, des chênes défruillés aux bras robustes mêlés à la verdure sombre des pins, des lignes grises de futaies régulières aux branches déployées en éventail, sans une feuille jaune ou brune pour festonner la grisaille nue des troncs et des branchages, et’toujours un épais mantean de verdure déployé sur les collines, — voilà ce que nous montre un soleil d'hiver à la froide lumière, qui rappelle à peine les splendeurs de la saison chaude en ce pays de sauvagerie féconde et somptueuse. Le fleuve serpente dans la vallée, découvrant sur ses bords des terres cultivées jadis, aujourd'hui livrées en friche aux incz/dations - de lhiver. Sur la plage même et plongeant dans les eaux du James, s'élèvent des arbres étranges é° nt le tronc mas-
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jif et noueux, suspendu sur une pyramide de racines, domine les eaux lors même qu’elles baignent et noient son piédestal bizarre. Ces géants bossus de la vallée semblent les piliers de grandes digues déracinées par le leuve. L'été, quand ils se couvrent de feuilles, leurs touffes épaisses de verdure, sortant du sein des eaux, doivent former un archipel plein de grâce et de fraicheur. Quelques maisons blanches couronnent les coteaux sur la sauche ; on y voit partout les traces des plantations désertes ; mais sur la droite les huttes mêmes sont rares, et l'on reconnait la forêt hérissée, impénétrable, où l’armée de Mac Clellan se frayait un chemin à coups de hache,
trainant ses canons et: ses équipages sur les troncs cou-
chés dès grands arbres abattus, et dont les setilers ruinés, à demi sauvages, fatiguent encore par une guerre d'embuscades- les postes clair-semés çà et là sur la côte. — Voilà Harrison's Landing, ses jetées de pilois, son fort, son hameau de tentes et de cabanes, gardé encore par un régiment fédéral, et la vaste trouée de terre grise faite dans la forêt, pour les colons à venir, par les coups de canon. C’esi [à que l’armée entière, épuisée par ses victoires mêmes, dans cette retraite héroïque et désastreuse dont vous avez gardé le souvenir, vint, régiment par régiment et brigade par brigade, se relormer à portée de la mer et attendre pendant de longs mois une nouvelle eampagne qui ne fut jamais faite. Le nom seul d'Harrison’s Landing rappelle aux rares survivants de cette lutte gigantesque souffrance, anxiété, humiliation, colère, sombre et mortel ennui durant la longue oisiveté où l’indécision des chefs tenait en suspens l’armée impatiente et découragée. — La péninsule, c'est la terre classique de ces temps déjà fabuleux. Hommes, choses, idées, tout a changé depuis ces trois années.
La guerre a balayé plus d’une génération de soldats: plus d’une armée a fondu en une seule campagne comme Ja neige en une journée de soleil; des corps tout entiers, qui n’ont pas fini leurs trois ans de service, ne remplissent plus un régiment, et les quelques vétérans criblés de blessures qui survivent dans les rangs des recrues nouvelles sont pareils aux témoins de la Révolution ou aux contemporains de l’ancien régime , objets d'élonnement et de respect, comme ces colonnes isolées d'un temple en ruine qui servent à soutenir la muraille où les a enchâssées l'architecte moderne. Quelques-uns, enfants au début de la guerre, ont à peine barbe au menton; mais ils peuvent dire qu’ils ont vécu tout un siècle, et que la mort a fauché autour d'eux plus de têtes que si la leur était blanchie et courbée par les années.
Voici enfin Crity-Point , la ville improvisée, le grand arsenal du général Grant, la capitale de cette province qui s'appelle l’arméé combinée du Potomac et du James. Depuis une heure environ, nous entendions vers le nordouest de sourdes détonations, tantôt ralenties, tantôt pressées : c’est la canonnade, bruit habituel en ces parages, mais plus violente en ce moment et plus opiniâtre qu'elle n’a coutume de l'être dans ces paresseuses journées d'hiver. À peine se demande-t-on ce qu’elle annonce ; la flotte marchande qui encombre la rivière dort sur ses ancres; les steamers de toute forme et de toute grandeur s’entre-croisent et soulèvent des vagues. Le port est encombré de ballots et de caisses; une active population d'ouvriers blancs et noirs s’agite sous l’uniforme bleu, et derrière les hangars de planches qui bordent les quais de pilotis, voyez la grosse locomotive qui roule avec sa cloche sonore, poussant devant elle un long train de fourgons pesants. C’est le chemin de fer de l'ar-
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mée du Potomac, long de 19 milles, improvisé en cinq jours par le corps des travailleurs du génie. Voilà comment on fait la guerre aujourd'hui; nous sommes loin de la guerre des forteresses, de la guerre des expéditions lointaines, des siéges mesquins et des combats en plein champ, des campagnes décidées par 15 prise de quelque place forte isolée ou la conquête stratégique de quelque glorieux champ de bataille. Ce n’est plus le temps des Gustave-Adolphe où même des Napoléon. Les armées elles-mêmes sont les places fortes qu'il faut prendre, et partout où elles se posent, elles transforment une région
out entière en citadelle. Elles ne se déplacent pas d’un
jour à l’autre avec armes et bagages, vivres et munitions, tentes et pieux de défense, le tout sur le dos du soldat, à la façon des légions de César : il leur faut leurs équipages, leurs longs trains de chariots attelés de six mules, leurs chemins de fer provisoires ; il leur faut des flottes entières occupées à les nourrir et des bases d'opérations maritimes, et pour les héberger des villes tout entières qu'un coup de baguette fait surgir de la solitude. On ne peut faire l’Annibal ou l'Alexandre que dans un pays sans défense, avec un gouverneur Brown à demi complice et une Géorgie aussi riche en vivres qu'épuisée d'hommes. Malheur au général Sherman, s'il eût trouvé devant lui l’armée de Lee ou s'il Jui eût fallu subsister sans chemins de ler dans cette Virginie déserte et désolée par la guerre ! Les impatients demandent pourquoi l'armée du Potomac n'a pas pris Petersburg quand celle de l'Ouest prenait la Géorgie ? Qu'ils y viennent avant d'en juger et qu'ils se rendent compte du sang qu'il en coûte pour chaque pouce de terre gagné sur le cercle étroit et redoutable où s’est massée la rébellion ! |
City-Point est situé sur un petit promontoire élevé, au
confluent du James et de l’Appomatox ; c'est le Balaklava de l’armée américaine et le centre des opérations combinées contre. Richmond et Petersburg. C'est là que Grant, généralissime de toutes les armées, a établi son quartier général. Plus loin, sur le James, Butler où maintenant son successeur Ord occupe le terrain compris entre le fleuve et son affluent l'Appomatox, qui forme un peu plus loin la limite des deux lignes ennemies, jusqu’au point où celle des rebelles le franchit pour environner le sud de Petersburg. Vers le sud-ouest, Meade, avec l'ancienne armée du Potomac, s’allonge en demi-cercle antour de cette ville, sa droite appuyée sur l’Appomatex, sa gauche fortifiée derrière le petit cours d’eau de Hatcher's Run. Sheridan, dansla vallée de la Shenandoabh, au nord-ouest de Richmond, obéit, vous le savez, anx ordres de Grant, qui vieni, la semaine dernière, de se concerter avec lui à Washington. Enfin Sherman luimême ne fait qu'exécuter les plans conçus par cette espèce de grand-connétable des armées fédérales. Cependant le général Grant travaille activement à étendre ses lignes vers la gauche, afin de mieux envelopper Johnston et Lee. C’est là que Richmond à sa dernière, son unique communication avec le Sud, par le chemin de fer de Danville, dont les fédéraux s’apprechent à pas comptés. C'est maintenant la seule artère qui alimente le gouvernement rebelle ; il en possédait deux l'année dernière, le Weldon rail-road, deux fois détruit, que le général de Trobriand a saccagé lui-même il y a six semaines jusqu'à une distance de 30 milles ; celui de Danville enfin, que ses avant-postes menacent et qu'il sera sans doute bientôt chargé de couper, Une fois ce dernier fil tranché, la capitale confédérée meurt de faim , tandis que, chacun de son côté, tous les morceaux du territoire
s'en vont paient Foi port com reste OUVE Galveston des armée tranche u tend que comme ce rejoindre, d'agonie, le corps à queur.
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sen vont à la dérive. Tout à l'heure les fédéraux prenaient Fort-Fisher, la clef de Wilmington, le dernier port commerçant des confédérés : la seule voie qui leur reste ouverte est celle si dangereuse et si lointaine de Galveston , dans le Texas. Chaque nouveau mouvement des armées fédérales est comme un coup de hache qui tranche un nouveau tronçon de leur puissance. On prétend que ces tronçons mutilés se remueront encore comme ceux du serpent, mais ils ont beau essayer de se rejoindre, leurs forces s’épuisent dans ces convulsions d'agonie, et quand la tête aura été écrasée à Richmond, le corps aveugle et énervé sera une proie facile au vainqueur.
Mais je suis loin de CGity-Point. Le village d’ailleurs est peu remarquable, composé de quelques baraques récentes, de quelques vieilles maisons de bois que les généraux habitent, de plusieurs cabarets sous la tente où par défense expresse on ne vend ni vin, ni eau-de-vie, mais où nous déjeunons avec des huitres bouillies. Au delà sont des faubourgs immenses, à perte de vue, plantés de huttes couvertes pour la plupart de toile ou de branchages, et qui s'étendent mêlés de bouquets de bois et de forteresses jusqu’à l’autre aile de l'armée, à huit on dix lieues d'ici. On me montre le quartier du général Grant, un petit groupe de maisonnettes rustiques sous un bouquet de pins sauvages. de n'ai pas vu le grand homme lui-même : mon compagnon lui fit une visite, et comptait.annoncer la mienne au général Meade, d'où par ricochet j'âurais passé au général Grant; mais nous apprimes que Meade était parti soudainement pour Philadelphie, où l'appelait la maladie de son fils. de regrette de ne pas voir ces deux figures curieuses. F'avais déjà été loreé de refuser une invitation à diner chez le président,
à la Maison-Blanche. Il faut. toujours s'attendre à voir passer quelques grains de sable entre ses doigts.
Le chemin de fer militaire de l’armée du Potoma s'étend sur une longueur de viñgt milles, entre Ciy- Point et Patrick-Station, sur un plateau coupé çà et de vallons en pente douee. La voie en est rude, inégale, pleine 4e montées et de descentes; elle traverse les vallées sur des charpentes grossières, à claire-voie, au lieu de remblais. Tout y roule cependant sans encombre, « le seul accident qu'on y compte est l'explosion d'une locomotive qui a tué cinq ou six hommes, égratignure insignifiante dans une guerre où on les sacrifie par miliers. Nous nous hissons, faute de mieux, dans un fourgon de marchandises, et là, tantôt assis sur nos sacs, tantôt arc-boutés sur nos jambes pour résister aux secousses variées et imprévues de la machine, soldats,
officiers, généraux , ‘civiliens, dans un pêle-mêle tout
démocratique, nous grelottons ensemble sous la bise du nord qui souffle par la baie grande ouverte. Les uns mâchent et crachent du tabac, nous bombardant de leurs fusées liquides à la vitesse accélérée d’un où deux projectiles par minute ; d’autres, et moi-même dans le nombre, fument de gros cigares pour se tenir chaud. Les soldats, grimpés sur l’impériale, battent la semelle avec une énergie désespérée. De temps en temps dégringolade ‘soudaine : nous sommes projetés en avant par une force irrésistible, et nous nous ruons en tas les uns sur les autres, ou bien nous perdons tous à la fois l'équilibre, et dans notre effort pour le reprendre nous nous trouvons tous assis par terre avant d'y songer. Gependant le général et moi nous discourions sur les conuns de la philosophie et de la littérature, et nous descendions à loisir des sommets de l’esthétique aux vallons coquets de l’art moderne,
quand un fléchit su il nous n larges rir Je me mi rer l'étre dénudé forêts séc noré, qu’ çà et Là
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quand un pauvre diable de nègre, endormi sans y songer, féchit sur ses jarrets et vint rouler entre nous, après quoi | nous montra ses grandes dents blanches avec un de ces larges rires qui dilatent si expressivement les faces noires. Je me mis alors à regarder autour de moi, et à considérer l'étrange, le monotone aspect de ce vaste plateau dénudé où quelques mois auparavant s’étendaient les forêts séculaires, aujourd’hui si aride, si foulé; si déshonoré, qu’on croirait à une longue et ancienne dévastation. (à et là on traverse encore des bouquets de grands pins éclaireis; mais ceux qui demeurent semblent avoir euxmêmes subi l'influence de la destruction. De grands troncs abattus gisent à leurs pieds, frappés à coups redoublés par les haches; de longs attelages de mules entraînent leurs tronçons mutilés. Ici des fourgons échoués dans les fondrières, là des chars cahotés péniblement à travers les racines décharnées qui hérissent la terre grise et stérile ; là une redoute avec ses fossés, ses murailles de troncs d'arbres et de sable jaune, ses lignes extérieures de chevaux de frise et son drapeau à demi déguenillé flottant au bout d'un mât; partout enfin des fourmilières de huttes alignées, faites de bois et de branchages, a'ec des cheminées de terre glaise surmontées d'un tonneau . percé d’où s'échappe en rampant une fumée grêle, avec une tente de toile pour unique abri; par places un quartier général entouré de palissades, et une population de capotes bleues dispersée à travers tout cela, armée de pioches, de pelles, de aches ou de fusils : — voilà ce que c’est qu'un camp de cent mille hommes. Nul si pauvre village, nul Lameau perdu, nulle chaumière vermoulue n’a l'air aussi misérable que cette immense ville de boue disséminée sur tout un pays, avec ses maisonnettes basses, rampantes, terreuses comme des taupi-
nières, et quelquefois à demi noyées dans un marécage où clapotent ses tristes habitants. On se figure loujours un camp sous des couleurs pittoresques et poétiques, avec ses rangées de tentes blanches, ses bannières éclatantes, ses faisceaux d'armes, ses groupes animés auprès des feux de bivouac, et. la nature fraîche et sauvage alentour, — Voici la guerre véritable, joignant aux horreurs du champ de bataille la misère, la laideur et l'ennui, « Le bivouac, me disait le général, est gai « pittoresque en été, quand on arrive en un lieu nouveau, et que les pavillons se dressent parmi la verdure, à l'ombre des grands pins de la forêt. » — Mais voil: ce que la guerre en peu de semaines fait d'un pays autrefois beau et fertile. Elle use hommes et choses en quelques heures, et les nations en quelques années. Je comprends qu'on s’accoutume et qu'on se plaise même dans l'ouragan de la bataille ; mais la plus dure épreuve est de vivre ensuite au milieu des ruines.
Nous approchons déjà. Là-bas, cette maison blanche est dans les lignes ennemies ; je vois les huttes des confédérés, leurs tentes, leurs retranchements sur l’autre versant de la vallée. Ces deux clochers lointains sont ceux de Petershärg. Combien l’année dernière la rumeur de la prise de Petersburg était follement prématurée! . On l’attaquait alors par le nord ; on s'efforce à présent de l'envelopper par le sud et de balayer les rebelles vers Richmond. — Voici la Boynton plank-road, une des rares voies de communication antérieures à la guerre et signalée depuis par bien des combats. — Voici le chemin de fer de Petersburg, détruit déjà depuis l'été dernier. — A droite, à l'horizon, cette silhonette conique qui se dessine sur le ciel est l’observatoire élevé par le général Butler en face de son canal de Dutch-Gap. Plus loin,
nous fran de décem yirginien des rebel qu'ils cou dant qu'o Ce sont d quets la 1 passage courage, ou de la par le fr heureux, tout leur mains vit les épaul haillons.
maitre vi du gouve ment con verture p yankee, seigle bo maitres.
AUX geno sans for!
Est-ce là balayeur noix don le nom | du nom
ont la n billet de
n Marécage ure Loujours tiques, avec S éclatantes, s auprès des uvage alent aux hor-
laideur et » Est gai «t eu nouveau, verdure, à fais voil: ce ays autrefois en quelques > comprends dans l’ouraest de vivre
son blanche tes des consur l’autre intains sont re La rumeur prématurée!
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Plus loin,
L'ARMÉE DU LOTOMAC 323
nous franchissons le Weldon rail-road, détruit au mois de décembre; à gauche s'étend la ligne sombre des forêts vrginiennés. — Ce qui est plus curieux encore, ce sont des rebelles en chair et en os. Regardez-les vite tandis qu'ils courent sur la chaussée pour se dégeler en attendant qu'on les embarque. Sont-ce des prisonniers? — Ce sont des déserteurs qui sans doute ont franchi les piquets la nuit dernière, au risque de se faire fusiller au passage par les deux partis. Ventre affamé donne du courage, et mieux vaut courir le risque de la baïonnette ou de La potence que de se laisser geler vivant et à jeun par le froid terrible des nuits d'hiver. Les voilà bien heureux, car ils sont au moins certains d’avoir à manger tout leur soûl. Cependant ces drôles ne sont pas partis les mains vides. Voyez, ils ont chacun une couverture sur les épaules en guise de manteau, pour cacher leurs haillons. Où ont-ils pris ces objets de luxe! Le quartiermaître vient apparemment de les leur fournir aux frais du gouvernement fédéral, car on sait que le gouvernement confédéré ne donne à ses défenseurs qu'une cou-
verture pour quatre hommes. Ils ont bu ce matin du café ”
yankee, et ils l'ont trouvé meilleur que la décoction de seigle bouilli qu'y substitue l’ingénieuse pénurie de leurs maitres. Les pauvres hères, avec leurs pantalons troués
aux genoux, leurs vestes trouées aux coudes, et tout cela
sans forme, sans couleur, teint d’une boue jaunâtre! Est-ce là leur uniforme? On dirait plutôt les haillons d’un balayeur des rues. C’est la couleur du butternut, cette noix dont ils se servent faute d’autres t“intures, et dont le nom leur est resté en sobriquet. On les appelle encre
du nom de leur monnaie, graybacks, et le fait est qu'ils
ont la mine déguenillée, la saleté indescriptible d’un billet de banque usé. Plusieurs sont des enfants, d’autres
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se courbent et grisonnent. Leurs longs cheveux pendants, leur mine idiote, leur démarche gauche et pesante, .contrastent misérablement avec l'air robuste et martial des gardes qui les conduisent. Ce sont pourtant « les chevaleresques guerriers du Sud »; les autres ne sont que de vils Yankees, des mercenaires. Parmi ces soldats-citoyens il en est bien peu, dit-on, qui sachent lire, tant est grande dans le bienheureux pays de l’escla. vage l'ignorance, l’inertie des basses classes : c’est la seconde pierre angulaire de l'aristocratie du Sud. Le paysan en Géorgie et en Caroline n’est qu'une chose, presque un bétail comme le nègre, qu’on fait voter comme une machine, et qu’on mène en troupeau à la boucherie en jui contant pour l’exciter mille folies qu'il prend pour articles de foi : que les Yankees veulent le réduire en esclavage, que désormais l’homme noir-exploitera l'homme blanc comme sa chose, que les Fankees massacrent lous les enfants nouveau-nés, qu'ils violent les femmes pour les tuer ensuite! Voilà jusqu'où va la crédulité du petit blanc du Sud, autre esclave que cette révolution va émanciper et instruire; voilà l’état social qu’engendre l’esclavage et qu'admirent sans doute les partisans du Sud. Nous arrivons enfin : une ambulance traînée par deux chevaux vigoureux et velus comme des ours nous cahotte à travers bourbiers et troncs d'arbres jusqu'au quartier général de la première brigade, 32 division, 2° corps de l'armée du Potomac, une brigade exceptionnelle en nombre et dont le général parle avec fierté, car elle peut mettre environ 3,000 hommes en ligne de bataille. D'autres brigades, déduction faite des malades, des absents et des morts, comptent à peine 4,590 ou 1,600 hommes. Telles sont les armées vues de près, celles surtout qui, comme l’armée américaine, n’ont pas notre heu-
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La première brigade campe en dehors des lignes fortifées de l’armée du Potomac, — sur un terrain récemment occupé et un peu moins désolé que dans le voisinage de City-Point. Le sol y est sec et solide, ce qui rend le campement plus commode et plus salubre. Les souches mêmes des rands pins décapités n’ont point encore perdu leur écorce et Jeur séve, tandis que les herbes et les
broussailles n’ont pas cessé de croître à l'entour. Le
quartier général est entouré d’une barrière de verdure lite des branches entrelacées des pins abattus; un nortique arrondi et décoré de guirlandes porte en lettres vertes les initiales du général. A l'intérieur, autour d'une petite place d'armes, sont rangées régulièrement les cabanes des officiers de l’état-major, couvertes de la ile de leurs tentes fixée aux pignons pointus. Un autre rideau de branchages percé de deux portes abrite 1es appartements particuliers du général : ceux-ci se composent d’un corridor ou plutôt d'un trottoir &@e planches à ciel ouvert et de deux cabanes aussi coquettement arrangées que possible par la maiu rude mais ‘ingénieuse de leurs architectes improvisés. La petite maison, à l’intérieur, est tendue de sacs d'avoine décousus et cloués aux murs. On à établi une sorte de parquet avec des planchettes dérobées à des caisses vides et artistement jointes sur un sol bien nivelé. L’âtre, pétri en terre glaise, où petille un feu clair aux senteurs résineuses, à deux poutres vertes pour chambranles et une véritable cheminée, avec manteau raboté et tablette de bois de T. il
pin. La porte se compose de quatre ou cinq traverses «t d’une toile tendue, le loquet d’une latte flexible et amincie. Le toit enfin est une tente de cotonnade clouée à a charpente. C’est là le salon, meublé d’une table de bois blanc, de trois chaises pliantes et d’une rangée de patères faisant porte-manteaux. Quant à la chambre à coucher, qui s'ouvre au fond, c’est tout simplement une tente avec un petit poêle de fonte qu’on allume dans les nuits de grande gelée; le lit, large d’un pied et demi, n’a que des sangles et des couvertures. Voilà le petit palais d’un soldat. L'autre cabane, pareille à la première, mais dépourvue de chaises, n’a qu’un lit de lattes, monté sur quatre pieds branlants : c’est le réduit réservé aux hôtes et aux « nobles étrangers ». Chacun de ces petits chalets a sa cloison de verdure et ses dépendances privées, dont l'ingénieuse et simple construction joint le confort à l’économie. Plus loin est la salle à manger, de construction moins heureuse, toujours pleine d’âcres vapeurs, avec une cheminée qui fume et pour toit une vieille tente * de rebut dont les blessures laissent voir le ciel. C’est là dedans qu'on vit, en face d’un brasier de bois de chêne qui chasse à peine la gelée pénétrante, se rôtissant d'un côté sans se réchauffer de l’autre, allumant en vain dans ses veines de grands inceñdies de café bouilli, de bitter et de wiskey, mais respirant le grand air de la campagne et contractant des appétits d’ogre sans quitter le coin du feu. En arrière, à distance respectueuse du petit enclos réservé, s'élève une écurie de construction primitive, faite, comme les corrals du désert Argentin, d’une enceinte serréé de grands pieux fichés en terre et surmontés d’un toit rustique de branches de pins encore vertes.
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sont une couchette un peu fraiche quand un verre d’eau se convertit chaque nuit en glace solide, et que mon encre même gèle au fond de :aon écritoire. La première nuit du bivouac fut donc assez mauvaise. On dit que le froid engourdit, je dis au contraire qu'il réveille. D'ailleurs tous les bruits inusités d’une armée, les tamhours se répondant de place en place, les fifres et les grosses caisses promenés par tout le camp sur une musique étrange, les clairons sonnant de temps en temps l'appel et l'alarme,
Je galop redoublé des chevaux sur la terre -durcie, le eli-
quetis des fourreaux et des sabres, le pas retentissant et
rapide des patrouilles et des vedettes, le bruit des voix,
des rires, lë commandement des chefs, les tumuitueuses clameurs des bataillons qui passent, mais surtout ce concert toujours grancissant des clairons et des tambours qui battaient à l'unisson une sorte de marche guerrière, tandis que le canon lointain roulait sa lourde voix solennelle avec un bruit de tonnerre, tout me fit croire à quelque alerte inattendue et à quelque ordre soudain des chefs. Je me levai, j’ouvris ma porte; la nuit était belle, étoilée, lumineuse, mais rien ne sentait encore les approches du matin: ce ne pouvait pas être le réveil ordinaire du camp. Le froid me ramena dans mes couvertures, mais le vacarme ne s’apaisait point. Le canon groudait de plus en plus fort; les décharges se suivaient et se pressaient sans relâche. Que se passait-il donc? Allais-je être témoin de quelque engagement? J'essayais, durant les intervalles de la canonnade, de démêler un feu de mousqueterie imaginaire dans les roulements lointains du iambour. De gucrre lasse enfin je me rendormis; quand je rouvris les yeux, le jour commençait à poindre : tout était tranquille, silencieux, rien ne bougeait encore dans les tentes voisines. Avais-je donc rêvé? — On me dit en
effet qu’il y avait eu pendant la nuit un heavy firing du côté du Dutch-Gap, causé sans doute par une attaque des canonnières rebelles sur les batteries fédérales. Les grandes eaux ont enfin débouché le canal encombré d’abord par les débris de la mine, de façon que le grand œuvre du général Butler offre non-seulement une brèche à l'artillerie confédérée, mais encore un passage direct et mal défendu à travers nos lignes. Depuis deux jours, nous attendons les’ journaux pour savoir les détails de l'affaire : journaux et lettres n'arrivent point. Ce soir, la canonnade se ranime encore ; mais je ne pourrai vous en dire la cause qu'à mon retour à Washington. On se figure que l’armée est le meilleur lieu du monde pour se rendre compte des événements de la guerre. Nulle part en effet les nouvelles ne peuvent être plus promptes et plus complètes qu'aux quartiers du général en chef à City-Point. Quant aux chefs de corps et aux officiers subalternes, ce sont des machines qui commandent à d’autres machines. On leur laisse peut-être un certain libre arbitre dans l'exécution des ordres généraux qu’on leur donne; mais ils ne connaissent rien que leur consigne, et ne se rendent même pas compte des manœuvres auxquelles ils sont employés. — Quant au branle-bas général qui m'avait tant étonné, j'appris que 800 hommes de la brigade avaient, durant la nuit, reçu l’ordre de se rendre aux avant-postes. Voilà ce qui avait ému mon oreille novice et troublé mon sommeil de conscrit.
Nous montâmes à cheval après le déjeuner pour visiter les divers quartiers voisins : d’abord le major-général Mott, commandant la division, un grand homme de belle figure, qui a de belles manières, un regard doux et bienveillant, tout l'air d’un vrai gertleman. On le dit immensément riche, et c'est uh remarquable exemple de patrio-
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tisme que ce sacrifice fait à cinquante ans par un homme à qui la vie a toujours été si facile. IL a débuté, il y a quatre ans, comme colonel du régiment qu’il-avait formé lui-même, et ses épaulette; de général, conquises à la pointe de l'épée, ne sont qu’un dédommagement bien faible de tout ce qu’il à abandonné, Notre seconde visite fut pour le général Humphries, commandant le 2° corps : celui-là estun West-Pointer, un homme d'éducation mitaire, mais de tournure aussi pacifique que possible, avec ses yeux myopes; ses lunettes, sa tête penchée en avant, son uniforme incomplet, ses gants de tricot et sa
casquette ronde, — aimable du reste et instruit, ayant
une légère teinture de l’Europe et une manière de causer fort agréable. Cet homme si paisible, avec son demi-sourire et son sang-froid plein de courtoisie, est un des plus rudes combattants de l’armée. Sous le feu, pendant la charge, au milieu des boulets et des balles, il a toujours la même sérénité souriante, fumant des cigarettes et arangeant son lorgnon sur son nez avec le calme d’un bomme qui réfléchit au coin du feu. Son quartier-général, non moins que sa personne, mérite un mot de description : on y retrouve les goûts soigneux et corrects du maitre. Au milieu de la plaine déserte s'élève un bouquet de pins de haute venue, entouré d’un enclos de branchages. A l’intérieur, une double rangée de huttes proprettes borde une sorte de parterre à la française, où des outfes de houx et des branches de pins plantées en terre remplacent les fleurs et les gazons. Les intervalles sont couverts de sable blanc; au fond, la tente du général, défendue par une double cloison formant antichambre, tendue de papier, meublée luxueusement de chaises de paille, ornée d’une cheminée en brique. L'aspect de ce réduit est tout à fait gai quand le soleil illumine la tente
qui sert de plafond; les grands arbres, trois fois hauts comme nos pins rabougris de France, balancent leurs larges panaches avec un bruit de forêt dans le ciel bleu vif d’un beau jour d'hiver. C’est une oasis verte au milieu de ce Sahara artificiel, qui plaît par le contraste et récrée les yeux fatigués. Je ne sache pas de grande charmille, de beau pare, de majestueuses prairies ombragées de chênes, pas de Tuileries, de Windsor ni de Versailles qui m’ait fait autant de plaisir que ce petit encios du général Humphries.
De là nous gagnons les lignes : en face, à quelques centaines de mètres, sont celles de l'ennemi. Dans l'intervalle sont les piquets des deux armées. Nous franchissons le terrain déblayé, préparé aux feux croisés de l'artillerie, et hérissé de place en place d’abatis et de chevaux de frise. Un sentier courant sur l’extrême limite indique la frontière de l’armée, l’espace où il est permis de se mouvoir librement, mais qu'il est interdit, sous peine de fusillade, de dépasser sans l’ordre des chefs. De petites barricades de trones d'arbres, de branchages et de terre, élevées à mi-hauteur d'homme, protégent de vingt en vingt mètres les petits détachements disséminés. C'est À derrière que les hommes s’abritent, couchés à plat ventre, pour échanger le coup de fusil avec l'ennemi. En face de chacune de ces petites redoutes, à trente mètres en avant, se lient la vedette, relevée à tour de rôle par ses quatre où cinq compagnons. Quiconque s’aventure sur ce terrain prohibé est un déserteur. Pour le moment, les piquets sont assis paisiblement autour de leur feu. Quelques-uns, roulés dans leurs couvertures, se chauffent au soleil : longue et monotone faction de vingt-quatre heures, qui devient cruelle dans le froid de la nuit, Un peu plus loin, ces points bruns sont les vedettes rebelles.
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est un point où les deux lignes passent à travers bois. C'est là que, malgré les défenses sévères, on a vu souvent les ennemis fraterniser ensemble, causer, faire le commerce, échanger le café fédéral contre le tabac rebelle, ou même jouer aux cartes après un diner fait en commun. J y a entre les deux lignes une convention tacite et mme un engagement d'honneur de ne pas faire feu sans en donner d’abord l'avis loyal à l'ennemi : Eh! Yankees, get into your ptits! We are ordered to begin
the fire (4). Alors le; vedettes se replient, on s’accroupit
dans les rifle-pr!:, un ou deux coups sont tirés en l'air en forme de salut; puis l'œuvre de sang commence ; chaque homme est là, en embuscade, le fusil en Joue, l'œil au guet, la main prête, et tout ce qui paraît, jambe, bras ou tête, est impitoyablement abattu. 11 y a deux minutes, ces hommes s’entretenaient amicalement; maintenant ils s’entre-tuent comme des bêtes fauves, avec une joie féroce. Qu’y a-t-il donc entre eux qui les divise? Ni haine, ni colère, ni même rancune profonde, mais leur consigne et l'indifférence du soldat pour la vie des autres et pour la sienne propre. Ils tuent par metier, avec plus de sang-froid que le chasseur qui abat un lièvre ou le tireur qui vise la poupée.
La guerre a d’autres contrastes lugubrement comiques. I y a sur la gauche une maison située entre les deux lignes, spaciéuse, presque opulente pour ce sauvage pays de Virginie. Un vieillard habite, qui a mieux aimé rester
(4) « Hé! Yankees! rentrez dans vos trous! Nous avons reçu l'ordre de commencer le feu! »
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exposé au feu que de l’abandonner : les soldats le nourrissent comme un mendiant. Nous tournions une redoute, après avoir passé un ruisseau à gué, en brisant la glace sous les pas de nos chevaux, quand nous voyons dans l'angle des remparts deux étranges figures courbées, occupées en apparence à semer grain à grain du blé ou du colza. Elles grattaient le terrain sablonneux avec de petites baguettes et semblaient y ramasser ou y déposer je ne sais quoi d'invisible. On eût dit deux maniaques obstinés à semer des récoltes imaginaires dans ce qui fut autrefois leur champ. C’est le châtelain et la châtelaine de céans, peut-être riches autrefois, qui aujourd’hui n’ont plus d'autre ressource que de recueillir les balles perdues et de les’ revendre au poids du plomb. Triste et pauvre existence que celle de ces deux vieux solitaires sur les confins sanglants des deux armées, récoltant une moisson ae balles meurtrières à la place même où l'an dernier peut-être ils avaient planté le maïs ou les ignames qui devaient les nourrir !
Le lendemain, je cavalcade à Ja revue de la deuxième division, botté et éperonné, dans l'état-major de mon général. C’est toujours une belle chose que ces longues lignes symétriques, immobiles, devant lesquelles chevauche l’escadron fringant des officiers généraux et des aides de camp. A notre tour, nous prenons position en masse épaisse, les généraux en tête, et les troupes défilent devant nous. Je ne vous parle pas des bannières criblées d'éclats de bombes, déchirées en lambeaux informes, ni même des hampes nues où restent à peine attachées quelques franges d’un haillon flottant. Les soldats vous diront que c’est un emblème souvent tromper, et qu'il suffit de quelques mois de campagne pour user jusqu'à la dernière miette le plus neuf des drapeaux;
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mais les régiments, chose plus terrible, ne sont pas moins usés que icurs enseignes. Pleins de recrues nouvelles, compiant tout au plus 50 pour 400 de vétérans, plusieurs pourtant n'atteignent plus à l'effectif réel d'une compagnie. J'en ai vu un qui n'avait pas cinquante hommes. Ils sont commandés soit par un capitaine, soit par un major, soit même per un second lieutenant, seul officier épargné dans À dernière campagne. On en a vu, après certaines batailles, rester sous le commandement d'un. sergent. Dans notre armée, les cadres des régiments réduits seraient remplis en une semaine : ici on laisse leurs
rangs s’éclaireir-jusqu'à ce qu’on les consolide, c’est-à-
dire qu'on en :**<emble plusieurs en un seul. C’est une conséquence r ‘lle de cette organisation volontaire qui a prévalu à 1 origine, et dont la trace subsiste encore dans l’individualité obstinée des anciens corps. Telle compagnie de tel régiment renferme tout ce qui reste de telle brigade ou de telle division, et dans la formation même des escouades vous retrouverez encore l’ancienne distinction originelle des régiments et des bataillons. Mais revenons à la revue. Le général Humphries m'aperçoit, m'appelle auprès de lui, tandis que les régi :ents passent devant nous, chaque drapeau mutilé s’abaissant devant le général, qui chaque fois se découvre avec respect. Les uniformes sont blanchis, tannés par l'usage; les hommes, de tailles inégales et mal assorties, vétérans pour la plupart endurcis au service, marchent en bel ordre et marquent le pas d’un air martial : quelques trainards relégués aux derniers rangs, sans doute des nouveaux venus, ont les mouvements gauches et. comme engourdis par le froid. La forêt mouvante des habits bleus et des baïonnettes se disperse, s’épand dans la plaine au bruit des fanfares, Alors nous mottons pied à terre au
quartier du brigadier-général X..., commandant la division par intérim. Nous nous pressons dans sa tente, et là commencer : : couler le wiskey, les grogs, les cocktails, les mil unches, les mint-puleps, les egg-nogs et autres produits savoureux du génie américain. Nous étions là tous généraux ou coloneis com:nandant des brigades, sauf un autre civil et moi. Il faut vous dire qu’en Amérique le pékin n’est pas vu avef le même mépris qu’en France dans une réunion de soldats. Tous ces messieurs se rappellent avoir été pékins eux-mêmes, commerçants, avocats, ingénieurs, clergymen, et gardent sous l'uniforme les mœurs douces et rangées de leur arcienne profession. Je les examinai attentivement, et malgré l'excitation des liqueurs fortes, dont ils prenaient de copieuses rasades, malgré la franchise d’une réunion où régnait la plus grande licence, pas un, — sauf notre hôte, — n'oublia un seul instant le langage et les manières d'un gentleman. Celui-ci, petit homme, maigre et commun, qui à perdu une main, intrépide à ce qu'il parait, mais mal embouché, s’excita, se mit à raconter les exploits de son régiment, à nous imposer silence par son bavardage et à nous fatiguer tous; mais Mott, Humphries, Madill et un certain général Smith, une des belles et héroïques figures de l'armée, se tenaient mieux que beaueoup de leurs compatriotes dans un salon. On dirait presque que l'uniforme, la vie militaire, l’habitude de l'obéissance et celle du commandement leur ont donné quelque chose de plus réservé et de plus digne. Dieu sail qu'on trouve des butors partout et qu'ils abondent autant chez nous qu'en Amérique, Tels que les voilà, les officiers généraux de l’armee américaine ne sont certainement inférieurs à ceux d'aucune autre armée.
La visite s'acheva par une petffe scène comique que
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