‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 49 sur 70 · X..., fai enfant qi flanked un petit de chez · texte numérisé non relu

X..., fai enfant qi flanked un petit de chez

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nous donna après boire le généralX... « Messieurs, nous dit-il, nous combattons pour l'émancipation des noirs, Je vais vous en montrer les premiers fruits. » Sur quoi la porte s'ouvrë, et un petit négrillon d'environ treize ans entre dans la tente. L'histoire de ce petit malheureux est assez curieuse et dénote un caractère. Un jour le général X..., faisant son tour des lignes, se voit abordé par un enfant qui gaillardement lui fait le salut militaire. l’ve flanked them, general, T've flanked them (1). C'était un petit déserteur de la ligne ennemie, échappé seul de chez son maître, allant tout seul chercher fortune

dans le pays de la liberté. On en fit un domestique,

et un officier le mena à Washington. — « Fameuse ville! disait-il à son retour; fameuse ville où un homme blanc me cire mes bottes pour dix sous! » Pourtant il ne passait que d'un servage à l’autre, ct ce n’est pas ce qu'était venu chercher ce petit Gavroche africain sur la foi des vagues on-dit qui pénètrent jusqu'aux oreilles inquiètes et étonnées de la classe servile. On en fit un amusement, un jouet, une sorte de petit chien savant. Le-voilà donc introduit parmi nous, un peu ébahi malgré sa hardiesse, qui s’eflorce de sourire et de gambader. On le fait chanter, on lui fait pousser des cris d'animaux ; le général son maître se fait apporter un fouet, et claque pour l’exciter. Tout à coup l'enfant s'arrête, l’air bouleversé, les yeux gonflés, et de grosses larmes lui roulent sur les joues. La mèche du fouet l'avait touché, effleuré à peine; mais c'était le fouet, cela rappelait l'esclavage et l’humiliation. Quelques-uns des spectateurs le plaignaient à voix basse, mais n'osaient

(1) « Je les ai tournés, général ; je les ai tournés. » Littéralement : je le“ a pris en flanc.

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prendre publiquement sa défense; les autres partent d’un éclat de rire. Lentement il se console, il essuie ses larmes, et recommence docilement à danser au son d'un banjo qu’on apprte. Le banjo est un instrument d’origine africaine et” armonie aussi singulière que sa forme, C’est une guitare à quatre cordes, dont la caisse est remplacée par un petit tambourin. Lé retentissement des cordes frappées dans cette boîte de peau d’âne a quelque chose de sauvage et d’âpre qui participe à la fois de h guitare et du tambour. L'air qu’on jouait était simple, plus que simple, consistant en une mélopéè de deux

mesures indéäniment répétée, et pourtant il n’en fallait

pas plus à cette race musicale par nature pour se pénétrer d'une sorte d’extase voluptueuse. La porte s’ouvrait, une tête noire s’avançait rapidement, et, encouragée par les éclats de rire, entrait décidément dans la tente. Un soldat pinçait le banjo. Un nègre armé de castagnettes s’abandonnait aux torrents de l’harmonie. Les yeux fermés, la tête penchée en arrière, le corps ondoyant, il battait une cadence claire, rapide, variée, entraînante, avec des mouvements agiles et languissants tels que n’en trouvera jamais nulle gitana d'Espagne ou nulle danseuse d'opéra. Chose étrange, il y avait je ne sais quoi d'enivrant et d'harmonieux dans les claquements de ces morceaux de bois. Les bras, mobiles, ondoyants, fuyants comme des couleuvres, avaient une grâce morbide tt

sensuelle que n’enseigneront jamais ni les Taglioni ni les !

Petitpa. En regardant cette figure noire et difforme, on songeait aux bayadères de l'Inde ou aux almées de l'Orient, ou bien on se figurait le soleil d'Afrique, k chaude et humide contrée de ses pères, et tout un peuple de formes noires nonchalantes s’animant avec frénésie an son d’une musique barbare. C’est le magnétisme de l'ins-

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d'inspiration et de génie. A chaque instant, l’émotion devenait plus forte, l'enthousiasme plus irrésistible, le roulement des castagnettes plus perçant, plus sonore, plus étincelant de fantaisie; la tête se tordait à demi pâmée, les jambes s’agitaient avec un frémissement de bonheur; enfin les voilà qui partent, et le musicien se met en danse avec les petits singes agiles qui au bruit de la musique avaient surgi de tous côtés. Ïls danstrent ainsi jusqu’à bout de forces, excités et encouragés par nos rires, après quoi on mit les pauvres diables à la

porte, et les libatious recommencèrent de plus belle.

Quand je regagnai mon cheval, si rationnel que je fusse d'ailleurs, la terre oscillait sous mes pieds, qui pesaient mille qu'ntaux, et mes doigts engourdis se refusaient obstinément dans l’épaisse obscurité de la nuit à distin-

tinguer les cordons de la bride de ceux du bridon. Grâce

à la sûreté merveilleuse de ces chevaux aguerris, j'arrivai pourtant à la maison sans encombre, et me mis gravement à déchiffrer au coin du feu un journal dont les lettres dansaient la sarabande en dépit de mes efforts pour lire posément.

Trois longues journées se sont écoulées sans que j'aie eu le courage d'écrire. C’est que rien n’est moins naturel au camp que d'exercer sa pensée. Le plein air si âpre et si accablant dans cette froide’ saison de l’année, le feu de souches anprès duquel on s’accroupit et qu'on entretient en grelottant, le continuel chorus des fifres et des tambours, les nuits blanches qu’on passe à se pelotonner sous un monceau de couvertures, les veilles marquées par les tambours, les elairons et le bruyant passage des esconades qui vont aux avant-postes, jusqu'au pas lent et mesuré de la sentinelle qui monte la garde silencieuse-

ment à la porte du quartier général, jusqu’au vent qui frappe les toiles de la tente et chante dans les grands pins, toutes les influences physiques et morales me poussent à l'inaction, au silence, à l'engourdissement et à l’ennui. Je ne m'étonne pas que les soldats aiment la bataille; ils y goûtent le plaisir de l’action après l’existence routinière el monotone des quariiers d'hiver, Point de nouvelles, point d'idées, point de livres et surtout point l’énvie d’en lire; le wiskey, le tabac, les longues matinées de sommeil et les longs soirs sous la tente, parfois la revue et la parade; enfin, de semaine en semaine, deux heures à passer aux pichkets avec une qouverture sur l'épaule et une carabine au bras, en observation à cent pas des rebelles : il n°y a pas là, même avec avec la perspective de la gloire et la chance de se faire casser la tête, de quoi enflammer l'imagination d'un homme accoutumé aux douceurs de la vie civile. J'ai vu un major-général crier l'oisiveté et l'ennui, mendier des journaux et des livres, réduit, pour tuer le temps, à monter à cheval pour faire à ses voisins es visites sans objet. Seul mon hôte conserve toute l’sctivité, tout le brillant de son esprit aimable : il sait dans cet air glacial tenir allumée l’étincelle de l'intelligence et de la bonne humeur, .

28 janvier.

Je viens de passer avec le général la revue des ambulances et trains de la division. C’est dans ces détails d'organisation matérielle qu'est la grande et ordinaire faiblesse des armées provisoires, Les Américains s’en sont aperçus au début de la guerre, quand ils lançaient au

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hasard leurs bataillons à peine formés dans un pays hosile ou sans ressources. Ils ont profité des leçons de l'expérience, et je ne crois pas qu’à présent il y aîture armée au monde dont les équipages soient mieux ent.tenus. Ce vaste champ de manœuvres, ces longues lignes noires de caissons et de chariots formées sur trois rangs de profondeur, le bon ordre, la tenue parfaite de ces centaines d’attelâges de six mules avec leurs crins coupés en brosse et leurs conducteurs noirs à cheval, immobiles, tenant les rênes dans leurs mains, me donnent l’idée d'une discipline et d’une organisation bien supérieures à

ce que les Européens s ‘imaginent sur le seul mot d'armée

volontaire.

C’est que le plus grand ordre règne aujourd’hui’ dans

cette masse autrefois si peu régulière. Les Américains ont plus peut-être qu'aucun autre peuple du monde le génie de L'organisation et de la discipline ; ce que nous faisons par une longue habitude, ils le font par 1: concert instantané et intelligent de toutes les volontés, et ils, improvisent en quelques semaines ce que nous mettons des siècles à former. L'armée dite volontaire est maintenant semblable en tout à l’armée permanente ; en réalité, elle n’est plus volontaire que de nom, puisqu'elle est levée par décret du président, avec l’appât des primes d'engagement, et sous la menace de la conscription ; elle ne se compose, à vrai dire, que de mercenaires et de conscrits ; ses officiers prennent rang, tant que durera la guerre, à côté de ceux de l’armée régulière. La seule différence sensible est dans la forme du recrutement et dans la durée du service. L'armée volontaire est recrutée par les États particuliers et mobilisée par le gouvernement fédéral ; ses officiers sont nommés par les gouverneurs des Etats, Les engagements ne doivent durer

qu'une, deux ou trois années au plus; cette armée ser. licenciée après la paix, et officiers et soldats tédevien. dront. citoyens. L'armée permanente, au contraire ji est, à vrai dire, la seule armée des États-Unis, est Fe tée directement par le gouvernement fédéral, et elle droit éternellement au rang et à la paye. Il en résulte da contrastes et des cumuls singuliers. Comme tous lé officiers, en titre de l’armée régulière ne sont pas en aclivité de service, on en voit qui arceptent des commissions dans l'armée volontaire, de manière qu’on cite des capitaines de réguliers qui sont généraux de volontaires, el par contre des capitaines de volontaires qui ont dans l autre armée Îe rang de colonel. Tout cela, du resté, est provisoire, et la fin de la guerre amènera probablement un changement radical dans le sysième militaire des États-Unis. 11 est douteux qu’en présence des Élats du Sud vaincus et mécontents on puisse congédier tous les volontaires et réduire l’armée permanente à 40,000 hom- . mes de troupes régulières. J'entends dire qu’on retiendra sous les drapeaux au moins 400,000 ou 150,000 hommes qui seront alors définitivement enrôlés. En même temps il faudrait fixer un mode de recrutement légal, car une organisatioh permanente je peut s'établir sans règles. On ne peut employer indéfiniment l’expédient des primes et des mercenaires. Dans un pays comme l'Amérique, où chacun trouve aisément un emploi, les bounites, même les plus hautes, ne rempliraient pas en temps de paix une armée de 109,000 hommes. Faudrait-il donc recourir à ces drafts irréguliers et discrétionnaires qui frappent le peuple au hasard, et ne produisent jamais ce qu'on en veut obtenir ? À supposer même que l'achat des mercenaires pût remplir les rangs de l’armée, continueral-on ces pratiques odieuses d’embauchage et de contrainte

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qui sans doute sont excusables en temps de nécessité pressante, mais qui déshonoreraient à la longue le gouvernement des États-Unis? Doit-on voir les recruteurs roder en permanence dans les ports de mer, débauchant les matelots étrangers, les menant au cabaret ou chez les filles publiques, et leur faisant boire des drogues empoisonnées qui les mettent en cinq minutes à leur merci? Doit-on importer d'Irlande, d'Allemagne, du Canada, des troupeaux de bétail militaire, et répéter sur les blancs la traite dont on a racheté les noirs? Je sais que plusieurs États, celui de Massachusetts en tête, ne se. sont pas fait scrupule d’un pareil commerce, et qu'il y à

. sous les côtes de la Nouvelle-Angleterre une petite ile

où des hommes enrôlés en Europe comme ouvriers sont détenus et menacés jusqu’à ce que, de guerre lasse, ils consentent à se faire soldats; mais ces infamies ne peuvent devenir un système. On ne pourra non plus, après la guerre, escroquer aux soldats la moitié de leur prime sous prétexte de la leur remettre à l'expiration de leur engagement, dépôt que la mort du créancier dispense souvent de rembourser. Les enjôleurs ne pourront plus, sitôt que l’attention du pays et du congrès se portera sur ces matières, empocher les 100 dollars de gratification qu'on leur alloue par tête d'homme engagé, et rejeter sur l'État la responsabilité de leurs guet-apens ou de leurs mensonges. Le jour de la justice doit venir au lendemain de la paix, car le peuple maître de lui-même qui encourager. ces pratiques honteuses mériterait d'être mis au ban de la civilisation et de l'humanité. I faudra, si, comme on l’annonce, l’armée est maintenue à plus de 400,000 hommes, que le congrès vote une loi de recrutement régulière et irréprochable, ét qu'il ne reste du moins aucune trace d’injustice dans

ce terrible et désormais inévitable impôt du sang {1}.

Le système mercenaire ne fait pas d’ailleurs une armée solide : il rassemble momentanément par l'appât du. gain des individus épars que l'espérance d’un nouveau gain dissémine. Il n'y a pas une armée mercenaire qui puisse durer trois années sans se renouveler incessamment, À . peine est-elle organisée qu’elle commence à fondre. Le feu seul, la rude discipline et les dangers de l'évasion peuvent la tenir en main quelques mois. Les rebelles tirent le canon toutes les nuits pour empêcher la désertion de leurs hommes. Du reste, la désertion ne fait pas moins de vides dans l’armée fédérale que dans l’armée rebelle. Du mois de mai 1863 au mois de septembre 4864, on a compté jusqu’à 60,000 déserteurs. Il y a toute une classe d'aventuricrs dont le métier est de s'engager et de se rengager sans cesse en plaçant chaque fois leur prime en lieu sûr, jusqu'à ce qu'on les découvre et qu’on les fusille. On à vu de ces coquins qui avaient volé successivement jusqu’à dix-sept bounties. Il ne se passe pas de semaine à l’armée qu’on n’exécute plusieurs de ces bounty-jumpers, comme on lès appelle; mais il est rare qu'on arrive à découvrir l’homme véritable sous la couche épaisse de.faux noms dont il s’est revêtu. Ils font ainsi de régiment en régiment le tour de l'armée.

(4) Les réductions de l'effectif ont été plus grandes et plus faciles encore que n’osaient l’espérer les Américains. Aujourd’hui l’armée volontaire a diminué de 800,000 hommes, et le président Johnson veut prochainement réduire à 50,000 hom- . mes toutes les forces militaires du gouvernement des États- Unis, en disposant les cadres de façon à pouvoir ies norter d’un jour à l’autre à 82,600 hommes. Cette réduction pourra s'accomplir le jour où la police des États du Sud sera rendue aux milices locales.

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ils ont Simplement déserté, on les fusille en soldats; sils ont passé à l'ennemi, on les pend comme des traîtres, Le gouvernement de Richmond fait tout ce qu'il peut pour encourager leur profession. Il leur offre bon diner, bon gite, et passage gratuit sur ses blockade-runners pour s’en. retourner dans leur pays. La plupart de ces industriels sont Irlandais, Canadiens ou Allemands. D'où qu'ils viennent, le fait seul n’en reste pas moins la condamnation du système qui voudrait remplir l’armée d'étrangers mercenaires au lieu de soldats citoyens,

En somme, tous ces expédients n'ont pas beaucoup servi. Ils n’ont pas empêché qu au fond l’armée des États- Unisne fût véritablement américaine. Sauf les 4 00,000 soldats nègres, qu'on ne peut appeler étrangers et qui, plus que personne, combattent pour leur propre cause, il n’y 1 guère sous-les drapeaux que des citoyens des États- Unis. Quelques États du Nord ont essayé de remplir leurs adres avec des estlaves fugitifs : ils n’ont pu, malgré “tous leurs efforts, en enrôler que 2,000 environ pendant l'année, et le prix moyen de chaque soldat nègre ainsi obtenu est de 3,500 dollars. L'armée du James contient,

avec.ses dix régiments noirs, quelques régiments étrangers et cosmopolites. Il y à ‘des Indiens dans le contin-

gent des États de l'Ouest, jusqu’à des Chinois dune le contingent de New-York et dans celui de la Californie; mais la grande force de l’armée américaine est dans ces énergiques bataillons de l'Ouest, composés de robustes fils de fermiers aguerris d'avance par les fatigues d’une vie rude et militante, — dans celte jeunésse généreuse des États de l'Est, qui d’un élan de patriotisme unanime a laissé le comptoir, l’usine, les banes de l’école, le cabinet de l'avocat, le pulpit même du ministre, toutes les espérances et toutes les promesses de la vie, pour aller

mourir obscurément sur de lointains champs de bataille, En une seule année, 400 jeunes gens, élèves de l’univer. | sité de Cambridge et appartenant aux meilleures familles du pays, se sont engagés simples soldats dans l’armée, La seule classe des instituieurs, qui est influente et éclairée, a peut-être fourni 100,000 hommes aux armées fédérales. La conscription n’a pas ralenti ce mouvement patriotique : elle a excité, au contraire, la générosité des citoyens et donné une impulsion nouvelle à ces prodigieuses souscriptions volontaires qui se font dans chaque ville, dans chaque paroisse, à chaque appel nouveau du président, pour engager des hoinmes, exonérer ou remplacer les citoyens tombés au sort. On calcule qu’en: définitive, sur presque 3 millions de soldats qui ont été levés pendant la guerre (1), la conscription n’en a pa fourni 35,000. — Cet immense effort d'une nation libre est dû peut-être au caractère d’une race énergique, intrépide et persévérante : mettez à la place des Américains les Chinois, les Mexicains ou les Russes, et sans doute, à moins d’un pouvoir absolu qui leur imposit à coups dé bâton la discipline, ils se seraient fatigués de tant’ de sacrifices et de revers. Il en faut, pour une grande part, attribuer l'honneur à la puissance de h

(1) Les comptes officiels et authentiques du ministre de la guerre donnent un total de 2 millions 759,049 hommes ap. pelés sous les drapeaux par le président du 15 avril 4861 au 44 avril 1865. Il en a été levé seulement 2 millions 656,553, qui ont servi dans l'armée ou dans la marine. Les premier: engagements n'étaient que de trois mois : ils furent étendus successivement de trois à six et neuf mois, puis à un, detx et trois ans; ce dernier terme fut définitif, Les chiffres que j'ai cités ne comprennent pas les milices mobilisées dans l'été de 1863, qui n° servirent que pendant quelques semaines, et qui s'élevaient à plus de 120,000 hommes. ù

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on l'espère. cette armée d’un million d'hommes s’éva-

nouira, rentrera dans la vie civile et déposera les armes aussi facilement qu’elle les a prises au. jour du danger public (4).

(1) On évalue à 4 million 516 hommes l'effectif de l’armée des États-Unis au 1°" mai 1863. Elle comptait au 4°" mars 465,591 hommes, dont 602,599 pouvaient être mis en ligne de bataille. Le reste était dispersé dans les garnisons, les hôpitaux, les prisons du Sud, ou absent par congé. Le nombre lotal des hommes enrôlés dans l’armée et dans la marine pendant les seize derniers mois de la guerre est de 675,452. Les pertes de la guerre s'élèvent pour le Nord, en morts et blessés, à plus d’un million. On a compté au moins 326,000 morts. Au 15 novembre dernier, sept mois seulement après la paix, l'armée volontaire était déjà réduite de 800,900 hommes. Celte immense multitude a été licenciée en quelques mois, presque sans désordre, et, sauf dans les États du Sud, où sa

protection est nécessaire aux affranchis, toute trace du pouvoir

nilitaire a déjà disparu. Les vétérans qui tiennent au métier des armes prennent du service dans l'armée régulière. Les

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Du steamer Webster, rivière James, 29 janvier,

Je suis rassasié de la vie militaire. Les deux jours |

derniers se sont passés d'une façon banale. Quelques promenades à cheval, quelques visites, quelques démons-

trations de stratégie où je n'entends pas grand’chose, et |

de longues flâneries devant l’âtre flambant du général au bruit mélancolique des grands pins gémissants sous le vent du nord : tel est le programme de la journée. Le soir, pour tout délassement, on joue aux cartes où aux échecs sur une table branlante, dans l'atmosphère enfumée de la salle à manger, ou bien on fume gravement des pipes entremêlées de verres de liqueurs. Involontairement l'esprit s'endort et le corps même s’engourdit, ’arfois je quitte la tente du général pour aller causer

autres, et c’est le plus grand nombre, aiment mieux rentrer dans leurs foyers. M. Stanton, le ministre de la guerre, avait d’abord voulu garder sous les drapeaux, jusqu’à l'ouverture du Congrès, le veteran reserve corps, ou corps de vétérans rengagés pendant la guerre, après l'expiration de leur premier terme de service; mais il vit qu’il aurait peine à les re. tenir, et qu’il valait mieux les licencier au plus vite, Un voy: geur anglais, sir Morion Peto, qui a visité les États-Unis à là fin de l'année dernière, raconte qu'à Chicago il vit une impr: merie dirigée par un ancien secrétaire de l'ambassade de Londres. Le propriétaire le conduisit dans ses ateliers et lui montra ses ouvriers au travail. « Ce sont d'anciens soldats, lui dit-il; celui-ci était major, celui-là capitaine, cet autre lieutenant cet autre encore simple fusilier, Ils m'ont quitté, il y a trois ans, en me faisant promettre seulement de rendre leur emploi à ceux qui reviendraient de la guerre. On les a licenciés il y a quelques jours, et les voilà tous assidus au travail comme s'ils n'avaient jamais quitté l'atelier, »

avec les je nants, doux de bonne & somnolence leurs camp et fait priso hible qu’il son sang, N nr», Par b maconnerie Sud. Il fit 1 de ses garc le soigna, 1 ment héroïc bien les jo nibles fêtes Grant du P:

ls jours. € forêts de la sacra jour € tables, san vivants épu Chancellorv morts et bl herbes. — et qui s’en de géants.

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deux jours le. Quelques ques démonsmd'chose, et du général, sants sous le journée, Le artes Où aux sphère enfule gravement . Involontais’engourdit, aller causer

mieux rentrer à guerre, avail à l'ouverture s de vétérans ù de leur prebeine à les reite, Un voya- Etats-Unis à la vit une impri:

assade de Lona et lui mont lats, lui dit-il, tre lieutenant, té, il y a trois re leur emploi à licenciés il y travail comme

avec les jeunes gens de l’état-major. — Polis, prévenants, doux, sérieux, quelques-uns de bonne famille et de bonne société, je n’ai rien à leur reprocher que la somnolence inévitable de la saison. Je me fais raconter leurs campagnes. L'un d'eux, l’année dernière, fut blessé et fait prisonnier : on le jeta dans la prison de Libby, si hible qu'il ne pouvait plus se soutenir. Il perdait tout son sang, Mais « j'étais résolu, me dit-il, à ne pas mouir». Par bonheur il appartenait à une secte de la francmaçonnerie qui a beaucoup d’affiliés dans les États du Sud. Il fit le signe convenu pour appeler du secours; un de ses gardes y répondit, — un officier confédéré, qui le soigna, le nourrit et le fit guérir. —- Un autre, naive-

ment héroïque, me disait du ton le plus simple : « J'aime.

bien les jours de bataille. » En effet, ce sont de terribles fêtes ! Pendant la campagne meurtrière qui mena Grant du Potomac au James, on se battit presque tous ks jours. 30,000 hommes restèrent couchés dans les forêts de la Walderness. Pendant cinq jours, on se masacra jour et nuit sans se voir, dans des fourrés impénélrables, sans presque avancer d’une ligne. Le soir, les dvants épuisés dormaient pêle-mêle avec les morts. A Chancellorville, le feu se mit au champ de bataille, et morts et blessés furent brûlés ensemble dans les hautes herbes. — Les Américains, qui font tout grandement et qui s’en vantent, peuvent dire que c’est une guerre de géants.

Voilà l'école qui a formé leurs généraux. Vous vous amusez à railler la science improvisée des officiers de l'armée américaine. Le temps est passé, je vous l’assure, où des scribes, des avocats, des clergymen, qui peutêtre n'avaient jamais tenu un fusil ou une épée, s’intprovisaient du premier coup colonels ou capitaines, et où les

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généraux tombaient du ciel tout formés. Les West Pointers, élèves de l’école militaire, qui sont un peu les

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plaisir d’humilier les autres, sont bien forcés aujourd’hui de les accepter pour lerrs égaux. A présent, quatre ans de pratique et de rude expérience en ont fait des officiers

certainement meilleurs que tel de nos vétérans de garni- |

son qui passe général sans avoir jamais vu le feu. Après tout, nos grands capitaines de la république et de l’empire ont-ils eu d'autre école que celle de l'expérience? —- Ces jeunes gens de vingt ans à peine sont à la guerre depuis quatre ans. Celui-ci a été blessé cinq fois en une année, tel autre s’est engagé comme simple soldat : seul était lieutenant dès le début. La liste des camarades morts dépasse de beaucoup celle des vivants. Ils ne font pas la guerre par plaisir ni par ambition; ils n'ont pas d'avancements, de croix ni de pensions à gagner ; mais ils songent à leurs femilles, à leurs études, à leur carrière abandonnée, et ils appellent impatiemment l'heure de h délivrance. L’un d'eux me disait qu'il avait sa fiancée qui l'attendait à la maison, et qu'il comptait bien, si Dieu lui prétait vie, l’épouser un jour. La guerre n'est pas pour eux un métier, c’est un devoir austère auquel ils sacrifient sans récompense la plus belle part de leur jeunesse. Comparez ces soldats patriotes à certains de nos traineurs de sabre et de nos beaux fils de familk oisifs qui embrassent le métier des armes pour Île plaisir de l'uniforme ou de l’épaulette, et vous comprendrez li distance qui sépare une nation militaire d’une nation de citoyens. :

Pénétrons à présent dans la tente du soldat. Elle est plus petite et plus basse que celle de l'officier. Quatre hommes couchent ensemble sur une espèce de table

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L'ARMÉE DU POTOMAO 349

basse, et ils mettent en commun leurs couvertures. Par ee temps froid de l’hiver, ils se blottissent auprès du feu. La discipline leur interdit d’ailleurs de rôder au üehors, et la discipline est à présent fort sévère dans l’armée américaine. Avec l'unité du costumes’est introduite l’habitude de l’obéissance et l’unité du commandement. Les Yankees n'ont pourtant pas la gaucherie correcte et la roideur machinale de l'armée anglaise, armée d’autowates adnirables au feu comme à la parade. Aucun soldat, pas même le nôtre, n’a plus d'initiative ot de génie. Donnez-lui une hache, des clous et un rabot: il vous construira des lables, des chaises , tout un ameublement de son invention. Donnez-lui de la terre glaise et des

lattes : il se fera des cheminées incombustibles. Il est

forgeron, machiniste, armurier, sellier, tailleur et terrassier quand il le faut. Il lit, il passe les journées d’hiver à écrire de longues lettres à sa famille; il emporte même ses tablettes aux piquets et compose des récits de bataille entre deux coups de fusil. C’est le plus civilisé et le plus savant des soldats. Cependant l’ordre hiérarchique est aussi bien observé que dans les armées passivement dociles de la Russie ou de l’Autriche. On cite, comme d’un mauvais exemple, les officiers qui se laissent traiter trop démocratiquement par leurs hommes. — Pour la vie matérielle, elle est abondante et saine : les soldats font trois repas par jour ; les rations sont prodigues surtout en viande fraîche, en légumes et en café : west la boisson qui remplace ici les liqueurs fortes. Eaude-vie, vin, bière, tous les spiritueux sont interdits sévèrement. On dit, du reste, que le général en chef donne lui-même l'exemple de la sobriété qu'il a prescrite, en ue laissant boire à sa table que de l’eau pure. Quelque-

fois le commissaire des subsistances distribue aux hom-

don:

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350 HUIT MOIS EN AMÉRIQUE mes une ration extraordinaire de wiskey, mais seulement les jours de marche ou de bataille. La présence des femmes n’est pas tolérée, et IG général a dit que les atres officiers pourraient recevoir leurs femmes le jour où madame Grant viendrait elle-même le visiter. S'il arrive aux soldats d’user un peu trop vivement des droits du vainqueur sur les fermières virginiennes, ils sont pendus sans merci, pour l'exemple, dit-on, et pour faire mentir les calomnies des rebelles. Plusieurs colonels interdisent les cartes dans leurs régiments et veulent faire Ga soldat un solitaire au milieu du camp. C’est là une rigueur exagérée et unc affectation d'autorité puérile. Les sages se dispensent de cette iyrannie et se gardent bien d’étouf. fer chez leurs kowvmes cette grande force morale, la bonne humeur...

Le bruit courait hier que le général Lee venait d'être investi chez les rebelles d’une dignité semblable à celle du général Grant, ce qui, dans l’état désespéré de la Virginie, équivaudrait à la dictature et au pouvoir absolu. Johnston aurait pris lé commandement particulier de l'armée de Richmond, et le président Davis serait réduit, si Lee le voulait bien, au rôle d’un très-petit garçon. Ceux qui connaissent le caractère des deux hommes pensent que la dictature üc Lee ne serait qu'un «autre nom pour la toute-puissance de Davis. C’est ce que me disait l'autre jour, chez le général M..., au milieu des libations et des cigares, un certain M. C..., jadis l'intime ami de l'archi-rebelle, pour qui il a conservé une grande indulgence et une certaine admiration. C’est assurément une figure originale et fière que ce fils d’un marchand de chevaux taré, ce Yankee devenu un homme du Sud, ce parvenu de la démocratie adopté pour chef par l'aristocratie de l'esclavage, cet ambitieux obstiné qui, après

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quetre ans d'une lutte inutile et criminelle, quand tout faibtit et s’affaisse, soutient encore à lui seul le poids de la ruine universelle, sans fléchir sous la redoutable responsabilité qui l’écrase. C’est, me dit M. C..., un noble fellnw, même dans ses erimes : aussi bon, aussi simple, auss doux dans la vie privée que fougneux et intraitable dans Ja vie publique, il a ces passions violentes, cette volonté despotique, cette puissance dominatrice irrésisüible, qui n'appartiennent qu'aux hommes supérieurs. Ce n’est point, comme son collègue le vice-président Stephens, un de ces hommes qui suivent l’exemple du

«rime sans oser le donner eux-mêmes et qui ne méritent pas l’honneur d’une éclatante punition : ces têtes-là se

courbent trop bas pour qu'on songe à les frapper. Davis est un de ces hommes dont la tête hautaine provoque la vengeance, Plus sa cause est désespérée, plus il outrage ses vainqueurs, comme s’il prenait plaisir à défier leur colère et à irriter leur justice. Si c’est un homme criminel, ce n’est pas un homme méprisable, et la grandeur tragique de son caractère contraste avec l'honnêteté faible el timorée du général Lee. Celui-ci voulait Punion, et il a servi les rebelles; il souhaite la paix, et il fait la guerre ; — la dictature est sous sa main, et plutôt que de là prendre, il aime mieux obéir à un despotisme qui ruine son pays : homme intègre, désintéressé, toujours trompé par de ‘généreux sentiments, mais le plus impropre du monde à ce rôle de sauveur qu’on lui attribue, et fait seulement pour servir d’instrument docile à la volonté d'autrui.

Cependant l'air est tout plein de rumeurs pacifiques. On annonce un second voyage de M. Blair à Richmond :

il n’est donc pas vrai que ses ouvertures officieuses aient été ignominieusement repoussées. Virginien de naissance,”

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ancien et intime ami de Davis, il saura, dit-on, mieux que personne exercer quelque influence sur cet esprit opiniâtre et hautain. Enfin n'est-ce pas un signe des temps et un bon augure que de voir l’armée elle-même souhaiter la paix de toutes ses forces? On s’attend encore à une dernière campagne, à une ou deux grandes batailles, à beaucoup de sang versé; mais personne ne doute plus que cette année ne doive clore la grande guerre en menant les fédéraux camper au pied du capitole de Richmond.

Je m’arrête. Nous sommes en mer depuis une heure: le bateau grince, le plancher rebondit, la foule s’agite à

côté de moi; un nègre qui chante et joue du banjo me.

donne des distractions; enfin le soir avance et la nuit va tomber. Nous avons passé la Fortress-Monroë, et nous nous dirigeons, non pas vers Washington, —les glaces du Potomac nous barrent le passage, — mais vers Annipolis, le seul port libre sur la côte du Maryland.

Washington, 31 janvier,

J'ai encore à vous conter mon retour de l’armée. Avant-hier matin, au lever du jour, je montais dans le car des officiers avec une bande joyeuse d'aides de camp en congé, parcourant de nouveau les étapes connues. Voici la tranchée sur le bord de laquelle on a élevé un parapet de sable pour protéger le chemin de fer contre les bombes, d'ailleurs inoffensives, que l'ennemi a longtemps jetées sur les trains qui passaient. Voilà City- Point, la baraque du provost-marshal, la cohue et la poussée autour du guichet où se délivrent les passes, une

‘autre cohue au bas de la colline qui assiége le guichet des billets du bateau à vapeur, deux heures enfin dans là

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gelée à piétiner sur place pour obtenir nos papiers respectifs. Un aide de camp du général de Trobriand me présente à un autre général qui retourne à Washington. Tous les officiers présents de la brigade se joignent à nous, et au nombre de huit ou dix, au grand étonnement des badauds, nous nous constituons son état-major. Tout le long du voyage, le général Madill nous couvre de son ombre, nous faisant, avec la meilleure grâce du monde, part des priviléges attachés à son rang. C’est à lui que je dois d’avoir trouvé un lit sur le bateau, une place dans le chemin de fer, un abri contre la gelée à la jonction d'Annapolis.

Nous passons le soir à Fortress-Monroë, endroit peu

pittoresque et peu attrayant ; ïes gros bastions de la for-

tresse s’alignent sur une plage basse, les vaisseaux de guerre se balancent lentement sur les vagues : tout est gris, noir ou jaunâtre, d'une froideur triste et blafarde. Ilest amusant de voir mes compagnons, qui depuis deux ans peut-être n'ont pas quitté l’armée, découvrir avec admiration une robe de femme sur le rivage et se la montrer avec convoilise comme un objet rare et merveilleux. Ensuite les braves garcons s'entassent comme des sardines dans la cabine du général pour jouer aux cartes sur leurs genoux. Le lendemain, par une radieuse et froide matinée, nous entrons dans la rade d’Annapolis. Le site est riant et aimable ; la petite ville, environnée d'arbres, ne fait pas grande figure sur lerivage, mais elle a un aspect gai et champêtre, même au milieu des glaces de ce rude hiver. C’est ici, vous le savez, la capitale du Maryland, ct une’des plus anciennes villes d'Amérique. Elle à des colléges, une académie navale des États-Unis et d'illustres souvenirs : c’est à Annapolis que Washington se démit de son commandement après la guerre de l'indépendance. Le :

port, ouvert en toute saison, situé dans cette espèce de mer intérieure qu’abrite la péninsule du Delaware, entouré de longs bras de terre qui le protégent, est un des meilleurs de cette côte. Annapolis serait la rivale de Baltimore sans l'espèce de sommeil inerte où l'institution de l'esclavage et une longue habitude d’oisiveté semblent l'avoir engourdie. Les bateaux à vapeur amenés là par les glaces animent la rade et se pressent autour des jetées trop étroites. La ville elle-même, où nous descendons, ressemble à un village : quelques-unes de ses anciennes rues pavées ont l’immobilité et l'ennui de nos villes de province, où l'herbe pousse sous les pieds des passants, Il est visible qu'il y a là, comme chez nous, une petite aristocratie bourgeoise vivant de ses rentes, traînant du café au club ûne existence improductive. Ce sont peut-être des remarques bien affirmatives pour être faites en quelques minutes et dans l’espace d'un déjeuner. Je vous livre mon impression telle quelle, sans chercher si mes idées ont donné cette physionomie aux choses, où si les choses ont réellement fait naître en moi:ces idées. Nous trouvons au chemin de fer, assiégeant une salle étroite et grande comme la main, une multitude de soldats en congé, qui se débattent pour obtenir passage sur les trains rares et encombrés. Chaque fois qu’un wagon . se présente, il est en un clin d'œil rempli jusqu'à la gorge. Les employés, peu accoutumés à ce mouvement extrême, ne savent comment faire. Il-y a là de malheureux soldats qui, sur leurs quinze jours de congé, en ont déjà passé cinq à solliciter e: vain le transport gratuit auquel ils ont droit. La condition de ces malheureux est désolante : pas un sou dans leur poche, car leur paye ne doit leur être comptée qu'à Washington, — et le temps passe (ans l'attente vaine d’une justice qu’on ne veut pas

leur faire.

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leur faire. C’est là le plus grand vice de l'organisation militaire américaine : soldes, transports, feuilles de route, tout reste incertain et irrégulier. Les droits du gouvérnement et les devoirs des compagnies de chemins de fer ne sont pas encore bien fixés. Les soldats, blessés ou valides, au lieu d’être conduits à leur destination sous h garde et sous la protection du gouvernement, sont lirés à eux-mêmes et doivent se tirer d'affaire tout seuls. Que de fois, dans les salles d'attente encombrées, où à peine ils trouvaient une chaise pour se reposer, ou bien sous la pluie et la neige durant de longues heures, ou bien dans la foule inattentive qui les bouscule, se frayant péniblement un chemin jusqu'au wagon où ils cherchent

à se hisser avec leurs mains débiles, — que de fois n’ai-

je pas vu des malades, des blessés, des amputés sur leurs béquilles, avec l'expression de la souffrance sur leurs visages pâles, mais sans plaintes ni murmures contre Ja négligence du gouvernement qui les jetait ainsi mutilés à k porte de ses hôpitaux! — Aujourd’hui les pauvres gens ne savent à qui s'adresser, où frouver un appui. Ils vienuent, faute de mieux, parler au général, qui ne peut rien. C'est là un de ces exemples de laisser-aller ‘qui me font regretter notre administration minutieuse ct omnipolente; mais les Américains n’en sentent pas le défaut.

Après un long retard, de vaines impatiences, des pourparlers éternels, nous voilà enfin repartis, bourrés à élouffer dans un car où nos officiers recommencent leurs bruyants jeux de cartes. Bientôt les bouteilles de wiskey sortent des poches, elles circulent à la ronde, passent et repassent maintes fois, recevant de chacun une vigoureuse accolade : plaisir et gaieté de soldats.

Nous arrivons à Annapolis-J'unction, lieu désert où Sembranche le chemin de Washington : ici trois heures

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d'attente, la glace, la bise et les deux auberges, sexes maisons du hameau, fermées par ordre du ministre del guerre pendant le passage des troupes. Nous frappons en vain aux portes closes, aux fenêtres vitrées. À Ja fin, le capitaine H..., moitié diplomatie, moitié menaces, en fait ouvrir une pour le général et son état-major : nous nous y précipitons au nombre de trente environ. Les dames, les blessés sont introduits dans la salle voisine; nous autres, avec notre wiskey et nos cigares, nous prenons possession d’une grande chambre humide, dépeuplée de chaises. D'abord nous accomplissons gravement la cérémonie d'usage, les rondes de présentations et de puignées de main à l'américaine, suivies d’une rasade géné-

« 4 be | rale à notre santé commune. Tous ces messieurs sont À

ronds, bons enfants et hospitaliers. 11 y a dans le nombre quatre costumes civils : moi-même, un certain généril Singleton, peace-democrat de Milinois, adjoint à la mission officieuse de M. Blair et parti avant-hier de Richmond, — véritable homme de l’Ouest avec ses longs cheveux fauves, sa barbe-inculte, sa grosse casquette de peau de loutre et sa dégaine d’ouvrier endimanché, — puis un gros Fankee massif avec une barbe de bouc recourbée en avant, une petite tête ronde sur un corps d'éléphant et un petit chapeau microscopique sur l'oreille; ce gracieux personnage fait des passes avec ses bras et ses jambes, des grimaces joyeuses avec sa grande gueule édentée , et ses petits yeux pleurent le wiskey dont il

s’est rempli. — Le dernier est un gentleman bouffonne- ” ment grave et solennel, affectant en plaisanterie des air majestueux, disant de pompeuses bêtises d'une vôix piteuse et indistincte, — l'œil vague et fixe, mais rayonnant de cette joie intime dont un ivrogne ne peut jamais maîtriser tout à fait l'expression. Le petit lieutenant W..s

manières.

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donié en escorte par le général Ord à Singleton et à des dames qu’il ramène de Richmond, me présente à ces deux messieurs : ce sont des chapelains de son corps. Le plus grave, avec des poignées de main et des salutations ragiques, me dit : « Vous êtes de Paris ? J'y ai longtemps été occupé du grand œuvre. — Queile œuvre? — La s0diété chrétienne! -— Ah çà! dis-je au petit lieutenant,

vos aumôniers me paraissent de bien bonne humeur, cehi-Aà surtout est tout à fait jovial. — Oh! me répondit-il, k's tight, that's all ; traduction libre : le révérend père aun peu bu. Voilà les mœurs de messieurs les chapelains de l'armée américaine, et le plus étrange, c’est que personne ne semble s’en étonner. Il est admis que l’homme de Dieu a, lui aussi, des faiblesses humaines, témoin celui que le général T... a mis à la porte de sa brigade pour lélassements dignes des galères. Ce peuple le plus religieux du monde n’est pas, vous le voyez, très-agenouillé levant le ministre de l'Évangile. Il le paye, le met à l'engrais, lui demande des sermons, et n’en exige pas plus long. Il ne voit guère en lui qu'un parleur mercenaire qui l’aide à s’édifier le dimanche, et dont le talent, ion la moralité, fait la valeur.

Les camps sont d’ailleurs une mauvaise école pour les manières. J'avais déjà remarqué à Annapolis ce jeune lieutenant W..., dont le visage imberbe, presque féminn, le regard doux, la taille jeune et mince contrastaient singulièrement avec l'équipage sordide et grossier d’un soldat en campagne. On ne pouvait s'empêcher de consilérer avec intérêt cette figure frêle et encôre enfantine

letée dans le milieu brutal où je la voyais. Quand j'ap-

pris qu'il était fils d’un membre du cabinet et d’une des neilleures familles du pays, je ne m’étonnai plus de cet

L'air de distinetion et de bonne grâce que ne pouvait effr-

& FA Rae ses Æ ss J ; DE PAZ. & TS RE SE SR

cer toute la grossièreté converñue des façons militaires J'éprouvais un déplaisir extrême à voir cette bouche fine et imberbe mordre à pleines dents dans un morceau de tabac concassé et lancer une salive jaunâtre avec l’aplomb d’un vieux loup de mer, ou bien à entendre déborder de ces lèvres enfantines le déluge des gros mots qui Composent le vocabulaire habituel du soldat. Ce blanc-bec &st plus homme pourtant que beaucoup de grands nigauds barbus frais émoulus du séminaire ou du collége. Avec ses vingt ans à peine, il a fait le tour du monde sur mn vaisseau de la marine américaine, où on l'avait engagé

commé mousse à quatorze ans. Depuis la guerre, il ; À

passé à l’armée de terre, dont il: est déjà un vétéran. Je le regardais avec sympathie et presque avec pitié, en me disant qu'il était dommage de moissonner une si jeune écorce. Je le retrouvai le soir même chez madame Blair, à qui nous fimes visite ensemble, — et là, pipe, chique, eau-de-vie, jurons, air martial, avaient disparu. Ce n'itait plus qu'un jeune hemme doux, souriant, un écolier en vacances, modeste, inoffensif et timide comme une jeune fille. Le lendemain pourtant il devait reprendre le sabre, l'uniforme, les bottes ferrées, la rudesse et la vie aventureuse de son métier cruel.

Il me mena dans la salle voisine pour me présenter aux dames fugitives de Richmond. Bien qu'elles semblassent peu disposées à entrer en conversation suivie, j leur arrachai quelques curieux détails sur là vie de h capitale rebelle. Leurs airs de patriotisme ofensé quant on semblait croire Richmond dans la misère et le deuil leurs récits complaisants de ses fêtes et de ses plais élaient en eux-mêmes des traits de caractère amusants #l curieux. Tout en élevant fièrement le drapeau rebelle en paroles, elles l'abaissent en fait quand elles cherchent re-

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hge chez l'ennemi, et leur fuite prudente ne parle pas trop pour la solidité de la maison dont elles me vantent ks splendeurs. A Îes en croire, la vie est aussi calme, aussi facile à Richmond qu'à New-York, les subsistances ysont même à meilleur marché, les articles de toilette nt senls hors de prix. Jamais, du reste, m'affirmentelles, la capitale de la Virginie n’a été si gaie ni si pleine de luxe. Les voitures, les chevaux, les concerts, les bals, jusqu'à un théâtre, rien n’y manque pour faire l'illusion de la prospérité... « Au bruit du canon, » leur disais-je. —- « Le canon! on l'entend quelquefois quand le ciel est bien pur; mais Richmond est loin de la guerre. » —

C'est ainsi que les sociétés s'accoutument à une existence

oageuse et précaire, et qu'elles se croient en sûreté à unq lieues des armées ennemies, comme le marin sur sa planche fragile, ou le danseur de corde sur son câble au milieu du Niagara.

Mais jetons un coup d'œil sur la foule qui goutte à gouite a suinté du dehors et remplit maintenant la maison, On ne saurait voir plus triste assemblage. Là-bas, couché sur un banc, un malade de la dyssenterie, plus sem- Hable à un mort qu'à un vivant, dont les yeux pourtant lournent encore quand il ne peut plus lever la tête, et qui tout à l'heure va trébucher entre ses deux guides, n'ayant

D même plus la force de se soutenir sur leurs épaules avec

ses bras étendus; ici des amputés que les passants sou doient et qui se garantissent avec peine des chocs douloureux sur leurs moignons malades. Ils n’ont pas encore appris l'usage de leurs béquilles et s'en vont mal assurés, i petits pas, sans vouloir pourtant recevoir d’assistanre. Au dehors, une foule de peuple, quelque cinq ou six cents personnes prennent en patience le froid et la neige. Des oficiers font des quêtes pour les malades et les besoi-

gneux. Cependant on a fait silence dans l’autre chambre, |

Nos hommes, l’un après l'autre, se sont couchés par

terre, le long des murailles, et, le wiskey aidant, ils |

dorment de ce profond et facile sommeil du soldat que ne réveille ni le clairon ni le tambour. Quelques-uns rêvent les yeux ouverts, une pipe ou un cigare entre Jes dents: d’autres ont fait cercle au milieu de la salle, et, accroupis près du poêle, jouent joyeusement aux cartes. Au fond, Singleton et mon patron le général sont assis sur les seules chaises de l'appartement, en conversation intermittente et alanguie. On pañle de Richmond, et Singleton donne de curieux détails sur la vie qu’on mène dans la capiiale confédérée. Nulle part, dit-il, les subsistances ne sont à plus bas prix contre de l'or. Le bon marché relatif que je remarque aux États-Unis, et qui vient de la crise monétaire ausée par le régime du papier-monnaie, est encore plus grand chez les rebelles. En revanehe, la eherté porte sur les vêtements, les étofles, et en général tous les objets manufacturés , toutes les marchandises d'importation étrangère. Cherté et bon marché procèdent de la même cause, qui fait surabonder la matière première inutile, el sont, comme aux États-Unis, le signe de la même gêne, on peut dre lei de fa même détresse. Tandis que le coton, là terébenthine, le tabac, s'accumulent sur les plantations ou dans les magasins, et que l’agriculture, frustrée de ses profits ordinaires, ne sème plus que du mais, des pommes de terre et du blé, les produits dés manufactures d'Europe s'encombrent à l'ile anglaise de Nassau, sans obtenir passage aux États du Sud, L'or cependant oscille entre quarante et soixante contre un, et Le plus haut prix des graybacks confédérés est de trois cents le dollar (1),

(4) Le cent est la centième partie du dollar, de la vaieur d'un peu plus d’un sou.

le cours } menk Le d'un dine l'hôtel le F pour le dir lars, — pl l Havane iL rapport comme un taux de n fait plus < d'arome e; États-Unis monnaie.

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le cours habituel et moyen étant de deux ceïts seulement, Le général Singleton à tiré de sa poche la note d'un diner fait il y a trois jours à Spottswood-house, l'hôtel le plus élégant de Richmond : 80 dollars par tête pour le diner même, soit pour quatre convives 320 dolhrs, — plus le vin, les liqueurs, le café, les cigares de k Havane, — total : plus de 800 dollars. En revanche, il rapporte un bloc énorme de tabac à chiquer, lourd comme un quintal et dur comme du bois, où les coueaux de messieurs les ofticiers du général Ord ont déjà fit plus d'une blessure : tabac de première qualité et d'arome exquis, acheté pour 25 cents en curreney des États-Unis, ce qui ferait un plus de 44 sous de notre

monnaie. À la faveur de cette terrible disproportion des

marchés, il s’est fait à Richmond, à Wilmington et à Charleston, sans doute aussi à Liverpool et à New-York, d'immenses fortunes parmi les spéculateurs et les négociants. Les steamers qu'ils font construire en Angleterre pour courir Je blocus (run the blockade) ne leur coûtent pas la moitié du profit que leur donne un seul vovage heureux. La valeur du coton varie tellement du morehé de Charleston à celui de Nassau, qu'il n’y a pas plus de comparaison possible entre la marchandise avant et la marchandise après le voyage qu'entre l'or anglais et la currencey confédérée. Je suppose que la double opération réussisse et que ie navire, après avoir déposé son tabac, son coton et ses résines à Nassau entre les mains des acheteurs anglais, rapporte à Wilmington une cargaison d'armes, de plomb, d'acier, de souliers, de draps, de loïles, et des'eent mille riens dont les dames de Rich- Moud n'ont pas encore appris à se priver. La rareté de ces arrivages fait de l'heureux armateur le maitre du marché, et il exige pour ses marchandises n'importe quel

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prix extravagant qu'il est sûr de trouver. Voilà sa fortune faite d'un seul coup. Ou bien, s’il se contente du profit de l'exportation, et qu'il rapporte à Richmond la Livre sterling que les Anglais lui ont donnée en payement, il se trouve, grâce à la prime de l'or, encore plus riche qu'à Nussau.

L'or est la seule base stable du commerce chez les confédérés comme aux États-Unis, avec cette différence que la monnaie légale a ici une valeur réelle fondée sur un espoir sérieux de remboursement, tandis que chez les rebelles elle n’en a d'autre que la commodité actuelle et l'utilité d’un moyen d'échange. Ce n’est qu'en Amérique qu'on peut voir se soutenir ainsi un papier sans valeur aucune et sans durée possible. La grande habitude que les Amérieains ont prise de cette monnaie fictive fait qu'ils l’acceptent volontiers pour s’en débarrasser le lendemain, et sans vue plus lointaine que l'usage immédiat qu'ils en vont faire. Lorsqu'ils reçoivent du papier confédéré, ils reçoivent non pas le vingtième, ie quarantième, le centième ou toute autre fraction du dollar d’er, mais simplement l'instrument d'échange légal qui circule sur leurs marchés. Peu importe done si l'or est à 65 ou à 30 contre un; ces variations n'indiquent ni catastrophes, ni résurrection des finances rebelles, mais simplement les vicissitudes d’une spéculation passagère et l'abondance ou la rareté momentanée du métal précieux. Passé certaines limites, il n’y à plus entre le erédit et Les espèces Ge rapport ni de proportions possibles. I y a longtemps que la monnaie confédérée les a dépassées, et qu'elle n'est soutenue au milieu de la banqueroute vingt fois consommée que par le cours forcé et par l'isolement de la guerre.

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péchent dans les eaux troubles et trafiquent honteusement de la misère publique. S'ils craignent beaucoup la prise dont les croisières fédérales menacent toujours leurs vaisseaux, ils trouvent à Nassau et en Angleterre des compagnies d'assurances qui partagent avec eux Îe risque et le bénéfice. Cependant, à mesure que le bloeus se concentre et que les principaux ports de la confédéation sont occupés par l'ennemi, ce commerce devient plus difficile et plus dangereux. La prise du fort Fisher, en fermant Wilmington aux blockade-runners, leur a porté un coup irréparable. I y a dans Nassau d'immenses CAFgaISONS destinées aux Etats du Sud, et qui maintenant, faute d’issue pour y pénétrer, devront être expédiées au

marché de New-York. M. Singleton dit que la ruine de

Wilmington est une perte insignifiante, amplement compensée par la reprise inattendue du commerce de Charleston en dépit des bombes et des escadres fédérales ; mais Je me défie un peu des jugements trop favorables d'un peace-democrat presque complice des rebelles, et de ses propos encore moins impartiaux que ses Jugements. Singleton, comme tous ceux qui veulent la paix à tout prix, essaye de faire croire à l'éternité de la guerre et à là puissance toujours entière de la confédération du Sud. Autant écouter et eroire un émissaire de deflerson Davis que de prendre au mot Singleton sur ce qui touche la grandeur et la foree de ses bons amis du Sud. Bien que

son voyage même €! Sa mission semi-ofticielle de négodateur, où plutôt d'éclaireur pacifique, envoyé pour reconnaitre le terrain de l'ennemi, montrent combien la cause de l'Union a gagné depuis l'an dernier, et quel rapprochement d'espérances patristiques s'estopéré entre l'administration républicaine et les démocrates, même ls plus acharnés, il n'a pas assez dépouillé le vicil

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homme pour n'être pas soupconné d'un certain parti pris. Je le crois pourtant sincère lorsqu'il affirme que le Sud à encore les matériaux d’une dernière et terrible campagne, que le gouvernement de Richmond à dans ses magasins 1,070,000 balles de coton, une quantité incommensurable de tabac, et assez de maïs pour nourrir toutes ses armées. La fertilité du sol est si grande dans la plupart des États du Sud, que les substances grossières y viennent presque sans culture. L’indian corn, les patates douces, le seigle, n'y manqueront jamais, à moins que la terre ne reste en friche. Une population de quelques milliers d'esclaves et de quelques millions de uercs, qui pourvoient tout seuls à leur propre vie, peuvent + nourrir matériellement la population oisive et combat-

aie; mais il ne suffit pas d'avoir du pain de mais à mettre sous la dent du peuple et de satisfaire tant bien que mal la- faim des soldats. Un peuple civilisé a bien d’autres et non moins impérieux besoins que le blocus irrite. Si belles que soient les récoltes, si l'on n’a plus ni routes ni chemins de fer pour les répartir, n1 bras pour les moissonner, ni marchés pour les vendre, la misère et la faim domptent bientôt les plus opiniâtres résistances et les plus héroïques résolutions.

Je n'ai pas voulu interroger le général Singleton sur la question de la paix. de ne tardai point d’ailleurs à voir que lui et M. Blair en faisaient un secret d'État. Hier soir, chez madame Blair, je hasardai sous forme timide un vœu de curiosité modeste, Elle répondit aussitôt, sans que j'eusse directement provoqué la réponse, qu'ellemême ne savait rien, el que son beau-père n'avait pas parlé. Malgré les injures des journaux de Richmond et les provocations blessantes de celui même qui publie les opinions présidentielles, malgré l'annonce méprisante

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que Francis P. Blair of Lincolndomi venait les espionner dans leur capitale, Davis, son ancien ami, l'avait à son premier voyage accueilli à bras ouverts, familièrement reçu, invité à prendre le thé en famille. M. Blair, après conférence avec le président Lincoln, vient justement de repartir pour City-Point, mais rien n’a transpiré jusqu’à moi des négociations d’ailleurs tout officieuses qu’il dit avoir entreprises sous sa responsabilité privée et en son nom personnel.

On murmure que les choses sont au fond bien plus avancées, — que le général Grant à recu cette semaine des ouvertures pacifiques qu'il a transmises au président Lincoln sans vouloir y répondre lui-même. Le lieutenant général se serait contenté de dire aux envoyés du Sud qu'il n'avait aucuns pouvoirs pour entrer en négociations, ni même conclure un armistice, à moins que le président ne les lui eût confiés, Ce soldat, ce victorieux, ce chef risgoureux d'une armée de 400,000 homines, ce commandant suprême de toutes les forces militaires des États-Unis, ne croit pas pouvoir s'affranchir de l'autorité civile, ni usurper illégalement des attributions qui lui seraient sans aucun doute confirmées par la voix publique. Maitre absolu dans son armée, où la volonté même du président cède à la sienne, il ne se croit pas dispensé d'obéir à la majesté souveraine des lois de son pays. Dans cette modestie noble et fière, il faut assurément faire là part dv grand caractère, du patriotisme intègre et désintéressé du général Grant : tous les autres généraux populaires ne seraient peut-être pas si réservés mi st honnêtes (1);

(4) Témoin le général Sherman, qu'on ne peut accuser d'ambition césarienne, et qui pourtant, après la prise de Richmond et la capitulation de Lee, prit sur lui d'accorder au général Johnston, dont il tenait l'armée à sa merci, une espèce

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mais il faut surtout y reconnaître l'influence des institutions et des mœurs républicaines. L'Amérique est peutêtre Le seul pays du monde où l’on voie cet admirable et rare spectacle du pouvoir militaire ineliné volontaire ment devant l'autorité civile, et ne méditant aueune de ces usurpations fatales qui chez nous couronnent la gloire des grands hommes aux dépens de la morale et de la liberté des peuples.

C’est qu’on n’a pas en Amérique le goût de l’obéissance et de la domination militaires. Si le sentiment national à pu soulever des millions d'hommies, faire surgir coup sur coup dix armées en quatre ans, n allez pas croire que la guerre civile y ait fait naître cet esprit militaire ou plutôt prélorien qui fieurit de préférence chez les peuples où règne encore, sous le voile d’une fausse démocratie, une espèce de sentiment aristocratique dégénéré. Je suppose une société démocratique en apparence, où, par une étrange anomalie, l'oisiveté brillants et inutile soit encore l'objet de Padmiration publique, où les rancunes aveugles et les ridicules préjugés des classes aient survéeu au nivellement égalitaire, — où l'on attache moins de prix à l'honnêteté commune et bourgeoise qu'à une affectation d'honneur superficiel et frelaté : cette société sera vouée fatalement à la domination militaire, à l'esprit de charlatanisme et d'antichambre, au despotisme et au bon plaisir, jusqu'au jour du moins où elle rougira de ses vices. Quel est ce portrait ? Dieu veuille que ce ne soit pas le nôtre! ce n'est pas à coup sûr celui du peuple américain, Nul autre peuple ne pratique d’une manière plus complète et plus naturelle les principes de légalité

d'amnistie politique générale au moins prématurée, que son gouvernement fut obligé de désavouer avec éclat,

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moderne. On peut dire, à la rigueur, qu'il n’y a qu'uñe seule clas$e en Amérique, la classe laborieuse, commerçante et industrielle, qui comprend tout le peuple. Ces hommes si positifs par nature et par habitude, ouverts seulement aux aspects utiles et pratiques des choses, ne se plaisent pas dans une vaine ostentation du point d’honneur. Un officier américain battu par l'ennemi ne courira pas sa défaite de gasconnades glorieuses comme un mandarin chinois ou un hidalgo mexicain, et personne ne verra dans son aveu dénué d'artifice une preuve de cynisme ou de lâcheté. — Est-il enfin un autre pays du monde où l’on ait plus de mépris pour ces habitudes d’oi-

. siveté aristocratique dont nous tirons encore vanité?

Voilà pourquoi l'esprit militaire n’entrera jamais dans ses mœurs. La guerre n'est pas pour les Américains une ocasion de déployer des vertus brillantes et de se faire applaudir sur un grand théâtre, une espèce d'art cômme celui du musicien ou du bateleur; c’est. une nécessité qu'ils subissent avec courage, et dont ils sauront venir à bout. -

N’écoutez pas les faux prophètes qui prédisent à l’Amérique un despotisme militaire couronné par l’avénement prochain d'une monarchie. Ce ne peut être que le rêve des esclavagistes réactionnaires et l'humeur noire de quelques ambitieux désappointés. L'armée américaine ne saurait devenir ni un pouvoir politique durable ni l'instrument d'une longue dictature. L'indépendance des uns, le patrivtisme des autres ne le permettront jamais. Si un général victorieux voulait retourner ses armes contre la liberté de son pays, ses troupes l’abandonneraient ou se chargeraient de le punir. Si quelques soldats après la guerre tournent au brigandage au lieu de rentrer dans la vie civile, la fusillade et la potence, dont les Améri-

cains savent user comme les autres, en auront vite raison. L'armée permanente, dont l'augmentation demeure certaine, ne sera jamais assez forte pour être un ‘anger, Enfin, quand même un César (et la démocratie aréricaine ne produit pas de tels hommes) régnerait dans Washing . ton au son du tambour, la république ne serait pa ébranlée. Pour qu'un peuple démocratique passe à la monarchie où même à la dictature, il faut qu'une longue et lente révolution ait rassemblé tous les pouvoirs en un même lieu. 11 n'est pas étonnant que la république romaine soit tombée, quand deux pouvoirs seulement, Je * peuple de la ville et l'armée, disposaient des destinées du monde. Tout général populaire dans la plèbe romaine était naturellement maître de l'empire. Nous-mêmes, si nous tombons si aisément d’une main dans une autre, c’est que nous avons un centre national et politique dont

il suffit de s'emparer pour nous dicter souverainement des lois. L'Amérique a bien raison de ne pas nous l'envicr, ct de croire que le maintien de ses institutions fédératives est aussi nécessaire que son unité nationale au salut de sa liberté. |

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