Huit mois en Amérique [microforme]
L'Amérique est depuis trop longtemps dans le domaine public- pour qu’on prétende se l’approprier. Un livre d'observation sagace et profonde, comme la Démocratie en Amérique, est toujours jeune et toujours nouveau.
On ne se lasse pas de feuilleter ces pages pénétrantes,
en y cherchant à la fois l'intelligence du présent et l’ex-
plication prophétique de l'avenir. Quant à ces ‘œuvres éphémères et d’une lecture facile, récits personnels, lettres familières, journaux de voyage qui sont mai:icnant à la mode, ils n'ont trop souvent que l'intérêt de l’àpropos et de l'actualité. Ils ne peuvent guère survivre à l’année qui les a vus naître, et quelquefois même ils ont vieilli avant d'avoir paru.
Tel est peut-être le défaut du livre qu’on va lire. -
Arrivé aux États-Unis en juin 1864, à l'époque où la cause de l’Union américaine semblait le plus gravement compromise, je les quiitai en février 1865; alors que la
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victoire des États du Nord était devenue certaine et que tout annonçait la soumission prochaine des confédérés. Dans l'intervalle, tandis que le sang coulait sur les champs de bataille, une crise politique toujours grave, mais qui empruntait aux circonstances un caractère de solennité redoutable, avait profondément agité le pays; la réélection du président Lincoln, faite en dépit des efforts d'un parti nombreux et complice du Sud, par une immense majorité du peuple, avait été l’arrêt de mort de l'esclavage et le coup de grâce de la rébellion. Mêlé pendant ce temps à la vie américaine, j'ai pu assister aux inquiétudes, aux défaillances, aux fluctuations variées de l'opinion publique; j'ai vu peu à peu le parti de l’abolition de l'esclavage grandir par la résistance obstinée du Sud, et la résolution courageuse de maintenir à tout prix | l’autorité nationale s’affermir dans le peuple à mesure
plus pénibles sacrifices; mais je n'ai pu voir que de loin (l le dénoûment tragique du’ drame et les luttes politiques 1 qui ont suivi la conclusion de la paix. Ce livre est moins un tableau de la situation présente qu'une simple description des États-Unis pendant la dernière année de la guerre civile. |
Il m’a semblé pourtant qu'il y aurait encore quelque profit à considérer les États-Unis pendant cette crise unique dans leur histoire et décisive pour leur avenir. C'est à l'épreuve des révolutions que se montrent le vrai caractère des peuples et la valeur réelle des institutions
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AVANT-PrOPOS HIT
qui les gouvernent; une année de troubles civils en dit plus sur leurs vertus et leurs vices qu’un siècle de vie régulière et machinale sous l'empire incontesté de la force. Or il-y a quarante ans que la grande convulsion que vient de traverser la république américaine est attendue et prédite ; tous les esprits clairvoyants ont compris qu'un jour une lutte mortelle devait s'engager entre le Sud et le Nord sur la question de l'esclavage, élevée presque à la hauteur d’une question nationale, et que cette lutte envelopperait l'existence même de la république. On allait jusqu’à prédire que ce serait la ruine de la civilisation américaipe, et que cette démocratie tumultueuse ferait justice d'elle-même en se détruisant de ses propres mains. À tout le moins on croyait que le grand effort qu’elle aurait à faire serait fatal à cette liberié dont elle se vantait de donner l'exemple au monde, et que, pour se sauver de l'anarchie, il lui faudrait invoquer à son tour cette forte main du pouvoir absolu que notre expérience nous montre comme l'héritière naturelle et ordinaire des révolutions. Aussi, quand éclata la guerre, tout le monde s’imagina que c’en était fait de la liberté américaine. Ses ennemis se réjouissaient de ses épreuves et s’applaudissaient par avance de sa ruine; ses amisaffligés la croyaient près de sa dernière heure, et craignaient d’avoir encore
une fois à enregistrer dans l’histoire moderne l’abaisse-
ment moral d'une grande nation.
L'Amérique à grandi dans le danger. Elle a montré le cas qu’il fallait faire de nos malveillances impuissantes ou
IV AVANT-PROPOS
de nos pitiés pusillanimes. Le choc qui devait anéantir Îa nationalité américaine a servi, au contraire, à prouver sa permanence et son énergie. Cette liberté qui devait périr à la moindre épreuve a traversé sans encombre cinq ans de révolution, de trouble politique et de guerre civile. D'immenses armées se sont levées de terre en quelques semaines, et au bout de cinq ans elles ont été licenciées en quelques mois, sans peine, sans effort, sans désordre, sans faire courir le moindre péril aux libertés du pays, sans usurper sur l'autorité civile la moindre part de son pouvoir, ni contraindre les élus du peuple à subir l’ascendant de la force. Il fallait au président, au congrès, à l'autorité militaire elle-même des pouvoirs extraordinaires pour faire face au danger publie : ils les ont trouvés dans-le consentement raisonné, dans la volontaire soumission du peuple, ils les ont exercés pleinement tout le temps qu'a duré la guerre, pour les abdiquer le lendemain à la hâte, et rentrer avec joie dans l’ordre légal. Ces institutions démocratiques et fédératives qu’on disait bonnes peut-être pour un temps de calme et de prospérité, mais impuissantes à résister aux secousses violentes des révolutions, ont montré une fois de plus leur solidité et leur souplesse. Enfin ce peuple anarehique, intéressé, ingouvernable, ramené, disait-on, à la barbarie par l’ex-
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ployé tout à coup un esprit d'ordre et de discipline, une entente patriotique, un dévouement et une persévérance dont n'auraient pas toujours été capables les grandes
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AVANT-PROPOS | V nations militaires et monarchiques de l’ancien monde.
I m'a paru que les souvenirs d'un témoin oculaire de cette grande épreuve pouvaient encore exciter l'intérêt du lecteur. J'ai pensé que les impressions les plus simples, les détails les plus familiers empruntaient de l’importance à la gravité même des événements contemporains. Je n’ai pas voulu imposer un ordre logique et artificiel à des récits tont personnels, écrits au jour le jour, et sans aucune arrière-pensée de publicité. J'ai cru qu'il valait mieux livrer au lecteur mes impressions de chaque jour, les péripéties, les contradictions même de ma pensée, et le faire assister pour ainsi dire à la formation de mon jugement, que de lui donner une conclusion dogmatique qui n’eût montré qu'une des faces de la vérité. En décrivant minutieusement le caractère américain tel qu'il m'est apparu pendant les huit mois que j'ai passés dans le nouveau monde, je n’ai pas la prétention d’ajouter des traits nouveaux et singuliers à cette physionomie déjà surchargée, mais au contraire d’adoucir et d'atténuer les enluminures grotesques dont l'a couverte l'imagination ou le charlatanisme des caricaturistes européens. Je veux opposer des impressions sincères à des préjugés théoriques, à des diatribes ou à des éloges de parti pris. Moimême, venu en Amérique avec une estime presque exagérée de sa liberté, j’y venais aussi avec une crainte puérile de ses mœurs. N’avais-je pas lu ces nouvelles,
* ces romans, ces peintures de mœurs, qui se prétendent
des portraits fidèles de la société américaine et qui ne
om
VI AVANT-PROPOS
sont que des contes bleus forgés à plaisir pour réveiller l'attention blasée du publie européen ? Celui-ci traverse
l'Amérique à toute vapeur, au fond d’un sleeping-car,
et il croit voir des troupeaux de buffles sauvages dans les grandes prairies cultivées de l'Illinois, sur le chemin de fer de Chicago à Saint-Louis. Cet autre montre les blancs embrassant les nègres, et fait un tableau touchant de la tendre amitié des deux races. Un troisième nous fait voir les jeunes filles américaines les mieux élevées, les plus honnêtes, appartenant aux familles les plus resnectables, établies dans les auberges pour guetter l'étrange: comme une proie, et lui donnant la chasse a.ec une meule de grands gaillards armés de pistolets et de couteaux : ce commerce édifiant a le même nom par tout pays. Tel autre écriyain a tenu un magasin de mercerie dans une grande ville des États-Unis, et prétend, du fond de sa boutique, nous faire pénétrer dans la meilleure société,
. Tous enfin s'accordent à représenter l'Américain comme
un étre farouche, intraitable, d’un commerce difficile et dangereux, comme une espèce de sauvage civilisé, à moins pourtant qu’ils ne prennent le contre-pied de l'opinion commune ct n’essayent d'en faire le modèle de toutes les vertus. |
Ces fantaisies ne doivent plus être tolérées. Il fut un temps où l’ancien monde pouvait ignorer le nouveau ; la distance permettait encore «es mensonges pittoresques et
les récits fantastiques ; mais à présent qu'en dix jours on : ‘va. de New-York à Paris ou à Londres, l'Amérique ne.
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AVANT-PROPOS VII
doit plus être pour nous un objet d’étonnement ni d’épouvante, d’admiration ni d'aversion exagérée, un champ de bataille idéal où se combattent les amis et les ennemis de la démocratie moderne, mais un vaste champ d'expériences, où nous devons recueillir sans préjugé les avertissements et les exemples.
Je sais bien qu’il est plus facile de prendre son parti d'avance et de soutenir passionnément une cause toute préparée. Rien n’est plus incommode que de réunir des vues oppnsées et de rassembler dans un même tableau des faits qui se contredisent. Il faut pourtant s’y résigner, à moins d’omettre volontairement ceux qui déplaisent, ct de faire encore une œuvre de polémique pure, un plaidoyer plus qu'un portrait fidèle, Il y a chez nous, sur le sujet qui m'occupe, deux écoles’ opposées, mais également absolues dans leurs jugements, également orthodoxes chacune à sa manière, et hors desquelles il n’y à point de salut pour le libre penseur. L'une dénigre systématiquement l'Amérique et tout ce qui lui appartient; l'autre adinire tout sans réserve, vante les yeux fermés, et donne naïvement dans tous les panneaux du charlata-
: nisme américain. C’est le moyen de penser avec ordre,
avec fermeté, d'écrire avec vivacité et d’être lu avec intérêt, L'impartialité ressemble trop à l'indifférence pour ne pas être ennuyeuse. L'écrivain équitable, à moins d'avoir cette façon souveraine de penser et de dire qui n'appartient qu'aux grands génies, est le plus incolore et le plus triste des compagnons. Mais il ne suffit pas de
AVANT-PROPOS
convaincre et de plaire, 1l faut encore dire la vérité. Je crois même que c’est mal servir la cause de la démocratie
que de la leurrer d'éspérances vaines et de lui trop vanter * X
ses perfections.
L’autre école, qui ne voit rien que de mauvais dans la démocratie américaine, est en même temps l'ennemie de la liberté. Sous quelque nom qu’elle se déguise, et quels que soient les ménagements qu’elle croit prudent de mettre à son langagè, elle n’a pour la liberté qu'un amour hypocrite. C’est elle qui oblige les vrais défen- .seurs des idées libérales à se rejeter dans l'extrême, et à dépasser à leur tour la juste limite de l'admiration. Elle est responsable de leurs exagérations habituelles ; elle les a presque. rendues nécessaires, et j'ai peur, en entrant dans la lice, de ne m'être pas assez mis en garde contre ses doctrines. L'expression aurait bien trahi ma pensée si l'impression que le lecteur retirait de ec livre était défavorable à la démocratie et à la liberté américaines. J'ai-
merais mieux me taire que de fournir une arme à leurs : 4
ennemis et de prêter malgré moi quelque assistance à ces pitoyables théories ahsolutistes, auxquelles le grand exemple des États-Unis vient d'enlever leur dernier argument.
La nature humaine est ainsi faite que lorsque l'on considère pour la première fois un objet quelconque, c’est d’abord le mal qu’on aperçoit et qui frappe le plus. Quand nous sommes jetés brusquement dans un milieu nouveau, {out nous surprend, tout nous offusque, et neus
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AVANT-PROPOS IX
sommes disposés tout d'abord à nôus montrer sévères | pour les choses que n «s estimerons ou que nous admirerons peut-être quand nos préventions seront dissipées. Les mêmes défauts passent souvent inaperçus chez nos amis et nos frères, qui nous révoltent. chez des personnes étrangères, et la parabole évangélique de la poutre et de la paille n’est pas applicable seulement à la conscience de chacun, mais aux sociétés et aux nations tout entières, lorsqu'elles essayent de se connaître et de se juger mutuellement. Les défauts auxquels on s’accoutume finissent par ne plus choquer la vue; on les voit même avec une indulgence marquée, avec une sorte d'affection singulière, comme de vieilles connaissances dont on aime à retrouver la figure. Ceux, au contraire, qui semblent nouveaux, ne le fussent-ils que par la forme et par l'apparence, atti-
“rent l’œil, retiennent l'attention, et nous font la même
impression pénible qu'une couleur criarde ou une note fausse. A vrai dire, ce qui nous repousse, c'est moins peut-être le vice en lui-même que le costume dont il est aflublé,.et la langue plus ou moins familière ou étrangère qu'il nous parle. La vertu même à besoin de se mettre à la mode pour être admirée, et lorsqu'elle porte un habit rustique ou étrange, elle court grand risque de nous déplaire et d’être prise pour un défaut. Je n'ai pas échappé plus qu'un autre à cette influence. D'abord abandonné lout éntier aux impressions du premier coup d'œil, je n’ai rien vu qu'à travers le prisme de l’habitud®, et j'ai manifesté librement les répugnances instinctives que me
AVANT-PROPOS
faisait éprouver cette société toute nouvelle. Puis à me- 4 le n
sure que je pénétrais de la surface au fond des choses, # que j'ai senti se dissiper mon aversion, se rectifier mes juge- 4 fern
ments, le dénigrement faire place à l'estime, et l'estime MN fran enfin s'élever peu à peu jusqu’à l'admiration. Ce sont ces el] vicissitudes dont je n'ai pas craint de retracer l’histoire. M pas Ce livre n’est pas une critique ni une apologie raisonnée 4 gou de la démocratie, mais le récit des émotions naïves d’un M dang
Français libéral qui se jette sans préparation dans le elori | tumulle de la société américaine; qui, trop exigeant 1 dulg | d'abord, s'étonne de ne pas y trouver la perfection qu'il "time | désire ; qui, enfin, tout en professant pour la liberté un: Æ Qhos
culte platonique, ignore encore la pratique des institutions us
libres, et porte malgré lui dans ses jugements les goûts 2 1; gr et les habitudes qu'on contracte sous le despotisme. fauts
Je n’ai plus maintenant qu'un mot à dire. Les hommes 4 him ont trop l'habitude de prendre la critique qu'on fait de - Æ couv leur prochain pour un compliment à leur adresse, Ils { londe triomphent des défauts d'autrui, se rengorgent et disent 4 avec le pharisien : « Au moins ne suis-je pas un pécheur | comme cet homme. » Que le lecteur ne s’y trompe pas. LA En mettant sous ses yeux un jugement vrai, je crois, dans 4 | l’ensemble, mais parfois trop sévère du peuple américain, je n’ai pas entendu vanter ni flatter le peuple français. de pourrais dire avec quelle surprise et quel déplaisir, accoutumé que j'étais moi-même à la libre et énergique allure de la civilisation américaine, j'ai retrouvé, en abor- É. dant à la terre française, ces deux types inconnus dans 4
Puis 4 medes choses, r mes jugeet l'estime Ce sont ces r l’histoire.
ie raisonnée naïves d'un ion dans le op exigeant fection qu'il
la liberté un
institutions ts les goûts )tisme.
Les hommes u’on fait de adresse, Ils ent et disent un pécheur trompe pas.
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1 déplaisir, t énergique
vé, en abor- ‘onnus dans
AVANT-PROPOS XI le nouveau monde, le gendarme et le mendiant, — avec quel sentiment de gêne et de malaise je mé suis senti enfermé dans cette prison étouffée de la réglementation française, après avoir respiré si longtemps l'air vivifiant de la concurrence et de la liberté. Mais j'aime mieux ne pas faire entre les deux peuples et les deux systèmes de gouvernement une comparaison qui ne serait pas sans danger peut-être, et qui dans tous les cas ne serait pas glorieuse pour mon pays. Si nous voulons qu’on soit indulgent pour nos fautes, respectons nous-mêmes le légitime orgueil d'une nation libre, notre ainée en hien des
choses, notre cadette en quelques autres, et qui vient de "7 nous donner un exemple dont nous ne pouvons pas nier
la grandeur. Si nous trouvons à l'Amérique plusieurs défauts qui nous déplaisent et qui méritent justement notre blime, combien les Américains n’en peuvent-ils pas découvrir en France qui révoltent leur conscience et eonlondent leur raison !
Paris, 7 avril 1866.
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