‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 2 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

et un homme du Sud. — Un débarquement difficile. — New-York, Broadway, Barnum, le kumbug américain. — Brooklyn, la rade, les ferry-boats, les omnibus. — Une promènade à Central-Park, — Irlandais et nègres. — La milice et l’armée,

2 juin 1864. En mer.

Nous disons adieu à la terre d'Europe. Les montagnes ‘Irlande s’abaissent à l'horizon, tandis que la pleine mer s'ouvre devant nous, froide et pâle. Des nuées vioettes, mais toutes baignées de lumière, courent sur l'azur doré du ciel. Çà et Jà un point noir mobile ondoie ur la vague. C’est un phoque venu des régions polaires nvec la bise qui nous souffle au visage le froid des glaces ternelles. Le soleil s'éteint vers le nord, au milieu d’une auve aurévle, La nuit tombe, obscure et silencieuse, et

nous semblons errer dans le vide. J'aime à entendre, avec le bouillonnement des vagues, les bruits confus de la manœuvre, le sifflet perçant du quartier-maitre, le chant âpre et rhythmé des matclots. Cette cadence étrange ressemble à la plainte du vent, aux cris des oiseaux de mer dans la tempête. Mêlée d’angoisse et de joie, elle est comme le cri de guerre, le défi sauvage de l’homme aux éléments.

L'extrême activité qui règne sur le navire fait contraste avec son isolement. Le Cüy of Washington porte dans ses flancs de sept à huit cents vies humaines. À Cork, où nous avons relâché deux heures, notre population flottante s’est accrue de quelques centaines d’émigrants. Cette courte visite d'adieu à la terre nous a paru bien riante après une première journée de navigation. Au sortir d'un étroit défilé, le beau golfe arrondit sa coupe d'azur et ses festons de vertes collines. Au milieu, Queenstown se dresse sur une ile escarpée, plongeant ses murs dans l’eau limpide. Un capricieux archipel d’ilots et de rochers se mêle aux grands vaisseaux de guerre mouillés dans la rade. Le ciel a les teintes vives et chaudes des climats du Midi. Sous cette lumière ardente, on dirait un paysage italien.

Une foule compacte, bigarrée, tumultueuse, nous attendait sur le quai. Nous abordons, et l'assaut commence : deux heures durant, la masse confuse et agitée roula sur l’étroite planche. Le navire en était inondé et ne semblait pas pouvoir contenir cette fourmilière humaine. Caisses, ballots, besaces, matelas, marmite, s’entassaient pêle-mêle avec les saes de houille, comme une montagne de débris où grimpait ensuite üne cohue bariolée de figures incultes et de haillons éelatants : spectacle curieux et pittoresque dont l’étrangeté faisait ou-

… fcmn

bi Mc tot far s'e gai un ent où.

on riut 1es Is nil cte n'es avec guli( Joie dans à lé blaid Leur parn dans mâle

vers penc

PI fonta d’étai nomi

\ entendre,

confus de maitre, Île te cadence cris des o1et de

sauvage de

re fait con- Washington s humaines.

notre popuaines d’éminous à paru navigation.

arrondit SA s, Au milieu, plongeant ses ipel d ilots et œuerre mouils et chaudes lente, on di-

use, nous at- ’assaut COoMuse et agitée ait inondé et hrmilière hu-s, marmite.

uille, comme te une cohue [atants : SPECté faisait ou-

blicr la tristesse. — L'Irlande envoie ainsi au Nouveau

Monde le trop-plein de son peuple. Cette vieille ruche toujours affamée et toujours féconde ne se lasse pas d’enfanter des hommes; chaque année, les jeunes essaims s’expatrient. Peuple vivace, aventureux, qui accepte gaiement la misère et lexil! D'abord ahuris, dépaysés, un peu abattus, leur nature insouciante se relève. On les entasse la nuit dans l’entre-pont, sorte de eachot fétide où le jour ne pénètre que par des soupiraux submergés. en attendant, ils vont et viennent, ils considèrent eurivusement tant d'objets nouveaux; ils se couchent sur ies sacs, les cordages, les voiles, font leur nid partout. Ils essayent même de se rejouir. Deux virtuoses déguenillés font les frais de la fête : l’un tient un chalumeau et en tire des notes aiguës et sanvages dont l'harmonie n'est pas sans charme, l’autre marque et bat la mesure avec frénésie sur un tambourin. Le rhythme agile et ré-

gulier s'accélère ; l'auditoire rit, gesticule, trépigne de Joie; enfin, vieux et jeunes, tout le monde se met en

danse. À deux pas de là, un homme et une femme, assis à l'écart, restaient immobiles et silencieux ; ils semblaient regarder attentivement la côte déjà lointaine. Leurs habits simples, mais propres, se distinguaient parmi tant de sordides guenilles. L'homme, absorbé dans une méditation douloureuse, portait sur son visage mâle les traces d’une lutte et d’un sourd chagrin; la

femme semblait ealme, patiente et résignée. Il se tourna

vers elle, lentoura de son bras, l’attira près de lui, ct, penchant Ja tête, demeura l'œil fixé sur la terre natale. Plus loin, une foule altérée se pressait autour d’une fontaine d’eau douce où chacun faisait dans un vase d'étain sa provision du soir. Triste chose que ces physionomies grimaçantes ou stupides! Une sorte de créature

hideuse, échevelée, dégradée par la misère et l'ivrogne-

rie, traînait à la fontaine un enfant demi-nu. Un matelot, posté là pour empêcher le désordre, leur donnait des coups de canne sur les mains en leur disant des injures qui les faisaient ricaner. Voilà pourtant les recrues de l'Amérique! Ce sont les matériaux bruts d’un grand peuple.

11 juin.

Vous dirai-je leS émotions de la traversée? Nous avons eu un gros temps, un brouillard et des couchers de soleil admirables : le tout se résume à une impression générale d'extrême solitude et d’incommensurable ennui. D'abord on ouvre grands les yeux, on se repait à satiété du spectacle des vagues; on attache ses regards à la limite du ciel, et l’imagination s’égare à la suite des nuées. Mais bientôt l'horizon maritime semble une prison : on est toujours au centre du cercle immense. On dirait qu’il avance en même temps que vous.

L'autre soir, nous roulions lourdement sur les lames grises, et l'horizon noyé de vapeurs semblait se fondre avec le ciel. La mer était sombre, courroucée, éclairée par instants d’une lueur farouche. Si loin qu’on püût regarder, on voyait venir en foule innombrable et pressée les gueules écumantes des vagues. Elles se ruaient sur l'avant du navire, qui se cabrait avec des gémissements sourds, comme un nageur haletant et épuisé. Soudain les nuages se déchirent et le soleil apparaît tout glorieux. La lumière se couche sur les vagues comme sur un immense continent de cimes étincelantes et de vallées obscures. On eût dit alors un océan de montagnes nei-

ricai

Ù sont

7 pour

(Ù cité a “0 et ce

des p.

2 sort

Ne épa vag pus l'ea rau( C’es cenc port sur | E aun ctét enfa

un à

notre gnon com

de pl

trois

( jouent tempê tissant

l'ivrogne= 1 matelot, nnait des es injures ecrués de un grand

| juin.

sée? Nous es couchers ne impresmensurable se repaît à ses regards la suite des le une primense. On

r les lames it se fondre ée, éclairée qu'on püt le et pressée ruaient sur missements sé. Soudain ut glorieux.

sur un imde vallées tagnes nei-

geuses balayées par un vent furieux. C'était un tableau sauvage et superbe, empreint d'une désolation sublime.

Plus loin, nous rencontrons les brouillards de Terre- Neuve. Plus d'horizon, plus de ciel, — une vapeur épaisse et grise qui laisse à peine entrevoir les hautes vagues tourmentées. On chemine lentement dans ce crépuseule polaire, sondant à chaque pas la profondeur de l’eau. De minute en minute, la machine pousse un cri rauque et lugubre pour avertir les passants invisibles. C’est à la fois hideux et terrible. Le thermomètre descend presque à glace : on se croirait volontiers à la porte de ce cercle de l'enfer de Dante, où l’hiver règne sur un océan glacé...

Enfin nous sommes au bout de nos épreuves. J'écris, | au murmure des conversations étrangères, dans l'unique ! ct étroite salle qui nous sert d’abri. Les cris, les jeux des | enfants, les éclats de rire poussés par trois masses américaines évaporées, leurs essais de musique barbare sur un accordéon asthmatique, tous ces bruits irritants me sont à la longue devenus familiers. Peut-être l'ennui de notre prison commune me faisait-il paraître mes compagnons de voyage haïssables sans motif. A présent la glace commence à se rompre; on se sent plus de bienveillance pour des gens dont on va tout à l'heure être délivré. Rien #& de plus cosmopolite et de plus bigarré que notre petite % à cité ambulante. Les Américains cependant y dominent, net ce sont les seuls qui m'intéressent. Il y a d’abord les

} trois misses turbulentes, à figure sèche et pâle comme & des poupées de cire, et qui semblent animées par ur res- | sort d'acier, tant elles sont infatigables. Elles jasent, jouent, chantent, rient aux éclats. Qu'il y ait calme ou tempête, foule ou solitude, la mécanique agile et retenlissante tourne, tourne toujours. Du reste, very nice

people ! me dit un grand homme barbu, ancien maitre d'hôtel à New-York et meilleur juge que moi des bonnes facons américaines. Un officier de la marine fédérale, quelques Français grossiers, un ministre anglican ventru,

un Californien tout enivré encore des délices du bal Mabille, dont il remporte un impérissable souvenir, un ancien capitaine, héros de Gettysburg, mais désabusé de la gloire, qu'il qualifie de humbug, et principalement occupé à soigner une caille apprivoisée qui semble absorber toutes ses affections, quelques Anglais comme on en voit partout, enfin une troupe d’Allemands lourds, naïfs, souriants, laids de cette laideur gauche et ingrate qui devient pourtant sympathique à force d’innocence et de simplicité, complètent à peu près mon petit monde. F'oubliais un Français déserteur de l’armée confédérée et ruiné par la guerre civile. C’est un artisan émigré en Louisiane, qui commençait à y acquérir une modeste aisance et songeait au retour quand la guerre éclata. Quoique étranger, on le força de s’enrôler. Envoyé dans le Texas, au milieu des marais, et rongé de fièvre, il résolut de s’enfuir avec quelques-uns de ses camarades. Construisant un radeau avec des trones d'arbres, ils y mirent des armes, des munitions et leurs vêtements; puis, tantôt nageant, tantôt embourbés dans la vase et les herbes, le courant contre eux, l’œil au guet, les balles sifflant à leurs oreilles, ils arrivèrent au bout de dix heures aux avant-postes fédéraux. Ce pauvre homme n'est point emphatique ni raisonneur, il ne pres guère et s’abstient de rien juger. Il faut seulement !Hienére raconter scn dénûment et ses souffrances : en on él e quent comme les faits.

sent l

frissent “loisirs :

jen fore le Sud!

la rend

Page 1