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CHAPITRE VI

Les îles du Saint-Laurent ; Ogdensburg ; une tribu indienne. — La France en Amérique; le lac Saint-Louis; la rivière Otawa; une capitale en herbe. — Le lac des Chênes ; Francais et Anglais; antagonisme et assimilation des races. — Un chemin de fer dans le désert; deux politiques de cabaret. — La forêt canadienne ; un incendie nocturne; un arracheur de dents.

5 août. Sur le Saint-Laurent, puis à Montréal.

J'ai fixé mon itinéraire. De Montréal, où je me dirige, je remonterai la rivière Otawa jusqu'à la ville du même nom. Puis je gagnerai Collingwood, port canadien situé au fond de la Georgian-Bay, au nord du lac Huron, pour y prendre le bateau à vapeur anglais de Fort-William. Pour diriger vos recherches géographiques, sachez que Fort-William est sur la côte nord-ouest du lac Supérieur, sur le chemin du lac de la Pluie, du lac des Bois et du lac Winippeg. C’est le dernier établissement de la Compagnie de la baie d'Hudson et la route de la principale colonie anglaise de l'extrême ouest, le fort Alexander, situé à plusieurs centaines de milles du lac Supérieur. On nous promet à

Fort-William une grande réunion de tribus indiennes. Je gagneraïi ensuite Ontonagon, ou Fond du Lac, sur la rive américaine, d’où j'espère m’ouvrir un chemin par terre jusqu’au Mississipi. Je sais que les ratlroads n'ont pas encore pénétré jusque-là ; on voyage, tantôt en canot, de rivière en rivière, transportant l'équipage catier sur ses épaules quand on passe d’une vallée à l’autre, tantôt en bateau à vapeur, quelquefois en diligence ‘ans des chemins à peine frayés. Les Américains n’en connaissent point d’impraticables. Je retrouverai le monde civilisé à Saint-Paul, dans le Minnesota, où je fais d'avance expédier mes lettres.

Ce matin, nous nous éveillons sur la rivière. D'abord étonné de la largeur médiocre du Saint-Laurent, je m'aperçus bientôt que les côtes basses que nous longions étaient des iles qui en déguisaient la grandeur. De temps à autre, leurs rangs serrés s’entr'ouvrent et laissent apercevoir la rive lointaine. Le Saint-Laurent, à cet endroit de son cours, a peut-être en moyenr'e une lieue de large. Il coule paisiblement dans une grande plaine où se dressent çà et là des collines rocailleuses, antour desquelles il a rongé la terre. Cet archipel est sauvage et boisé, mais un peu aride et parsemé d’une végétation maigre, déjà à demi desséchée. L'ensemble du paysage est sévère et monotone, mais avec un air d’immensité. Nous rencontrons quelques maisons sur la côte ou sur une des îles : peu à peu le fleuve se déblaie, il coule maintenant à pleins bords, baignant sur la rive américaine de grands villages et des ports pleins d'activité; mais la rive canadienne n'est guère peuplée : on sent déjà qu’elle est en dehors du mouvement de l'immigration américaine. Le Canadien n’est pas, commele Fankee, un colonisateur acharné, un rude et infatigable ouvrier de la civilisation,

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qui pousse devant lui les forêts et fait des trouées aux solitudes. Commie le Français, il compte sur la part de l'héritage paternel que la loi lui réserve, et, plutôt que d'aller au loin chercher fortune, il aime à s’endormir sur la terre où ilest né.

A Montréal, je suis en pays français. Autant il est déplaisant de rencontrer des indigènes qui, par politesse ou ostentation de science, veulent me baragouiner ma langue, autant résonne harmonieusement à mon oreille ce jargon normand qui a gardé tout l'accent du terroir. | Tout à l'heure, en chemin de fer, parmi les grandes figures blondes et les visages noueux à barbe de bouc des Anglo-Américains, auxquels se mêlait parfois un élégant à la mode de Londres ou un gros soldat rouge et bouffi, je distinguais la race française aux cheveux noirs, au teint brun des femmes, à l’air plus éveillé, plus goguenard des hommes sous leurs rudes enveloppes de pionniers.—J’ai vu aussi des Indiens, de vrais Indiens authentiques, provenus, me dit-on, d'une colonie agricole qui remonte aux jésuites. C'était à Ogdensburg, ville neuve et active de la rive américaine, située en face du vieux bourg canadien de Prescott. On nous avait déposés sur le quai pêle-mêle avec nos hagages, et nous attendions

impatiemment le steamer plus petit et plus robuste sur lequel nous devions descendre les rapides. Les heures succèdent aux heures, et le bateau ne vient point. Enfin le voici qui s'approche lourdement avec ses grosses roues, sa masse haute et trapue, semblable à un gros canard. Tout en s’amarrant à la jetée, il jette à la rivière une poutre noire à l'extrémité de laquelle je vois un homme accroupi, puis une seconde, une troisième, enfin toute une flottille de canots sauvages. Ces nacelles, faites

d'un tronc d'arbre, sont le bagage inséparable et la denn

meure nomade des Indiens voyageurs, comme la tente

elle ave ou le chariot des peuples bergers. Ils ies portaient au- beauté trefois sur leurs épaules d’une rivière à l’autre; il les d'aille mettent aujourd'hui sur les bateaux à vapeur et dans les Leur tr chemins de fer. Waga; Ils étaient venus en troupe, et je pus constater leur ligion ressemblance pour les traits principaux avec la race mon- conqué gole. Ils sont non pas tout à fait rouges, mais fortement en nd cuivrés; ils ont les yeux noirs et brillants, le crâne étroit, mande le nez épaté, les pommettes saillantes, la bouche grande Aill et forte. L'air du visage est dur, énergique, et, tout inof- bande fensifs qu'ils sont devenus, empreint encore d’une sauva- toutes gerie farouche. La race, même apprivoisée, a des ins- vaga tincts violents et sanguinaires qui sont indélébiles. Les est le hommes, pour la plupart, sont 1freux. Les honnes et ricain larges figures des nègres ne sont pas si repoussantes que seron ces museaux féroces de bêtes fiuves dégradées. Ils sont eux vêtus à l’européenne, avec des chemises de laine et des pas q chapeaux de paille. Les femmes conservent dans leur nombh accoutrement mêlé quelque chose de pittoresque et de chef bizarre qui rapp:lle les zingaros d'Europe. Elles se dra- naiss pent dans de grands manteaux de couleur obscure, à bor- mais dures voyantes et souvent un peu troués; leur tête est qu'il couverte soit d'un long voile, soit d’un chapeau de feutre Q fièrement retroussé. Elles ont ce luxe mêlé de misère de les € tous les peuples à demi barbares et ce goût des verrote- nue ries éclatantes qui d’ailleurs sied si bien à leur peau élev sombre. Il leur faut des pendants d'oreilles, des brace- lant lets, des colliers de perles, souvent avec des guenilles. lou L'une d'elles avait aux pieds des bottines vernies. J'ai dée remarqué telle vieille femme au nez arqué, à l'œil per- frè: çant, à la bouche serrée, à la démarche ferme et virile, à la :

l'air noble et fier, qui semblait taillée dans le bronze dont tril

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elle avait la couleur; telle jeune fille aussi dont Ja brune beauté ne manquait ni de grâce ni de douceur, plus pâle d’ailleurs et portant évidemment la trace d'un mélange. Leur tribu estune des plus civilisées : elle habite à Caghnawaga, près de Montréal, parle français et professe la religion catholique, car le français, langue des premiers conquérants, cst devenu celle de tous les vaincus, comme en “agl.terre la langue saxonne après la conquête normande.

Ailleurs les survivants de la race déchue rôdent en bandes nomades, vivant de rapines, d’aumônes, et de toutes ces petites industries qui sont la ressource des vaga:cnds. Après la chasse et la guerre, la mendicité est leur existence naturelle. Quand la civilisation américaine aura conquis le reste de leur terre, les Indiens seront les bohémiens de l'Amérique, condamnés comme eux à s’éteindre dans la misère et l'abjection. Ce n'est pas qu’ils soient inférieurs par nature; on a des exemples nombreux de leur intelligence. On cite le général Parker, chef d'état-major du général Grant, qui est Indien de naissance. On peut enlever un individu à la barbarie; mais un peuple entier ne peut être pris en tutelle : il faut qu'il choisisse entre la servitude et la mort.

Quelquefois l'instinct de la race est plus fort que toutes les entraves, et rejette la civilisation après l'avoir connue. On raconte qu’un jeune homme de race indienne, élevé à West-Point, avait reçu après des études brillantes le grade de capitaine. Envoyé sur la frontière de l’ouest, il revit les prairies, les forêts qu’avaient possédées ses pères envahies par la charrue et la hache de ses frères nouveaux. Là-bas, vers les grandes montagnes, à la suite des derniers troupeaux de buffles, les dernières

tribus de sa race avaient émigré, affamées, décimées par

Sainte fé RES S

des guerres éternelles, prolongeant misérablement une vie mourante. N'importe : ces pensées, ce spectacle du désert réveillent en lui des souvenirs d’enfance, des sentiments oubliés. Un jour on trouve sa chambre vide, son épée brisée, ses épaulettes jetées à terre. IL était parti seul avec une couverture de laine, et on ne l’a pas revu.

Voilà ma journée. J'ai devancé le bateau, qui n’arrivera que demain. Ma malle sur le dos et mon sac à la main (il faut s’aider soi-même en Amérique), j'ai pris le ferry-boat d'Ogdensburg à Prescott, puis le Grand- Trunk-Railway, qui m'amène ici. Je perds la vue des rapides; mais c’est après-demain dinianche, jour de repos, et, si je ne veux perdre quarante-huit heures, il faut être demain matin, avant six heures, à bord du steamer d'Otawa. Il se fait tard. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les tracas de tout genre dévorent la journée. Tout n’est pas plaisant dans cette vie à la vapeur; mais le soir, si par hasard le train s’arrête dans la campagne et fait silence un instant, on n’en aime que mieux à humer l'air frais du crépuscule, à écouter le chant des grillons. à regarder la teinte pure et dorée du ciel, qui rappelle le lointain pays.

Otawa, 6 août.

On arrive à Otawa de Montréal en bateau à vapeur, de Prescott en chemin de fer. J'ai, comme toujours, choisi le bateau. Un petit chemin de fer me conduit d’abord à La Chine, à l'extrémité de l’île de Montréal, où le paquebot Prince of Wales nous attendait chargé de monde. C'est demain dimanche, et les hommes d’affaires de la ville passent volontiers ce jour de loisir à la campagne;

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mais au rebours des gens de New-York, qui trouvent la campagne dans la cohue de Saratoga ou de Newport, ils vont la chercher au désert, dans les forêts qui bordent la rivière Otawa. Partout j'entends parler ma langue : les matelots, les hommes de peine, bon nombre des passagers sont Français. A l'entrée du lac Saint-Louis, où la rivière forme un rapide entre deux îles, une troupe d'enfants et de femmes nous attendent sur l’écluse pour nous vendre des macarons et des sucres d'orge. C’est ce qu’on ne voit pas aux États-Unis. On me montre un village indien avec ses cabanes irrégulières, ses vergers, son église. Si mêlée que soit la race, elle tient aux anciens souvenirs. A côté du prêtre, qui est le chef véritable, il y a le chef titulaire de la tribu : c’est un métis écossais du nom de Cameron. Au fond du lac Saint-Louis, .nous trouvons de nouveaux rapides près du joli village de Carillon. On y voit l'Indien natif et sombre, le métis jaune et cuivré, le Français brun et agile, l'Écossais de grande taille, aux cheveux rouges, et des femmes blanches, élégantes, en fraiches toilettes de printemps, qui saluent à bord leurs parents ou leurs amis. Carillon est un lieu de relâche pour les grands radeaux qui viennent du nord. On les divise pour les lancer dans les rapides, puis on rassemble dans le lac Saint-Louis leurs membres dispersés. Nous débarquons : un chemin de fer rustique nous conduit à Grenville, au bord du lac des Deux-Montagnes, où notre navigation recommence. Ici le paysage devient plus austère, la végétation plus sombre et plus rude. L'eau est noire. Les sapins septentrionaux se pressent sur les collines, et leurs cimes aiguës hérissent au loin l'horizon. C’est le Nord avec sa grandeur sévère, mais égayée par un soleil d'été. IT y à un grand et singulier charme dans ces vastes étendues liquides, dans ces longues lignes de

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