‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 16 sur 56 · TI · texte numérisé non relu

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forêts, dans la douce tristesse répandue sur ces espaces inhabités. Çà et là une volée d'oiseaux aquatiques dont les cris perçants troublent le silence, sur la plage de vertes prairies où paissent de grands troupeaux, mais pas un homme, pas une cabane, à peine de temps en temps "une petite trouée d'un arpent faite dans la forêt, deux ou __ trois huttes, une jetée grossière de pilotis ei de souches “entassées, puis de nouveau la solitude. En revanche, l’eau est aussi peuplée que la terre est déserte. Souvent le sifflement de la vapeur émeut les rivages ; des bateaux remorqueurs passent lourdement, trainant à leur suite de longues files de radeaux immenses, sortes d’iles flottantes où des colonies entières de bûcherons et de bateliers ont élevé leurs cabanes. Quelquefois un canot indien glisse comme un tronc d'arbre abandonné, ou bien, dans un lieu retiré, montant du sein de la forêt, une mince fumée bleue annonce la présence de l'homme à demi sauvagë, Indien, bûcheron ou berger. Tout cela n'est pas comparable à nos magnificences des Alpes, peutêtre à certaines de nos riches vallées ; mais un Européen, nouveau dans ces solitudes, y éprouve une impression de recueillement indéfinissable. Je comprends le goût de M. Papineau, qui a choisi pour s’y bâtir une maison de campagne l'endroit le plus sauvage et le plus inhabité. Ce désert est moins isolé que bien des villes de province. Deux fois le jour, le bateau à vapeur y apporte le mouvement et la vie. On voit alors surgir du fond des forêts des passagers bien mis, des masses élégantes, venues on ne sait d’où. Enfin, dans un défilé, on voit se dresser sur la côte un clocher, des tours gothiques, une masse imposante de pierre : c’est Otawa, cité de quinze mille âmes et capitale future du Canada. — Curieux mélange de sauvagerie extrême et d'extrême civilisation !

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Connaissiez-vous le nom d'Otawa avant que je vous l'eusse appris? Quant à moi, il m'était parfaitement ignoré. Aussi fus-je bien étonné d'apprendre que cette bourgade était la capitale désignée du Canada, et que le gouvernement venait s’y installer en octobre. C’est la reine ou plutôt son ministère qui l'a choisie, au grand chagrin de Québec, de Montréal, de Toronto et de toutes les anciennes villes. Le gouvernement a-t-il voulu, comme aux États-Unis, une capitale isolée, sans importance propre, qui fût à l'abri des révolutions populaires? Je ne crois pas que le danger des barricades soit bien grand au Canada. On dit que les Otawans, candidats en dernière ligne au choix de la reine, ont profité des disputes de leurs rivaux et joué le rôle du troisième larron. La ville n'existait pas 11 y a quinze ans. Il y a trente ans, l'emplacement où elle s'élève était à peine marqué de deux ou trois cabanes. Aujourd’hui elle compte près de quinze mille âmes. Jetée au milieu du désert comme un avant-poste de la civilisation, elle n’a pas encore besoin de produire : il lui suffit, pour s'enrichir, d'exploiter ces immenses forêts de sapins qui couvrent la contrée, et dont elle tire chaque année des millions de pièces de bois pour la constçuetion des navires. On n’exploite encore que les forêts voisines de la rivière, qui ont acquis déjà une valeur énorme. Peu à peu des voies de communication seront ouvertes, et le commerce des bois prendra des proportions plus vastes. Assise au bord de son beau fleuve, à l'endroit où des cataractes en interrompent le

cours, Otawa est naturellement l'étape et le quartier

général de ce commerce. Son canal n’est encore qu’une pente douce où les radeaux flottent pièce à pièce. Quelques écluses en feraient un passage pour les gros navires. Enfin cette ville de bücherons doit devenir à la longue la capitale d’un peuple agricole. Quand on jette les yeux sur la carte et qu’on aperçoit ces innombrables routes liquides vers le nord, vers l’ouest, vers le midi, ce passage naturel de la rivière Otawa au lac Huron, par le lac Nipissing, qu'on rendrait si aisément navigable, on comprend qu’Otawa devienne un centre, et qu’elle espère un grand avenir.

Sa promotion au titre de capitale va l'accroitre rapidement; elle lui apportera d'un bloc une dizaine de mille âmes. Les Otawans sont tout glorieux ; seuls, les fonctionnaires du gouvernement lèvent les épaules et sont désolés. On leur hâtit une cathédrale, trois grands palais, un théâtre, au milieu des rues boueuses, des trottoirs de planches et des baraques de bois clair-semées ; on élève dans la grande rue des maisons en pierre de taille, où s'ouvrent quelques boutiques; mais le désert est à côté. En dehors des deux rues parallèles qui composent toute la ville, et qui sont elles-mêmes fort irrégulières, il n’y a rien qu’un terrain vague et inégal, encore parsemé de sapins oubliés et de huttes en poutres grossières. Plus loin s'étend la bordure sombre de la forêt. Dans le bas de la ville, on dirait un village suisse, moins la vue des grandes montagnes et des horizons neigeux. Tout le long du fleuve, au-dessus des cascades, d'immenses radeaux descendent à force de rames, poussés par vingt ou trente hommes. Ils s'arrêtent à l’entrée du canal, se détachent et se reforment plus bas. Des scieries, des moulins se

penchent sur la rivière. De grandes piles de planches équarries s’élèvent comme les bastions d’une forteresse.

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Il y « là un pont suspendu avec la double vue des cataracirs et du ravin où la rivière reprend paisiblement son cours, un instant précipité. Des îlots de roche s’y dressent comme des tours, recouverts, dit-on, chaque printemps par la terrible masse d’eau qui vient du nord. Les nouveaux édifices, bâtis sur une côte boisée, à un tournant du ravin, apparaissent juste en face avec une certaine majesté. L'ensemble du paysage est gracieux, animé, sauvage. Montez maintenant sur la colline, et regardez l'horizon de forêts sombres qui s'étendent vers l'est à l'infini, roulant leur manteau uniforme sur montagnes et vallées jusqu'au point où elles s’effacent dans le bleu pâle et vaporeux du ciel. Vous vous sentez alors, dans ce mouvement de la cité nouvelle, saisi d’une mélancolie involontaire et d’un sentiment d'isolement inexprimable, comme sur un vaisseau au milieu de l'océan. Bientôt ce pays sera populeux et animé : aujourd'hui l'homme y paraît campé à peine. Il a déjà mis en fuite au bruit de sa hache et de ses machines les farouches populations qui rôdaient en bêtes sanvages dans le désert siléncieux; mais ce déser:, il ne l’a pas soumis encore, et les brèches étroites qu'il y a pratiquées n’en troublent pas la majestueuse immobilité.

9 août.

J'allai hier, non pas au lac Koutchitchinn, qui m'était recommandé (nom bizarre et inconnu que j'ai vainement fait entendre), mais au lac des Chênes, qui est un épanouissement de Ja rivière Otawa. Ces grands cours d’eau de l'Amérique du Nord ne se précipitent pas, comme nos fleuves, du haut des montagnes pour dévaster la plaine. Ils cireulent lentement sur de longs plateaux,

arrêtés à chaque pas dans leur pente indécise, et formant des lacs jusqu'à ce qu’ils trouvent une issue. Ils sautent ensuite par-dessus l'obstacle, et vont s’épandre à peu de distance dans un bassin nouveau.

= On s’embarque au village d'Aylmer, sur un bateau à vapeur encombré. Le lac des Chênes est fort semblable à ceux que j'ai traversés en venant de Montréal. L’extrémité seule a un caractère original el nouveau. La rive, couronnée de forêts, forme un vaste amphithéâtre qui bouche la vue de tous côtés. On aperçoit dans cette ceinture verte des bandes blanches et argentées. Ce sont des torrents qui, du plateau supérieur, viennent tomber à pic dans le tranquille bassin du lac. Une brume blanche et chaude enveloppe toute la contrée; un village apparait à gauche, niché dans la forêt, vers l'issue de la plus grosse rivière. À droite, nous entrons dans une anse étroite, retirée, où une douzaine de cabanes noires se groupent sur un promontoire rocailleux. Quelques eanots couchés sur la plage, des bœufs qui ruminent, des oies qui naviguent en flottille, rappellent la vie rurale et reposent l'œil fatigué du désert. Une poulie, en un clin d'œil, débarrasse le pont du bateau de ses marchandises. J'entre sous un hangar de planches, où, à mon grand étonnement, je trouve un chemin de fer. Ce n’est pas qu'on eût fait grands frais pour l’établir : on avait abattu, équarri à peu près les arbres voisins, qui, entassés à plat, formaient une chaussée de bois massif. Un wagon assez semblable à une tapissière, chargé déjà de quarante personnes et attelé de deux chevaux, n’attendait plus que le signal du départ. Il s’en allait vers des contrées plus sauvages et plus inhabitées encore. C'est ainsi qu'en Amérique on pénètre dans le désert; les chemins de fer ont devancé les routes.

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utent touré. Vous ne sauriez vous figurer la naïveté des indieu de gènes. Ils me demandaient mille explications, mille renseignemenis, d'où je venais, ce que je faisais, si je eau à travaillais pour la gravure. Ils semblaient tout ébahis Dlable lorsqu'ils croyaient comprendre que je me donnais cette ) xtré- peine pour mon plaisir, et que je voyageais sans but dérive, terminé. Bûcherons, pionniers, marchands de bois, marqui chands de fou:rures, gens actifs et âpres au gain, voilà cein- ce qu'on rencontre ici; mais quant à un touriste, la chose t des est si rare qu'on en conçoit à peine l'idée. Aussi étais-je à pic : un être supérieur et merveilleux. Le capitaine m'offrait he et une chaise, une table, le purser venait m’avertir que le arait diner était servi. Malgré cela, j'aurais volontiers envoyé plus au diable ces braves gens, leurs curiosités, leurs préve- / anse nances et leurs familiarités. d es se | Les Français surtout sont de vrais enfants. Ici encore anots ils sont nombreux et s’emploient aux travaux les plus OÏES rudes ; doux, gais, polis entre eux, mais extrêmement Lt re- ignorants et incivilisés. Notre race, qu'on dit si turbuss clin lente, si mobile, est une des plus routinières et des plus ises. ennemies du nouveau qu'il y ait au monde. Partout où rand elle se trouve en concurrence avec une autre, elle ne sait | pas guère sortir des conditions inférieures. L'habitant canaat{u, Ç dien est laborieux, sobre, bon ouvrier comme nos payplat, { sans, mais il n’a pas non plus grand esprit d'invention et ISSeZ | d'initiative. Dans un pays où les charretiers deviennent per- législateurs ou ministres, il reste où le hasard l’a placé, 1e le et continue le métier que faisait son père. La mendicité, Sau- qui est inconnue aux États-Unis, sauf peut-être dans mé quelques grandes villes infestées par l'émigration euroont péenne, n'est pas rare au Canada. ‘'u moins y vois-je

régner ces petits commerces si voisins de la mendicité,

dont ils ont toutes les misères matérielles et tous les vices moraux. Les femmes vendent des gâteaux, des bonbons, des pommes, des cerises ; elles attendent toute la journée l'occasion de gagner un ou deux sous. Souvent plus nombreuses que les chalands, elles n’en aiment pas moins ce petit négoce oisif qui leur permet de flâner et de babiller tout le jour. Je les trouve d’ailleurs d’une honnêteté scrupuleuse. L'autre jour, à Carillon, je pris à l’une d'elles un verre de bière (la bière est faite ici comme chez nous la boisson, avec toute sorte de fruits sauvages) ; elle me demandä one copper. Je lui en donnai deux, elle m'en rendit un Je lui dis qu’elle se trompait; mais elle tint bon : « Non, monsieur, c'est un sou. »

Le Canadien est peut-être moins ingénieux et moins hardi que l'Américain, il lui est peut-être inférieur comme machine et comme instrument de production. Je ne sais pourquoi je le préfère comme homme. Il y a ici

dans les figures une bonne humeur que vous chercheriez en vain sur la face osseuse et maussade des Yankees. Cela tient sans doute à une vie plus tranquille, moins aventureuse, moins calculatrice, plus volontiers passée au foyer de famille, puis à l’influence des lois et des mœurs anglaises. Le Canada n’est pas un pays de démocratie sans mélange. Si mouvantes qu'y soient les fortunes, on sent qu'on n'est pas ici dans ce grand pétrin industriel où tout le monde se blanchit de la même farine. Les mœurs semblent avoir emprunté à la société anglaise quelque chose de sa distinction de classes. Enfin les souvenirs de l'Europe y sont plus récents et plus respectés qu'aux Etats-Unis. L’Américain, qui ne sait rien de l’Europe, la juge pourtant et la dédaigne sans appel. Le Canadien, au contraire, est un Européen transplanté qui n’a \ cessé d’avoir les yeux tournés vers la métropole.

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L'accord est grand aujourd’hui entre les deux races qui se partagent le pays. La sage politique du gouvernement anglais a (riomphé de ces haines nationales, toujours si obstinées. Elle a mêlé les deux peuples en une même nation canadienne. En voyant ces petits Français noirâtres et ces grands Saxons blonds vivre de si bonne amitié, je me rappelle ces chats et ces chiens dont l’hostilité instinctive a été vaincue par la communauté de gite et de nourriture, et qui sont devenus inséparables. Ils s'agacent encore quelquefois, montrent les dents ou la grifle, mais ce n’est plus qu’un combat amical et simulé; les traces de leur antipathie native subsistent dans leurs jeux sans troubler leur fraternité nouvelle. É

Je ne me dissimule pas que les Anglais gagnent aujourd'hui en influence et que cet accord tourne à leur profit. Partout où les deux races seront en concurrence, excepté sur les champs de bataille, nous aurons difficilement l'avantage. Je vous ai dit que la population française encombrait les derniers rangs du peuple canadien. Presque tout le monde se sert également des deux langues, et vous ne pouvez pas toujours savoir à quelle race appartient l'homme à qui vous parlez; mais l'anglais décidément prédomine. Les familles françaises de la classe élevée commencent à copier les mœurs et le langage des vonquérants. J'ai vu un M. B..., Français d'origine, que le gouvernement de Québec envoie dans les hautes régions de l'Otawa juger arbitralement certains procès administratifs à propos des concessions de forêts. Son père, compromis autrefois dans l'insurrection française et proscrit pendant beaucoup d’années , appartient aujourd'hui au gouvernement. Lui-même a oublié la langue de ses pères, la comprend à prine, et ne parle plus que l'anglais. Ces signes de décadence m'affligent, ear je vois venir le temps

où le français ne sera plus parlé que dans le bas peuple, où même il disparaîtra, comme nos patois de province, devant la langue officielle. La petite nationalité française du Canada sera bien près alors d’être absorbée par sa rivale. Elle est comme une barque échouée sur une plage lointaine, et qui résiste longtemps aux vagues; mais la marée monte, et tout à l'heure le nouveau peuple va l’engloutir.

Toronto, 10 août.

Je viens de passer une journée et une nuit, vingtquatre heures de suite, en chemin de fer. Je me rembarque dans une heure pour Collingwood, et demain matin je serai en route pour le Lac-Supérieur. On ne voyage pas vite sur le chemin de fer d'Otawa. La voie est si délabrée qu'on n’ose pas faire plus de trois lieues à l'heure, et la compagnie n’a pas de quoi faire les réparations indispensables (1). Des enfants courent après nous, escaladent le marchepied du wagon, et nous ven- Gent, chemin faisant, des framboises et des pommes sauvages. Le train, dans ces solitudes, s'arrête au gré des passagers. Parfois un homme se lève, tire la corde qui fait sonner la cloche de la machine, et descend au milieu de la forêt. Aussi arrivons-nous trop tard à Prescott- Junction, où il nous faut attendre l'express de nuit pendant huit heures. Les voyages sont ici une perpétuelle leçon de patience.

(4) La compagnie du chemin de fer d'Otawa à Prescott fit juetement faillite deux mois plus tard, et les créanciers, qui s'étaient saisis de l'immeuble, le trouvèrent si dégradé, qu'ils v’en purent faire aucun usage.

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Quant au pays que j'ai parcouru, ce sont d’abord de grands plateaux, d'immenses forêts, d'heure en heure une ou deux cabanes, des bois de sapins moussus, des bois de mélèzes en ruines, calcinés anciennement par un incendie, blanchis ensuite par la pluie du ciel, où fourmillent à présent des myriades de jeunes pieds à feuilles tendres qui bientôt cacheront les souches décharnées ; puis, sur les rives du lac Ontario, une nuit noire, des siéges durs, étroits, des courbatures et un wagon fétide du sommeil de quarante personnes. Ce matin, tantôt de belles futaies d’ormes et d’érables avec çà et là un sapin décapité parmi leurs sveltes colonnes, tantôt le lac enveloppé d’une vapeur blanche et épaisse. Il y a de grands incendies dans les forêts; une odeur de fumée est répandue partout. Voici enfin Torcnto, une grande ville, où je ne m’arrête point.

Hier, dans la petite auberge où j'ai passé ma soirée, j'eus l’honneur de souper avec deux gentlemen américains. Ils se donuaient le piatsir suprême d’une intelligence américaine, l'unique plaisir qu'elle connaisse, celui de causer gravement de la politique du jour. Ils composaiènt à eux deux une sorte d’assemblée délibérante. Chacun prenait à son tour la parole d’un ton lent et sentencieux, s’écoutant discourir avec complaisance, et réfutait son adversaire, devenu son auditeur. L'un d'eux, républicain, avait servi sous le général Hooker; l’autre, démocrate, comparait gravement la propriété d’un esclave à celle d’un cheval ou d’un bœuf. Il invoquait la constitution, la lettre de la loi, et ne comprenait pas qu'il y eût d'autre autorité morale. Le premier avait le vague instinct d'une vérité plus haute; mais, également borné à la vue du fait matériel de la loi éerite, il regsmbait sans pouvoir justifier sa hardiesse. I à fallu que mon mauvais

anglais vint au secours du républicain battu et cerné. L'autre à son tour est resté coi, soit qu’il fût embarrassé de mes raisons nouvelles, soit qu’il s’étonnât de l’audace grande de l'étranger qui lui faisait la leçon.

Ceci vous donne la mesure des idées politiques courantes chez les Américains. Nul peuple ne justifie moins sa réputation d’excentricité. Il y a ici, comme ailleurs, un modèle uniforme sur lequel sont taillés les quatre-vingtdix-neuf centièmes des hommes. Doublés d’un ministre méthodiste et d’un maître d'école, ils répètent comme des perroquets les banaïtés que leur pasteur ou leur journal leur enseigne. Us ont la parole facile; le langage du mauvais journals. ue leur fait jamais défaut. De tout le domaine de la «fe, ils ont choisi pour leurs combats d’éloquence l’encios restreint de la politique ; encore leur faut-il des barrières , :1r y borner leur vue, des murailles solides, invulnérables, que les principes abstraits ne puissent pas entamer, —en un mot, une constitution qui leur fournisse des dogmes politiques, comme la Bible des dogmes religieux. Je sais que ces esprits à courte haleine sont souvent utiles dans une démocratie. Conservateurs obstinés des faits, ils opposent aux novateurs une résistance nécessaire à la maturité et à la durée même des réformes. C’est la myopie intellectuelle du grand nombre qui, sous le nom de bon sens pratique, garantit la liberté républicaine d’excès qui seraient trop faciles. Peut-être enfin x’est-ce pas à nous de dédaigner ect ég hibre un peu pesant des opinions; mais nos goûts se révoltent contre notre raison : nous ne pouvons admettre que les idées d’un peuple libre soient ainsi volontairement circonscrites, et quand il nous serait démontré que c'est le dernier mot de la civilisation moderne, nous refuserions d'être façonnés par elle et de passer sous son niveau.

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