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une ombre pâle, presque invisible, puis les contours des arbres, des rochers, la silhouette des collines : c'était une île sur laquelle nous marchions sans le savoir. On s'arrête, on vire de bord, et nous naviguons au milieu de l'archipel dispersé à l’extrémité nord-ouest du lac Huron. On dit que par un temps clair ce passage est ravissant. Le lac s’entoure de ce côté d’une ceinture d'îles vertes; la côte apparaît au loin dans les intervalles. Je vous en parle par oui-dire, car je n’ai moi-même qu'entrevu les plus prochaines comme de vagues fantômes. Une fois pourtant nous entrâmes dans une passe étroite, entre deux rivages granitiques parsemés de roches brunes et revêtus de forêts de pins. Il y a là un pauvre village indien où nous abordâmes : il est habité par une population clair-semée de métis et d’indigènes qui accourut sur la jetée à notre approche. Ces sauvages blanes et rouges reçoivent deux fois par semaine la visite de l’Algoma; c'est le seul lien qui les rattache au monde civilisé. Quelques maisons, bâties à l'américaine, ont le luxe d’une cloison de poutres et d’un toit de planches : ce sont celles des métis. Les Indiens couchent misérablement sur la terre nue, sous l'abri fragile de leurs wigwams d'évorce. Imaginez une sorte de cage formée de bâtons plantés en terre, rattachés en bouquet à leur extrémité, et là-dessus des lambeaux d'écorce de bouleau et de chêne, rudement fixés par des tiges flexibles qui cerelent la cabane comme un panier de saule : voilà la demeure de toute une famille, sa défense contre la pluie, la neige et le vent d'hiver. Les plus riches ont une natte de jones tressés qu'ils étendent sur la terre humide. Il y en a même, et c’est le dernier degré de la civilisation, qui ont établi dans leur hutte un petit poêle de brique surmonté d’un mince tuyau de tôle. La plupart
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gisent dans la boue pêle-mêle avec les pores, leur seule richesse, et réchauffent, serrés les uns contre les autres, leurs membres grelottants. En face des exemples européens, à quelques jours des grandes cités, ces pauvres gens n’ont ni l'adresse ni le besoin de se bâtir d'autres demeures. Les peuples, comme les individus, ont une période d'enfance intellectuelle et de lent progrès moral qu'une culture extérieure ne peut remplacer.
L'été, les hommes chassent et pêchent ; l'hiver, on se resserre dans la hutte, on y travaille à ces petits objets dont s’empare à vil prix la curiosité des blancs : broderies de verre, de paille ou d’aiguilles de porc-épic, paniers de jones et canots d’écorce, ouvrages de temps et de patience, dont l’Européen affairé dédaignerait le gain frivole. L’Indien aime les couleurs voyantes et les marie d’une manière originale. Je remarque un wigwam plus civilisé couvert d’une toile à voile, abri plus solide que ces rudes écailles d’écorces mal jointes. A l’intérieur, attachée à une ficelle, une natte à longues franges pendait comme un rideau. Ce n’est pas même un ameublement, les pauvres gens n’oseraient se donner un pareil luxe; c’est l’ouvrage commun de la famille pendant les longues soirées.
Un groupe m'a fort amusé, vu dans le clair-obseur de l’étroite cahutte, comme une nichée de petits chiens dans un chenil. C'était une mère et ses trois enfants, ne parlant ni le français ni l'anglais, vrais sauvages de tout point. L'un d'eux, encore à la mamelle, reposait dans un étrange berceau indien, sorte de raquette en forme de traîneau, où l'enfant reste attaché comme en croix, et que les femmes suspendent comme une hotte sur leurs épaules ; sa mère tantôt le posait sur le bout de ses pieds et le balançait pour calmer ses cris, tantôt le prenait dans ses
bras, jetant quelquefois aux curieux un regard doux et farouche. Les deux autres, inquiets et étonnés, s'étaient cachés au fond de la hutte, où s’agitaient leurs petites têtes brunes et leurs yeux brillants. Tout auprès, sous un canot d'écorce renversé, à côté de ses ustensiles de pêche, gisait, la face contre terre, un pauvre homme gémissant et maiade, destiné sans doute à mourir là sans autre abri.
Les jésuites ont gardé leur influence sur ce pauvre peuple. Ils sont encore ses amis, ses compagnons et ses guides. Pas une de ces squaws en haïllons qui n’ait son chapelet roulé autour de son bras, et qui ne le dise dévotement en sa langue. Cette conversion de toute une race sauvage à une religion qüi suppose un si haut degré de civilisation morale est le plus merveilleux prodige qu'aient accompli jamais ces simples hommes de génie. Il est vrai qu’ils payaient parfois de concessions bien grandes cette conquête douteuse. On les a vus envoyer euxmêmes leurs fidèles au carnage et prier dévotement dans leurs chapelles d’écorce quand les tribus partaient pour ces grands massacres qui s’appelaient la guerre indienne. Quand les guerriers tatoués revenaient chargés de scalpes et d’horribles troph, le saint homme entonnait le Te Deum, comme Aaroa ou Josué dans la Bible, rendant grâces au Seigneur du meurtre des ennemis. Ce n’était plus le pur christianisme que cette religion héroïque, mais farouche, appropriée à l’état sauvage, inspirant tour à tour de grands dévouements et d’affreuses cruantés. Ces apôtres de la barbarie n'en furent pas moins des héros et de grands politiques. Ils savaient se mettre au niveau de l’homme sauvage et adapter à ses mœurs grossières la doctrine idéale qu'ils étaient venus lui enseigner. Lorsqu'ils avaient baptisé une tribu, ils y exer-
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çaient une sorte de royauté; ce qu’eux-mêmes, isolés, oubliés du monde, ils empruntaient à la barbarie, leur servait à la mieux dominer. Quand le martyr chrétien bravait les supplices, quand l'énergique Brébeuf se laissait écorcher sans se plaindre, quand le faible et timide Lallemand souriait dans un bain de poix brûlante, l’Indien, qui met au premier rang des vertus la force d'âme, admirait leur obstiné courage, et se prenait à respecter malgré lui la religion qui inspirait de si étonnants sacrilices. C’est à l’héroïsme de nos missionnaires que nous avons dû notre éphémère domination sur l'Amérique. Si jamais la race indienne à pu être civilisée, c’est par les jésuites, et, s'ils n°y ont pas réussi, ce n’est pas la dédaioneuse brutalité de la race anglaise qui accomplira ce miracle de patience et d'humanité. |
Nous abordons à la grande ile Manitoulin. Cette reine: de l'archipel du lae Huron est un véritable continent : on y trouve des fleuves, des lacs longs de vingt milles. Elle sert de refuge à des peuplades indiennes expulsées du Canada, qui s’y sont établies sous la protection du gouvernement. Ici, du moins, personne ne leur dispute la terre. On leur envoie des inspecteurs et des juges, qui doivent résider parmi eux pour y développer l'industrie, l’agriculture et les lumières. Ces inspecteurs font sans doute de beaux rapports, mais je ne les erois pas trèsutiles.
Un groupe de voyageurs s'arrêta devant une cabane où deux femmes indiennes accroupies sur le seuil travaillaient en silence à quelque babioie. Les curieux attroupés riaient tout haut devant elles et les agacaient de leurs plaisanteries. Elles, sombres, impassibles et muettes, nous regardaient gravement sans s'interrompre et ne répondaient rien, On eût dit qu'elles nous jugeaient indi-
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gnes d’une parole et qu’elles se retranchaient dans une insensibilité dédaigneuse. Je souffrais de voir ce reste de fierté mêlé à leur abjection; j'aurais voulu écarter cetté foule insultante qui offensait leur dignité. Je leur parlai français : elles ne me comprenaient pas; mais elles prirent volontiers six pence que je leur jetai sur les genoux. Telle est la réalité prosaïque : cette imposante gravité n’est qu'un sommeil pesant de l'intelligence. Quand vous voyez un de ces masques de bronze à l'œil fixe, sorte de sphinx rêveur et de ruine hautaine d’une gloire passée, ne vous laissez pas étonner par la royale majesté de l'attitude; jetez-lui quelques suus, et, sans
remuer un muscle de son visage, le noble déchu ramas-
sera votre aumône, trop indolent pour demander et trop insensible pour dire merci.
Nous continuons à naviguer parmi les les, qui se dressent de tous côtés par myriades, el nous devinons à travers la brume un horizon plein de vues gracieuses. Ce crépuscule obstiné nous vient des grands incendies des forêts. Il y a depuis quelques semaines conflagration générale sur tous ces rivages, jusqu’au fond du lac Supérieur, — cinq cents lieues de pays qui brûlent on qui ont brûlé. La fumée s'étend sur les grands lacs jusqu'à des centaines de milles; elle descend par les vallées jusqu'aux parages de Montréal.
13 août.
Nous avons touché à Bruce-Mines, établissement considérable de l1 compagnie des mines de cuivre de Montréal. L'exploitation du minerai occupe environ trois cents ouvriers, On soumet les produits bruts de la mine à l’ac-
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