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coulée basaltique de Thunder's-Cape. Une heure après, nous étions devant Fort-William.
Thunder’s Cape, ou le Cap du Tonnerre, s’avance fièrement au large comme la ruine d’un bastion colossal de douze cents pieds. Des forêts pendent de droite et de gauche sur ses flancs éboulés; mais son front noir et dénudé tranche durement sur le ciel, comme un vieux château féodal se dressant du sein de la verdure qui à envahi ses ruines. Quand on passe devant le promontoire, la grosse tour isolée surgit avec une imposante grandeur : vue de profil, elle semble la dernière pile d'un môle immense et inachevé. Le ciel était en barmonie avec cette nature sauvage : de gros nuages violemment éclairés, des taches brutales d’ombre et de lumière rehaussaient ce tableau sombre, qui me rappelait les côtes d'Écosse.
Laissant à gauche l'Ile-Royale et les ilots que prolonge au loin la coulée, nous jetons l'ancre en face d’une terre déserte. On m'avait dépeint Fort-William comme un établissement prospère, animé, une sorte de ville en herbe. Les journaux, en annonçant l’excursion de l’AIgoma, avaient promis une réunion générale, une danse de guerre des tribus sauvages, et je ne voyais à l'horizon que des montagnes bleuâtres, sur le rivage qu’une forêt sans limites. Enfin j'aperçus l'embouchure d’une rivière, sur l'un de ses bords quelques huttes, quelques baraques : c’est Fort-William; — un drapeau anglais flottant au bout d’un mât, une clôture de pieux, voilà la forteresse ; — une jetée de bois, des canots d’écorce dispersés sur la plage, une ou deux barques ruinées, voilà le port. Ce rendez-vous de la civilisation et de la barbarie n’a rien qui doive donner aux indigènes une grande idée de leurs conquérants. Plus loin, au delà du tournant
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de la rivière, derrière les bois de mélèzes et au pied de la montagne qui ferme de ce côté la vue, il y a une mission de jésuitvs. Deux missionnaires y sont venus de France, où ils ne retourueront jamais. Les missionnaires renoncent à tout, même à leur langue, qu'ils remplacent par l'idiome des Chippewas : héros inconnus dont le dévouement est d'autant plus sublime que le souvenir doit en demeurer avec eux-mêmes enseveli dans ces déserts !
Je descends à terre avec mes joyeux compagnons, qui chantent à tue-tête et apostrophent les pauvres Indiens ou métis qui viennent au-devant de nous. Déjà les canots nous entourent, nous apportant du poisson, des coquillages, des paniers de jone. Ces jolies embarcations, avec leurs becs crochus ornés de peintures, leur frêle charpente d’écorce doublée de lamelles de bois, glissent sur l'eau comme des corbeilles. Le navigateur s’assoit au fond même de la nacelle, et son buste dépasse à peine le niveau de l’eau.
Je m'écartai du village pour aller dessiner le wigwam d'une famille indienne, qui me rendit avec usure ma curiosité et mon étonnement. Les bonnes gens, d’abord intimidés, ne se tenaient pas de rire; les enfants, qui jouaient sur le seuil, se blottirent dans la niche obscure. De temps en temps, une petite têle effarouchée paraissait à la fenêtre, c’est-à-dire entre deux lames d’écorce de bouleau déchirées, ou bien une main soulevait le haïllon noir qui servait de porte, et y pendait soit une vieille culotte, soit un couteau, soit une écuelle. Ayant compris vaguement ce que je faisais, ils s’amusaient à m’exhiber une à une toutes les pièces de leur mobilier primitif. A côté, sur trois baguettes dressées en fourche, pendait nu crochet de bois sous lequel fumaient quelques tisons mal
éteints : c’est la cuisine du logis. La mère venait quelquefois se pencher sur mon épaule avec un sourire naïf. Un vieux fou qui m’avait suivi, drapé dans ses haillons avec la majesté d’un Marius, divaguait pompeusement dans un jargon mêlé de trois langues, tandis que de grands chiens sauvages, d'allure sournoise et craintive, rôdaient silencieusement autour de moi. Le vieillard se croyait revenu aux beaux jours de son peuple : il me parlait avec une emphase véhémente de Chippewas, de « gouvernement, » de ‘as, et me prenait sans doute pour un chef des hommes blancs. Survint un jeune homme à cheveux blonds qui m'adressa la parole en français. Il me demanda des nouvelles de la guerre. « Il parait, monsieur, que c’est chaud là-bas ! Et à La Morale, c’estil tranquille ? » La Morale est une corruption de Montréal. Voilà ce que ces pauvres gens savent du monde vivant. Celui-ci, de sang français presque pur, descendant des anciens voyageurs, avait servi la compagnie d’Hudson, « là-bas dans le Nord, » où la « vie est dure. » L'Amérique, Montréal, le pays plus lointain d’où venaient ses pères, tout était confondu pour lui dans le même nuage fabuleux. Les Indiens ont oublié la terre qu’ils possédaient avant la conquête des hommes blancs. Les lacs sont leur océan, le Canada le pays lointain de l'autre race. Tout ce qu'ils savent, c’est que les blancs viennent du côté où le soleil se lève, et que les premiers qui abordèrent s’appelaient Français. « Le roi et la France ! » c'était le salut qu'ils me faisaient en eutendant ina langue, et ces deux mots résument toute leur science historique.
Depuis un quart d'heure environ, j'entendais un sourd murmure de tambourins et de voix cadencées, comme le bruit qu'on fait aux jeunes essaims d’abeilles pour les
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charmer et les endormir. De temps en temps, un long cri aigu, semblable à l’exclamation joyeuse d’une troupe d'enfants qui s’ébattent, interrompait cette musique. Je m'approchai et je vis un curieux spectacle : c'était la grande war-dance annoncée. Seulement (6 impudence du humbug américain!) les tribus indiennes étaient une troupe d'enfants et de vieillards en guenilles. Quelques métis, ouvriers employés par la compagnie, s'étaient grotesquenent accoutrés pour se donner l'air sauvage. Leurs vestes, leurs pantalons de flanelle, leurs bonnets écossais, étaient empanachés d’ornements bizarres. ei des erinières postiches, là des foulards d'indienne roulés autour de la tête, ou bien des rubans bariolés, des verroteries, des banderoles, des aigrettes de plumes, déguisaient le prosaïsme de leurs habits modernes. Figurez-vous enfin leurs longs cheveux noirs tombant sur leurs épaules, leurs visages peints de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, les carrés rouges, bleus et jaunes qui font des arabesques sur leur peau sombre, et vous concevrez que ce jeu ridicule était encore pittoresque. Trois hommes assis à terre et sérieux comme des statues de bronze frappaient en cadence sur des tambours avec des bâtons de bois, en chantant une mélopée monotone et mélancolique. Au bruit de cette musique indéfinissable, les danseurs sautaient en rond avec une imperturbable gravité : ls s’arrêtaient parfois, el poussaient le eri percant qui m'avait attiré; puis la danse recommençait, toujours la même, avec la solennité d'un rite religieux. Peu à peu, le bruit des cymbales, le mouvement monotone de Ja courte gamme astendante et descendante qu'ils répétaient sans fin, la rotation accélérée de la ronde furieuse échauffaient les têtes; il se mélait à ce jeu grossier quelque chose de la volupté frénétique des fakirs de l'Inde
ou des derviches d'Asie. Pour moi, qui regardais sérieusement la comédie, cherchant à y saisir la trace des anciens mystères, j'y trouvais une saveur indicible de superstition sauvage; il me semblait entendre les corybantes du paganisme célébrer dans quelque vallon solitaire leurs graves orgies et leurs danses effrénées. L'homme sauvage trouve dans le mouvement matériel l'enthousiasme que nous cherchons dans les émotions de la pensée.
J'aurais voulu que l’on fit silence et qu’on laissät l’exaltation grandir, jusqu’à ce que le souvenir du passé se ranimât dans cette parodie bouffonne des vieilles coutumes nationales; mais les spectateurs, riant à gorge déployée, excitaient les danseurs comme des singes ou des chiens savants ; ils se mélaient eux-mêmes à la danse avec des grimaces. Quelques métis qui jouaient un rôle souriaient à demi; cependant la gravité indienne résistait à toutes les moqueries. Il y avait surtout un vieillard tout plein encore de la gloire de ses pères, le même qui m'avait poursuivi de ses déclamations majestueuses : celui-là se sentait, j'en suis sûr, devenu le chef de sa tribu, tant ses attitudes étaient théâtrales et ses cabrioles convaincues! On eût dit le roi David dansant devant l'arche sainte. Voilà l'avenir de la race indienne : ce pauvre fou glorieux et le métis riant sous cape en personnifient assez bien les variétés. Ajoutez-y la bête fauve demi-nue qui meurt de faim, traquée dans les derniers déserts où les hommes blancs la pourchassent, et vous aurez résumé les trois destinées possibles qui la conduisent également à la destruction.
Quand nous nous rembarquämes, la plage, encombrée de curieux et de mendiants, offrait le spectacle le plus animé. Les femmes, drapées dans leurs robes et leurs
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châles de bure, donnaient à leurs pauvres vêtements par l'assemblage hardi des couleurs un air de luxe sauvage. Les hommes eux-mêmes étaient affublés de parures brillantes : chemises rouges brodées d'étoiles, perles de verre, paillettes de cuivre, bottes estampées de dorures, toques enrubannées, rappelant la coiffure des anciens guerriers. Les enfants couraient demi-nus. Quelques familles montèrent en canot pour aller joindre le navire. L'une d’elles s'établit dans l’entre-pont, où elle me donna le plus joli spectacle. La mère, à demi Indienne et suivie de trois petites têtes brunes malicieuses, portait dans ses bras un de ces petits crucifiés qui semblent ficelés dans une grosse pantoufle : celui-ci, un gros garçon plein de vie, au regard sauvage, étroitement lacé dans sa prison de laine, resta adossé contre un tonneau, près d’un gros paquet de câbles. Ce matin, le pauvre petit était tout mouillé de larmes, et l’on défit enfin les premiers nœuds de sa chaîne : il fallait le voir alors agiter avec bonheur ses petits mains prisonnières et ses petits bras engourdis.
Le soir, nouvelle aurore boréale qui, je l'avoue à ma honte, ne m’a pas émerveillé. On n’aperçoit ici qu’un reflet lointain des illuminations polaires. Celle d’avanthier affectait la forme ordinaire : de grands rayons en tuyaux d'orgue, semblables au faite d’une roche basaltique aérienne et lumineuse. Mais elle était si pâle, si mourante, que sa splendeur était éclipsée par la blanche auréole et la longue traine de la lune sur les eaux mobiles. Celle d’ hier avait un autre aspect : ce n’était plus qu'une bande lumineuse, semblable à un arc-en-ciel incolore, ou à la frange d’un nuage éclairé par un astre invisible.
Il fait grand vent et gros lac; le bateau exécute
quelques danses un peu trop vives. Mais voici la côte; nous serons dans une heure sur la terre ferme. . . . . .
Saut-Sainte-Marie, 20 août.
Je suis ici depuis quatre jours, attendant des bateaux à vapeur qui ne viennent pas. Rien de plus irrégulier que leur service. Les affiches annoncent des excursions fréquentes jusqu’au fond du lac, mais les bâteaux vont rarement plus loin que Bayfield ou Ontonagon. Quand j'ai demandé l’époque où passerait le steamer de Superior City, on m’a répondu qn’on n'en savait rien : peut-être dans deux jours, peut-être dans une semaine. Les uns disaient : il va jusqu'à Fond-du-Lac; — les autres : il s'arrête à Ontonagon. Enfin, comme il fallait prendre un parti, j'ai renoncé à Marquette, Ontonagon, Pictured Rocks, Eagle River, à toute cette côte Sud si pittoresque et si curieuse, et j'ai résolu de gagner Mackinac, une île située entre les trois lacs Huron, Supérieur et Michigan. Il faut attendre la Planète ,qui a passé ici la semaine dernière, venant de Chicago. Elle allait, avec six cents passagers, faire une promenade de plaisir autour dulac. Deux fois, un âpre mugissement a retenti dans le canal : mais de la Planèle aucune nouvelle ; on suppose qu’elle aura été retardée par les brouillards et les vents contraires. Je vis comme l'oiseau sur la branche, toujours prêt à prendre mon vol, à toute heure du jour et de la nuit.
J'emploie le temps perdu à flâner aux environs avec mes officiers anglais de l’Algoma. Nous vivons ensemble dans une petite pension bourgeoise dont l’exiguité nous rapproche. L'autre soir, en débarquant, je me suis trouvé sans abri. Le maitre de Chippewa-house me répond si-
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chement qu'il n'a pas un matelas à me donner. Un autre, à moitié ivre, me renvoie à sa femme; enfin, après une demi-heure d’aitente, il refuse de me recevoir, parce que je suis seul, et qu'un lit doit servir pour deux. Rien n'est intolérable comme un aubergiste américain. Ces messieurs ne se dérangent pas plus que s'ils étaient des rois, et leurs hôtes, qui les payent, d’humbles solliciteurs, Impatienté, je me réfugie à bord, où je trouve un bal improvisé qui dure la moitié de la nuit. Le veilleur devait m’avertir versles trois heures, avant le départ du bateau. Eveillé par un bruit singulier, j'ouvre ma fenêtre, et je m'aperçois que nous avons passé de la rive américaine à la rive anglaise. Je saute à terre à demi-vêtu, et le bateau part. Mais comment revenir à l’autre bord? Je m'enveloppai de mon manteau, et commençai à me promener sur la plage, où j'aurais passé le reste de la nuit en grelottant, sans l’hospitalité d’un brave homme que je rencontrai. C'était le directeur de la poste, ancien artisan, natif de Dublin, en Irlande, ayant fait quelque fortune et acquis des propriétés à Saut-Sainte-Marie. Il me mena chez lui, m’établit de son mieux dans son salon, et le lendemain m'offrit à déjeuner avec sa famille, — le tout avec une cordialité simple et attentive qui me toucha beaucoup. L’hospitalité est de toutes les vertus américaines la plus ignorée chez nous, et celle qui nous étonne le plus. Je remerciai de mon mieux cet excellent homme, et je passai en canot sur l’autre rive, où un de mes nauveaux amis me procura mon gite.
La « cité » de Sant-Sainte-Marie n'a d'autre raison d'être que sdn canal]. Bien qu’elle soit le siége d'un évéché catholique, elle compte à peine soixante maisons de planches et un hôtel encombré de monde. Une partie des habitants émigrent en hiver : ils’v trouve en ce moment
deux ou trois cents étrangers, vivant de poisson et de porc salé. Nous faisons vie à part, et nous sommes l’objet des conversations de l'auberge. Etrange société que celle que le hasard a rassemblée dans ce trou perdu, et qui danse tous les soirs dans le grand salon de l'hôtel. En nous promenant dans la rue, nous voyons le bal par les fenêtres ouvertes; on y danse le montebello et autres quadrilles à la mode. Les toilettes à prétention, les chiffons fanés des femmes, les airs gracieux des hommes, leurs danses de sauterelles, la musique des nègres de l'hôtel raclant trois violons criards, la voix nasale du musicien qui indique les figures et ordonne la manœuvre comme un sergent à son peloton, l’ensemble est complet. Ces hommes de l'Ouest ont l'air de commis voyageurs et de marchands forains. Pacotille faite à la hâte, mélange confus du trop-plein des nations européennes, leur société n’a encore ni forme ni tradition. Elle flotte à la poursuite des aventures : chacun y est l'ouvrier de sa fortune, mais nul n’y cherche une demeure ni une condition fixes. La patrie, le foyer sont là seulement où le gain l'appelle. — On dit que l'avenir de l'Amérique est dans ces populations de l'Ouest, orgueil et espuir du pays : on ferait mieux de dire qu'il est dans les richesses naturelles de l'Ouest.
Hier matin j'ai franchi les Rapides en canot d’écorce. La nacelle est ballottée comme une feuille ; un courant torrentiel, des tourbillons, des récifs que deux Indiens évitent avec leurs rames, une course précipitée, plus effrayante pour ceux qui sont sur le rivage que pour le navigateur, un peu d’eau rejaillie à la figure, voilà tout le pittoresque de cette entreprise. On débarque sur une petite île tout entourée d’eau mugissante, où vivent dans des Euttes basses des bateliers et des pêcheurs, Leur tra-
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vail consiste à remonter pas à pas un petit espace des Rapides, à le redescendre en un clin d'œil, et à le remonter encore tout le jour durant. L’un des pêcheurs tient la gaule qui dirige la frêle embarcation; l’autre, avec un filet semblable à ceux qui servent à prendre les papillons, arrête au passage le poisson emporté par le torrent, et le rejette avec adresse derrière son dos dans la barque. C'est le même art que celui des mouettes, et le pêcheur indien n’a pas leurs ailes. Tandis qu’elles suivent leur proie au milieu des plus furieux tourbillons, il se renferme dans une branche étroite de la rivière, et malheur à qui oserait s’aventurer plus loin.
Le soir nous fimes une autre excursion; nous descendimes le long du fleuve jusqu’à un lieu où il se divise en deux branches, et où une partie de ses eaux se détourne à droite, entre des îles de cailloux roulés, mais couvertes de verdure, vers un lac intérieur qui se déverse vingt milles plus loin dans le lac Huron. Les uns se promènent d'île en île et pêchent la truite ; les autres restent tranquillement assis à l'ombre, .balancés par une eau courante et si limpide qu’on en voit le fond comme à travers une glace de cristal. On dine sur une terre déserte, avec filet d'ours rôti sur des galets rougis au feu, vin de Champagne et cuisine sauvage faite en plein vent par nos bateliers indiens. Je ne vous dirai pas le charme de ces eaux vives, de ce repas champêtre, de ces forêts aux buissons découpés comme les bosquets d’un parc inmense. Revenus enfin à la nuit tombante, nous admirons les teintes du soleil couchant et la lune orangée qui se levait sur là montagne noire, grossie énormément par la brume.
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