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CHAPITRE VIII

Un steamer de Chicago; la vie en public; politesse américaine. — Mackinaw, Milwankee ; incarnations nouvelles. — Un train d'émigrants; la rolling-prairie ; la Crosse, la vallée du Mississipi. — Une maison flottante; la vie à bord; une navigation difficile. Wenona,

Sainte-Croix, Saint-Paul. — J'homme de l'Ouest.

A bord de la Planète, 21 août,

J'ai quitté à regret, non pas Sainte-Marie, mais les Anglais avec qui je m’y suis lié. Le bon ton, quand on le rencontre, procure toujours un bien-être extrême. Je ne le cherche pas dans la gigantesque baraque où je voyage avec cinq cents personnes étrangères. L'Américain aime à vivre en troupeau. Va-t-il à la campagne, il s'établit à Saratoga ou à Newport, dans le lieu le plus bruyant et le plus peuplé. A-t-il une ou deux semaines de congé, il s'embarque avec sa famille sur un de ces grands paquebots des lacs. Je n'aime pas cette cohue bariolée, cette familiarité de hasard avec le premier venu. Sans doute il y a beaucoup de braves gens dans le nombre, mais c’est

en vain que j’y cherche un semblable. Les femmes sont communes, salement ou pompeusement parées ; elles ont l'air de ces figurantes de théâtre dont les falbalas traînent sur des mains noires, et qu’un chiffon de soie transforme en grandes dames. Les hommes ressemblent à des épiciers endimanchés ou à des sapeurs-pompiers en habits de ville. Les Allemands ou plutôt les Américains de race allemande, qui sont nombreux dans l'Ouest, oublient déjà leur langue maternelle, et ne se distinguent plus des Yankees à barbes de bouc que par leurs cheveux bouclés, leurs grandes moustaches blondes et leur goût persistant pour la musique. Les enfants imitent déjà le sans-façon paternel : pendant que j'écris, il en vient une bande au tour de moi dévaliser mon pupitre et m'accabler de questions. Tout à l'heure ils jouaient à la balle sur mon dos, où de temps en temps les plus hardis venaient donner un coup de tête.

En revanche, n'ayez pas le malheur de vous asseoir à table avant que toutes les femmes aient pris leur place, ne venez même pas ensuite, si vous êtes garçon, vous attabler parmi les gens à peu près propres qui occupent le haut bout. On vous relègue parmi les têtes crasseuses, à moins que vous n’ayez une lady pour compagne. La plus repoussante a le pas sur vous, et rien de plus impérieux que l'étiquette démocratique. On me raconte que sur un paquebot du Mississipi, un passager malade s'étant permis de lâcher un petit juron contre les soi-disant ladies qui le chassaient de sa place, le capitaine arriva sur lui comme un furieux, en brandissant un couteau de cuisine avec des malédictions de damné. Cet homme, ancien matelot, n’en était pas moins, à sa manière, le galant chevalier des dames.

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mée fédérale. Les États font feu des quatre pieds pour trouver des hommes. Je ne sais d’ailieurs où en est la conscription. Je vis depuis quinze jours comme un sauvage, dans une ignorance absolue de ce que fait le monde politique. Je sais seulement que les confédérés ont à peu près perdu Mobile, et qu'il y a eu à New-York un meeting monstre pour Mac-Clellan. Celui-ci paraît gagner du terrain, de l’aveu même deses adversaires. Ce n’est pas une raison pour qu’il soit élu. Un succès militaire brillant assurerait les chances de Lincoln; aussi le New-York Herald semble-t-il se rabattre de préférence sur le nom du général Grant, sans doute pour détourner au profit des démocrates une partie de l’influence que ses victoires pourraient gagner aux républicains. Cependant le ministre des finances donne, dit-on, sa démission. Je ne sais quel sera le nuuveau Curtius qui consentira à engloutir son avenir politique dans le gouffre de la dette américaine. |

Il est écrit que je ne connaïitrai pas le lac Huron. La même fumée qui me le cachait à mon arrivée m'accompagne encore à mon retour. Perché sur l’une des deux grandes poutres arquées qui dominent le navire, j'ai vu ce que j'ai pu voir, c’est-à-dire une succession d'îles boisées et rocailleuses séparées par des passes étroites, découpées en baies sinueuses où s’endorment les courants assez vifs dont ces masses d'eau sont animées. Rien de vivant que les volées de canards sauvages qui s’enfuient à notre approche. Quelquefois un canot indien glisse silencieusement sur l'eau grise, ou bien, car c’est la grande route de Chicago et de Détroit, un bateau à vapeur sort du brouillard en poussant son rugissement accoutumé. ette navigation est très-lente; on s'arrête toutes les quatre heures pour faire du hois.

Milwaukee, 23 août

On ne fait jamais ce qu’on a résolu. Je voulais aller au fond du lac Supérieur, et je suis revenu à Mackinaw. Je voulais faire le tour de l’île pour en visiter les ravins et les falaises, puis de là gagner la colonie récente de Greenbay, sur le bord du lac Michigan, et me voici maintenant à Milwaukee. lrai-je droit à Saint-Paul? Le hasard me décide : un agent du chemin de fer m'’offre un billet; je l’achète, et je partirai ce soir même. Cette vie inceriaine a bien son charme. — Hier matin, à Mackinaw, j'avais déjà quittéle bord, quand j’apprisquele paquebothebdomadaire de Green -Bay était parti la veille. Attendre là une semaine, c’eût été folie : je me suis rembarqué, toujours dans la fumée et dans le brouillard. Vers le soir, on fit du bois sur la côte du Michigan, puis le vent souffla, et le lac prit un air de tempête. On dansait pourtant dans le salon du bord. Résistant aux imporlunités de mes nouveaux amis, j'avais refusé de prendre part à la fête et de me laisser présenter aux dames. Je m'étais retiré sur le pont, sous une chaloupe, où je dormais tant bien que mal dans mon manteau. Sur ces bateaux encombrés de monde, le pont, le toit, les charpentes élevées qui le soutiennent sont mon domicile habituel : on y trouve une espèce de solitude. Le jour, vous me verriez en l'air, assis gravement sur cette arche aérienne, jambe de ci, jxmbe de là, un livre ou un cahier à la main. Ces allures retirées et solitaires intriguent beaucoup les Américains, qui sont tout mouvement et tapage, et qui, une fois sortis de leurs bureaux ou de leurs comptoirs, ne touchent plus une plame ni un livre. Chassé pourtant par la rosée, qui était

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humide, et par le vent, qui était froid, j'étais rentré dans le salon, où j’essayais de sommeiller sur une chaise, dans un coin obscur, lorsqu'un brave habitant de Chicago vint m'offrir un lit resté vide dans sa chambre, J'y ai fait une provision de sommeil pour de nouvelles nuits de bivac.

Le sans-gêne américain a, vous le voyez, son bon côté. Qui se serait avisé chez nous de partager sa chambre avec un étranger ? Nous restons froids, polis, réservés les uns devant les autres, n’empiétant pas d’un pouce sur le terrain d'autrui. En revanche, nous ne cédons pas une ligne du nôtre : chez nous, celui qui s’emparerait sans permission du livre ou du parapluie de son voisin serait regardé tout au moins comme un homme mal élevé. Ici point de ces scrupules : les Américains sont naïvement indiscrets, comme de grands enfants qui touchent à tout. Voilà, depuis une semaine, le troisième livre que je commence à lire et qui disparaît. Je me suis juré désormais de faire garde de cerbère autour de mon bien.

Remontez, à partir de Chicago, la côte ouest du lac Michigan; vous y trouverez Racine, puis Milwaukee, la plus grande ville du Wisconsin, où ces dernières années ont accumulé une population de soixante-dix mille âmes; quand je dis accumulé, je me trompe, car rien n’y sent l’étroit et le renfermé. La ville s’étend au large sur la plage et dans la campagne, coupée à angles droits de longues avenues plantées d'arbres, plus semblable à un village qu'à une ville. Sauf deux ou trois rues qui ressemblent à celles de New-York, on dirait presque un faubourg de Londres. Les villes ne sont ici que de grands faubourgs : pas d’ancien berceau de la cité, pas d'enceinte resserrée ni de monuments pittoresques, mais des rues où l'herbe pousse prolongées à perte de vue, des

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trottoirs en briques ou en lplanches, des maisons pour la plupart isolées et entourées d'arbres, des masures de planches en face d’édifices monumentaux copiés sur ceux de Broadway, des oies qui s’ébattent dans la boue à côté des rails de fer où roulent les omnibus, — et parmi tout cela un air de richesse, d’abondance, de liberté! Il y à dix ans, quand la ville ne comptait encore que trente mille âmes, elle avait déjà cinquante églises. Madison, la capitale de l'Etat, à été improvisée en 1836, dans un désert, par acte de la législature du Wisconsin. Quand le vote fut passé qui en faisait une capitale, la colline où elle a poussé, entre ses deux petits lacs, ne portait encore qu’une cabane de bois solitaire. Il ny a que l'Amérique, avec ce flot perpétuel de l’émigration qui s'avance vers l’ouest, où l’on puisse avoir impunément ces hardiesses.

Je poursuis le cours de mes transformations. Vous vous rappelez ce que j'étais il y a huit jours. Hier j'étais, devinez quoi? Un correspondant du Times. Ma taciturnité n'ayant pas trahi mon accent étranger, je ne sais quoi d'européen dans la tournure, une mine grave et philosophique, tout concourait à faire admettre cette supposition, — du moins il faut le croire, puisqu'on ne s'est pas borné à des conjectures, que le bruit en a couru, et qu'il est venu jusqu'à mes oreilles. La veille, dans le salon du bord, j'avais tiré mon écritoire et écrit deux ou trois heures sur la table même où l’on allait dire le service divin. Ecrire seul dans un salon où tout le monde babille, avoir un si beau pupitre de voyage, c'est extraordinaire, c'est européen. Et puis, quelle curieuse manie d'écrire lorsqu'on peut se croiser les bras! Evidemment j'accomplissais une fonction, je faisais un métier. J'étais donc, sans nul doute, le correspondant du London Times. le les ai détrompés en ouvrant la bouche; alors

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j'ai été Suédois, et je le suis encore; demain je crois que je serai Turc ou Chinois. Les Suédois, d’ailleurs, émigrent en masse vers ces contrées. La moitié peut-être de la population du Wisconsin est d'origine scandinave. Il y a des villages entiers qui sont des colonies suédoises. Voilà qui explique la méprise.

24 août. La Crosse (Wisconsin).

Le train de La Crosse ne partait qu'à une heure et demie du matin; mais l’aubergiste a trouvé bon pour sa commodité de fixer à dix heures le départ de son omnibus. Vous savez qu’en Amérique le voyageur est sujet de ceux qui le servent et doit suivre démocratiquement la consigne. Je me résigne donc à faire le pied de grue pendant trois heures à la gare, ou, comme on dit en Amérique, au dépôt du chemin de fer. J'y trouve une affreuse baraque, une rangée de wagons vides et une horrible foule d’émigrants ou d'Indiens qui grouille par terre, endormie dans l'obscurité. La lueur vacillante d’une lanterne me montre des haillons, de grosses bottes, des jambes nues, des visages noirs. Je saute par-dessus cette étable humaine pour aller reconnaitre mon bagage dans un mouceau croulant qui s'entasse laborieusement sur l'étroite chaussée. Le service de la gare est fait par un seul homme, à la fois comptable, ingénieur, facteur, surveillant et agent télégraphique. C’est le même que j’avais trouvé sur le quai au débarquement du bateau vendant des billets. Tout à l'heure, sa besogne faite, il va hoire et disenter politique dans le cabaret de la station.

On m'offre une couchette dans le sleeping-car, Un étranger vient et jette mon manteau à bas du lit en disant

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qu'il l'a retenu. L’atmosphère était chaude, étouffée, malsaine; j’allai m’asseoir dans le bar-room pour lire en attendant minuit. Une troupe de Germano-Américains discourait en buvant de la bière. « La guerre, disait l’un d'eux, est une damnée sottise; nous avons à Washington un vieux manche à balai. » Je cherchai refuge dans un wagon vide dont par hasard la porte était demeurée ouverte. Je m'y établis à l'américaine, étendu tout de mon long sur deux siéges; mais voilà qu’un flot se précipite. Quelles figures, grand Dieu ! et dans quelle caverne suis-je entré? Ce sont mes dormeurs de tout à l'heure; chapeaux défoncés, barbes grasses, guenilles pourries, tout arrivait pêle-mêle et s’entassait autour de moi. Les femmes passaient dans le wagon voisin. Cependant les rangs se comblaient : devant, derrière, j'étais cerné partout. Le conducteur passe et me repousse brutalement les jambes. L’'infection devenait odieuse, et impossible d'ouvrir les fenêtres : elles étaient murées. Je m'enfuis épouvanté. Tentons l'entrée du wagon des dames : ces ladies n'étaient pas irréprochables, et leurs cavaliers ne valaient guère mieux que les célibataires. C'était pourtant une grande faveur que d'y être admis, puisque je n’en fus pas jugé digne. Le conducteur, qui se tenait à la porte, me repoussa grossièrement d'un coup de coude dans l'estomac. Je perdis patience ; ce gentleman le prit sur un ton hautain, narguant ma délicatesse. J'allai m'asseoir sur les marches du wagon, à la porte du cloaque.

Le clair de lune était radieux; la campagne, humide encore, enveloppée d'ombre, avait une douce et délicieuse fraicheur. Les petites flaques d’eau laissées par la pluie brillaient au milieu des herbes comme les morceaux d'un miroir brisé. Je m'accommodai comme je pus sur

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l’étroite terrasse, et moitié révant, moitié assoupi, je regardais fuir à toute vitesse tantôt la rivière encaissée dont nous suivions les détours, tantôt l'étendue mystérieuse de la bruyère qui couvrait la plaine, tantôt les grandes forêts sombres où çà et là un rayon de lune glissait Sur une mare immobile, scintillait sur les cailloux humides d’un ruisseau écarté. Même là, en plein air, sous le vent qui me fouettait la figure, je sentais venir de la porte ouverte une effluve fétide, quelque chose comme le courant d'air chaud d'un calorifère empesté.

Le jour levant nous montra une belle rivière, enfoncée parmi les saules, dans une coupure profonde; au fond, un joli village rangé sur la côte : c'était déjà Rock-Raver, un des afflu ts du Mississipi. Je m'aperçus alors que mon ennemi n’était que garde-frein. Le conducteur au contraire, avec un air de supériorité protectrice, m'interrogea, me tapa sur l’épaule, enfin me dit de le suivre au wagon des dames. La société n’y était pas bien choisie; en toute autre occasion, j'aurais redouté le contact des maritornes auprès de qui j'avais l'honneur de m'asseoir. Par malheur, une femme entre et jette le dévolu sur mon siége ; elle s'arrête sans mot dire, mon voisin me touche le coude; je me lève, et elle s’assoit sans dire merci. Voilà les bonnes habitudes des femmes américaines! La première venue vous dépouille avee cet air d'insolence hautaine que donne l'exercice d’un privilége incontesté. Je ne suis certes pas l'ennemi de la politesse, surtout envers les femmes; mais j'aime que mes concessions soient volontaires.

Il faisait grand jour. J'allai me tenir debout à la porte du wagon des rustres, où toutes les places étaient prises et au delà. Tout en respirant l'air du dehors, j'observais les cinquante ou soixante figures qui me faisaient face :

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elles étaient toutes fort laides, grossières, préoccupées, maussades, mais point méchantes et presque bonasses. C'était, du reste, un fouillis de crinières incultes, de haillons, de visages lerreux. Le car voisin portait une cargaison d’émigrants germaniques. C’étaient des paysans de la Bohême avec leurs pieds nus, leurs costumes nationaux et leur saleté séculaire. Les hommes avaient de grands chapeaux, de longues pipes et des manteaux de peau de mouton à collets fourrés ; les femmes portaient des mouchoirs rouges en guise de bonnets, des jupes de gros coton rayé à couleurs vives, des vestes flottantes à boutons de métal, et se drapaient dans leurs grands châles de laine. Une vieille femme de figure sévère dormait avec une pose de Romaine, une mère allaitait un enfant blond et rose, un gros garçon buvait à même d’un baril de bière, qu’il passait ensuite à la ronde, tandis que deux petites filles jouaient en se roulant sur des sacs de farine. Ces braves gens sont de futurs Fankees. L’an prochain, ils auront pris le costume, et l’année suivante le langage de leur nouveau pays; leurs enfants seront des hommes modernes et ne se souviendront plus du pays natal. L'Amérique est le creuset où toutes les nations du monde viennent se refondre et se couler dans un moule uniforme. Elle est le monde de l'avenir; je regrette un peu le monde du passé.

Enfin j'ai regardé le pays : Tocqueville a raison de l'appeler « la plus magnifique habitation que Dieu ait préparée à l'homme. » Rien ne parle plus clairement de richesse future que les immenses plateaux qui s'étendent entre les lacs et le Mississipi. Pas de montagnes, pas d'obstacles sérieux, mais partout des lacs, des rivières, des plaines unies qui s'ouvrent d’elles-mêmes aux routes, aux canaux, aux voies ferrées, Ces forêts luxuriantes, ces

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prairies ondulées à perte de vue où paissent déjà des millions de bœufs et de chevaux, ces florissants villages entourés de leurs champs de maïs, tout annonce qu'avant peu d'années ce sera le plus beau pays agricole du monde.

Plus loin, la plaine se couvre de broussailles et de collines. La rivière Wisconsin s’encaisse dans un défilé rocailleux, parmi d’abondantes forêts qui pendent sur ses bords. Le cours sinueux du Wisconsin se joue quelque temps autour de la ligne droite du chemin de fer; puis la contrée devient rocheuse et heurtée, toute hérissée de monticules pierreux où poussent des pins sauvages. Enfin on traverse un tunnel, et tout à coup on retrouve les villages, l’espace, les grandes cultures, un large et riant horizon. Là s’étendent de grandes prairies humides parcourues par des cours d’eau tranquilles, parsemées de bouquets d'arbres majestueux, — çà et là un troupeau qui rumine ou un faucheur solitaire enfoncé dans les hautes herbes, qui lui montent jusqu'aux épaules. Tout autour s'élèvent ces éminences coniques appelées blu/fs, les unes arrondies en dôme, les autres pointues comme des pains de sucre. La vallée a ce caractère de richesse abandonnée et de fécondité triste qui reste aux lieux qui ont été l’ancien séjour de l’homme. Çà et là se dresse au milieu de la plaine un de ces monticules, étonnement des géologues et des antiquaires, et qu'on dit être les monuments d’un peuple évanoui. Les chevaux sauvages de la prairie sy assemblent pour aspirer le vent frais des collines, et l’on doute si l’on a devant soi quelqne jeu singulier de la nature ou le tomheau d’une race détruite.

Quelle était cette hation mystérieuse dont le nom même est perdu? A Ja vue de ces grasses contrées, on fait un retour involontaire sur la catastrophe inconnue qui les a

rendues à la solitude. De temps à autre, la nature reprend l'empire que nous essayons de lui disputer : que l’ouvrier s'arrête un seul jour, et déjà son œuvre s’efface. N'est-ce pas aussi la destinée de cette civilisation hardie dont la marche bruyante envahit le Nouveau Monde ?

Cependant je ne sais quoi de plus vaste annonce l’abord du grand fleuve ; les montagnes se séparent, fuient des deux côtés; la plaine se couvre d’alluvions sablonneuses. On découvre enfin le Mississipi, grande masse d’eau noire parsemée d'iles, sans courant visible, expirant sur des bancs de sable limoneux. Une rangée de paquebots s’aligne près du rivage : celui de Saint-Paul ne partira qu’à minuit. La Crosse, où je me promène, est un village plat, future grande ville, avec des rues sans pavé et des maisons de bois. Elle a déjà plusieurs hôtels, plusieurs églises et deux journaux quotidiens.

Saint-Paul (Minnesota), 27 août.

J'arrive ici pour ne mettre au lit après le plus rude et le plus malaisé des voyages. J'ai une jambe boiteuse qui refuse le service et me condamne pour quelques jours à une immobilité absolue. Le plaisir d'être tranquille sous un toit, dans une chambre close, après quatre nuits de bivac, et d'y trouver quelque chose de vous, com: pense hien l’ennui de mon emprisonnement forcé. . :

Je m'embarquai mercredi soir sur le bateau de Saint- Paul, à la lueur des torches et d’une sorte de brasier suspendu au bout d’un pique, dont la flamme, sans cesse excitée par l'huile ou la poix qu’on y verse, jette au loin une lumière d'incendie. C’est une scène presque fantas-

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tique que ce tumulte nocturne, ce pêle-mêle de ballots, de caisses, de figures farouches, à la lueur rouge et intermittente des charbons ardents. Le salon, les balcons du bateau sont encombrés d’une foule compacte. On se presse autour du guichet du commissaire; j'avais un billet pris d'avance, mais c'est au premier occupant que les lits appartiennent. Las de me débattre dans la cohue, je montai sur le pont. Il faut vous dire que sur les s{eamers du Mississipi le dernier pont est au quatrième étage; on se tient là-haut comme sur une montagne ou sur un clocher. Plus haut encore, entre les deux cheminées semblables à des tours de bronze, se trouve perchée la lanterne du pilote, surmontée d’un clocheton doré. J’allai m'y asseoir, et j'assistai à la manœuvre.

Vous ne sauriez croire avec quelle adresse les Américains manient ces grosses masses : en avant, en arrière, à droite, à gauche, ils les feraient passer par le trou d'une aiguille. Le pilote, piétinant sur sa roue, tirant mille cordons, faisant crier le sifflet, agitant des son nettes, ressemble à un organiste qui fait parler son immense instrument. C’est lui qui tient tous les fils de la machine et qui les fait mouvoir tous à la fois : il faut, pour ce métier, beaucoup de force, d’agilité et de présence d'esprit. Les chocs d’ailleurs ne sont pas dangereux ; il ny a pas de voyages où l’on ne s’engrave. Lorsqu'on veut aborder, on pousse l'avant du navire obliquement vers la rive ; il y reste engagé dans le sable, et l'on saute du pont sur la terre. Ces colosses tirent à peine dix-huit pouces ou deux pieds d’eau. Leur large carène est plate, leur poupe carrée. Ç’est pour ainsi dire une grande maison de bois bâtie sur un radeau. La construction en ést merveilleuse, tant elle est à la fois légère et solide. Tout l'édifice repose sur des piliers de bois si minces qu'on

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croit qu'ils vont se rompre. Les planchers sont si diaphanes qu’on ose à peine y poser le pied; mais aucune de ces pièces fragiles n’a une grande portée : elles sont soutenues et enchâssées de tous côtés, et le tout se maintient par la justesse des assemblages.

La lune était brillante au ciel et enveloppait d’une molle lumière les îles, les côtes, la rivière, dont la surface noire ruisselait de longues trainées blanches. Les deux cheminées mugissantes répandaient une pluie de grosses étinceiles qui faisaient un contraste merveilleux avec la lueur pâle et argentée de la nuit. Les forêts, les plages nues, les rochers blanchissants au front des collines, empruntaient à l’ombre nocturne une beauté mystérieuse et douce. Moitié révant, moitié regardant ce tableau magique, je m’endormis à la belle étoile. Je me réveillai rompu; nous touchions le bord; au-dessus de nos têtes s'élevait une montagne. Le jour n'avait pas encore paru, mais j’entrevis vaguement que nous étions dans une belle vallée, entre des rives boisées et montagneuses qui se prolongaient au loin. Enfin le jour se leva sur un délicieux paysage. Je vis deux rangées de côtes riantes, vertes, ondulées, surmontées d'escarpements brunis en forme de bastions crénelés. Le fleuve ondoic au milieu d’une multitude d’iles basses où se déploie une végétation exubérante. A demi noyées en hiver, les grandes eaux y viennent souvent battre le pied des fulaies; mais à présent les branches abandonnées du fleuve ne sont plus que de fraiches clairières où le soleil rit sur des prés émaillés de fleurs. Le tulipier, l'érable à la haute stature, et les blanches saulées, les tamarins jaunis, toute sorte d'arbustes touflus à feuilles légères encombrent la plage et baignent dans l’eau lentement courante. Des troncs renversés gisent sur le rivage ou barrent les

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bras étroits qui passent entre les iles. Nous naviguions parmi tout cela, à droite, à gauche «uivant la |profondeur des eaux, tantôt rasant la plage cc froissant les rameaux verts qui pendaient sur la rivière, tantôt brisant sous notre poids les souches renversées devant nous. Quelquefois un village s'élevait sur la rive, un embryon de ville, avec des clochers, des maisons blanches, de grandes enseignes et des omnibus, quelquefois un petit hameau agricole, blotti à l'ombre de la forêt, parmi des champs de maïs en fleur, — ou bien une maisonnette solitaire, nichée dans un pli de la montagne, comme un nid dans un sillon. Le paysage, tantôt plus doux, tantôt plus sévère, s’étendait ainsi à perte de vue, couronné à l'horizon de cimes bleues et lointaines, et je ne me lassais pas de l’admirer.

Nous passons devant Wenona, la seconde ville du Minnesota et la rivale de Saint-Paul, puis devant Trempeleau, La Grange, noms français qui ne sont plus que des souvenirs. Vers le soir un autre steamer plus petit vient à notre rencontre, et voilà qu'il faut déménager. Les eaux basses ne nous permettaient pas de rester sur le même navire. Petit, sale, incommode, l’autre bateau n'était pas fait pour contenir quatre cents personnes. La charge trop lourde fut mise en partie sur un bac que nous trainiors à nos côtés, et où dans les mauvais pas on faisait aussi descendre les passagers. A l'heure des repas, on se pressait dans la cabine ; on apercevait au fond les ladies avec leurs élus, assises en cercle comme dans un sanctuaire. L'humble foule des hommes seuls se tenait tête nue : l’autre bout, sans oser s'approcher des tables. Enfin, quand il plaisait aux crasseuses déesses de prendre place, un nègre nous faisait signe, et nous nous entassions au bas bout, obligés d'attendre trois ou quatre fournées

avant d'attraper un morceau de bee/steak pourri ou de jambon dur comme du bois. Les Américains se soumettent à ces désagréments avec une patience exemplaire. Est-ce une raison pour admirer leur politesse! Je vois tout autre chose dans cette réserve tyrannique qu'ils s’imposent à l'égard des femmes. Les sociétés de tempérance, qui prescrivent l’abstention absolue des liqueurs fortes, sont moins une preuve de sobriété que d'ivrognerie. En général, on n’adopte ces lois rigoureuses que par crainte d’un excès contraire.

Nous étions sortis des défilés : la forêt, plus largement épandue dans la plaine, bordait le fleuve d’une haie sombre. Il régnait un profond et majestueux silence; çà et là seulement quelque accident nouveau attirait la vue. Tantôt c'était une cigogne bleuc qui se tenait sur les souches noires du rivage, attentive, son grand cou dressé, guettant la proie : eile s’envolait à notre approche et fendait l’espace, droite et pointue comme une flèche; tantôt c'étaient d’inuumbrables troupeaux de bœufs couchés sur la plage, dans cette placide immobilité qui leur est propre, ou debout dans la rivière qui lavait leurs poitrines brunes. A peine s’ils retournaient leurs têtes nonchalantes avec un air de calme et de puissante sécurité. Je songeais en les voyant à la race plussauvage qui autrefois disputait ces vallées à l'Indien, son compagnon et son ennemi, mis en fuite avec elle par la venue des hommes blancs. Quel trouble dans‘ce désert le jour où la horde mugissante des bu/falos, après quelque grande assemblée tenue dans les prairies, se rua dans le fleuve comme une avalanche noire pour aller chercher plus loin l’indépendance et la solitude! De grandes vagues durent s’amonceler sous le choc puissant de ces milliers de poitrines, et les oiseaux de la forêt s’enfuir à tire-d’aile devant leur

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plus la tête noire du buffalo qu’on aperçoit sous la feuillée, c’est le chapeau de paille et le paletot jaune de l’Américain moderae, On le hêle, on lui jette une boîte, un sac de lettres, et il disparaît. Tantôt enfin c’étaient les péripéties de la navigation même et l'étrange construction du bateau. F’avais été en peine, la veille, de deviner où étaient les roues; je découvris enfin à l'arrière la roue unique qui nous poussait devant elle, mue par deux bras horizontaux attachés à deux machines qui marchaient ensemble. En revanche, le gouvernail était double. Vous comprenez l'avantage de cette disposition : quand le bateau s’engrave, l'arrière est toujours libre, et la roue ne perd rien de son action. Dans les tournants rapides, le moindre effort suffit pour incliner la marche; les matelots, postés à l’avant et armés de longues perches, ont peu de peine à pousser à droite ou à gauche l'extrémité de ec grand levier, dont le point d'appui est à l'arrière. On avance ainsi à force de bras, sondant la profondeur de l’eau, travaillant à se dégager des sables. Tantôt on se soulève à la force du cabestan sur de grosses poutres qu'on enfonce en terre, tantôt on s'attache avec un câble aux arbres du rivage pour se hisser péniblement. Quant à la machine, elle est à jour, au premierétage, et l’on circule au travers. La chaudière est à l'avant, sous les cheminées, les pistons à l'arrière, où la vapeur arrive par de longs tuyaux. Elle est toujours à haute pression, par économie de poids et de volyme. Un clou saute à la chaudière; nul ne songe à le remplacer, encore moins à s'arrêter en chemin. J'y remarquai une fuite inquiétante, mais tout le monde la voyait comme moi, et nul ne semblait v songer.

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Ce fut bien pis quand vint la nuit. Il n'y avait ni matelas, ni chaises, ni même place dans un coin de la cabine, J’avisai sur le pont un paquet de câbles, et je m'en emparai. C’en en cet équipage que je traversai le lac Pépin, expansion du Mississipi dans une partie plus large et plus basse de la vallée. Le soleil se couchait en face et transfigurait les rivages ; la verdure des forêts se colorait d’une teinte violette et nuancée de c'me en cime, légère d’abord, puis éclatante, enfin sombre et veloutée comme un manteau de pourpre. Je me levai le matin trempé de rosée à l'embouchure de la rivière Sainte-Croix. Nous avions fait près de deux cents milles ; il n’en restait que trente jusqu'à Saint-Paul. Je souffrais, j'avais hâte d'arriver; mais ce n’était pas la fin de nos tribulations.

Cinq heures d'attente au pied d’un rocher ! —Si j'eusse été ingambe, j'aurais sauté sur la rive, dessiné et cueilli des raisins sauvages. Enfin un autre bateau vient audevant de nous, plus petit encore et pius incommode. A peine embarqués, on nous crie : « Tout le monde sur le bac! > Nous avions touché. Je m'y traîne péniblement, et je me hisse à force de bras sur une montagne de caisses. Sans abri, bousculé par la foule, trainant après moi mon bagage et souffrant enfin plus que jamäis, cette dernière journée me parut un supplice. Vers le soir, un gentleman officieux, passablement débraillé, dont l’amicale indiscrétion me tourmentait depuis une heure, m'indique un lit près de la machine : une planche hérissée de clous, trop courte et trop étroite, entre un courant d'air et un jet de vapeur, ébranlée d’ailleurs par tous les passants. Le vacarme était épouvantable, le plancher pavé &e corps humains. Enfin ce matin, après vingt-huit heures de navigation, nous achevons ces trente milles interminables, et nous débarquons à Saint-Paul,

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Me voici au point extrême de mon voyage, et cette extrémité du monde est une grande ville, non pas sans doute à la façon de Paris, mais à la façon d'Amérique. Les communications, rendues si difficiles par les basses eaux, Se font cependant tous les jours, et pas un paquebot qui n'apporte trois ou quatre cents personnes. Des deux rives, celle où se trouve la ville est montueuse et escarpée, l'autre à peu près piate; un grand pont incliné passe de l'une à l’autre sur des piles aussi frêles et aussi hardies que des flèches gothiques. Un chemin de fer, tête d’une ligne inachevée, aboutit au milieu de la ville ; il remonte vers le nord jusqu'à Anoka. On en bâtit un encore, sur l’autre bord du Mississipi, vers Minneapolis et les colonies de l'Ouest ; une troisième ligne enfin doit remonter la rivière Minnesota jusqu'à Saint-Pierre. Il y a trente ans, Saint- Paul comptait deux ou trois cabanes et un chantier de bois; aujourd’hui c’est la capitale d'un grand État, qui compte au moins deux cent mille habitants et envoie quatre députés à la convention démocratique de Chicago.

J'en suis à présent à ma cinquième incarnation : on me prend ici pour un blessé de l’armée fédérale, Allemand sans aucun doute, et probablement officier. J'aurais pu m'amuser à entretenir la méprise et répondre à ceux qui me demandaient si c'était une bombe ou une balle : « Non, un boulet de canon ; » mais je n’ai pas eu le cœur de les mystifier. Depuis qu’on me sait Français, on me demande si je connais le cou.te de L.... un jeune homme de Paris, qui vient tous les ans chasser le Zuffalo dans le far west, et qui ence moment court la prairie, — «a very fine gentleman, — dont le père est fort riche et vend beaucoup de brandy. Voilà qui est louche; mais cet amalgame de brandy et de titres nobiliaires n’a rien qui surprenne les Américains.

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28 août.

.. Jusqu'à présent, je vous ai dépeint l’homme de l'Ouest sous de fort vilaines couleurs. le crains que vous ne preniez pour des jugements ces impressions de la première vue et ce portrait purement extérieur que je vous en ai tracé. Sans doute l’homme de l'Ouest est sale, rude, indiscret, vulgaire ; mais il n’est ni méchant ni querelleur. Pour bien vivre avec lui, il faut savoir endurer ses grossièretés et les lui rendre ; — sinon il vous regarde avec étonnement, ouvre de grands yeux, et vous tourne Île dos. Il a l'écorce plus dure que le bois; — quand une fois vos mains sont assez calleuses pour s’y froiter, vous trouvez l’homme flexible et inoffensif.

Cela s’explique aisément : l'envie est la passion qui fait les haines sociales comme les inimitiés privées. Qui donc l'homme de l'Ouest pourrait-il envier? Il n’a autour de lui que des égaux; il vit dans une société démocratique où non-seulement chacun peut aspirer à tout, mais où les plus riches gardent encore la trace du fumier natal, 11 parle de la fortune comme d’une conquête où plusieurs l'ont devancé, où il espère en devancer d’autres. S'il v a de grandes inégalités de fait dans cette société comme dans toute autre, ces inégalités s'eflacent sous l'uniforme démocratique et ne se traduisent par aucun signe. J'ai vu à New-York la démocratie commencant à se corrompre, travaillant à se polir, à se raffiner, et vénérant l’aristocratie, qu'elle voudrait imiter. — lei tout est nouveau, et la démocratie règne sans partage. On n’a même pas l'idée d’une distinction quelconque. Le rustre aux gros souliers, au linge sale et aux mains noires vous ahordera

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sans façons en vous frappant sur l’épaule comme un camarade. Il ne se doutera même pas qu'il puisse vous blesser ou vous déplaire. N’est-il pas enrichi, lui aussi, et parvenu à votre niveau ? Il n’a pas, comme en Europe, l'exemple d'une classe cultivée pour lui inspirer une humilité fausse et lui fermer l'entrée du cercle supérieur ‘où il veut être admis. Non-seulement il n’attend pas qu’on l'invite ; il entre de plain-pied, chapeau sur la tête, trainant ses bottes sur les fauteuils et crachant sur les tapis. En revanche, le mot sir revient sans cesse dans sa bouche; il donne du « monsieur » à son fils, à son frère, même à son domestique. Il n’y à ici que des gentlemen, à peu près comme en Angleterre, il n’y a que des dames portant chapeau. Vous admirerez de loin cette égalité, cette fierté satisfaite, vous n'imaginerez rien de plus beau qu'une société où chacun, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble, fraternise avec son voisin en l'appelant monsieur, et vous aurez sans doute raison; mais venez vous-même en faire l'épreuve, et vous aurez quelque peine à vous ranger de bonne grâce au commun niveau.

>onvenons-en : d'où peut venir l’enseignement des belles manières à une société en travail composée de tout ce que l'Europe a de plus humble? d'où peut lui venir la culture intellectuelle, puisqu'elle ne l’a pas apportée, et qu'elle est la première sur ce sol nouveau? Des hommes qui travaillent par besoin n’ont pas le loisir d'orner leur esprit. Ils acquièrent les notions pratiques, celles dont l'usage quotidien leur fait sentir Le prix, et il faut déjà leur en savoir gré; mais à quel propos en chercheraient-ils d’autres qui, loin d'être productives, leur seraient coûteuses? Ces échappés de la pauvreté n’ont

qu'un but, une pensée, — acquérir; tout le reste est

insignifiant à leurs veux, et c’est ce qui en fait de vrais

démocrates. Pour que légalité règne dans les mœurs, il ne suffit pas qu'elle soit écrite dans les lois; il faut qu’il n'y ait encore ni aristocratie de manières, ni aristocratie d'intelligence, — que le luxe, l’art et la science soient également inconnus. C'est ce que l’on ne trouve plus guère que dans les nouveaux États de l’ouest, et ce qui est particulièrement désagréable à l’aristocrate sans le savoir, qui voudrait admirer une démocratie sans défaut.

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