‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 25 sur 56 · NS EE A · texte numérisé non relu

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l'élève et l'ami de Douglas; les deux frères Wood, de triste renommée, propriétaires du Daily-Ners de New- York; Vallandigham enfin, le traître gracié, rentré audacieusement dans la vie publique, aujourd'hui salué, acclamé, suivi partout d’une foule enthousiaste, et partageant avec Fernando Wood lengouement populaire, Cependant il courait des bruits sinistres : on disait que les copperheads avaient monté un grand complot, qu'ils devaient délivrer les prisonniers du camp Douglas, incendier et piller la ville. Tout le peuple était en armes, et d'immenses rassemblements stationnaient à la porte du wigwam où la convention allait s'ouvrir. Les délégations des Etats, assemblées séparément, diseutaient el préparaient leurs votes.

Enfin la session fut ouverte. On élut par acclamation un président temporaire, puis l'assemblée se constitua. Les présidents des délégations locales, appelés Pun après l'autre, déposèrent sur le bureau les pouvoirs éerits des délégués de leur État. Trois comités furent nommés, séance tenante, l’un pour vérifier les pouvoirs, l'autre pour organiser la convention, le troisième pour rédiger les résolutions ou le manifeste du parti. L'ouverture du congrès n’eût pas été plus solennelle.

Voilà un curieux specta le pour un Européen paisible, accoutumé aux ingénieuses restrictions de nos lois électorales et à l'exercice modeste de nos libertés. Un comité de nerf cents membres formé visiblement pour renverser l'administration, une réunion électorale usurpant les atributions d’une assemblée souveraine et osant opposer son candidat officiel à celui du gouvernement, une ville enfin transformée tout entière en un club immense ouvert à tout un peuple, ce sont des choses monstrueuses, inouies, qi bouleversent tous nos principes d'ordre so-

cial; pour tout dire en un mot, c’est un État dans l'État. Nous voulons bien la liberté politique, mais sans le scandale de l’organisation des partis et de ces insurrections permanentes auxquelles ils affilient la moitié des citoyens. En Amérique, au contraire, les partis sont pour ainsi dire des institutions publiques, et tout le monde voit dans leur organisation puissante la condition indispensable d’un exercice sérieux et régulier dés libertés démocratiques. Pas une entreprise, pas un meeting, qu'il s'agisse de politique ou de science, de religion ou de plaisir, d’une course de chevaux ou de l'élection d'un président, qui ne s'organise tout d’abord en corps politique. Après quatre ans d’une guerre civile qui met la nationalité en péril, telle est engore l’inviolabilité du droit d'association, que tout un parti peut s'entendre pour prêter ouvertement un appui moral aux rebelles. Depuis que la république existe, toutes les grandes crises qu'elle a traversées ont ramené périodiquement ces conventions nationales où les opinions se concertent et comptent leurs défenseurs. Chaque État a ses députés nommés dans les formes, un nombre de votes proportionnel à sa population : moitié de la délégation représente l'Etat tout entier, — ce sont les délégués at large; l’autre moitié représente spécialement chaque district. Ce n'est pas là un conciliabule séditieux, c’est la représentation libre et régulière d’une des opinions qui se partagent le pays.

Au début, les peace democrats montrèrent beaucoup de modération. M. Belmont, président du comité national démocratique, qui siége en permanence à New-York, prononça un discours d'ouverture où il les priait d'oublier leurs différends et de s'unir aux war democrats pour la défense des idées communes. Vallandigham et les deux

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Wood avaient pris, au nom des sécessionistés avancés, l'engagement d'accepter, quel qu'il fût, le candidat nommé par la convention, « à moins pourtant, avait ajouté Benjamin Wood, que les démocrates de la paix n’eussent à leur tour leur convention opposée à celle de Chicago. » Les candidats possibles étaient MM. Nelson, Guthrie, O’Connor, Seymour et Mac-Clellan, les deux derniers seuls sérieux. Seymour, dont le nom semblait préféré par quinze ou seize des Etats comme plus propre à concilier les deux fractions du parti démocrate, retira dès le: début sa candidature et laissa le champ libre à celle de Mac-Clellan, dont le succès fut assuré.

C’est alors que les peace democrats commencèrent à faire sentir leur influence. On pouvait croire qu’ils auraient à cœur de se laver du reproche de trahison qu’ils cut encouru depuis la guerre, et qu'ils saisiraient cette occasion solennelle pour faire à l'Union une promesse d'inébraulable fidélité. Le gouverneur Hunt, de New- York, tout en recommandant l’armistice, avait en effet proposé au comité d'affirmer énergiquement le dévouement des démocrates à la cause de l’unité nationale. M. Aldricks, de la Pensylvanie, voulait déclarer que l’Union devait être « maintenue dans son intégrité ». Enfin plusieurs chefs de la démocratie modérée exposèrent la nécessité de continuer vigoureusement la guerre; mais la clameur des copperheads imposa silence à ces voix timides, et le délégué Long, de l'Ohio, leur répondit par une proposition insolente d'envoyer à Washington une députation sommer le président de suspendre la levée de cinq cent mille hommes jusqu’à l'élection de novembre et d'arrêter immédiatement « l’effusion d'un sang fraternel. » L'opinion dominante dans la convention était évidemment la paix à tout prix. Wood et Vallandi-

gham dirigeaient en maîtres les délibérations et les votes. Vallandigham, élu président du comité des résolutions, allait sans doute rédiger de sa main le programme du parti; Fernando Wood prononçait une prière larmoyante au Dieu de ses pères en faveur de la paix et de l’humanité. Toutes les séances débutaient ainsi par une prière; c'était un révérend démocrate de Chicago qui se chargeait de l’édifiante cérémonie. Il est d'usage en Amérique de mêler Dieu à toutes choses et de l’invoquer à tout propos, même en faveur des ambitions les plus humaines. Gardèz-vous d'y voir l’effusion d’un patriotisme austère et exalté. Parmi ces religieux sauveurs de la patrie, l’un a soudoyé à New-York l'insurrection et l'assassinat, l’autre a passé sa vie à se vendre, ce dernier enfin est eonnu par ses escroqueries. La piété de l’intègre Fernando Wood étonne et indigne bien des gens ; mais ces moralistes sévères sont presque tous des républicains : la décence, comme le reste, est affaire de parti.

Cependant les unionistes essayaient une protestation. Un war meeting, tenu à Metropolitan-Hall, resta presque vide, tandis que le wigwam regorgeait de monde et qu'une foule compacte assiégeait les séances. Les copperheads avaient le haut du pavé : ils pouvaient empêcher le choix de Mac-Clellan, ils aimèrent mieux le soutenir. Deux fois le délégué Harris, du Maryland, se leva comme un possédé pour s’écricr que Mac-Clellan était un usurpateur, un tyran, et n'aurait jamais son appui; on Jui imposa silence et on le chassa de la convention. M. Long, de l'Ohio, vint à son aide, mais sans plus de succès. Ils étaient pourtant dans la logique en accusant le général d’avoir porté les armes contre le Sud et en rappelant l'arrestation sommaire de la législature sécessioniste du Maryland; il y avait alors entre Mac-Clellan et les sépara-

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tistes purs et simples autant d’antipathie et plus peut-être qu'entre Mac-Clellan ct les républicains radicaux. Ce choix sir déré des copperheads, cette espèce de défaite volontaire qu'ils acceptent à l'heure même où ils sont maitres de leur parti, ne peut s'expliquer que par une arrière-pensée perfide. S’ils eussent attaqué le général, ils auraient perdu le concours des démocrates loyaux qui tenaient à se mettre à l'abri de son nom. En leur faisant au contraire des concessions habiles, ils les attirent dans le piége qu'ils leur ont dressé, ils comptent sur la fatigue de la guerre pour les ramener insensiblement à leurs desseins sécessionistes, et ils espèrent mener en laisse le président qu’ils auront élu.

il y a chez les démocrates de toute nuance un sentiment commun : c’est la haine de l'abolition, qu'ils s’accordent à regarder comme la cause de la guerre civile. Les war democrats eux-mêmes, qui, dans la question des territoires, se prononcèrent contre l'esclavage en élevant M. Lincoln à la présidence, regrettent une politique qui les à conduits malgré eux à l'émancipation des noirs. C'est sur la question de l'esclavage qu'ils reforment aujourd'hui leur ancienne älliance avec les südistes; mais ils s'arrêtent là. Ils veulent que la nationalité soit maintenue, que la constitution soit remise en vigueur, et, malgré quelques dangereuses réserves relatives au droit démocratique des États, ils sont plutôt en faveur de l'Union qu’en faveur des rebelles. Tandis que les démocrates de la paix sont prêts à payer le maintien de l’esclavage du sacrifice de l'Union, les autres payeraient volontiers du sacrifice’ des nègres la restauration du passé. Tant que l'abolition a pu être an auxiliaire utile, Ia masse de l'opinion dans le Nord est demeurée abolitioniste. A présent le principe de l'abolition la gêne; le maintien, au

moins provisoire, de l'esclavage parait être la condition d'une paix dont on a besoin : l'émancipation redevient un vol, et l'esclavage un droit sacré. Il est commode pour les démocrates qui ont voulu la guerre d’en imputer tous Jes maux au parti abolitioniste : c’est le baudet de la fable, le bouc émissaire qu’on sacrifie de bon cœur à la colère divine. Si l’Union a péri, ce n’est pas à cause de l’énorme ambition du Sud, de ses insultes intolérables, de ses anciens projets de guerre civile, mais à cause de ces émancipateurs sanguinaires qui préchent aux nègres la révolte et l'assassinat. Le grand parti démocrate se relève pour en faire justice, et il souhaite que le Sud, apaisé, veuille bien se contenter de la réparation qu'il offre, sans exiger du Nord le sacrifice éternel de toute espérance d'union.

Telle est en général la mesure un peu humble du sentiment public. Je ne m'étonne pas de voir les principes changer avec les événements. Sauf quelques fourbes qui tour à tour exploitent toutes les passions populaires, le peuple américain est sincère dans sa palinodie. C’est de bonne foi qu’il érige l’intérêt du jour en morale : il obéit à cette règle qui n’est pas la conscience, mais qui, moins sévère, est plus praticable, et qui s'appelle le bon sens. Le Sud, assure-t-on, n'attend plus pour traiter qu’un prétexte et une apparence de victoire. Cette apparence, le succès des démocrates la lui donne, le maintien de l’esclavage en est le signe, et rien n'empêche plus le nouveau président de ramener le Sud au bercail.

On se rappelle que, dans aucun temps, le général Mac-Clellan n’a été un ennemi de l'esclavage : que lorsqu'il commandait l'armée, — et ce n’est pas là, à mon avis, le plus beau trait de sa vie publique, — il restituait les fugitifs à leurs maitres, au mépris des ordres du président. On se rappelle en même temps qu’il a combattu

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