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pour l'Union, qu'il ne peut consentir à ce qu’elle soit démembrée : c'en est assez pour les hommes honnêtes, mais peu chevaleresques, qui tiennent plus aux faits qu'aux idées. Les démagogues, d'autre part, dirigeant l'opinion, qui semble les conduire, l’acceptent, le patronnent, le vantent comme leur créature, et crient plus fort que personne pour avoir le droit de lui donner des ordres. Ainsi tout le monde paraît s’unir pour sacrifier « l'infernale politique de l'abolition sur l’autel de l'union et de la patrie ».
Je m'y résignerais, si le Sud consentait réellement à traiter en ces termes. Je crois l'esclavage frappé de mort, et si l’on me prouvait que le salut de l'Amérique est à ce prix, Je serais bien près de déserter provisoirement la cause des pauvres nègres, et de remettre au temps, à la force des choses, l’accomplissement de l’œuvre qui n'a pu s'achever à coups de canon. Mais je me rappelle aussi l’arrogance inouïe du gouvernement confédéré. Le président Davis a déclaré maintes fois qu'il n’y avait pas de paix possible, quelles que fussent les concessions du Nord, sinon sur le fondement de la séparation et de l'indépendance absolue des deux peuples. Le vice-président Stephens, le même qui à l’origine condamnait si éloquemment la rébellion, répète chaque jour que tout espoir de paix est illusoire sans la rupture de l'Union. Savez-vous la part qu'ils réclament? Il leur faut, outre le territoire qui demeure entre leurs mains, « le Missouri, l'Arkansas, la Louisiane, le Tennessee, le Missouri, l’Alabama, la Géorgie, la Floride, le Kentucky, la Virginie, le Maryland et toutes les parties du Sud où a été plantée la bannière fédérale ». Telles sont les prétentions énormes auxquelles les rédacteurs des résolutions de Chicago répliquent par une proposition d'armistice et de
désarmement qui mettrait le Nord à la discrétion du Sud.
Il suffit de lire ce programme pour comprendre la combinaison dont les war democrats ont été les dupes. L'influence déguisée des amis du Sud y éclate à chaque ligne. Quand l’inprudent M. Long, de l'Ohio, osa proposer dans la convention la reconnaissance absolue de la souveraineté du Sud, « pour sortir, disait-il, des équivoques et en venir à la paix immédiate », l’âme du complot, Vallandigham, ferma la bouche au révélateur indiscret en faisant voter la question préalable; mais ne se trahit-il pas lui-même daus cette profession de foi pleine d’allusions, de contradictions et de réticences, qui est aujourd'hui la plate-forme de l'opposition démocrate? I promet que « dans l'avenir, comme dans le passé, elie adhérera fidèlement à l’Union sous la constitution ». Qu'est-ce qu'adhérer à l'Union comme dans le passé, lorsqu'on à depuis trois ans servi les rebelles? Qu'est-ce que « l’Union sous la constitution », lorsqu'on professe quelques lignes plus loin que les États ont le droit constitutionnel de sécéder quand bon leur semble? Je doute que le général Mac-Clellan veuille se prêter à cette comédie. Comme on l’a dit spirituellement, on veut en faire un cheval de Troie, qui porte la trahison au sein même du gouvernement. S'il accepte en silence, il devient l’esclave de ceux qui le nomment; s’il les désavoue, il ruine son élection. Il n’a qu'un parti à prendre, c’est de refuser une candidature qui coûlerait si cher à sa conscience et à son pays.
Mais on me dit que le général Mac-Clellan est un homme faible, indécis, qui aura la tête tournée de sa fortune et ne saura pas refuser un rôle de chef d’État trop grand pour sa taille. On m’assure que, pour être
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LE HAUT NMISSISSIPI 229
président des Etats-Unis, il acceptera toutes les politiques en se flattant de les dominer plus tard, Ce n’est pas qu’il y ait de sa part aucune tyrannie à craindre : il est trop honnête pour frapper jamais un coup criminel et dangereux. Bien loin d'être un « président de fer » comme André Jackson, on eraint qu'il ne soit un président de terre, et, qui pis est, peut-être un président de paille, pliant sans se briser à tous les vents et à toutes les influences du parti qui l'aurait élu. Déjà les copperheads s'apprêtent, s'il se cabre, à lui faire sentir le mors et la bride. Is ont bien soin de dire qu'en acceptant leur candidature, il prend l'engagement de servir leur politique et d'accomplir fidèlement le mandat qu'ils lui conlient. Ils lui donnent pour collègne à la vice-présidence un homme qui est franchement leur complice. Dévoué toute sa vie aux intérêts du Sud, véteran de la rébellion dans le congrès de Washington, M. Pendleton n’a élevé la voix depuis quatre ans que pour désarmer la république et déchirer l'Union. « Laissez, disait-il à l’origine de la guerre dans un discours resté célèbre, laissez les États séparés s’en aller en paix ; laissez-les établir leur gouvernement et remplir leurs destinées suivant la sagesse que Dieu leur à donnée. » Actif, énergique, ambitieux, il semble n'avoir été choisi que pour assurer l’obéissance du président et peut-être pour lui ravir le pouvoir. Ne va-t-on pas jusqu'à dire que Mac-Clellan sera assassiné après l'élection, et qu'on fera de son corps le marchepied sur lequel la rébellion, personnifiée dans Pendleton, montera à la présidence? Sans ajouter foi à ces bruits absurdes, je suis bien convaincu que le nom honorable de Mac-Clellan n’est qu'une enseigne mise en avant par un parti méprisé, qui espère bien trouver en lui un serviteur au lieu d'un chef.
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Les journaux démocrates entonnent un chant de triomphe. On dirait, à les entendre, la vengeance d’un peuple opprimé sur un despote sanguinaire. Si quelques soldats ivres ont troublé un meeting démocrate, c’est un complot infime des « satellites du tyran ». Quant aux membres de la convention, ce sont des héros, des Brutus, des Guillaume Tell, qui ont bravé la hache et l'épée, et fait trembler la tyrannie derrière ses baïonnettes. Leur manifeste est une « nouvelle déclaration d'indépendance », et les « sauveurs de la république » sont aussi grands que ses fondateurs. «Il y avait, dit une feuille épileptique qui me tombe entre les mains, deux cent mille couteaux et pistolets prêts à bondir de toutes les poches, brillants au soleil doré, pour se plonger dans le cœur de quiconque eût osé frapper un homme libre à cette heure solennelle. » Quand la nomination du général fut proclamée dans la convention et son portrait élevé sur l’estrade avec sa devise : « Si vous ne me rendez pas le commandement de mes soldats, laissez-moi du moins partager leurs épreuves sur le champ de bataille, » — l’enthousiasme alla jusqu’au délire, la ville se pavoisa de portraits du grand homme. Ce furent des illuminations, des nurrahs, des pétards, des feux de joie, des discours sur la borne, tout le carnaval d’une ville américaine en saturnales politiques. Les historiens de cette « splendide journée » vont chercher jusque dans la Bible des expressions h"la hauteur de leur enthousiasme. Rien de burlesque comme Moïse, les prophètes, les tyrans engloutis dans la mer Rouge, accoutrés en argot démocratique et jouant leur rôle dans la parade avec « old Abe » et « little Mac ».— « C'était, s’écriele La Crosse democrat,un écho de !a voix qui s’éleva dans le ciel purifié par l'expulsion des anges déchus; la paix est rétablie! » et plus loin :
« Pat fini ; vous et de Les 1 sonné là où libre, la tr.
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« Pauvres diables, vous pouvez crier! Votre temps est fini; vous êtes à bout. Agonisez tout votre soùûl, si cela vous soulage ; mais la défaite de votre parti abominable et de votre plus qu'abominable politique est certaine! » Les républicains répondent par un flot d’injures; personné d’ailleurs ne s’en offense. N’est-il pas curieux que là où la presse est si violente, on ne la trouve jamais trop libre, et que là au contraire où elle reste inoffensive, on. la traite comme un fou furieux ou comme un chien
enragé?
On parlait, il y a quelque temps, d’une convention modérée qui devait siéger à Buffalo et rassembler les hommes prudents de tous les partis : elle n’a pas eu lieu. Il faut choisir à présent entre la politique unioniste et la politique de sécession, ou, pour parler le jargon du pays, entre la plate-forme de Baltimore et la plate-forme de Chicago. « C'est le premier devoir de tout bon citoyen, disait en juin 4864 la convention républicaine assemblée à Baltimore, de maintenir l'intégrité de l’Union, lautorité de la constitution et des lois des États-Unis. Mettant de côté toute dissidence d'opinions politiques, nous nous engageons à faire tout ce qui sera en notre pouvoir pour aider le gouvernement à éteindre par la force des armes la rébeilion soulevée contre lui. » A quoi l'assemblée de Chicago vient de répondre : « Après quatre années employées sans succès à rétablir l'Union par l’expédient de
la guerre, la justi
ce,
l'humanité, la liberté et l'intérêt
public exigent la cessation immédiate des hostilités en vue d’une convention ultérieure des États ou de toute autre démarche pacifique propre à rétablir au plus tôt une paix fondée sur l’union fédérale. »
Voilà les deux’ drapeaux et les deux programmes en présence. Ils sont assez explicites pour se passer de
commentaires. L’un veut l'Union sans compromis, la nationalité tout entière ; l’autre veut la paix à tout prix, la retraite des armées, l'indépendance immédiate du Sud, avec l'espoir d'un arrangement ultérieur, d'où naîtrait une union nouvelle, c’est-à-dire une humble prière faite aux rebelles de vouloir bien rentrer en maîtres dans la famille américaine. Reste à savoir à qui le peuple don-
<nera raison.
3 septembre. Sur le Mississipi.
Me voici encore une fois en route. Je descends le Mississipi jusqu'à Dubuque, ville florissante de l'Iowa, et, s'il y a un chemin de fer qui conduise de Dubuque à lowa-City et à Council-Bluff, sur le Missouri, je ne de: cendrai pas plus loin; sinon je me rembarque jusqr Davenport, d'où je gagne le Missouri en passant par {a cité nouvelle de Fort-des-Moynes, capitale de l'État d'Iowa. Peut-être même suivrai-je le fleuve jusqu'à Hannibal, où je prendrai le chemin de fer de Saint-Joseph; puis je remonterai le Missouri jusqu'à Omaha-City, capitale du Nebraska, située en face de Council-Bluff; de là je compte gagner le Kansas, soit en voiture, s’il ÿ a des routes praticahles, soit à cheval, à travers la prairie. On me vante les territoires de l'Ouest comme les plus sains et les plus fertiles de tont le continent d'Amérique. C’est le bas Mississipi seulement qui est fiévreux et humide. Les plateaux élevés qui bordent les deux rivières audessus de leur confluent ont au contraire un climat pur, sec et léger. Les chaleurs de l'été et les rigueurs de l'hiver v sont moindres, dit-on, que partont ailleurs. Plus loin, sur l'autre versant des montagnes Rocheuses,
le terr lienne.
ville di nie, qi gneux mais je revien.
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J'ai de Saïit Mississ j'aimai chemin ne vou de moi réduite portior Antoin rive à lit du roulen une île parsen parler:
une jo de bu bien q d'Hia y a de grand d'une et Jà
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jusqr par ja e l'État ’à Han- Joseph; Y, Capi- F, de là fa des irie. On us sains ie. C’est humide.
res All= nat pur, eurs de ailleurs.
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le territoire de l'Utah jouit d’une température mongolienne. Je serais curieux de voir les mormons et leur ville du Lac-Salé, plus curieux encore de voir la Californie, qu’on dit être un pays magnifique, le plus montagneux et le plus pittoresque de l'Amérique du Nord; mais je ne puis songer à ces expéditions lointaines, et je reviendrai du Kansas à Saint-Louis par la grande route du Missouri.
J'ai fait avant-hier une jolie promenade aux environs de Saint-Paul, jusqu'aux chutes de Saint-Antoine, sur le Mississipi. J'aurais pu m’y rendre en chemin de fer, j'aimai mieux prendre un buggy qui m’y mena par un chemin capricieux à travers les forêts et les pâturages, Je ne vous dirai rien des chutes, encombrées de barrages, de moulins, de scieries, bordées d'usines et d'auberges, réduites d’aiieurs pàr la sécheresse à de maigres pro portions. D'un côté s’alignent les maisons de Saint- Antoine, de l’autre celles de Minneapolis. On passe d’une rive à l'autre par un pont suspendu jeté d'ile en île. Le lit du fleuve est jonché de grands débris de roches qui roulent en hiver par-dessus les digues; plus bas se dresse une île abrupte, et la vallée s’entoure de riantes collines parsemées de verdure et de maisons blanches. Je ne vous parlerai pas non plus de Minnehaha (ou l'eau souriante), une jolie cascatelle dans un frais ravin plein d'herbes et de buissons fleuris, pour le moment dénuée d'eau, — bien que Longfellow l'ait rendue fameuse par son poëme d'Hiawatha. L'aspect général de ;: contrée est ce qu'il y a de plus curieux : de grandes prairies chauves ou de grands champs de maïs dans une plaine immense, infinie, — un terrain sablonneux et ondulé qui semble le dépôt d'une mer antédiluvienne, — des troupeaux errants, çà et Ià une ferme, des bois incultes, — puis une coupure
au fond de laquelle coule une rivière, invisible et silencieuse, entre deux banes de verdure. Un lieu surtout m'a charmé, c’est Fort-Snelling, forteresse située au confluent du Mississipi et du Minnesota, sur un escarpement qui domine les deux rivières. Sous Jes rayons du soleil coucuant, les deux vallées, pleines de verdure, brillaient enveloppées de lumière à nos pieds. Les deux rivières tranquilles cireulaient parmi leurs iles, blanches et polies comme dés rubans de soie. Nous passâmes le Mississipi sur un bac, le premier véhicule primitif que j'aie encore vu en Amérique; puis, gravissant la côte opposée et courant à travers la plaine, parmi les troupeaux mugissants qui revenaient des pâturages, nous vimes poindre au crépuscule les quinze clochers de Saint- Paul.
Fort-Snelling est le quartier général de l'armée qui garde la frontière indienne ; j'y ai vu deux prisonnicrs : on en à fait quelques centaines durant la dernière incursion des Indiens. Ils étaient enchaînés dans leur cachot, l'air noble et fier, bien différents des Indiens dégénérés que j'avais vus au nord. Il est vrai qu’on les dit mêlés de race blanche, ce qui explique leur beau profil et leur front ouvert. L'un d'eux gisait enveloppé dans sa couverture, condamné à être pendu le lendemain : — il à massacré treize personnes de sa main, Il me regardait fixement en murmurant des paroles entrecoupées. Le second n’a commis d'autre crime que de tuer en combattant; onluirendrala clef des champs. J'avais à la main un bouquet de fleurs sauvages, de belles fleurs jaunes et rouges embaumées; il me fit un signe, je les lui donnai. Alors il se mit à les baiser, à les sentir, à grignoter les tiges, à effeuiller les corolles, à faire siffler les pétales entre ses lèvres, à jouer en un mot comme un enfant. 11 était touchant de
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le voir, au fond de son cachot obscur, témoigner une sorte d'amour enfantin à ces fleurettes qui lui parlaient de ses solitudes et de ses chères prairies. Je regardais cette figure joyeuse et inoffensive, me demandant s’il était bien vrai que ce grand enfant cachât une bête féroce.
Saint-Paul est une ville irrégulière et naissante, où rien n’est symétrique et achevé que l'alignement des rues. Les magasins sont des bazars mal fournis, où l'on ne trouve que les objets de rebut des manufactures de l'Est. Je demande quel est le meilleur chapelier de la ville; on m'envoie chez une sorte de tailleur, drapier, libraire, papetier, marchand d’habits et de comestibles. J’y trouve un pauvre assortiment de miserables chapeaux de paille fabriqués à New-York, et de feutres encore plus tristes qui portaient l’estampille de Paris. Les vêtements tout faits sont seuls en usage, parce qu’on n’en trouve pas d’autres. Un méchant feutre rond, des bottes ferrées, un paletot de toile jaune, tel est le costume national. Sous la dénomination de dry goods (marchandises sèches), on comprend dans le commerce tout ce qui n’est ni vin, ni bière, ni liqueurs. Les articles d’habillement sont encore appelés yankee notions, en souvenir du temps où les colporteurs yankees de la Nouvelle-Angleterre en faisaient seuls le commerce, et ce nom reste un signe de la suprématie industrielle des états de l'Est. Les colonies de l'extrême Ouest ne sont que des avant-postes et de: comptoirs; toute leur richesse est dans les matières premières ; elles ne fabriquent pas ce qu'elles consomment, ne consomment pas ce qu’elles produisent, et ne vivent que par un continuel échange. Ce sont les rameaux verts de la grande souche américaine, qui mourraient séparés du tronc où ils puisent la séve et la vie. C’est pourquoi il est insensé de croire à la division prochaine des États de
l'Ouest et des États du Nord. Le Sud, appauvri par l’esclavage, a rompu avec le Nord comme un débiteur obéré qui fait banqueroute; mais l'Ouest est le grand chantier d’où le Nord tire sa richesse, :e Nord la maison de banque où l'Ouest puise son crédit. Formé à l’image du Nord, l'Ouest lui emprunte chaque jour ses institutions, ses hommes, ses capitaux. Leurs intérêts sont inséparables; l’un ne peut pas plus prospérer sans l’autre que la mine qui exploite les métaux sans l’usine qui les élabore.
Vous serez étonné d'apprendre que ce pays est plein de Français. L'ancienne colonie a laissé ici un petit noyau suffisant pour attirer des recrues. Quelques-uns viennent de la mère patrie, la plupart ont émigré du Canada par les grands lacs. Les matelots du bord parlent français. Quand je ne les aurais pas reconnus à leur langage, leurs plaisanteries, leurs danses, leur gaieté invincible à la fatigue me les auraient désignés. D'ailleurs
‘tous les anciens noms de la vallée du Mississipi portent
la trace de cette origine. On trouve dans le Minnesota Saint-Cloud, Saint-Paul, Saint-Antoine, Sainte-Croix, le lac Pépin, plus bas, dans le Wisconsin, La Crosse, Trempeleau, Prairie du Chien, et tant d’autres. Ces lieux, qui sont devenus des villes, n’étaient au temps de la domination française que des postes militaires ou des comptoirs isolés ; le bassin des deux fleuves comptait à peine quelques milliers de colons. Mais le nom français y reste attaché comme un indestructible souvenir.
Je vous écris sur le pont, où je me suis réfugié pour être plus libre, où du moins je.n’ai d'autres ennemis que le vent, la poussière et les flammèches de la machine. Nous sommes précisément au passage le plus joli de la route. Le soleil, après avoir tardé derrière les montagnes et comme hésité à paraître, s’est enfin décidé, Il inonde
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heureuse Crosse, 1 nous son mense ef geurs, et tout seu silencieu grandes doyantes nelés. Le moins v( des nuéd s'abaisse Louis la son emb 'OSEAUX
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tout de lumière, le fleuve, les forêts et les iles; mais adieu les grandes ombres bleues du matin, si fraiches, si pures, si veloutées! Un manteau uniforme de vapeur grise, costume habituel de la campagne américaine, a déjà tout voilé.
Dubuque, 6 septembre,
Je vous ai quitté l’autre jour entre le lac Pépin et La Crosse, après une nuit passée dans une cabine grande comme la main avec cinq compagnons, dont trois soldats; heureusement, portes ct fenêtres, tout était ouvert. A La Crosse, vers le soir, nous avons changé de bateau; nous nous sommes embarqués sur le steamer Key City, immense et rapide machine où erraient quelques rares voyageurs, et où j'eus le bonheur d'occuper une cabine à moi tout seul. La soirée était grise et calme; nous filions silencieusement sur le blanc miroir du fleuve, entre de grandes et gracieuses collines percées de vallées verdoyantes et couronnées d’une crête ardue de bluffs crénelés. Le lendemain, le paysage n’était pas moins riant, moins vert, moins sauvage; mais il y pendait partout des nuées sombres et des rideaux de pluie. Les côtes s'abaissent peu à peu. On dit qu'aux environs de Saint- Louis la vallée est plate comme la main; plus loin, vers son embouchure, il n’y a plus qu'une immense plaine de roseaux étendue à perte de vue jusqu'à lhorizon.
Voici enfin la ville de Dubuque avec ses cloche”s, ses grands bateaux à vapeur, ses murs de briques rouges. C'est la plus ancienne ville de l'Etat d'Iowa. Fondée par les Français en 1786, elle compte aujourd’hui environ huit mille habitants. En face, sur l’autre rive du fleuve,
s'élève le gros village de Dunleith, où aboutissent deux ou trois chemins de ïer, et qu'un bateau à vapeur toujours mouvant relie à Dubuque.— Je me rendis hier à Galena, ville récente de l'Iilinois, connue pour ses mines et ses fonderies de plomb, qui compte déjà plus de dix mille âmes. Je pris le chemin de fer de Dunleith à Chicago, longeant d’abord la vallée de La Fèvre, une jolie rivière entre de fertiles collines, et après quelque trente milles de chemin dans une campagne inhabitée je débarquai à Galena. Je vis une petite ville à cheval sur la vallée, couvrant les deux côtes, des jardins potagers à l'entour avec de pauvres cahutes, quelques jolies habitations rurales éparpillées dans les faubourgs, mais pas une seule cheminée d'usine, pas une fumée noire à l’horizon. Me voilà bien empêtré : sur la chaussée du chemin de fer, il y avait un grand tas de lingots de plomb; où donc étaient les mines, les fonderies ? Prolablement dans le voisinage, car dans la ville même il n'y en avait pas trace. Galena n’est pas le siége même de l'industrie minière, c’est son entrepôt et son centre d'exportation. Que vais-je faire de mes quatre heures ? Je traverse nonchalamment un pont de fer jeté sur la rivière. J'entends du bruit, des cris, une voix tonnante qui pérore; je lève les veux, et je vois en face de moi un nombreux rassemblement. ïe m'approche, je m’y mêle : un orateur barbu, corpulent, de figure joviale, haranguait le peuple dans un langage âpre, grossier, entremêlé de bouflonneries qui mettaient son auditoire en grande joie. Il se promenait sur une estrade de planches, ornée de deux drapeaux des États-Unis. Derrière lui se tenaient assis les personnages d'élite, — en face, la foule mouvante des paysans et des mineurs. IL y avait là des types et des échantillons de toutes les races, depuis l’Allemand rabougri des villes, avec sa
grosse têt sec, COri:
rousse, S cupée à r fenêtres grimpaier de l'orate ment, au teur à po de sa vol: vaguemer l'époque doit comp les armes l'enthousi glorifiait conventio dait la po constituti pulacière mineurs
avaient u chés, coi hommes ( visages r'€ dans la f( onement publie le dit-il, le l'Illinois.
mélopée, chanson | foule en
ssent deux apeur tous hier à Gaes mines et le dix mille à Chicago, olie rivière ente milles lébarquai à la vallée, ; à l’entour itations rus une seule orizon. Me n de fer, il lonc étaient > voisinage, ace. Galëna e, c’est son -je faire de nt un pont t, des cris, X, et je Vois t. je m aprpulent, de ngage àpre, (talent son une estrade États-Unis.
d'élite, — es mineurs.
le toutes les 2, AVEC sa
grosse tête sur un corps malingre, jusqu’au grand Fankee sec, coriace et raide, avec sa touffe unique de barbe rousse, Ses lèvres pincées, sa mâchoire gravement occupée à ruminer du tabac. Des femmes se pressaient aux fenêtres des maisons voisines; des gamins déguenillés grimpaient à cheval sur la L:” strade, sous le nez même de l'orateur. Quelquefois une charrette passait bruyamment, au grand mécontentement du public, mais l’orateur à poumons de Stentor couvrait le tumulte d’un éclat de sa voix puissante. De quoi donc s’agissait-il? J'avais vaguement entendu parler de conscription : c’est en effet l'époque où, selon le décret du président, la conscription doit compléter les quatre cent mille hommes appelés sous les armes. Probablement l’orateur stimulait à ce propos l'enthousiasme public. En effet, il attaquait little Mac, glorifiait honest old Abe, et tirait à boulet rouge sur la convention de Chicago. Sensée d’ailleurs lorsqu'il défendait la politique républicaine et refusait de voir dans la constitution la sanction de la révolte, son éloquence populacière ne manquait ni de sel ni d'énergie. Les rudes mineurs l'écoutaient bouche béante; quelques malins avaient un fin sourire approbateur; d’autres, endimanchés, coiffés de grands tuyaux de poêle, faisaient les hommes d’État et branlaient gravement la tête. Quelques visages renfrognés et hautains promenaient leur déplaisir dans la foule avec un haussement d’épaules ou un grosnement étouffé. Enfin l’orateur'conclut et présenta au public le gallant général 0... « Vous allez entendre, dit-il, le meilleur discours et le meilleur gentleman de l'Illinois. » La musique entonna une lente et triomphale mélopée, trois gentlemen s’avancèrent et chantèrent une chanson bouffonne en’ manière d’intermède, pour tenir la foule en belle humeur ; puis le général se leva, un grand
homme à cheveux gris, en tenue négligée, avec je ne sais quoi dans toute sa personne qui sentait plus le procureur que le soldat. La foule poussa trois cheers en son honneur, et il se mit à parler.
Il debuta, non sans bonne grâce, avec une certaine dignité de maintien, annonçant qu'il serait bref, que sa voix usée ne lui permettrait pas de parler longtemps ni « avec enthousiasme ». Peu à peu cependant il s’échauffa, ses sourcils se froncèrent, sa tête devint rouge, sa figure grimaçante, ses yeux égarés. Il se mit à frapper des poings, à trépigner des pieds, à se renverser en arrière, se pencher en avant, à déployer ses bras avec des gestes d’épileptique. Sa voix devenait âpre, enrouée; il allait toujours. Pendant deux heures, il vociféra ainsi sans repos, à la façon d’une bête sauvage emprisonnée. De temps en temps son « enthousiasme » s’évanouissait tout d’un coup ; il s’essuyait le front, s’asseyait sur la balustrade, les jambes pendantes, et commençait sur un ton goguenard une conversation familière avec le public; puis il bondissait de nouveau, comme saisi d’une commotion électrique, et entassait sur un adversaire imaginaire toutes les injures du vocabulaire des cabarets. Il s’arrétait par moments, l'air hagard, et semblait regarder fixement quelqu'un, comme s’il eût voulu le défier des yeux. L'ensemble de son discours était long, lourd, pâteux, interminable; il ressassait cent fois les mêmes choses dans les mêmes termes. Quand l’attention de l'auditoire paraissait fatiguée, il trouvait pour la ranimer des inspitions sublimes. « Je regrette, disait-il en parlant de M. Harris, du Maryland, et de sa boutode violente aans la conférence de Chicago, — je regretterai toujours qu'il ne se soit pas levé un nouveau Brutus pour le frapper au cœur; » puis il l'appelait « cet infâme coquin qui mérite
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LE HAUT MISSISSIPI 28r
non-seulement d'être jeté à la porte d’une convention nationale, mais d’être chassé à coups de pied de toute sodiété décente. » — Alors les hurrahs éclataient de tous côtés. — « Oui, nous leur ferons une guerre sanglante, ne guerre impitoyable, jusqu’au couteau (bloodred war unto the knafe). » — « Si vous êtes loyaux, faites comme moi, allez drvit aux copperheads, aux traitres, et ditesleur : Sir, vous êtes un misérable, un gredin, une canaille, and a damned thief. Quant à moi, je le leur dis en face : Oui, monsieur, j'espère bien que vous serez pendu. » — « Si ces misérables veulent approcher de larne électorale, nous les fusillerons! » Et ce n’est rien que de lire de sang-froid ces atrocités : il fallait entendre la voix, le ton, il fallait voir les contorsions, les yeux injectés, la bouche éeumante de l’homme; l'impression en était pénible comme la vue d’un chien enragé. Il fallait entendre aussi les acclamations des auditeurs, leurs checrs joyeux et prolongés chaque fois qu’un bon gros blsphème sortait de sa bouche. On se serait cru dans une réunion de loups sanguinaires; pourtant ces bonnes figures rudes et honnêtes n'accusaient aucune férocité. L'honorable orateur ne faisait que sacrifier aux goûts populaires : le peuple américain, surtout le peuple de l'ouest, aime cette grosse viande de boucherie crue et sanglante. A la fin du discours, quand le général, dans | une péroraison de dix minutes, grinçant des dents comme | une hyène, sifflant comme un serpent, se tordant comme un damné, déchargea tout d’une haleine sa plus grosse
à artillerie d’injures et termina le bouquet en adjurant les
bons citoyens de « cracher avec lui sur ces puantes charognes », l'enthousiasme, l'admiration, le ravissement,
} n'eurent plus de bornes; les chapeaux furent jetés en
l'air, les femmes agitèrent leurs mouchoirs, les bons pay-
sans se préssèrent autour de l’orateur pour lui serrer la main. Le général, au contraire, devenu tout à coup calme et pâle, épuisé de cette affreuse comédie, les remerciait simplement de leur bon accueil. Evidemment le hasard m'avait servi un haut échantillon de l’éloquence américaine.
Cet homme, direz-vous, était sans doute quelque démagogue de cabaret?... Mais prenez le journal du lieu, et lisez en tête des colonnes le republican ticket : For president, Abr. Lincoln, of Illinois, — for governor, general O...; come, and hear this brave soldier, eloquent statesman and stern patriot (1). Ce furieux n'était autre qu'un major général, futur gouverneur de l'Illinois, faisant son canvass pour les élections de novembre. — À capital speech, me dit le maître du cabaret où j'allai dîner avec du porc salé, des pickled oysters et des betteraves au vinaigre. L’orateur qui avait présenté le candidat à l'auditoire l’appelait le « meilleur gentleman de l’État d’Illinois », et les abominations mêmes qui m'avaient révolté lui avaient acquis, paraît-il, le respect et l'admiration des habitants de Galena.
Le meeting se termina par une nouvelle chanson patriotique à laquelle la foule se joignit en chœur. D'ici au mois de novembre, le général 0... va courir de village
en village, faisant le.même sermon tous les jours. Peut- |
être a-t-il honoré d’un redoublement de son éloquence cette ville de Galena, qui passe pour un des repaires du copperheudisme, car il annonce que tout ceci n’est que le prélude du feu terrible qu'il compte ouvrir dans la partie sud de l’État d’Ilinois, là où les rebelles ont heaucoup
(1) « Venez entendre ce brave soldat, cet homme d'Etat éloquent, cet austère patriote. »
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homme d'Etat
de partisans. Voilà ce qui frappe l'imagination des hommes de l'Ouest. Bien sot qui leur servirait des friandises litéraires et des vins parfumés ; il faut du gèn, du whiskey, du « feu d'enfer » pour leur monter la tête. Je rapprochais par la pensée cette scène étrange de nos pacifiques vomices agricoles, où un monsieur de bonne compagnie s'adresse à nos bons paysans avec cet air digne et protecteur que vous savez; je la rapprochais même de ces réunions d'ouvriers où règne en général tant de décence, d'ordre et presque de bon ton, et je songeais que nulle part, chez nous, une aussi horrible comédie n’obtiendrait autre chose que des huées. Gn parle beaucoup de notre violence ingouvernable ; c'est même un défaut dont nous hisons volontiers parade. Vinez donc en Amérique, hommes délicats et timides, et apprenez par ‘et exemple à mieux vous connaître vous-mêmes, appieñez à moins craindre les résultats d’une allusio: ;'laisante où une critique modérée; voyez jusqu’à quel point la violence peut aller et demeurer inoffensive. Est-ce à dire que je vous la propose en exemple? Une pareille sauvagerie de langage n’est possible que chez un peuple nouveau et dans une démocratie sans mélange. Le peuple ne veut et ne connait ici que des égaux; il faut lui parler sa langue et se faire plus grossier que lui. Chez nous, au contraire, il se défie des courtisans qui affectent trop de s’abaisser. Si grand que soit notre £tisur de légalité, il nous reste à notre insu un vieux levain aristocratique que rien ne peut détruire. Nous sacrifions tout au masque de la politesse. Si les Américains savent être pacifiques avec des paroles sanguinaires, trop de gens chez nous sont habiles à commettre des crimes avec des gants blancs, et sans qu’il leur reste aux mains une goutte du sang versé.
Dubuque, que je quitte demain, est à mi-chemin envi-
ron de Saint-Paul et de Saint-Louis. De à tirez une ligne droite vers l’ouest, et vous arrivez, au confluent du Missouri et de la rivière Sioux, à l'emplacement d’une ville nouvelle, Sioux-City. C’est cette ligne que je vais suivre, moitié en chemin de fer, moitié en diligence. C’est un voyage de quatre jours à travers des pays perdus. Impossible d'obtenir des renseignements sur la navigation du
Missouri. Je vais à l'aventure, quitte à revenir sur Ines pas.
7 septembre, à bord.
Je suis souffrant et incapable de supporter les fatigues d'une expédition lointaine. Je descends donc à Saint- Louis directement par la rivière. J'ajourne mon excursion au Kansas, sans d'ailleurs y renoncer.
Le temps est triste, brumeux, mélancolique. Mes pensées ont une gravité bien naturelle à un voyageur qui n’a pas vu depuis six semaines une figure amie. Ces gens de l'Ouest sont au fond d'assez bons diables, mais j'ai avec eux trop peu de points de contact pour rechercher beaucoup leur commerce. Plus j'avance dans le pays de la démocratie, plus je me sens aristocrate à mon insu. Je n'aime pas ces compagnons débraillés, mal peignés, sans cravate; je me soucie peu de faire des avances amicales à des rustres déjà trop familiers par eux-mêmes. Et puis quel sujet de conversation aborder? IL est un point qu'il ne faut pas toucher, qu'on ne peut effleurer du moins qu'avec d’'extrêmes précautions, et sur lequel l’Américain n'entend point raillerie : c’est la politique de son pays. Un étranger soigneux de ne pas se compromettre doit garder dans son langage une stricte neutralité. Les
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entretiendrai-je de nos affaires? Ils me font là-dessus mille questions vagues et sottes qui m’impatientent ; je coupe court à l’entretien en disant que suis absent depuis trois mois et devenu presque étranger à mon pays. — Après cela de quoi voulez-vous qu’on leur parle? Du prix du cuir ou du bois, du charbon ou des pommes de terre? Je ne suis pas savant en ces matières. Je suis donc réduit à ma propre compagnie, soit que je me promène, soit que je lise, soit que j'écrive, au grand étonnement du public qui s’agite autour de moi.
Dans cette solitude, le mouvement devient un besoin. Plus on va, plus on irrite la fièvre du voyage. Cependant on se degoûte de cette vie publique du bateau à vapeur et de l'auberge. Partout où je séjourne, je ne sais quel besoin du chez-moi me retient dans ma chambre, où je respire plus librement le verrou tiré. Je me prends d'un attachement singulier pour tous les objets que j'emporte avec moi. Si par malheur je perdais mon bagage, je me croirais bien plus isolé. Quant à une lettre d'Europe, c’est une fête qui n’est pas donnée souvent.
Les secousses nerveuses de la machine à vapeur me rendent pénible le travail d'écrire. S'il vous amuse de suivre le cours de mes transformations, sachez que j'étais tout à l'heure élève de l’école militaire et général en herbe de l’armée fédérale. A présent je suis devenu un novelist qui écritses romans en voyage. Un groupe étonné
| m'observe à distance : un à un, les curieux s’en détachent
et viennent me poser leurs questions à brûle-pourpoint. « Monsieur l'étranger, me dit l’un d'eux qui avait vu mon nom sur le registre de l'hôtel, vous êtes de Paris? —. Fes, sir, — Donnez-moi ‘donc des nouvelles de X... Vous
| devez le connaître, il y demeure. — Vous me pardon- | nerez, Paris est une bien grande ville. — Oh ! vous êtes
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de Paris, France. Je croyais que vous étiez de Paris, Iowa. » Me voilà donc naturalisé Américain.
Rock-Island, 8 septembre.
Rock-Island est un village ou plutôt une ville de PIllinois située sur le Mississipi, déjà prospère et populeuse. Elle à des usines, des églises, des rues larges, boueuses, tirées au cordeau, des trottoirs de bois, et deux ou trois de ces immenses caravansérails où l’on héberge les voyageurs à la gamelle et à bon marché. Il y règne une extrême activité; maisons de bois et de briques s’y élèvent à l'envi, et un ferry à vapeur passe sans cesse du quai de Rock-Island au quai de la ville plus considérable de Davenport, située dans l’état d'Iowa, sur la rive opposée du fleuve. Plus haut, un double pont de fer réunit les deux bords à une île qui se transforme peu à peu eu arsenal et en forteresse, entre les mains de cinq ou six mille prisonniers rebelles que le gouvernement fédéral x a cantonnés. On ne les force pas à travailler, mais on les y décide par de légères récompenses. Du reste, bien couverts, bien logés, bien nourris, ils vivent dans des maisons de bois entourées de palissades et reçoivent les mêmes rations, les mêmes vêtements que les soldats des États-Unis. Un détachement de troupes de couleur veille aux abords de l’île. On dit que les prisonniers sont furieux d'être gardés par des nègres; c’est pour eux le dernier degré de l'humiliation.
Au-dessus de Rock-fsland, il y a des rapides qui s'étendent sur une certaine longueur et où la navigation n'est pas possible en été. Le steamer de Dubuque s'arrête alors à Port-Byron, d'où nous sommes venus en chemin
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de fer. Le bateau de Saint-Louis, retardé sans doute par les brouillards, se fait attendre depuis vingt-quatre heures. Je veille dans une chambre dont les murailles, jadis blanches, disparaissent sous une couche de noir de fumée, dont le tspis bourré de foin cache une poussière de plusieurs années, dont les stores pourris font peur à voir, — où enfin, malgré les deux fenêtres ouvertes, il règne un parfum de cabanon. Une vache beugle et rumine du pied du mur. Ajoutez deux chaises boiteuses, un sofa déguenillé, une nombreuse compagnie d'araignées et de moustiques. L'auberge est cependant immense, et je compte le numéro 66. Les hommes de l'Ouest ne sont pas plus délicats dans leur intérieur que dans leur tenue.
Je commence à croire que mon excursion au Kansas et au Nebraska se bornera à une tournée sur les bateaux à vapeur et dans les diligences. La prairie n’est pas sûre cette année, et les voyageurs n’osent plus s’y aventurer sans armes. Les Indiens s’agitent partout. Cette guerre indienne à un rapport secret avec la guerre civile. Les sens du Sud, pour diviser les forces du Nord, ont envoyé chez les Peaux-Rouges des missionnaires qui, sous prétexte religieux, sont de vrais agents d’insurrection. Ils leur ont promis qu’ils leur rendraient leurs territoires, et les pauvres indiens, toujours affamés et crédules, poussent le cri de guerre et commencent à massacrer les hommes blancs. Le gouvernement envoie un corps de cavalerie qui les disperse en quelques jours; on en exécute un bon nombre, on renvoie les autres, on prive la tribu du maigre subside qui la faisait vivre, et au bout de quelques mois les meurtres, les incendies recommencent, et recommenceront toujours, tant qu'il restera un Indien vivant dans les montagnes Rocheuses. Je vous laisse à juger le procédé fraternel du Sud, Les Indiens méritent plus d'in-
dulgence. Ces pauvres gens, qui ont de la morale une autre idée que nous, célèbrent comme un exploit glorieux ce que nous appelons un lâche assassinat. Il n’y à donc pas moyen de s'entendre; du reste, on en a bon marché. Deux cents cavaliers bien disciplinés, avec le sang-froid et le courage calculateur de l'Européen, mettent en dé- “oute en quelques minutes des milliers de ces pauvres loups sauvages. Ils ont toujours leur même stratégie prinutive, leurs embuscades disséminées, et ils attaquent un corps de troupes comme un ours ou un chevreuil; puis, au signal donné, ils se précipitent avec des cris frénétiques, avec une fureur qui les réduit à l'impuissance, — jusqu'à ce que la panique les prenne et qu'ils détalent comme des lièvres. — Les Indiens, me disait un jeune homme qui leur a fait la guerre, si bons tireurs à la chasse lorsqu'ils sont de sang-froid, ne nous tuent en bataille qu'un homme contre dix. — Pas un de leurs coups ne porte. et avec beaucoup de courage, beaucoup de force, beaucoup d'adresse, ils ne peuvent rien contre des ennemis dix fois moins nombreux qu’eux-mêmes. Ainsi va s'anéantissant la race indienne. Il y a vingtcinq ans, on voyait en Géorgie un peunle indien cultivateur ; la tribu était nombreuse, riche, honnête, de mœurs douces et hospitalières; elle respectait ses voisins, observait les traités, se soumettait aux lois : l'état de Géorgie s’empara de ses terres. Près du Mississipi, les Creeks et les Cherokees avaient fondé des colonies agricoles florissantes; ils avaient des routes, des métiers et jusqu’à des Journaux; leur territoire était sous la garantie solennelle du gouvernement fédéral. Ils furent néanmoins dépossédés malgré la protection impuissante du président des Etats-Unis. Bêtes et hommes sauvages, l'Américain pousse tout devant lui, et finira par tout détruire. Tous
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les moyens lui sont bons pour satisfaire sa rapacité. Bien join de civiliser les tribus sauvages, il les rejette systématiquement dans la barbarie; ses cruautés sont calculées et savantes, ses bienfaits mêmes sont perfides. C’est en vain que le gouvernement oppose à cette abominable politique une résistance timide, qu'il nomme des commissions, qu’il organise des enquêtes, qu’il morigène les États, qu'il destitue les fonctionnaires coupables. Ainsi le veut la force des choses, qui pousse la race blanche à la conquête du continent d'Amérique. La civilisation moderne est impitoyable à qui la gêne. En dehors du cercle où elle règne, elle n’a plus ni foi, ni humanité, ni justice(1).
(1) A l'époque même où j'écrivais ces lignes, il fut commis dans le territoire de Colorado un acte de barbarie qui jette une triste lumière sur les procédés habituels de la race conquérante, La tribu des Cheyennes, qui ioujours s'était montrée une alliée fidèle, fit savoir au major Winkoop, en garnison à Fort-Lyon avec un détachement du 3° régiment des volontaires de Colorado, qu’elle désirait lui remettre quelques prisonniers blancs qu'elle avait rachetés des autres tribus. On reçut les prisonniers, mais les Indiens furent retenus avec eux. Ou les envoya dans un lieu nommé Sand-Creek, où on leur dit “attendre les ordres du major Anthony, qui avait succédé au major Wynkoop, Une nuit, le colonel Chivington et le major Anthony, avec huit cents hommes, surprirent le camp des Indiens. Le chef courut à eux avec un drapeau blanc, mais le massacre avait déjà commencé. Hommes, femmes et enfants furent égorgés indistinctement, « Les soldats, dit la commission d'enquête nommée par la chambre des représentants, ne se contentaient pas de tuer; ils se livraient à plaisir aux actes de la plus révoltante barbarie... Les officiers ne firent rien pour les retenir... L'œuvre de sang dura deux heures. » La commission demanda la destitution immédiate de tous les officiers qui avaient pris part au massacre et « déshonoré le gouvernement qui les employait », Ce n'était pas assez : il aurait fallu faire un exemple,