‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 28 sur 56 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La guerre civile au Missouri; haines sociales et haines de races; les Allemands de l'Ouest ; le général Frémont et les abolitionistes. — Assassinats et brigandages ; guérillas et bushwackers, — Les fanatiques de l'esclavage ; une discussion politique ; les quais de Saint- Louis. — Les fermiers de l'Ouest; un rising-man. — Saint-Louis, la ville, les modes, le cabaret; mœurs occidentales. — La loi mar. tiale; exécutious sommaires. — Traîtres et conspirateurs ; l’ordre des Fils de la Liberté; les déloyaux ; gouvernement occulte. — Pillage de Memphis ; invasion du général Price. — Deux mectings en présence ; une émeute avortée. — Violences militaires.

Saint-Louis, 12 septembre.

Je m'aperçois que j’approche du foyer de la guerre : l'atmosphère change autour de moi. Le Missouri est presque un état rebelle et un pays conquis ; les fédéraux ne s'y sont maintenus que par l’état de siége : aujourd'hui même on ne sait ce qui adviendrait s'ils retiraient leurs troupes. Les querelles de partis y sont envenimées par des haines sociales : on n’y discute pas seulement la paix ou la guerre, l'honneur ou l’humiliation nationale, maës la question cent fois plus brûlante de l'esclavage et de l'abolition. Ce n'est plus une discussion théorigse, ni

une rivalité d'influence, c’est une guerre d'intérêt privé entre deux classes inconciliables. L'ancienne population franco-anglaise, attachée aux institutions du Sud, nourrit pour l'esclavage une sorte de superstition et de préjugé farouche. Vaincue, mais sourdement exaspérée, elle a la colère implacable des causes perdues. Elle ne prétend plus ressusciter ni l'esclavage, ni sa fortune passée : elle courbe la tête sous les conséquences anticipées et irréparables de l’abolition ; mais elle semble attendre en silence l'occasion de se venger.

La nouvelle population allemande est passionnée pour l'abolition. Elle apporte dans le Nouveau-Monde, avec les instincts de la démocratie européenne, ses procédés radicaux et ses doctrines absolues. Peu lui importent les préjugés séculaires et les lois surannées. Elle n’a point étudié l’histoire, elle ne sait rien du respect qu’on doit aux injustices immémoriales; mais elle à au pius haut degré ce sens moral des principes qui manque un peu à la démocratie américaine. Ce n’est pas elle qui s’effraie d'une révolution : pour d:iruire une institution barbare, elle met, s’il le faut, la hache aux fondements de la société. Son intérêt d’ailleurs s'unit à ses principes. Quand même ses opinions plébéiennes, son sentiment inné de justice, ne la soulèveraient pas contre l'esclavage, elle le détesterait encore comme un obstacle à sa fortune et un concurrent déloyal à son industrie.

L'émigrant arrive pauvre et vit de son travail. Nouveau venu, n'ayant rien à perdre, peu soucieux de l'intérêt des propriétaires établis, il a besoin que le travail hbre soit délivré de la ruineuse rivalité du travail esclave. En même temps sa fierté réclame contre le préjugé qui s'attache au travail dans les pays d’esclavags; il veut réhabiliter sa condition, Voilà les sentiments généreux e!

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les intérêts légitimes qui font de l'Allemand de l’Ouest un implacable ennemi de l'esclavage. Et si malheureusement quelques colons parvenus à la fortune, qui peuvent proter à leur tour de la grande injustice, donnent un triste exemple de l'empire de l'intérêt sur la conscience, la masse n’en poursuit pas moins avec une conviction ardente une iniquité qu’elle regarde comme la ruine de la civilisation et la honte d’un pays libre.

Vous concevez la haine mutuelle des deux partis, pour ne pas dire des deux peuples. Rien n’égale le mépris de l'Américain-né pour les intrus étrangers, sinon l'humeur agressive et batailleuse des hommes nouveaux. Ils nourrissent de part et d'autre des sentiments de guerre civile. C'est parmi ces passions toujours frémissantes que le gouvernement fédéral envoya comme chef d'armée et dictateur un homme énergique, mais le plus impropre du monde à jouer le rôle de pacificateur, le général Fremont. Le général ne tenta ni d’adoucir ni de concilier : abolitioniste et homme nouveau lui-même, il se mit résolûment à la tête du parti allemand peur écraser les amis de l'esclavage. Il forma une armée allemande, toute dévouée à son chef; il s’établit au milieu d’elle comme dans une forteresse, et sous son commandement le pays fut paisible, mais de cette paix apparente et sourdement agitée qui entretient toutes les passions et produit tous les maux de la guerre. Saint-Louis, à demi ruiné déjà par la rébelion, qui lui faisait perdre le commerce du Sud, par le blocus du Mississipi, qui détournait vers les routes du Nord les produits des Etats de l'Ouest, se mit à diminuer de population avec une incroyable rapidité. La paix était si précaire que le général n'entendait pas un bruit dans la rue, pas un murmure inaccoutumé, qu'il ne érût à une révolte, I! tenait ses canons chargés et ses troupes prêtes

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