‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 29 sur 56 · PERTE RER CNT RS SR · texte numérisé non relu

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à marcher au premier signe. Lui-même, avec la passion d'un chef de parti, se plaisait à braver ses adversaires. C'est de Saint-Louis qu’il écrivit le fameux manifeste d'émancipation qui lui valut le désaveu du président Lincoln et sa propre destitution. Il laissa dans l'Ouest le parti abolitioniste organisé, discipliné, plus fort et plus résolu, mais en revanche les sudistes plus exaspérés que jamais et la société divisée sans intermédiaire en deux camps ennemis. La moitié des citoyens sont engagés dans une secrète et perpéluelle conspiration. Tout le monde court à l'extrême : entre les abolitionistes radicaux et les amis du Sud, point de milieu unioniste et modéré. Les bandes de guérillas tiennent la campagne et désolent impunément le territoire : la politique sert de prétexte à leurs brigandages. Ils ont pour chefs des officiers de l’armée du Sud, qui reçoivent des ordres du gouvernement confédéré. Celui-ci s’avoue franchement leur complice, et la trahison, qui est partout, ferme les yeux sur les crimes qu’elle à soudoyés. Les Indiens, soulevés par les missiunnaires que le Sud leur envoie, font cause commune avec les brigands patriotes. Enfin les habitants de certains districts ne les regardent pas en ennemis. Les journaux sont pleins du récit de leurs crimes; ils attaquent et pillent les bateaux à vapeur du Bas-Missouri, et les poursuivent à coups de carabine quand ils ne peuvent s’en emparer. Les bords mêmes du Mississipi ne sont pas à l'abri de leurs ravages. Le passager qui descend le fleuve entend souvent dans les villages le tambour battre l'alarme, et voit s’assembler tranquillement la milice, accoutumée à ces alerte;. Jeudi, un vieillard fut tué dans sa maison sans défense, parce qu'il était union-man. Samedi, un cavalier, passant sur une route déserte, fut abattu à coups de fusil. On ne sait en quoi il

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avait déplu aux rebelles. Les bushwackers, qui d’ordinaire pillent indifféremmeni les deux partis, maintiennent leur rang de brigands politiques en tuant çà et là quelque homme pauvre et inoffensif. Enfin les vengeances personnelles profitent de la guerre civile : on cite des villages divisés contre eux-mêmes, où l’on se massacre de porte à porte avec une incroyable férocité. Quant aux représailles, on se les imagine. La semaine dernière, à la suite d’un meurtre publiquement commis, le général Rosencrans imposa, au profit des parents de la victime, une amende de 40,000 dollars aux habitants des comtés de Cooper et de Boone, pour les punir de leur tolérance criminelle et de leur habituelle complicité. Voilà la justice incomplète et sommaire dont il faut se contenter en ce pays. Quelquefois la justice elle-même prend les formes de l'assassinat, et je pourrais citer plus d’un meurtre militaire qui ne mérite pas d'autre nom. La ville même de Saint-Louis n’est pas sûre : on fait sauter les poudrières, on incendie les steamers amarrés le long du fleuve; on a trouvé l’autre jour une machine infernale dans un magasin militaire. Vous voyez quelles passions fermentent encore dans ce pays, qu'on croit pacifié !

On ne les voit pas au premier coup d'œil : ces hommes qui mutuellement se détestent semblent vivre dans une harmonie fraternelle. Nulle séparation visible, nulle horreur apparente, nuls dehors haïneux et provocateurs ; mais si par hasard la conversation tombe sur la politique, tous les regards deviennent sombres et tous les visages altérés. Il se forme un cercle d’auditeurs muets et impassibles qui semblent avoir pris le parti de se taire; quelques-uns parlent à voix basse et semblent effrayés de leur opinion. On sent que le feu touche à la poudre, et que ces haines violentes aiment mieux ne pas être éveil-

lées. Ce n’est plus cette discussion libre, aisée, paci fique, des hommes du Nord, cette sorte de joute familière d’où la bonne humeur et la franche gaieté ne sont pas exclues. Vous ne rencoïtrez qu’hommes silencieux et effrayés qui murmurent quelques plaintes timides, modérés hypocrites qui semblent cacher sous leurs expressions de patriotisme attristé quelque redoutable sous-entendu de guerre civile, enfin disputeurs acharnés affectant tou jours un ton d’insouciance et de bonhomie, mais haineux au fond du cœur, et laissant percer leur colère dans leurs âpres plaisanteries. La prudence veut que la politique soit bannie des entretiens, et que l’on cause de choses indifférentes au bruit même de la fusillade. On sent que le couteau suivrait de près les paroles. En général, l’abolitioniste est plus libre et plus emporté : il provoque franchement son adversaire, et lui dit, comme il le pense, que l'esclavage est une abomination et une absurdité. L'autre, plus amer et plus contenu, répond par de dédaigneux sarcasmes, quittant volontiers le champ de la diséussion pour insulter l’orgueil national de son adversaire, et lui parler par exemple de son compatriote Siegel, «l'Allemand fuyard. » Si vous le ramenez à la question, il vous fera en peu de mots sa profession de foi : le nègre est d'une race différente et inférieure, destinée par le Créateur aux usages domestiques, comme le bœuf ou le cheval. Ses opinions sont si arrêtées qu'il ne consent même pas à les discuter : il regarde toute contradiction comme une insolente absurdité. Si vous invoquez la science, il se met à rire; si vous lui parlez de l'Écriture, il lève les épaules et ne répond point. Il a sa religion à lui, dont l'esclavage est le dogme fondamental; ses prêtres et ses pasteurs lui en prêchent la, sainteté. On écrit des volumes pour prouver que la servitude est d’ins-

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titution divine et enseignée dans les livres saints. Des prélats, des docteurs, se Lvrent à des argumentations métaphysiques dans le goût de Saint-Simon ou d’Auguste Comte, pour prôner, non plus l'égalité ni la fraternité humaines, mais l'excellence morale et les bienfaits de la servitude. Quiconque médit de l'esclavage est un blasphémateur impie et un odieux démagogue : il bouleverse les fondements de la société. Enfin l'homme du Sud est le plus curieux ex° le de ce que l’éducation et l'intére! combinés peuvi nuire d’infatuation, d'aveuglem. #1 et d'iniquité. .

J'ai assisté hie:, sur 1e steamer, à l’une de cés conversations brülantes, et j'y ai même pris part malgré moi. C’est toujours une chose curieuse que de voir les Américains discuter dans un lieu public. Tout le monde entre en scène sur le pied d’une égalité parfaite. Le manœuvre ou le valet de charrue n’y cède point la parole à l’homme bien disant et bien vêtu. Il l'interpelle hardiment, grossièrement même, et l’autre n’a qu'à le payer de la même monnaie. Il y avait là des fermiers, des mineurs, des soldats, des hommes de loi, un cabaretier français, un négociant suisse, et plusieurs de ces figures louches qui sortent on ne sait d'où. Quelques hommes de couleur timides rôdaient autour du groupe sans oser s’y mêler. Quelques Allemands, l'un énergique, hardi, tenace, les autres donx et flegmatiques, mais obstinés, soutenaient l'abolition contre quatre ou cinq aventuriers et deux riches planteurs coalisés. On parlait haut et fort, d’un ton à la fois goguenard et irrité. L'ironie sortait des bornes permises; les esclavagistes, avec un rire faux et forcé, répondaient aux raisons par des injures. L’Allemand, seul contre tous, avait Le langage libre, impétueux, d’un homme qui se sent fort et sûr de vaincre, tandis que les autres

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