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CHAPITRE XII

Cincinnati; le Mexique et la presse; la doctrine de Monroë, — Troubles électoraux ; Covington, Newport; au delà du Rhin. — Traversée des Alleghanys ; la Pensylvanie à vol d'oiseau. — Un meeting monstre à New-York; orateurs polonais, irlandais, hongrois et allemands. — Les conspirations; le procès de Dodd. — Mœurs commerciales, politiques et littéraires. — Les nouvelles à sensation; le New-York Herald, un journal à l'enchère; la presse américaine. — West-Point; la rivière de l'Hudson. — Désordre financier ; confiance publique; le go-ahead, — Victoires nouvelles; épuisement du Sud; le gouverneur Brown et la Géorgie. — Les démocrates à New-York; Mac-Clellan et les Copperheads; les chances de l’élection.

Cincinnati, 22 septembre.

Vous savez de quel œil mécontent les Américains voient le nouvel empire du Mexique, et comment leur colère n'est pas exempte d'un peu d’ hypocrisie, puisque l’intervention française leur fournit à eux-mêmes l'occasion d'intervenir en libérateurs et de faire leurs propres affaires au nom de la nationalité mexicaine outragée. D'autre part, vous savez combien les rebelles ont jeté de regards d'espérance vers l’armée française et fait au gouverne-

ment mexicain d’avances qui n'ont pas été toujours dédaignées. En tout cas, ce que n’a pas fait un traité d’alliance, la force des choses, l'hostilité des États-Unis, menacent de le faire malgré nous, et nos troupes, en présence des Mexicains soutenus par les fédéraux, ne peuvent manquer, si la guerre dure, de prêter main-forte aux confédérés. Les Américains n’ont pas cessé de regarder le Mexique comme leur patrimoine, et aujourd'hui qu'ils ont affaire à un usurpateur étranger, ils se sentent des entrailles de frères pour ces bons voisins qu’ils ailaient jadis fusiller dans leur capitale. L'opinion est làdessus d’une vivacité qui pourrait bien justifier de notre part quelque ressentiment réciproque. Il ne se passe guère de semaine qu'on ne lise dans les journaux le récit, — vrai ou mensonger, peu leur importe, — de quelque défaite humiliante ou de quelque lâcheté honteuse des Français : c’est la pâture que réclame le patriotisme du lecteur américain. Ouvrez le Times ou le Herald de New-York, la Tribune de Chicago, l'Enquirer de Philadelphie, ou bien quelque obscure gazette de province; il est rare qu’à la première page, après la nouvelle obligée d’une victoire, remplacée, q''and cette victoire manque, par l'annonce pompeuse de quelques détails réchauffés des dernières batailles, vous ne lisiez en grosses lettres : « Mexique. — Désastre des impériaux. — Triomphe du général républicain un tel. — Fuite de Johnny-Crapaud (c’est ici notre surnom national, imaginé sans doute pour être mis en regard de John Bull, comme la grenouille qui voudrait imiter le bœuf). » Les escarmouches insignifiantes sont annoncées comme de grands faits d'armes. Dût la lecture du texte contredire absolument le titre qui vous attire, l’effet est produit, et les grosses lettres moulées de la première page auront

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toujours raison des petits caractères illisibles égarés au bas de la quatrième. Dernièrement le Chicago-T'imes mettait en vedette : « La déroute des Français continue », quand au contraire il racontait qu’une bande de guérillas mexicaines avait été fort maltraitée par une patrouille de cavalerie française,

A vivre longtemps en Amérique, on se prendrait à faire des vœux pour Maximilien et le nouvel empire, Il faut avouer pourtant que notre entreprise est bien faite pour porter ombrage aux États-Unis. La fameuse doctrine de Monroë, que rous regardons comme le prétexte grossier d’une ambition sans scrupule, est en elle-même aussi respectable que notre théorie de l'équilibre européen. Quand nous nous armons pour défendre contre l'avidité des forts l'indépendante des faibles, la justice abstraite n’est pas évidemment notre seul mobile : nous obéissons aussi à nos intérêts légitimes en empêchant de s'élever trop près de nous des puissances rivales, Les Américains ne font pas autre chose quand ils interdisent aux nations européennes de prendre pied sur leur continent. Qu'on se figure la juste colère ds l'Europe le jour où les Américains s’aviseraient de la régenter, d'enlever l'Irlande à l'Angleterre, d’entourer les monarchies du continent de républiques hostiles au principe même de leur gouvernement! Washington, dans sa lettre d'adieu, recommandait à ses concitoyens de rester étrangers aux guerres européennes : cette neutralité, devenue pour eux une loi, doit au moins être réciproque. Voilà l'esprit de la doctrine Monroë. On en à souvent abusé pour justifier des entreprises coupables, on en a fait depuis quelques années un code de piraterie et d’usurpation. Il y a, je suis le premier à le dire, une infatuation et une morgue irritantes dans cette prétention qu’affichent les Américains

d’avoir reçu du ciel en patrimoine toutes les terres qui peuvent tenter leur ambitieuse avidité. La doctrine du président Monroë n’en est pas moins le développement naturel de la politique traditionnelle des États-Unis, de la sage politique de Washington : elle proclame à la fois comme un devoir et comme un droit la neutralité mutuelle des deux continents; elle ne menace ni le Canada, ni les Antilles, ni le Mexique, — encore moins l’Europe, — mais elle nous interdit de jeter le poids de nos armes dans la politique américaine.

Les Américains d’ailleurs ressentent notre intervention plus qu’ils ne la redoutent : c'est leur guerre civile qui les inquiète, et non pas notre présence au Mexique. Ne nous ririons-nous pas de leur folie, s’ils avaient la prétention de refaire la carte d'Europe? Eux aussi, ils se rient de nos efforts pour improviser militairement la prospérité d’un pays moitié dévasté, moitié sauvage. C’est le vice de toutesnosentrer"ises coloniales : nous voulons toujours commencer par la fin, et imposer une tête étrangère à un corps qui n’est pas formé. Le conquérant des solitudes, le véritable agent civiisateur n’est ni un colonel ni un chef de bureau; c’est le pionnier qui, avec sa pioche, sa carabine et sa hache, va se planter seul dans le désert st en tirer la richesse, au lieu de manger d'avance le gain d’un avenir problématique. Rien n’empéchera ces hommes de pénétrer et de s'établir un à uu sur la terre mexicaine. L'Amérique du Nord tout entière doit, dans un bref avenir, appartenir, sinon à leur peuple, au moins à leur race, car ils sont les seuls capables d'v répandre la civilisation et la vie.

Il y a eu hier soir à Cincinnati un grand meeting unioniste, et les rues sont encore pleines d'immenses bannières presque aussi longues que les maisons sont hautes,

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JL y en aura un second samedi, où M. Chase, quirenonce décidément à toute candidature, doit parler pour le président Lincoln. Hier, en même temps que les unionistes se réunissaient devant Court-Hall, les démocrates s’assemblaient à Covington, dans le Kentucky, sur l’autre bord de la rivière. L: encore il y eut une sorte d'émeute : il était venu bon nombre de soldats blessés du corps des invalides. Un des orateurs, l’honorable M. Pugh, de l'Ohio, prit plaisir à les insulter; il déclara que leurs vicoires n'étaient que des mensonges iélégraphiques, parla de la « bête Butler » et de la « brute Burbridge » (beast Butler and brute Burbridge), et dénonça la tyrannie militaire en termes des plus énergiques. Comme il s’apitoyait sur les souffrances de ses frères du Sud, un soldat de l’armée de Sherman, défiguré par une balafre au visage, s’écria : « Vous êtes u” ‘tre! — Vous êtes des lâches! » répliqua l’orateur. C& sui le signal du tumulte ; les soldats, furieux, le menacèrent, se ruèrent sur lui, et l'auraient tué s’il n’avait pris la fuite. En cinq minutes, la foule fut dispersée et l’estrade mise en flammes.

Les journaux démocrates signalent d’autres violences. Il paraît que dans l’Indiana plusieurs meetings ont été assaillis par l’armée. L’un d’eux, dispersé une première fois, s’est rassemblé de nouveau en armes; mais ces excès ne profitent à personne, encore moins aux républicains qu'aux démocrates. Les unionistes de Covington regrettent si fort les désordres dont M. Pugh a été à la fois l’auteur et la victime, qu'ils proposent de lui fournir une salle pour y convoquer une autre assemblée. Ils ne veulent pas qu’on puisse leur reprocher d’avoir étouffé la voix de leurs adversaires. En général, le souhait de tous les républicains honnètes est de faire des élections pacifiques et libres.

Cincinnati, la reine de l'Ouest, est la plus jolie ville d'Amérique, pavée à peu près partout, largement percée, bien bâtie dans le que “er central, riche, populeuse, animée et pourtant tranquille. La situation en est admirable, sur le burd de l'Ohio, dar cette belle et féconde vallée

où les villages se press : comme en Europe, où les |

vignes, les cultures pot. :res, les champs de maïs se mêlent aux forêts. En face, dans le KentuckŸ, s’élèven: deux villes déjà considérables, Covingion et Newprit, séparées par le vallon de Licking-River. Un pont suspendu hardiment jeté le traverse au milieu des maisons de campagne et des jardins. On en bâtit un gigantesque sur la grande rivière, à une telle hauteur que les gros

steamers pourront passer dessous avec leurs tours et leurs

cheminées. En attendant, des ferrys à vapeur nagent à chaque instant d’une rive à r'autre, chargés de voitures, d'omnibus, de gros chariots attelés de quatre mules. Du faubourg de Covington, l'aspect de la ville est tout à fait p'ttoresque : rangée en amphithéâtre, hérissée de clochers, dominée par une colline de terre rouge à demi boisée, bordée surtout d’une double ligne de grands steumers blancs et d’une forêt de cheminées noires, elle s’élend à perte de vue le long de la rivière et se dissémine dans la campagne.

Ma promenade me conduit ensuite vers le nord, au

delà du canal, dans les quartiers lointains qu'habitentles |

Allemands, et qu'ils appellent « l’outre-Rhin »; c’est en effet une succursale de l'Allemagne : figures, langage ct costumes même à l'avenant. Puis je se par des pentes rapides jusqu'aux sommets qui envircnnent la ville. La vue qu'on y embrasse est riante et vaste. Cette grande cité avec ses murailles rouges, ses bâtiments el ses tours innombrables, ce cercle de collines couronnées de villas

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4 lève, forment un ensemble riche et gracieux qui rappelle

nos plus belles villes d'Europe. On descend de là dans une vallée abrupte, où se groupe autour d’une rivière et d’un canal tout le quartier industriel de la ville. C'est un curieux pêfe-mêle de chutes d’eau, de moulins, d'usines en planches, de cheminées fumantes, de machines à vapeur en action. Çà et là je lis sur une muraille en lettres colossales ces deux mots expressifs : Slaughter house (littéralement maison de carnage); c’est un de ces grands abattoirs perfectionnés où les troupeaux de pores entrent vivants par milliers pour n’en ressoriir qu'en barils de viande salée. En face, sur le revers opposé de la vallée, une peuplade de vieilles maisons de bois gravit le flanc escarpé de la colline. De ce côté s’étendent de grands et beaux jardins où trônent cinq ou six aabitations monumentales, maisons de campagne englobées par la ville. C’est là le quartier élégant, le West-End de Cincinnati. Près de la rivière sont les rues commerçantes et leurs édifices de granit surmontés de tours florentines d’un goût médiocre, mais de proportions colossales. L'hôtel seul, avec son dôme, ses terrasses, ses péristyles, ressemble plus à un monument qu’à une auberge.

New-York, 26 septembre,

En sortant de Cincinnati, le chemin traverse les longs faubourgs qui se pressent dans la vallée, puis il tourne au nord et longe quelque temps le cours du Little-Miami, rivière champêtre et pastorale qui coule sous les noyers

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et les chênes. A Coluabus, capitale de l’État d'Ohio, commencent les forêts monotones et les landes sablonneuses qui cuuvrent ces grands plateaux. A Cresiline, arrivés une demi-heure trop tard, nous trouvons 'e train parti. Il faut passer tout le jour dans une baraque de planches, à l'angle des deux voies. Je suis le seul parmi ces voyageurs flegmatiques + ait l'air de trouver le tempslong; les autres se couc. :t sur les bancs, mettent leurs pieds sur la cheminée et fument en silence. Comme aucun règlement sérieux ne protége le bien-être des passagers contre la négligence des compagnies, ces contretemps sont journaliers, et nul ne songe à s’en plaindre. Le voyageur américain s’accommode de tout : on le jette sur la voie comme un ballot pour le reprendre au train suivant, on le parque dans d’étroits espaces où l’air n’est pas respirable, ou bien, comme au dernier accident du Pensylvania-Central, on laisse brûler soixante personnes dans une voiture fermée. Les journaux racontent l’événement sans s'émouvoir, le public en lit le récit d’un œil distrait, le coroner prononce un verdict de mort accidentelle, et le désastre se renouvelle la semaine suivante par la même incurie.

Recueilli par l'express de nuit, je me réveille au point du jour dans la région la plus montagneuse des Alleghanys. La chaussée du chemin de fer longeait des vallées sauvages, sans trace de culfire, mais hérissées de cheminées et de puits de mine, et sillonnées par des cours d’eau torrentueux. Une multitude de petites voies ferrées s'engagent dans les ravins tributaires. La tranche nue des montagnes montre des veines noires où l’on trouve la houille à fleur du sol. On y recueille, dit-on, le fer et le cuivre tout près du charbon. C'est la fameuse région houillère des Alleghanys, peut-être la plus riche du

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tions s’effacent dans la plaine. La descente rapide et tortueuse s’enlace en corniche aux flancs de la montagne, s'enfonce dans les vallées latérales avec des courbes brusques et heurtées. On serre les freins; le train se replie comme une couleuvre, incline à droite, à gauche, soubresaute au bord des précipices, et en une demi-heure nous sommes au fond de la vallée, à la station d’Altona. Pendant cinq ou six heures encore, nous courons dans un pays sauvage, au fond des ravins, au bord des torrents à l’eau verte, au milieu des forêts luxuriantes qui donnent leur nom à la contrée. 11 y a des passes très-grandioses et très-austères, d’étroits défilés dont les deux bords semblent se rejoindre au-dessus de nos têtes, puis de jolies vallées ornées de villages blancs et propres qu’entoure une ceinture de terres cultivées. Quelquefois, aux coudes resserrés des ravins, on embrasse d’un coup d'œil une longue perspective bornée par les Alleghanys, dont les grandes piles sombres dominent au loin forêts et pàturages. On aperçoit des chalets dans les clairières, des prairies closes de haies; on entend le son argentin des clochettes et les mugissements des t’oupeaux. La Pensylvanie est la Suisse américaine, à la fois riante et sévère, sauvage et peuplée. Les populations agricoles que l’Allemaigne y envoie complètent la ressemblance. On sent qu'on n’est pas dans la wilderness , peuplée d'hier et brutalement dévastée, mais dans un pays de culture héréditaire et d’ancienne prospérité.

Plus loin, nous débouchons dans la grande vallée de la Juniatha, un des principaux affluents de la Susquehannah, avec ses rives étagées, ses nuageux horizons, et son mat- T. I

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teau de verdure où brillent, parmi les sapins noirs, les ormes dorés et les chênes roses, comme des broderies sur une robe de deuil. L'automne, plus hâtif que dans la plaine, répand déjà partout la magie de ses couleurs brillantes. Depuis l’écarlate éblouissant et l'orangé brillant comme une flamme jusqu’au lilas timide et au jaune de chrôme pâle et doré, les arbres affectent toutes les nuances les plus fantastiques : on dirait une forêt de pierres précieuses comme dans les contes de fées, — à tout le moins un parterre de fleurs. Les chênes, les érables ressemblent à d'immenses pivoines ou à des giroflées colossales, les . ormes à de grosses touffes de genêts fleuris. Certains arbres ont gardé toute la fraicheur tendre du printemps, d’autres ont pris une teinte sombre et noirâtre; souvent la même touffe est panachée de vert ei de pourpre. Des bouqu: ‘s d’un vermillon vif se détachent sur le gris-perle des bouleaux ou sur la noirceur bleuâtre des pins. L’effet de ces contrastes est brutal, éblouissant, et d’abord choque la vue. Les forêts de l'Amérique ressemblent à son ciel : c’est partout une violence, un luxe de couleurs à confondre toutes les idées de nos paysagistes européens; l'œil pourtant s’y habitue et finit par s’y plaire.

Mais voici la grande Susquehannah, le pont, la ville de Harrisburg. Les cultures, les villages se pressent, le pays me semble un jardin continuel. Encore quelques heures, et je traverse le Schuylkill, je passe à Philadelphie, je débarque enfin à New-York après un voyage de quarante et une heures.

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LA LUTTE É! ECTORALE

New-York, 27 septembre.

Je reviens d'un grand meeting unioniste tenu à Coo= per's-Institute, dont le tumulte tient encore la ville éveillée. La lutte électorale est active à New-York. Il y a eu la semaine dernière à Union-square un prodigieux meeting démocrate, auquel assistait une immense popu= lation venue des faubourgs et des environs. Les républicains ont voulu prendre leur revanche et faire à leur tour leur charivari. Je me “uide à la lueur des feux d’artifice accoutumés, et j'arrive à une grande place triangulire, où parmi la foule mouvante s'élèvent une douzaine de stands illuminés et encombrés d'orateurs volontaires qui commencent à haranguer le peuple. De chaque estrade, on tire des chandelles romaines, des serpents de feu ; on lance des bombes qui éclatent avec fracas. De chaque estradé, on déclame à un groupe d’auditeurs quelque speech ou quelque chanson qui se perd dans le tumulte. Ces prouësses oratoires de la place publique ne sont qué la queue du meeting régulier qui a lieu dans la salle même de Cooper's-Jnstitute, et où je n’essaye pas de pénétrer. M. Blair, M. Noyes, d’autres hommes importants y font des discours que les journaux publieront demain; mais c'est ici l’outside meeting, l'assemblée vraiment populaire, dont la mise en scène est plus curieuse que tous les discours; c’est ici que viennent libre= ment se produire toutes les inspirations extravagantes des orateurs de carrefour et des hommes d’État de cabarel. Rien de moins respectable, en vérité, que le peuple de New-York en émotion politique. Plusieurs injurient les orateurs, bien peu les écoutent : la plupart se donnent

l'intelligent plaisir de hurler sans repos des hurrahs formidables. Les parleurs eux-mêmes, du haut des estrades où ils gesticulent, au milieu des lanternes, des torches, des feux de Bengale, des soleils, des fusées dont leurs amis leur font une bruyante auréole, ressemblent à des charlatans sur leurs tréteaux. Quand on les voit, d’un stand à l’autre, lutter de vociférations et d’invectives, on dirait une guerre civile plutôt qu’une réunion harmonieuse d'hommes du même parti.

Mais que disent-ils? Essayons de les écouter. Ici un Allemand harangue dans sa langue native un groupe de compatriotes. Là c'est un Polonais qui vient bégayer d'un air tragique, avec force coups de poing et trépignements de pied, ce trait d’éloquence inouie : « Si vous voulez

sauver vos familles, vos enfants et votre patrie, nommez À

Abraham Lincoln. » L'idée était maigre et la grammaire mauvaise, mais l'intention bonne, assaisonnée de blasphèmes, et il n’est rien que ce public peu athénien n’avale avec la sauce de deux ou trois jurons poivrés. Plus loin, une sorte de géant lançait d'une voix éclatante comme une trompette une apostrophe miltonienne à Mac-Clellan,

prince des enfers ; c’est la métaphore usuelle de la rhé-,

torique américaine, et je n’ai guère entendu de discours où l’on ne fit sortir le diable de sa boîte. Ailleurs c’est un

réfugié du Texas qui vient raconter ses longues soul- | frances pour la bonne cause et des cruautés sans doute |

très-réelles dont il fait par son récit un mélodrame du « boulevard du crime. » Ici le président Lincoln est appelé « l’homme immortel, » l’homme « suscité par la Providence, » le « nouveau Washington. » Là-bas on met la populace en bonne humeur en lui donnant à manger del’Européen, mets dont elle est toujours très-friande. Un Hongrois mime éloquemment, dans un langage indes-

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criptible, une imprécation contre l’Autriche. Un Irlandais saisit l’occasion d’accuser le despotisme asiatique de la monarchie anglaise. Tous les peuples du globe écorchent à l’envi la langue de leur patrie nouvelle. Enfin c’est la confusion des langues, et l’on se demande dans cette Babel cosmopolite où sont les Américains. Les

£ trouverons-nous dans ces processions triomphales qui | parcourent les rues, tambour et musique en tête? Je vois

des uniformes, des galons, des drapeaux, des canons, de pleines charretées d’orateurs comme nos voitures de car-" naval ; mais, hélas! ce sont des figurants qu’on loue pour endosser les couleurs du ward et promener son drapeau par la ville. Ils figuraient l’autre jour à Union-square parmi les démocrates : ils viennent aujourd'hui avec le

| même enthousiasme grossir les rangs des républicains.

Cependant de petits meetings démocrates s'organisent dans Broadway; les processions, en passant, ont été assaillies de pierres. Les têtes commencent à s’échauffer. Tout à coup un mouvement se fait dans la foule; la péta-

rade redouble et s’augmente du bruit du tambour et des ,

instruments à vent. Les délégués des wards débouchent au pas militaire, en longues colonnes, précédés de leurs chefs, suivis de leurs canons et de leurs chariots illuminés, couverts d’orateurs. Ceux-ci commencent à déblatérer ; les injures à Mac-Clellan retentissent à tous les échos. Quelques peace-men protestent, interrompent à grands cris : « Abasles nègres !—you damned scoundrels !—it is a damned nigger war (1). » Cependant le canon tonne, la multitude rugit, la musique üffle à grand orchestre : c'est au milieu de ce vacarme que les speakers hurlants, écumants de fureur ‘et de fatigue, essayent encore de se

(1) « C’est une damnée guerre de nègres. »

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