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CHAPITRE XI

De Saint-Louis à Louisville, — La métropole du vieux Kentucky. Un mass-mecting démocrate. — Un train de soldats; paysages, types militaires ; une ville de cinq maisons; une auberge champêtre. — Exploits des brigands rebelles; les unionistes à Tennessee. — Johnson et Brownlow. — La caverne du Mammouth; un voyage souterrain; une famille sudiste. — Nouveau voyage infernal; la vallée de la rivière Verte.

Louisville, 17 septembre 1864,

Je retourne à New-York. Hier matin, à cinq heures, je devais ‘partir de Saint-Louis pour Chicago ; je descendais quatre à quatre l'escalier de l'hôtel Lindell : le train de Chicago était parti. Il a fallu monter dans le train de Louisville, et voilà comment j’ai changé de route.

En venant de Saint-Louis, j'ai traversé l'Illinois, l’Indiana et l'Ohio. Sauf quelques vallées et quelques rivières bordées de forêts, l'Illinois est un pays plat, triste et vulgaire. J'aime mieux l'aspect des landes que ce paysage tant renommé de la prairie. C'est le pays le plus fertile de l'Amérique ; mais ces grandes plaines nues, ces cultures improvisées, ces herbages marécageux, ces villages

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1l y a des choses délicieuses dans le sud de l’Indiana, des contrées montagneuses couvertes d'immenses forêts, percées çà et là de grandes cultures de maïs. J'aime l'aspect de ces beaux champs dorés arrondis à l'ombre des futaies, sur les premières croupes de la montagne. Les rivières jaunes et limoneuses, mais calmes, coulent dans des vallons pleins d'une végétation exubérante, entre deux haies de forêts séculaires, où les platanes, les sycomores aux feuilles lustrées, les ormes à la taille svelte et noble, les cotonniers aux guirlandes pâles, les chénes-liéges à fine et sombre ramure s’inclinent sur les eaux et y trempent lears branches. Il y a dans la profondeur de ces forêts des retraites sombres et humides, où dorment sans bruit sur les feuilles mortes de petits ruisseaux noirs et encaissés. L’Ohio est moins pittoresque et plus cultivé. A la station de Mitchell, où s’embranche le chemin de fer de Louisville, nous trouvons des soldats campés le long de la voie. Des enfants vont et viennent, vendant des œufs et des gâteaux. Dans le wagon délabré où je trouve place à grand’peine, on crie, on chante ; l'uniforme bleu règne et domine. Voilà mes compagnons de voyage habituels.

La population du « vieux Kentucky » diffère visiblement de celle des États du Nord. Les Kentuckiens sont grands, forts, hardis, pleins de mouvement et de vie : ils plaisantent, rient, parlent haut, chantent à tue-tête. Ils n'ont pas la gravité sèche ei raide des Yankees leurs cousins. Les femmes surtout ont un type marqué et singulier : grandes, viriles, dures de traits et d'expression; elles sont d’ailleurs renommées puc: la “’iolence de leurs pas-

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sions politiques. Les nègres encore esclaves abondent au Kentucky. La population allemande, venue de Cincinnati, est fort nombreuse à Li aisville, et, pour compléter la revue des races diverses qu'on y rencontre, les rues sont habitées par un peuple de pourceaux nomades qui semblent mener dans les tas d’immondices une vie libre, abondante et délicieuse. Louisville est pourtant une grande et agréable ville de quatre-vingt mille âmes, située sur l'Ohio, à l'endroit où des bas-fonds et des rapides, qu'on appelle emphatiquement les chutes, en interrompent la navigation pendant l'été. Un canal creusé dans le roc tourne l'obstacle et peut recevoir d'assez gros steamers. La vallée en cet endroit est large, riante et fertile. La rue principale, bordée d’hôtels et de monuments publics, a vraiment un grand air ; la ville basse, aux environs du port, est un cloaque; la ville haute au contraire, plantée d'arbres, largement percée, bâtie de petites maisons coquettes entourées de jardins fleuris, garde encore, malgré la boue et les masures sales dont elle est parsemée, un air d'élégance et d’aristocratie. Quelques monuments d’un style simple, mais assez noble, mêlent leurs masses sévères aux cottages de ce quartier tranquille. Vers le centre de la ville, sur une vasie place plantée d'arbres, s’élève la colonnade du Court-House. Partout les pourceaux émancipés promènent impunément sur les trottoirs leurs groins provocateurs.

Je voulais partir aujourd’hui même pour la fameuse caverne du Mammouth, qui est située sur le chemin de fer de Nashville, à peu près à mi-route. Par hasard, en me promenant.dans les rues, j'achetai un journal et je vis annoncé pour le soir un grand meeting démocrate en face du palais de justice. &es wards ou quartiers

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étaient convoqués d'avance dans leurs lieux de réunion respectifs, et devaient se rendre, enseignes déployées, tambours battants, sur le perron de l'édifice. Vers huit heures, au lieu d’aller au chemin de fer, je me mis à la mode américaine, c'est-à-dire que je fourrai mon pistolet dans ma poché. Le meeting promettait d’être nombreux et enthousiaste. Qui sait si les troupes de passage dans la ville ne s’aviseraient pas d'intervenir ? On les servirait d’ailleurs à souhait, et, quoique étranger à la bagarre, il était prudent de pouvoir se retrancher sous la sauvegarde d’un bon revolver armé de six balles; mais la violence mêine des sentiments démocratiques Ge Lomisville, la presque unanimité de la population fut justement ce qui assura au meeting une liberté entière. Pour faire respecter son droit, il n’est rien de tel que d’avoir la force.

Il y avait done quelques soldats mélés à la foule comme auditeurs, mais on ne voyait pas la queue d’un fusil ni d’un sabre. Tout Louisville était dans les rues et marchait vers Ja grande place. Les boutiques étaient fermées; il y avait de granûs feux de joie à Lous les carrefours, les pétards tonnaient, les fusées sifflaient de tous côtés; les pauvres Diogènes des rues couraient effarés à travers la foule. Rien de plus pittoresque et de plus animé que l’aspect de la grande place. Une multitude immense s'aceumulait devant la façade du Court-House, autour d’une fragile estrade éclairée de quelques lampes fumeuses. En face, sur les degrés du palais, se tenaient rangées les députations des wards avec leurs torches, leurs banni. res et de grandes lanternes de toile qui portaient sur leurs quatre faces des devises burlesques : Comment vas-tu, Abraham?— Plus de Springfield-jokes aujourd'hui ! (Vous savez que le président Lincoln est célèbre pour ses joles on bons mots. ) Plus de tes drogues,

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vieux charlatan (1). — Old Abe est un cheval, Mac- Clellan un cavalier. — Mac-Clellan est un nouveau Washington. — La lumière éclate, nos ennemis tremblent ! — L'Union, la constitution et Lattle-Mac ! — Il yen avait aussi de plus sérieuses : Lincoln a ruiné le pays en quatre ans. — Nous voulons nos droits, — nous demandons notre liberté, — qu'on nous rende l'habeas corpus ! — Le seul spectacle de cette mascarade sérieuse valait tous les discours; du reste elle n’avait rien de séditieux ni d’inusité. Telle est la décoration ordinaire et le cérémonial obligé de tous les meetings américains.

Cependant la multitude s'était tassée; on était monté sur les balcons, sur les toits, on se pressait aux fenêtres. Je m'étais glissé jusqu’au pied du stand, au plus dense de la cohue, et je sentais autour de moi des pistolets dans toutes les poches. Les feux de joie et les fusées flambaient de plus bellle, avec une lueur rouge d'incendie. Parfois des chut ! passaient dans la foule murmurante et agitée. Un orateur se leva, un vieillard au front chauve, aux cheveux blancs, simplement vêtu : c'était le président du meeting, James Guthrie, ancien sénateur des États- Unis, ancien ministre des finances dans le cabinet de M. Buchanan. D'une voix faible, cassée, mais non sans énergie, il prononça, au milieu des détonations et des hurrahs d’une foule qui ne pouvait l'entendre, un discours modéré dans le fond, sinon toujours dans les mots, par lant beaucoup des libertés atteintes et repoussant bien loin toute pensée d'infidélité à l'Union.

Divers speakers se levèrent après lui. J'en remarquai deux : le premier, Judge Bullock, un grand homme mince,

(4) No more of this rubbish, old pills!

brun, de bonne tournure, sobre de gestes et distingué dans son langage, m'inspira tout d'abord quelque sym-pathie. Je vis bien cependant, dès ses premières paroles, que j'avais affaire à un dévot de l'esclavage, à un partisan à peine déguisé des rebelles. « Je veux, disait-il, défendre les droits du Nord, — et ceux du Sud aussi. » Mais l’orateur était si contenu, si lettré, en un mot si Européen, il faisait un contraste si frappant avec la déclamation commune des meetings populaires, que je m'abandonnai sans mauvaise volonté à son éloquence. Quand il parla de la décadence du peuple américain, des prédictions trop bien accomplies des grands écrivains qui étaient venus d'Europe admirer une nation libre et qui s'en étaient retournés annonçant au monde que ces fiers républicains avaient dégénéré, — quand il adjura ses concitoyens de les faire mentir et de saisir cette occasion dernière, quoique peut-être il füt déjà trop tard, — il me semblait voir un des représentants de cette vieille race de républicains aristn“rates qui conduisaient à l'origine les affaires du pays. Ses tirades ambitieuses elles-mêmes ne me deplaisaient point. Ce n’est pas en Amérique que je reprocherai à personne d'encombrer son style d'un trop gros bagage littéraire ; mais quand à la fin, dans un mouvement d’invective calculé, il jeta adroitement, comme s'ils lui échappaient, ces deux mots, « l'infernale abolition, » j'étais remonté sur mon cheval de bataille et redevenu invulnérable aux séductions oratoires.

Après lui vint un tout autre homme qui me disposa moins à l’indulgence : c'était un attorney de Louisville, appelé à la tribune par les cris tumultueux de la multitude, dont il semble être l’orateur favori. Il fendit la foule et grimpa sur l’estrade : un gros homme commun, jovial, débraillé, à la barbe inculte, à la longue crinière, un sou-

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rire ironique aux lèvres, chapeau en arrière, l'œil goguepard et le nez au vent. II monta sur une chaise, retroussa ses manches, défit le dernier bouton de son gilet, cracha deux ou trois fois autour de lui, avala un verre d’eau avec un geste d'escamoteur, et d’une voix perçante qui pénétrait jusqu'aux derniers rangs de la foule entonna à tue-tête son speech improvisé ; puis, avec force grimaces et pasquinades, affectant à dessein l'accent le plus vulgaire, il débita et mima tout à la fois un long chapelet de plaisanteries en argot de cabaret. Le peuple trépignait de joie. Il y avait sans doute du sel et de la finesse au milieu de ces pantalonnades grossières : comme dans l’extérieur de l’homme, l'esprit et la malice y perçaient une épaisse enveloppe; mais c’était bien là l'attorney américain, ancien loustic des bar-rooms, devenu home politique et courtisant sans vergogne les instincts brutaux du bas peuple. Je voyais en lui l'Amérique moderne après : l'Amérique d'autrefois.

Après le meeting, acelamations prolongées, résolution prise de voter en masse pour Mac-Clellan, rassemblements dans les rues. On pérore auprès des feux de joie ; la ville résonne toute la nuit de hurrahs pour Mac-Clellan, sans qu’il ose s'élever un seul cri d’opposition.

Les démocrates conservent à Louisville une écrasante majorité. L'état de siége et la loi martiale n’y peuvent dominer l'opinion publique. On accuse de toutes sortes d'atrocités le général Burbridge et le général Payne, qui représentent au Kentucky l'autorité fédérale. Ce dernier surtout est si honni, si détesté, que le gouvernement songe, dit-on, à le destituer. Ce n’en est pas moins une exagération singulière de dire que toute liberté est perdue dans un pays où les mœurs l’ont si profondément enracinée, que, même sous la loi de la guerre, quatre-vingt

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mille personnes peuvent se rassembler publiquement pour combattre le gouvernement de leur pays et accuser de trahison le chef de l’État. L'abus de la force brutale n'y est pas l'application régulière d'un système savant de despotisme ; il n’atteint pas l’ensemble des libertés publiqué&. Si troublées que soient les institutions de l’Amérique dar les nécessités de la guerre civile, la voix populaire #'a pas cessé de s’y faire entendre, et la liberté politfque y est devenue une part indestructible du caractère national.

Mammoth-Cave, 18 septembre,

Le chemin de fer de Nashville est aux mains de l’autorité militaire. Des factionnaires armés refusent l'entrée des wagons. Tout voyageur est suspect : on fouille nos bagages pour voir si nous ne portions pas d’or ou de munilions de guerre aux rebelles. Pour aller à Nashville, il faut une passe du provost-marshal. L'officier de garde me demande mon sauf-conduit : je n’en ai pas. Par bonheur, le passage est libre jusqu'à Bowling-Green. Enfin, après de longs pourparlers, on me laisse monter au moment même où le train s'éloigne. Je me cramponne au fourgon des bagages, heureux d'en être quitte à si bon marché, |

On ne m'avait pas trompé en me vantant la nature du Kentucky. Tout en cheminant, j'admire la beauté douce et pastorale de ces riches campagnes, Des vallées à demi cultivées, entourées de petites montagnes vertes et boisées, des pâturages semés d'arbres comme les prairies d'un parce, une variété infinie de tours et de détours dans les ondulations des collines, et pourtant une certaine mo-

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notonie due à la succession indéfinie des mêmes scènes, voilà le paysage kentuckien. La forêt est si belle que les montagnes se dérobent sous des touffes ondoyantes de verdure, qui pendent sur leurs flancs rapides comme une Loison bouclée. Les unes sont coniques et pointues, les autres doucement arrondies. Tantôt elles s’éloignent et font place à une rivière qui coule entre deux haies penchantes de grands arbres; tantôt elles se rapprochent, prennent un aspect sauvage : les vallons resserrés deviennent des ravins tortueux. Les prairies, les champs de mais, serpentent encore en bandes brillantes au fond du défilé, Bientôt l’espace leur manque, le ravin devient une lissure étroite, et l'on ne voit plus rien que le pêle-mêle de la forêt. On enjambe ces profondeurs sur des char-

‘pentes à claire-voie, puis on débouche sur un vaste pla-

teau doucement ondulé où reparaissent les habitations, les cultures, mais aussi les jachères et les ruines. La population blanche presque entière a disparu. Çà et là un vieillard déguenillé ou une troupe de négrillons deminus rôdentautour d’une masure écroulée. Tous les hommes valides ont pris les armes; s’ils ne servent dans l'une ou l’autre armée, ils se font dans le pays cette guerre de partisans si implacable qui est la vraie guerre civile, On ne voit tout le long du chemin que désolation et ravages: ici une palissade où le canon a laissé des brèches, là une redoute de terre à demi ruinée. À Munfordsville, sur une éminence qui domine la Green River, est un petit fortin où, sans vivres, sans munitions, le colonel Wilder et une poignée de recrues de l’Indiana arrétèrent pendant quarante heures les douze milles hommes de l'armée de Bragg, Gà et Ià un poste ‘isolé veille au passage d'un pont, Souvent les guérilias rebelles détruisent le chemin de fer, attaquent les trains, pillent les passagers. On ne

voyage que sous bonne escorte; cependant il règne sur cette ligne un mouvement prodigieux. Presque à chaque station, on rencontre sur la voie d’évitement deux ou trois trains remplis de chevaux et de soldats. Ils campent dans les gares, ou plutôt, car il n’y a d’autres gares qu’une ou deux baraques, dans les champs voisins. On les voit sur le bord des mares faire leur toilette dans l’eau boueuse, ou bien dormir sur le sommet des wagons avec leur sac et leurs couvertures. Notre car offre un assortiment assez complet de types militaires : ici l'Allemand blond et frêle, d'apparence triste et souffrante; là le Kentuckien gai, remuant et robuste; là un enfant de douze ans, écrasé sous l'uniforme, à peine aussi haut que la moitié de son fusil, plus loin, la figure grave, rasée, septentrionale, d'un sergent méditatif et lettré, sans doute un homme des États de l’Est, qui lit assidûment un livre d’agriculture, enfin les grosses têtes laineuses et aplaties des nègres, qui se tiennent à l'écart, au fond de la voiture, car on les traite moins en compagnons d'armes qu’en bêtes de somme, bonnes à se faire tuer sans mérite. Leurs grands feutres pointus à larges bords sont ornés soigneusement d'un aigle de cuivre et d’une plume noire. Même sous leurs haïllons militaires, les noirs conservent un goût inné pour la parure. L’uniforme d’ailleurs n’est jamais très-rigoureux, et il règne dans le costume la même liberté que dans les actes. Cependant nous redescendons insensiblement dans les vallées, et voiei le but de mon voyage, la station de Cave-City.

Une ville sans doute, à en croire son nom? Oui, une ville de quatre ou cinq cabanes. Il n’est pas en Amérique de si petit hameau qui ne s'intitule du premier coup cetté, et ne trace à angles droits le dessin de ses rues futures.

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six, y compris les bâtiments de la‘station; elle n’a d’autre raison d’être que sa situation à la tête du chemin de Mammoth-Cave et l’appétit des voyageurs qui vont à Nashville. Les cinq ou six cents soldats qui encombrent le train descendent ici pour diner : — les officiers et les richards à la table d'hôte moyennant la somme élevée d’un dollar, — la plèbe, d’un morceau de pain et de lard tiré du bissac. Après deux heures d’attente, arrive une voiture borgne, conduite par un cocher gentleman qui m'offre du tabac et porte des gants de peau : c’est le stage de Mammoth-Cave, et j’en suis le seul occupant.

La route est heurtée, rapide, rocailleuse, bonne tout au plus pour des mulets ; je n’en aime pas moins cette façon de voyager. D'un chemin de fer ou d’un bateau à vapeur, on ne voit guère qu'un tableau panoramique et à vol d'oiseau; c’est comme si l'on regardait le pays par le gros bout d’une lorgnette. En voiture, on en suit tous les détails et toutes les aspérités pittoresques, on en connaît les retraites intimes. Le chemin courait familièrement le long des prairies, s’enfonçait dans les bois, gravissait les premiers penchants d'une montagne escarpée. En m'élevant, je voyais la contrée se découvrir, une riche, sauvage et riante contrée, qui sous un aspect général de plaine cache des replis innombrables. Aux environs, les montagnes, vêtues de châtaigniers et de chênes, s’allongent comme les promontoires avancés d’une ile; au fond, semblable à une mer, la longue ligne bleue des forêts et des plaines. La route passe sur la crête d’un bras étroit de la petite chaine; à droite s'ouvre une vallée, et dans le lointain le large horizon; à gauche, un ravin plus rapide, plus enfermé, plus sauvage, et si touffu que les arbres obstruent la vue de leurs branches entrelacées. Arrivé au sommet, on court longtemps sur uh plateau

inégal, au scin dc l’éternelle forêt. où çà et à un gros arbre tombé en travers a bouché la route. Et voilà, sur la pente d’un vallon dérobé, quelques champs, une ferme, l'hôtel enfin dans sa retraite,

C'est une grande masure de bois st de plâtre, un peu branlante, qui a la simplicité propre et rustique des auberges de montagne. J'ouvre la grille, je monte au perron ; deux chiens viennent à ma rencontre en aboyant, comme si les visiteurs étaient rares en ce lieu perdu. Une négresse coquette et jolie jouait avec une petite fille blonde; un esclave mulâtre accourut pour me recevoir. Corridors, escaliers, galeries, tout est ouvert au vent; ‘une longue aile entoure une sorte d’enelos ombragé qui sert de pâturage à quelques vaches. Ma fenêtre donne sur une besse-cour où des poules, des porcs, des veaux cabriolent autour de l’étable; derrière est un potager rustique envahi par les fleurs sauvages, un champ de mais, puis la forêt, dont le rideau impénétrable ferme tout horizon. De chaque côté de rugueux sentiers plongent sous la futaie, et de broussaille en broussaille conduisent au fond de la vallée. J'en prends un au hasard, la forêt se referme sur ma tête, et je descends, je descends toujours. Enfin un rayon de soleil perce à travers les arbres, je saute une barrière, et je me trouve en pleine lumière, dans un champ isolé, ceint tout autour de collines boi- . Sées. Pas de maison, pas de chemin, pas de trace récente de l’homme, mais seulement des arbres fruitiers à demi sauvages dont on vient ramasser la récolte quand elle est

mûre, et une forêt de maïs aux tiges colossales, aux épis

gros comme les deux poings, poussant presque sans cul- Lure dans un terrain à peine remué. De grands sycomores se penchent sur la clairière. On entend bien dans le loinlin le mugissement d'un troupeau de bœufs; mais ce

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Je me plais dans cette solitude après le tumulte d’un voyage à la vapeur : le sifflet du steamer, la cloche de la locomotive, ae viendront pas me troubler jusqu'ici. Les Kentuckiens y viennent prendre le frais dans la saison chaude; mais à partir du mois de septembre l'hôtel est presque désert. Le rez-de-chaussée s'ouvre de plain-pied sur la prairie; les portes sont toujours ouvertes : il n’y en a pas une dans toute la maison qui puisse être fermée. On aime jusqu’à ce délabrement qui parle de repos et de vétusté. Le soir vient, avec la fraîche rosée et tous les bruits nocturnes, le chant des cigales, le coassement des grenouilles, la note plaintive.de quelque oiseau mélancolique, On s’enfonce dans la forêt, sous les ténèbres où glisse un rayon de lune, et l'Amérique, ses habitants, sa guerre civile, sont oubliés : on se croirait aussi bien. sur la terre natale, sous l’ombrage de nos futaies, et à deux pas du toit paternel.

Cette apparence de paix est trompeuse : la fusillade a retenti dans cette retraite. On en voit la trace aux vitres brisées, aux portes enfoncées des chambres, à cette armoire de fer dont les débris se rouillent dans le jardin. Le propriétaire de l'hôtel a un frère dans l’armée fédérale. Un jour qu'il était allé à Louisville, les guérillas confédérés pillèrent sa maison, brisèrent ses meubles, forcèrent son coffre-fort, volèrent 15,000 dollars environ qu'il y avait laissés. On leur sait gré de n'avoir pas mis le feu : sans doute leur prochaine visite sera moins courtoise. Aujourd'hui pillés par les brigands, demain mis

à réquisition par les troupes, qui prennent leurs chevaux, leurs mules, et vivent ensuite à leurs dépens, les malheureux habitants du Kentucky et du Tennessee sont pris entre le marteau et l’enclume. Tandis que les Etats de l'Est, éloignés de la guerre, n’en connaissent que les charges pécuniaires, les border-states en sont le champ de bataille accoutumé; c’est là, sur cette limite indécise où depuis quatre ans les deux partis se rencontrent, que se fait sentir toute l'horreur de la guerre civile. La population se divise en deux camps à peu près égaux et également exaspérés. La Géorgie, la Caroline du Sud, les États les plus compromis dans la rébellion, n’ont pas souffert autant que les border-states. lei l'ordonnance de sécession n’a été obtenue que par l'intimidation et la visience. Pendant les deux mois qui ont précédé les élections, on a menacé, maltraité, persécuté de toute façon les unionistes; on les a chassés des polls; ceux qui ont voté n’ont pu le faire que les armes à la main. On cite un M. H..., riche planteur du Tennessee, qui fut officiellement menacé de la potence, s’il ne se rangeait du parti des rebelles. Le jour de l'élection, il alla aux polls avec deux de ses esclaves armés jusqu'aux dents et vota contre la révolte. On le traduisit devant une commission milttaire, on le mit en prison, on le ruina d’exactions, on fit camper deux réghnents sur ses terres, on empoisonna son puits, on tenta de l’assassiner. Ce fut un temps d'affreuse anarchie : le frère trahissait le frère, le père trahissait le fils; d'anciens amis se dénonçaient l’un l’autre. Chacun courait sus à ses ennemis. Les haines privées prenaient le masque des inimitiés civiles, et cela dura jusqu'au jour où les armées fédérales reprirent possession du pays.

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vers le Sud, laissant leurs esclaves libres et leurs biens abandonnés. Des hommes nouveaux, énergiques, sortis des rangs du peuple, et ennemis fougueux de l’oligarchie esclavagiste, le gouverneur Johnson (1) du Tennessee, le prédicateur abolitioniste Brownlow, le fighting parson, comme on l'appelle, rallument au cœur du peuple un ardent patriotisme. Ce sont des hommes qui savent tour à tour parler et combattre, qui ont bravé cent fois la mort, qui paraissent dans les meetings le pistolet au poing, qui enfin appartiennent eux-mêmes à cette classe plébéienne des petits blancs (mean whates) que le système de l'esclavage tenait dans la misère et dans l’abjection. Sous leu: conduite, les unionistes ont repris courage, et maintenant ‘ls savent se défendre; mais ce gouvernement n'est encore que la guerre civile organisée. Les guérillas sont plus nombreuses, plus audacieuses que jamais: tous les voleurs, assassins, repris de justice et coupe-jarrets du pays mettent leurs crimes sous le manteau de la sécession; le gouvernement de Richmond en prend pour lui le bénéfice et la responsabilité. — Un certain Woodward, maître d'école à Hopkinsville, leva au début de la guerre quinze cents hommes, tout un régiment de cette racaille; il en a maintenant cinq ou six mille. Chaque jour, des hommes ruinés, désespérés ou altérés de vengeance, se jettent tête baissée dans cet enfer. On tue, on brûle, on n’épargne rien. Un chef de bande du nom de Ferguson ouvre le ventre à ses prisonniers. Les victimes deviennent furieuses : à leur tour, il leur faut du sang. C’est surtout parmi les gens des border-states que l’armée fédérale recrute ces scouts, ces éclaireurs, ces enfants perdus, dont on raconte à la veil-

(1) Aujourd’hui président des États-Unis.

lée les aventures héroïques et terribles. On tue un rebelle comme un chien ou un loup. Des hommes qui ont vu leur père pendu, leurs enfants massacrés, leurs femmes outragées, leurs récoltes et leurs maisons livrées aux flammes, appartiennent tout entiers à leur vengeance. Il n’y a point de place en eux pour la pitié.

Je vais rester ici deux jours : ce n’est pas trop pour visiter la fameuse caverne. Je regrette beaucoup d'être ignorant, car ce pays est riche en curiosités géologiques. Sur le sommet des petites montagnes répandues irrégulièrement par groupes ou par chaînes capricieuses à travers la plaine, on trouve à chaque pas des entonnoirs sans issue, commê les cratères d’un volcan. La plupart aboutissent à des fissures, plusieurs à des trous béants et insondables, Il y a près d’ici, à Munfordsville, un de ces abimes qui semble n'avoir pas de fond. Le pays tout entier est criolé par des cavernes et miné par les eaux souterraines. Les sources minérales, les fontaines intermittentes, abondent dans les vallées. Voilà tout un monde d'observations et d'idées qui m'est fermé par mon ignorance. Je n’en vais pas moins faire mon pèlerinage dans les régions infernales.

19 septembre.

A deux pas de l'hôtel, dans un entonnoir plein de verdure, s'ouvre la gueule noire de la caverne. On y descend par quelques marches grossières, puis on s'enfonce sous la montagne une lamng à la main. Le jou: s’efface, disparaît; on n’a plus d'autre clarté que la lueur jaune d’une mèche fumeuse.

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murailles de pierres sèches. Le guide raconte qu’en 1812 on établit là une exploitation de salpêtre et une fabrique de poudre à canon. On voit encore sur la terre, alors molle, mais à présent durcie, l'ornière des roues des char rettes, l'empreinte des pieds des bœufs. De grands trous creusés de main d'homme, quelques échafaudages de poutres, et des anneaux naturels dans le rocher, où l’on avait coutume d’attacher les attelages, sont tout ce qui reste de la fabrique. Près de 1à s’aligne une rangée de maisonnettes bâties, il y a quinze ans, pour les poitrinaires : tous ceux qu'on y envoya moururent en peu de semaines, et la caverne n’a plus maintenant pour habitants que les milliers de chauves-souris, de rats et de lézards qui y prennent leurs quartiers d'hiver.

Peu à peu le toit s'élève ; on traverse d'immenses salles subitement éclairées par une pièce d'artifice que le guide jette adroitement sur quelque entablement du rocher. L'une est remarquable par les déchirures bizarres de ses . parois, celle-là par son dôme circulaire, celle-ci par une masse de rochers tombés de la voûte, qui s’élèveau milieu comme une estrade. Le guide les nomme successivement, — la rotonde, le vestibule, l’église méthodiste, la salle de bal, — et tant d’autres dont j'oublie les noms. Parfois la voûte s’abaisse, on marche tête cuurbée; mais l'ensemble de cette longue galerie est vaste, grandiose et monumental.

Tout à coup nous tournons à droite et nous nous engageons dans une étroite fissure. Ici le chemin semble barré. La caverne est semée partout de labyrinthes et de chausse-trappes. On monte, on descend, on rampe péniblement dans un corridor escarpé; puis on entré dans quelque vaste salle où les eaux tournoyantes ont arrondi une coupole haute de cent pieds. On rencontre ici des

abimes noirs et inconnus, là des galeries qui plongent dans une profondeur effrayante. Le guide se démêle sans peine au milieu de ces méandres, et vous conduit d’un pied sûr, à travers les ténèbres, au bord du bottomless pit (puits sans fond).

Ne vous effrayez pas du nom : le bottomless pat à un fond, même assez rapproché, si j'en dois croire mes oreilles : j'entends très-distinctement les gouttes d’eau v tomber une à une. J'y peux même jeter une pierre sans l’exposer à la triste aventure de bondir de roche en roche et de rouler à travers l'espace sans jamais trouver de repos. Le spectacle n’en est pas moins surprenant et terrible. Imaginez une galerie horizontale brusquement interrompue : profondeur sombre sous les pieds, profondeur sombre au-dessus de la tête. Un pont de bois franchit le précipice. Imaginez enfin le silence, la solitude, l'atmosphère étouffée et sépulcrale, et nos deux ombres penchées sur l’abime à la lueur faible de nos lampes vacillant dans les ténèbres.

La caverne a une foule de crevasses gigantesques où jadis les eaux s’engouffraient sous la terre et se précipitaient dans les réservoirs souterrains. Elles s’y glissent encore par d'invisibles fissures, et s'en échappent par des conduits submergés dont on ne peut découvrir l'entrée. Les voûtes sont ogivales, les parois taillées en piliers comme par une main Cyclopéenne. Quand on s’y trouve suspendu dans l’espace, on se croirait dans la nef de quelque cathédrale haute de trois cents pieds : e’est la hauteur de l’un de ces puits, le plus profond de tous, quoiqu'il ne s'appelle pas bottomless. L'an dernier, un Anglais voulut en explorer la profondeur pour immor:aliser son nom. On le fit descendre au bout d’une corde : il y avait un lac au fond du puits. On construisit un ba-

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teau. De tous côtés s'élevait l'infranchissable barrière. L'eau était vive et courante; il fallait bien qu’elle eût une issue. Je m'étonne que le nouvel Empédocle n'ait pas plongé dans le gouffre et tenté l'aventure originale d’un voyage aquatique dans ce monde inexploré.

Les eaux se sont retirées dans la partie basse de la caverne; mais on en voit partout la trace aux formes capricieuses des roches. Iei le courant s’est brisé sur une veine dure, et, tournant l’obstacle, s’est creusé une issue tortueuse dans une pierre plus tendre. Là il s’est précipité, entraînant tout sur son passage el entassant d'immenses débris ; là encore il a tourbillonné, captif dans sa prison sourde, et usé les parois circulaires de ces blanches coupoles. La pensée des cataclysmes souterrains et du mouvement mystérieux des eaux dans les entrailles du sol accompagne partout le visiteur et prête un charme fantastique à cette promenade. Il semble qu'on pénètre dans les secrets de la nature et qu'on voie revivre les scènes passées. Quelle lutte ont dû se livrer la masse robuste de là montagne et ces masses d’eau non moins puissantes qui bouillonnaient dans ses profondeurs ! On se les figure dans les fissures étroites, sur les pentes rapides, précipitées avec une vitesse vertigineuse; on voit ces puits gigantesques débordants, pleins jusqu’à la gueule, et les eaux comprimées, comme souffrantes, soulever les rochers dans un effort suprême et se ruer dans quelque nouvel abîime. Tout ce que nous admirons dans les gorges étroites des montagnes où les fleuves roulent en écumant dans leurs crevasses déchirées a dû se passer ici avec bien plus le puissance et de terreur. Mais que penser de ce torrent souterrain, sorte d’Achéron tumultueux, qui entraine au fond des abimes les débris des forêts, des rochers et des êtres vivants

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Comment vous dire les noms de tous les coins et recoins que j'ai visités? Nous allions dans les ténèbres, allumant çà et là un feu de bengale qui donnait aux sombres salles l'air de palais de fées. Je vis ainsi la Chapelle gothique, longue nef écrasée où des stalactites

pendantes figurent de vastes colonnades de"pilastres mas.

sifs et d’ogives entrelacées, assez semblable à l’église souterraine d’une ancienne basilique. Je vis enfin la célèbre Chambre des étoiles ; c’est le site le plus merveilleux de la caverne, et nous allons nous y arrêter ensemble. Vous arrivez par une large galerie, dont la voûte élevée s’enveloppe d'ombre, ancien lit de quelque grand fleuve du monde des ténèbres. Les murs s’éloignent, le ciel s'élève, et vous regardez au-dessus de vos têtes : oui, c’est bien le ciel qui brille là-haut. La terre s’est donc ouverte? Il fait nuit : notre promenade aura duré jusqu’au soir ! Mais voyez ces deux murailles blanches ct leur profil qui se découpe là-haut sur le ciel; on diraitun ravin désert, lit desséché d’un torrent. Je ne vois pas encore d'étoiles ; c’est bien là pourtant le ciel de la nuit, — nuit sans lune, calme et pure, animée d’une douce lueur bleue, Vous faites un pas; regardez bien, que voyez-vous briller 1à-haut comme une étoile qui scintille et disparait? Ne croyez-vous point voir passer sur le ciel des nuées blanche: et légères? Comme le silence est profond! Quelle immobilité dans cette nuit sereine ! Quelle est donc cette contrée aride, muette, désolée, où la nature perd jusqu’à ce vague et léger murmure qui accompagne son sommeil ? Vous écoutez, vous retenez votre haleine ; — non, pas un bruit, pas un souffie, pas une brise tiède et vivifiante dans cet air glacé. Vous vous taisez, comme si votre voix n’y pouvait retentir. Vous vous eroiriez sur une de ces planètes mortes et nues où la nature minérale

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Voici le secret de cette fantasmagorie : la voûte de la salle est d’une autre pierre que les murailles, d’un gypse noir à reflets verdâtres et tout couvert de cristallisations étincelantes. Le guide vous poste dans un coin sombre ; lui-même descend dans un trou et dirige sur le ciel la lumière de sa lampe. Vous n’y voyez briller que quelques rares étoiles; puis il s’en va par une galerie latérale et vous laisse un peu de temps solitaire dans la nuit noire. Bientôt vous entendez des pas retentir au loin sur le rocher sonore; une faible lueur apparaît, puis l’homme lui-même tenant à la main le soleil. Aussitôt le ciel s’illunine : les étoiles apparaissent par myriades et forment des groupes, des nébuleuses, de longues bandes lumineuses comme la voie lactée; l'illusion ne saurait être plus complète. Voulez-vous maintenant la dissiper : le guide allumera un feu de bengale, qui d’abord fera jaillir lahaut des fusées d'étoiles, mais dont les dernières flammes, plus perçantes, vous montreront le ciel véritable et sa vitreuse surface verte.

Je ne vous parle pas des rochers, des dessins naturels, des monstres fantastiques que l'imagination populaire à baptisés de mille noms expressifs : ici c’est le cercueil, là l'éléphant, le chat, le fourmulier, puis le géant, sa femme assise sur la pointe de sespieds, et leur enfant en l'air, avec lequel ils jocent à la balle. Il y a six heures que nous errons dans ces catacombes. Enfin voici un rayon jaune qui se glisse là-bas par une fissure ; voici les parois du rocher qui brillent comme de l'or, puis comme un monceau de neige éblouissante en face de nous. Verdure, pierre, gazon, tout dégage une lumière éclatante et

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surnaturelle. Je chancelle aveuglé; la terre que je foule élincelle; mille bruits joyeux m’assourdissent. Voilà l’air tiède et caressant, l’azur resplendissant du ciel, les chansons des oiseaux, les cris des cigales, les rayons glorieux du soleil inondant de gaieté la clairière. Je ne puis vous dire la joie, le ravissement, l’éblouissement des premières minutes : il semble qu’on ressuscite et qu'on sort d’un tombeau.

Je rentre dans le salon délabré de l'hôtel, où se prélasse une épinette édentée, d’antique apparence. Cette vénérable musicienne est aussi une victime politique. Les guérillas ont tenté de l'emporter lors du pillage; mais, désespérant de faire descendre la montagne à cette lourde masse, ils l’ont jetée au bord du chemin, à deux lieues d'ici. C’est de là qu’elle est revenue, un peu buiteuse, trôner dans son petit parloir obseur. Un grand feu petille dans l’âtre, et autour de la cheminée au large manteau est assise une famille de Nashville, avec laquelle je noue connaissance. Ce sont des sudistes déclarés, ruinés d’ailleurs par la guerre et chassés de leurs foyers, qui viennent ici chercher un peu de repos. Ils portent le nom d’un homme d’État célèbre et vénéré des sécessionistes. Quoique peu favorable à leur cause, je ne puis rester insensible au tableau qu'ils me font de la ruine de teur pays. Ils me parlent de la loi martiale qui règne au Tennessee, du régime militaire qui livre au bon plaisir des généraux la fortune et la vie des citoyens, du prétendu gouverneur André Johnson, qui exerce au nom du président une sorte de proconsulat militaire, comme en pays conquis. Agriculture, industrie, commerce, tout est ruiné ; le pays ne vit plus que du passage de ces mêmes armées qui l'épuisent et l'oppriment. Les lois sont oubliées : dernièrement un soldat nègre en faction devant

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le Capitole de Nashville menace un passant paisible, qui passait trop près de lui; l’autre s'éloigne docilement, mais 11 tombe mort, fusillé. On arrête le nègre, on l’enferme une heure, puis on le remet en faction à la même place, bravant à la fois la justice et l’indignation publique. Quand un homme est malveillant ou suspect, on lui envoie un régiment à héberger sur ses terres ; s’il se plaint, il est frappé d’une amende de quatre, cinq, dix mille dollars; s’il ne se résigne de bonne grâce, l’amende est doublée. On recoit ici l’ordre d'ouvrir sa bourse comme on recevait à Rome l’ordre de s’ouvrir les veines. Les ra pines, imitées de celles que les gens du Sud ont commises, s'appellent tout simplement des tributs de guerre; elles passent pour légitimes tant qu’elles n'atteignent que des ennemis publics. Le gouverneur André Johnson a déclaré là guerre aux anciennes fortunes. Homme du peuple luimême, garçon tailleur à vingt ans, ayant appris seul à lire et à écrire, parvenu successivement à tous les postes électifs les plus élevés de son État, M. Johnson est un type remarquable de cette espèce d'hommes fils de leurs œuvres dont l'Amérique offre tant d'exemples. Devenu membre du Congrès, puis sénateur des États-Unis, enfin dictateur du Tennessee et aujourd'hui candidat des républicains à la vice-présidence, il est demeuré toujours l’homme du peuple et l'homme du Sud, le représentant de cette classe que les grands pianteurs appellent avec mépris les petits blancs. Quoique enrôlé au service de la politique républicaine, ce n’est ni un abolitiomste, ni un radical, ni même un ancien whig; c’est un vieux démocrate de l’école du président Jackson. L’abolition de l'esclavage n’est pas pour lui ni pour ses pareils une question de principes, c’est une question d'intérêt social. Comme tous les hommes de sa classe, il tient moins à

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émanciper les noirs qu’à affranchir les blancs de l’in- Îluence aristocratique des grands possesseurs d'esclaves; mais il ne borne pas son aversion à l'esclavage. Il est encore et surtout l'ennemi de la grande propriété foncière, qu’il dit incompatible avec une vraie démocratie. Il déclare à qui veut l'entendre que le Sud ne sera régénéré que le jour où les grandes fortunes territoriales seront détruites, où ces vastés domaines cultivés loin du maître par des troupeaux d'esclaves seront morcelés en petites fermes et occupés par des travailleurs libres, qui seront en même temps les maitres du sol (1). Bref le gouverneur Johnson est un révolutionnaire, et je ne m'étonne pas que mes nouveaux amis le maudissent de tout leur cœur. Ils disent que, si leur pays demeure courbé sous la tyrannie de Lincoln et de Johnson, ils prendront le parti de s’exiler en Europe. Du reste, ils proclament le Sud invincible et la cause de l'Union à jamais perdue. Ils souhaitent que Mac-Clellan soit élu pour le triomphe des confédérés ; mais ils se moquent du parti chimérique qui espère encore reconstituer l'Union par la paix : pas de milieu entre l’asservissement du Sud par les armes ou son avénement comme nation séparée. Je n’ai pas entendu de plaidoyer plus éloquent pour la politique guerrière du président Lincoln que cette prof£ssiun de rébellion quand même, poussée, s’il le faut, jusqu’à l'anéantissement.

(1) C'est la même idée radicale qui a dicté plus tard au président Johnson, dans son décret d’amnistie, cette exception singulière dont on lui a fait de si grands reproches, et qui refusait le bénéfice du pardon aux possesseurs de plus de 20,000 dollars. Malgré sa tendance bien connue aux lois agraires, le nouveau président a usé modérément des droits de la victoire; il incline vers les conservateurs plutôt que vers les radicaux.

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Louisville, 21 septembre.

Je suis descendu hier dans la caverne pour la seconde et dernière fois. Traversant de nouveau l’espace que j'avais parcouru la veille, je me suis enfoncé vers la partie basse, où coule, à une profondeur de trois ou quatre cents pieds, cette rivière navigable où vit une race de poissons sans yeux, née pour ces régions sépulcrales. On suit un dédale de corridors raboteux, tantôt rampant dans la « vallée de l'humilité », tantôt se faufilant dans l'étroite rainure appelée fat man's misery, la « misère de l’homme gras ». On redresse la tête à Great-Relef ; puis, descendant toujours, on traverse le chaos de la Grotte des Bandits, on jette des pic res et des torches dans la Mer-Morte, au fond d'un précipice; on prête l'oreille au bruit lointain d’une cascade invisible ; on s'embarque enfin sur la rivière Styx, qui pour le moment n’est guère qu'une flaque de boue. Nous y naviguons pourtant à travers mille détours, sous une arche élevée et grandiose où la voix résonne et se répercute en trainant, comme sous les arceaux d’une cathédrale. Plus loin, la rivière a trente pieds de profondeur et deux cents pieds de large. Dans les basses eaux, quand rien ne la trouble, elle est si transparente que les rochers de son lit peuvent se voir à la lueur des torches et que l’embarcation semble flotter dans les airs. Quand au contraire elle déborde, elle s'élève à une hauteur de soixante pieds; quelquefois même la galerie entière est submergée. Nous mettons pied à terre pour marcher dans la vase le à ng du fleuve infernal. Gà et là coasse une grenouille solitaire, entrainée dans ce triste mende par les infiltrations

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de la rivière Green, qui coule au-dessus de nos têtes dans la vallée. C’est ici que se pêche le poisson aveugle, indigène de la caverne. Cet étrange animal est vivipare et d’une entière blancheur : il a des rudiments d'yeux, mais point de nerf cptique. On y trouve aussi des écrevisses, aveugles comme les poissons. Plus loin, dans un gouffre appelé le Maëlstrom, on a pris des rats d’une espèce singulière, gros comme des lapins, gris sur le dos et blancs sous le ventre; de gros grillons jaunes, lourds et muets, qui ne sautent ni ne chantent, mais se trainent comme des crapauds et se dirigent avec d'énormes antennes ; enfin des lézards jaunes et tachés de noir, qui ont de gros yeux hors de la tête. On suppose qu'il y à près de là quelque ouverture cachée, par où les ancêtres de ces races mystérieuses ont pu pénétrer dans la caverne à une époque reculée.

lei le guide s'arrête et me déclare qu'il nous est impossible d'aller pius loin : la rivière déborde, et les corridors bas qui mènent aux Montagnes-Rocheuses et à la Grotte des Diamants sont obstrués par les eaux. Force est donc de revenir sur nos pas. Je me fais conduire en revanche au Mammoth-Dome. Après un long trajet dans un tuyau écrasé où l’on rampe sur les genoux et sur les mains, on aboutit tout à coup dans une salle immense, si l’on peut appeler salle un pareil précipice. Une échelle descend au fond ou plutôt à mi-côte de l’abime. De 1à on aperçoit au-dessus de sa tête, à une hauteur prod.sieuse, deux ou trois cents pieds, une voûte en areeaux à furme de dôme. À gauche s'ouvre la gueule d'un gouffre obseur ; à droite, une pente rapide et glissante sur une montagne de roches éboulées conduit à une galerie régulière, bordée de gros faisceaux de colonnes, pareille à la nef colossale d’une cathédrale

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romane. Tout à coup un feu de Bengale illumine ce lieu plein d'horreur. Les grands piliers de la galerie haute surgissent de l'ombre à la tremblante lumière bleue ; ils semblent là-hautinaccessibles comme le porche d’ur , alais aérien. On voudrait y placer la sombre figure de l'hippogriffe aux larges ailes qui emporte Dante et Virgile vers les régions supérieures, à travers les puits sans fond de l’enfer. J’y monte pourtant, à l’aide de mon bâton et de ma lanterne, et là, au milieu d’un pêle-mêle gigantesque de quartiers de roche entassés, je plonge des deux côtés sur l’abime comme du haut d’un échafaudage élevé dans l'immense édifice. Le ruide allume encore une fusée, et j'embrasse d’un coup u œil l’ensemble du palais infernal. Nefs sombres, voûtes lumineuses, chapiteaux, cannelures, colonnettes, piliers gros comme des tours m’apparaissent dans un demi-désordre grandiose comme un essai prodigieux d'architecture inachevée; puis la vision lutte un instant avec les ténèbres , elle s’évanouit, et l’on n’entend plus rien que le tintement argentin des gouttes d’eau qui tombent une à une au fond du gouffre.

J'en sors comme j'y suis entré, rampant sur mes genoux; je dine accroupi au bord d'une source, et vers le soir, je revoyais le jour. On ne parle à Mammoth- Cave que des cavernes : il y a pourtant, à deux pas de l'auberge, un fond de vallée frais et ombreux où se cachent de délicieux paysages. Vers le coucher du soleil, je pris en flânant un sentier qui descendait le long du ravin. Tout en m’enfonçant pas à pas dans la vallée, j'admirais les colonnes sveltes des érables et des sycomores, le fouillis des vignes vierges et des lianes sauvages. Là un petit ruisseau serpente sous la futaie; des sentiers courent sous des berceaux naturels de verdure; les arbres élancés semblent choisis parmi les plus beaux

et soignés comme dans un parc. Tout à coup le sentier s'enfonce : je me trouve à l'improviste au bord d’une rivière limpide, aux eaux vertes, au courant rapide, qui coule encaissée entre deux bosquets touffus de saules et de platanes inelinés, dont les longues chevelures pendent sur les eaux en guirlandes légères. Çà et là des troncs gisants dans la rivière font bondir l’eau écumante. Une petite île couverte d’osiers la divise en deux branches. J'y passe sur un arbre renversé, qui forme un pont naturel; je m'y promène sur la petite plage’de fins cailloux lavée par les eaux, et je ne puis me lasser d'admirer ce tableau doux et gracieux. Les vallées des cantons montagneux de l'Amérique ont une beauté simple et ravissante dont je ne sais comment vous donner l’idée : rien de grand ni de terrible, pas de spectacles singuliers ni effrayants ; ce n’est ni l'Angleterre avec la monotonie de ses chênes perpétuels et de ses prairiés sans bornes, ni la Suisse avec ses sapins et ses noyers, ni l'Italie avec ses oliviers grisâtres ou ses châtaigniers éclatants. C'est quelque chose de bien plus doux, de bien plus discret, de bien plus aimable. Pas un rocher sévère, pas un feuillage triste, pas un coin de terre qui ne regorge de verdure et de fleurs. La nature semble avoir mis sa plus souriante parure. La soirée est gaie, musicale, .étourdissante du chœur de ces voix sauvages qui sortent des bois à l'heure où tombe la rosée. Jamais je n’ai entendu tant de millions d'insectes chanteurs; à leur soprano aigu se mêle la basse grave et nasale d’une petite grenouille presque invisible, qui vit dans la mousse sur les troncs humides. Dans cette saison tardive, où tout chez nous semble sécher et mourir, ces forêts ont plus de vie et de joyeux murmures que nos plus belles soirées de printemps. On se croirait aux plus jeunes mois de la saison

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fleurie. Pas une feuille n’est tombée; si quelques arbres çà et là prennent un reflet plus sombre, si d’autres se changent déjà en panaches roses, lilas ou dorés, d’une teinte douce et aérienne comme les nuées de l’aurore, la plupart ont gardé la tendre fraicheur des premiers bourgeons. Je ne puis comparer ce délicieux vallon qu’à nos | jardins artificiellement peuplés des arbres de ces climats. Figurez-vous-les plus gros que nos plus beaux chênes, plus altiers que nos sapins les plus élancés ; couvrez-en des collines entières au pied desquelles bondit une eau vive, et vous n'aurez qu’une faible idée des beautés de la rivière Verte. |

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