CHAPITRE XV
Les rapides du Saint-Laurent ; le raid de Saint-Albans ; brigandages et pirat .ies des confédérés. — Le général Sheridan ; les Thousand Islands; Kingston, Toronto. — Polémique électorale : l’arch-rebel et l’arch-fiend; fraudes des démocrates. — L'armement des noirs : derniers efforts des États rebelles. — Port-Sarnia, le lac Saint- Clair; les rebelles du Canada. — Chicago; la cité, le port, les abattoirs, les faubourgs. -- Défaite des fédéraux devant Richmond ; bruits sinistres; carnaval électoral ; trahisons des démocrates — Un spéculateur honnête homme; banqueroutes scandaleuses ;: romans judiciaires. — Droits dangereux des femmes,
29 octobre.
Je dis adieu au Canada et à ses pompes. De Chicago, où je me dirige, je gagnerai Columbus, Cincinnati, Pittsburg, tout ce que j'ai sauté à pieds joints la dernière fois. L'élection d’ailleurs approche, et l'Ouest est Le pays le plus curieux à observer au moment de la lutte, parce que les partis y combattent à armes égales. On voulait m'entrainer à Ottawa, où la délégation va terminer sa promenade triomphale. Enfin me voici en route, non pas en chemin de fer (c’est demain dimanche, et tous les trains s’arrêtent à l'heure du service), mais sur le steamer de Toronto,
remontant depuis trois heures d’écluse en écluse le long canal qui borde les rapides du Saint-Laurent.
Les habitants de Montréal ont offert ce matin aux délégués un banquet, suivi de longues harangues : ceux-ci persistent à envelopper de mystère le résultat de leurs conférences ; ils veulent soumettre leurs résolutions à l'Angleterre avant de les rendre publiques. Leurs discours d’ailleurs respirent un royalisme irréprochable. M. Cartier, du Bas-Canada, a donné l'exemple de la courtoisie en choisissant la langue anglaise pour se mieux faire entendre de ses auditeurs ; il a été jusqu’à dire que les Canadiens dès l’origme avaient compris combien étaient creuses les institutions purement démocratiques (4), et qu'aujourd'hui, bien loin de se démentir,
ils souhaitaient plutôt d'augmenter la prérogative royale.
Après le succès de la conférence, le grand événement du jour est le raid des confédérés dans l'État de Vermont. Vous avez sans doute entendu parler de cette curieuse expédition, à laquelle les Américains accusent le Canada d’avoir prêté aide, mais qui semblait n'être au fond que le coup de main hardi d’une poignée de “brigands. Il y a peu de semaines, le village paisible de Saint-Albans, dans l'Etat de Vermont, était réveillé la nuit par un bruit de guerre. Une bande d'hommes armés avaient envahi les rues, forcé la porte de la banque, tué le gardien qui tentait de la défendre, volé l'argent, les chevaux, et mis le feu aux maisons. Le lendemain, ils avaient passé la frontière et cherché l'abri de la neutralité canadienne. Ni la police, ni la loi, ni la main même des habitants ne pouvaient les atteindre au delà de cette barrière idéale élevée par la foi des peuples.
(1) « The hollowness of purely democratic institutions. »
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Leur brigandage s’était préparé sur la terre canadienne : ils y recélaient maintenant leur butin et leur impunité; mais le gouvernement des États-Unis avait le droit de la plainte, et il s’unit aux victimes pour demander justice.
On hésite à la lui rendre. Il paraît maintenant avéré que ces pirates ne sont pas des voleurs vulgaires, que ce sont de véritables rebelles envoyés du Sud, commandés par des officiers de l’armée confédérée, et agissant d'après leurs ordres officiels. Une lettre récente du fameux émissoire de la rébellion George Saunders, l'ami et le confident intime de l’archi-rebelle (comme les journaux yankees, dans leur style biblique, appellent Jefferson Davis), ct qui, depuis la comédie pacifique de Niagara, est resté sur la frontière du Nord le grand organisateur des conspirations et des pirateries (1), atteste qu'en vérité .les prétendus malfaiteurs de Saint-Albans sont de loyaux serviteurs du gouvernement de Richmond. Eux-mêmes se rantent de leu” brigandage comme d’un glorieux fait d'armes et d’une juste représaille des dévastations du général Sheridan dans la vallée de Shenandoah. Une faction nombreuse les soutient et applaudit à leur audace. Il ne manque pas au Canada de gens qui croient faire du patriotisme en prenant chaudement leur parti. Ils n’en sont pas moins aux mains de la justice, enfin réveillée de son indulgence, et, quoique défendus par les premiers avocats du pays, ils courent grand risque d'être pendus. La justice canadienne ne pourrait leur faire grâce
(1) C'est le même M. Saunders, soupçonné depuis de complicité avec les assassins du président Lincoln, et dont l'arrestation, non la féle (comme l'ont dit certains déclamateurs plus ou moins naïvement aveugles), a été mise à prix par le président Johnson.
sans justifier les imputations des Américains et encourir aux yeux de l’Europe un grave soupçon de complicité.
Puisque j'ai prononcé le nom du général Sheridan, laissez-moi vous dire un mot de sa nouvelle victoire. Il a fait l’autre jour une chose que les historiens ne manqueraient pas d'appeler un prodige, si c'était l'œuvre d’Alexandre ou du grand Condé. Son armée était en déroute, lui-même à vingt lieues de là. On l'appelle, il accourt, il entend la canonnade, il arrive haletant, et, pour employer une phrase classique, « par sa seule présence étonne l'ennemi ». Le fait est qu’en une heure il avait retourné la victoire, et que le gouvernement de Washington n’a pas eu moins à se glorifier que celui de Richmond.
Cet héroïque Sheridan, le plus heureux et déjà presque le plus populaire des chefs de l’armée fédérale, n’a pas encore trente ans. Son armée tout entière est commandée par des jeunes gens comme lui. On cite un de ses genéraux à peine âgé de vingt-deux ans, exemple non moins surprenant à notre époque que celui de Pitt ministre à viugt-trois ans dans d’autres temps. C'est peutêtre à cette jeunesse des chefs qu’on doit les brillants succès àe l’armée.
Le jour baisse, et il faut me taire. Nous avons déjà remonté une douzaine d’écluses, et le canal ne semble pas près de finir. Les rapides du Saint-Laureut sont fort grandioses. Dans une immense plaine, parmi des milliers d'iles, le fleuve roule sur une étendue de plusieurs lieues avec la rapidité d’un torrent de montagne. Ne craignez pas d’ailleurs que je vous décrive longuement le plus grand des fleuves du monde : la corde du pittoresque est rompue, ou du moins rouillée en cette saison. Ce n’est pas devant les horizons dénudés de l'hiver qu’aime à
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DE MONTRÉAL À CHICAGO an
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30 octobre,
Notre navigation se prolouge, et ne finira pas avant demain. Je m'occupe à regarder le Saint-Laurent, qui m'apparaîit maintenant sous un aspect nouveau. Les Thousand-Islands re sont pas indignes de leur renommée. Il y a au-dessus des rapides d’étroits passages où l'énorme masse d’eau se déchire un chemin au milieu des iles avec une telle violence que la surface en bouillonne comme une mér agitée et que le bateau s'arrête, avaneant à grand’péine, c6mme un nageur combattu par la marée. Qu’éststé done dans la partie voisine du canal, où le fleuve descend par une sorte d'escalier de eascades submérgées avec la largeur d’un bras de mer et une profondeur telle que les plus gros navires y passent en toute saison! On dirait un lac troublé dans son équilibre et coulant tout entier par-dessus un continent. Les iles, que l'été dernier je vous dépeignais arides et brûlées, se composent de masses de rochers capricieuses et couvertes d’une vaste forêt de pins où paraissent à peine de place en place quelques cabanes. La terre est couverte de buissons rampants, rouges comme du sang, dont la feuille résisté à la gelée. Les forêts, éclaircies par l'hiver, gardent encore des toufles d’un brun roussi qui se mêlent aux verts bouquets des pins, des thuyas et des genévriers. Des bouées, des phares élevés sur les promontoires nous indiquent notre route tortueuse à travers les passes difficiles. Parfois il s’ouvre une large échappée, une sorte de bassin plus calme, où les eaux sembleraient immobiles,
sans les petits tourbillons huileux qui trahissent leur incessante agitation.
Le capitaine nous tient en panne et nous annonce une tempête sur le lac. Kingston, d’où je vous écris, est une vieille ville fortifiée à l'entrée du lac Ontario et à l’extrémité du canal d'Ottawa. Je ne sais s’il y règne pendant la semaine quelque animation ; mais son habit des dimanches est, comme toujours, un habit d’enterrement.
Toronto, ler novembre.
L’orage sur le lac était une hallucination du capitaine. Hier soir, à peine débarqué à Toronto, je suis allé voir mes amis anglais du Lac-Supérieur. La petite coterie de Sault-Sainte-Marie était dispersée aux quatre vents du ciel. Les seuls qui fussent restés au bercail étaient le capitaine et madame L..., qui m'ont fait le plus gracieux accueil. On m'a mené dans le monde; j'ai entendu un concert, un théâtre de société. Ce ne sont pas les relations agréables qui me manquent ici, et j'y ai le plaisir, rare en voyage, de retrouver des figures connues ; mais la ville elle-même n’a rien qui me retienne : c’est une grande cité inachevée, à l'américaine, pleine encore de boue, de terrains vagues et de masures, quoique taillée dans des proportions colossales et ornée de monuments massifs qui lui donnent déjà un grand air. Je reviens à l'Amérique, où les événements se précipitent et tirent à leur fin. Je pars cette nuit même pour Chicago, et pour faire ma rentrée dans la politique américaine je parcours en attendant les journaux de New-York.
Je passe sur les récits de batailles, Le journalisme amé-
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ricain excelle à servir le réchauffé, ou, si vous aimez mieux, le refroidi. Quinze jours après une victoire, veus en retrouvez les récits arrangés de telle manière qu’au premier coup d'œil vous pouvez croire à une victoire nouvelle, et que vous achetez le journal sur la foi du titre. Voilà le but et la raison de cette miraculeuse multiplication des nouvelles. Pour le moment, les journaux des deux partis ont pris plus que jamais leurs allures de combat. La Tribune est pleine de petits articles courts et exclamatoires, tels qu’on les lance à la dernière heure pour rallier les timides et les conduire à l'assaut. Le Herald n’a pas encore fait son choix. Dans sa majesté de journal à l’enchère, il a élevé, lui aussi, sa plate-forme en opposition aux deux plates-formes officielles, et somme Mac--Ciellan ou Lincoln de s’y con‘ormer. Ces airs de législateur sont bien ridicules, surtout avec les gros mots et les plaisanteries charivaresques qui accompagnent ses oracles. Il y 2 quinze jours, il exposait comme quoi le président Lincoln devait indüubitablement triompher. Aujourd’hui il fait remarquer que les républicains ont perdu trente mille voix sur les élections dernières, et dans un article habilement balancé berne les deux candidats comme une paire de dés dans un gobelet. Quant au World, au Daily News, au Chicago T'imes et à tout le moindre fretin de l’armée sudiste, je leur croyais la voix éraillée à force d’avoir crié; mais voilà qu’ils élèvent encore le ton de leurs invectives. Lincoln n’était jusqu'à présent qu'old Abe, le vieux charlatan, le bouffon sanguinaire, et l’'emphase mélodramatique des injures qui lui étaient lancées gardait toujours une nuance de gros rire brutal de cabaret. A présent le lyrisme échauffé des orateurs et des écrivains démocrates lui a trouvé un nom plus digne de la solennité de leurs derniers appels: on le s'"nomme
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l’arch-fiend, le roi des démons, comme Jefferson Davis l'arch-rebel; mais je laisse ces petits détails et je cours aux faits.
Il n’est question partout que de l’audacieuse fraude électorale commise à Baltimore par les commissaires chargés de recueillir les votes des soldats de l’État de New- York. Vous savez quelle importance a le vote de l'armée. Il y a des États qui, dans leurs élections locales, ont donné la majorité aux démocrates, mais où le vote militaire rendra sans nul doute l’avantage aux républicains. Il paraîtrait que les démocrates ont imaginé de tourner à leur profit cet appoint décisif de la majorité républicaine, La chose est bien simple quand on songe que le vote se divise par États, et que les commissaires chargés d'y pré-
sider sont nommés par les gouverneurs, qui peuvent être
aussi bien démocrates que républicains. Or un certain Edward Donohue, nommé par le gouverneur Seymour pour ce travail important, a inventé un moyen de falsifier les pièces mêmes du vote. Il s’est procuré les rôles de l’armée, les noms des électeurs, ceux des officiers, ceux des commandants, ct avec une andace inouïe s'est mis à fabriquer de faux bulletins. Ce n’est pas tout : ressuscitant les anciens cadres, il faisait voter les soldats morts, les déserteurs, les vétérans licenciés, jusqu'à des soldats imaginaires qui n'avaient jamais existé, s’exposant à une déconverte certaine le jour où, supputant le nombre des votants, on en aurait trouvé plus que d’électeurs. C'était un faux matériel, car le vote de chaque soldat devait porter, avec son nom, la signature de l'officier, qui en garantit l'authenticité, et celle du quartier-maître, qui répond de l'identité de l'officier lui-même; mais Donohue, Ferry et leurs complices ne sont pas hommes à reculer pour si peu. Peut-être même leur mensonge aurait-il
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passé inaperçu, s'ils n'avaient compté dans leurs rangs un espion qui les a dénoncés.
Voilà les faits tels qu’on les raconte, Est-ce une invention des républicains, ou, comme les démocrates voudraienf nous le faire croire, une comédie de la police? Je ne le pense pas, car il y à des témoignages concluants, et le réquisitoire, demandant la peine de mort, est d’une sévérité qui écarte tout soupçon de complicité entre l’accusé et ses juges. On insinue, non sans raison, que la fraude ne pouvait réussir qu'avec la complicité du gouverneur, et qu'il serait bien juste de faire remonter la responsabilité du crime de l'agent à l'instigateur, de la créature du gouverneur à ce haut personnage lui-même. En attendant, les prévenus ont été traduits devant un conseil de guerre au lieu d’être livrés à la justice ordinaire de leur État, ei! ‘son qu’on en donne montre bien le côté faible des ….uitutions américaines. Le crime ne tombe, dit-on, ni sous le coup des lois des États, ni sous le coup des lois de l'Union; il y a du reste conflit de juridiction entre les tribunaux de l’État de New-York, auquel les accusés appartiennent, et ceux de l’État du Maryland, où le crime a été commis. L'autorité militaire, ce grand deus ex machind qui tranche avec le sabre toutes les difficultés politiques, devait donc s’en emparer. La vérité est que, le gouverneur ayant trempé daus le complot, le président ne pouvait s'en remettre à lui de la poursuite ; l'affaire, abandonnée à l’État de New-York, tombait entre les mains de juges démocrates qui auraient acquitté les yeux fermés,
Tout en s’indignant contre ces expédients criminels, les journaux républicains tonneat contre le pacifique Canada, qu'ils accusent d'entretenir à la fois une pépinière de voleurs rebelles et une armée de votants illégitimes, prêts
à envahir le pays à la veille de l'élection. Les magistrats locaux reçoivent l’ordre de surveiller strictement les listes électorak et d'exiger des électeurs des certificats de notoriété. Enfin la lutte est si vive, si pressante, qu'on craint que le rindre cheveu ne change les poids de la balance. L’e monte, ce qui n'indique pas grande confiance. Il cov, . des bruits fâcheux aux armes fédérales. De leur côté, les gens du Sud trouvent des ressources nouvelles dans un effort inattendu. On dit que, pour résister plus longtemps, ils sacrifieront jusqu’à leur institution sainte. Les gouverneurs des États de Virginie, des deux Carolines, de la Géorgie, de l’Alabama et du Mississipi se sont réunis en convention le 17 octobre pour signer ensemble une proclamation solennelle d'union obstinée jusqu’au dernier sou et jusqu’au dernier homme. Ils offrent de mettre les esclaves de leurs états respectifs à la disposition du gouvernement confédéré pour en faire des soldats. On donnerait aux survivants seize acres de terre et la liberté. Cinq cent mille nègres seraient ainsi armés, comme ces esclaves et ces prisonniers que les Romains envoyaient à lo boucherie en leur promettant la liberté. On recommande aux planteurs de ne pas laisser leurs esclaves s'enfuir aux armées fédérales, afin de les garder en réserve pour la dernière effusion de sang. « Après avoir épuisé nos blancs, nous ferons, dit un journal de Richmond, tuer nos nègres jusqu'au dernier. » L’enrôlement des nègres tue à la fois et l'esclavage, dont c’est le coup de grâce, et cette malheureuse race noire, qu'on extermine en l'émancipant.
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Chicago, 3 novembre.
Je suis à l'heure qu'il est dans un dénûment complet. Arrivés à Détroit avec un long retard, on nous embarque sans nos bagages, qui arriveront Dieu sait quand. La locomotive siffle, le train s’ébranle, le facteur court après le mécanicien. « John! il en reste, ce n’est pas tout. — Al right, never mind!» Et nous voilà partis. Si je m’en plains, l'agent s’offense; il va me répondre comme on a répondu un jour à l’un de mes amis: « Mon garçon, c’est votre faute, je n’y puis rien. » Les cars sont pleins de monde : à chaque station, un flot de passagers se précipite et se promène piteusement sans trouver place; mais le conducteur nous dit : « Restez debout. » C’est traiter le voyageur avec un peu trop de sans-façon.
J'ai peu de chose à vous dire de la route; c'est la monotonie habituelle du paysage américain : des plaines et encore des plaines, des forêts et toujours des forêts, çà et là des villages, des fermes, une bande de terres défrichées sur les deux bords du chemin de fer. J'ai cependant pu observer combien le Haut-Canada était encore
sauvage, combien l’État de Michigan était-encore peu ha-
bité, sauf dans la partie sud qui touche à l'Illinois et à l'Indiana. Il y a place pour une immense population ; cette uniformité même, qui ennuie le voyageur, favorise le progrès de l’agriculture. Vous savez qu’en Amérique la colonisation suit les chemins de fer : encore deux ou trois percements de la péninsule isolée entre les trois lacs, et les populations vont s’y abattre en foule. Cette Amérique est vraiment destinée par la nature à servir l'ambition démesurée de ses habitants. Pas de variété
naturelle, pas d'obstacles au mouvement des peuples, pas de pittoresque inutile et gênant. De la Nouvelle- Orléans jusqu'aux grands lacs, des Alleghanys jusqu'aux montagnes Rocheuses, le continent tout entier n’est qu’une vaste plaine. Jamais terre n’a été mieux faite pour recevoir une civilisation improvisée tt multiplier en peu d'années les * uples. Les divisions, les particularités nationales n’. ouvent guère prendre racine. L'unité de la nation américaine est nécessaire au mouvement continuel de ses populations nomades, et ce mouvement, ce mélange même, la ramèneront toujours à l’unité. Mais je m’égare bien loin de monitinéraire. De Toronto à Port-Sarnia, au-dessus du lac Saint-Clair, j'ai suivi le Grand-Trunck railway, de mauvaise renommée. Le lac Huron se déverse là tout entier par un canal étroit, qui n’est pas deux fois aussi large que la Seine, mais dont la profondeur énorme et la prolligieuse rapidité disent la masse d'eau qui s’y écoule. On le traverse sur un bateau à vapeur qui, pour lutter contre le courant, doit se tenir dans une direction presque parallèle au rivage. De là on se rend à Détroit ou plutôt à la jonction, cor je n’ai rien vu de la ville, puis par le Michigan Central,
autour du lac Michigan, jusqu’à Chicago. La ville me pa-.
rait immense et bien plus taillée dans le grand que New- York elle-même. Plus les villes américaines sont récentes, et plus elles sont colossales. Un Français qui à vécu à San-Francisco me disait que la cité californienne est de beaucoup la plus vaste, la plus riche et la plus luxueuse des États-Unis.
La querelle s’aigrit entre le Canada et l'Amérique. Ceux mêmes qui chez eux font des vœux pour les rebelles ne pardonnent pas à une terre anglaise de servir de refuge aux pirates du Sud, Ceux-ci deviennent plus au-
dacieu:
Roanc ont fai et n’el aux m Vous serait deux f Montre l'opini moins Ce n’e d’enta
Il e apaise l'Angl triotes cadets fratric un che tion. ( au pet en être pathie qu'a f les co ports:
princi con l'ont | fluenc d’aille guerr
peuples, Nouvelle jusqu'aux itier n’est lieux faite ltiplier en particulae. L'unité ouvement ouvement, nité.
De Toronto ’ai suivi le mmée. Le nal étroit, eine, mais dité disent sur un baint, doit se rivage. De on, CT Je à Central,
Ile me pa-
| que News sont réiÇais qui à lifornienne et la plus
Amérique.
es rebelles servir de it plus au-
dacieux que jamais. Ils viennent de saisir en mer le Roanoke, un paquebot qui revenait de la Havane; ils ont failli l’autre jour tenter un coup hardi sur Buffalo, et n’en ont été détournés que par l'avis donné à temps aux magistrats de la ville par les autorités anglaises. Vous voyez que le Canada fait son devoir, et qu’il serait injuste d’exiger plus; mais c’est pour la haine des deux peuples une occasion de se déployer. Il parait qu’à Montréal, où s’instruit le procès des brigands sudistes, l'opinion est toujours très-vive en leur faveur : folie non moins grande que celle des provocations américaines. Ce n'est ni pour l'un ni pour l’autre peuple le moment d'entamer des disputes d’où la guerre peut naître.
Il est vrai que l'Angleterre s'y prend mal pour les apaiser. Ne riez-vous pas de l’admonition paternelle que l'Anglais sir H. Houghton et sès trois cent mille compatriotes adressent, au nom de l'humanité, à leurs frères cadets d'Amérique pour les décider à cesser une guerre fratricide et à se donner le baiser de paix ! Cette pièce est un chef-d'œuvre de sotte maladresse et de naïve infatuation. Comme ces airs de bon apôtre conviennent bien au peuple anglais ! Quelle sollicitude, et combien doivent en être touchés les Américains, qui savent toute la sympathie qu’on a pour eux chez nos voisins, tous les efforts qu'a faits le cabine: de Londres pour mettre à la raison les corsaires audacieux qui viennent s’équiper dans les ports neutres de la Grande-Bretagne! Il est vrai que les principaux signataires de l'adresse internationale sont connus pour Ges partisans déclarés de la sécession; ils l'ont publiquement assistée jusqu'à ce jour de leur influence, de leur parole et de leur argent. Ils ne pouvaient d’ailleurs imaginer rien de mieux pour stimuler l'humeur guerrière de leurs bons cousins.
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