HUIT MOIS EN AME2TQUE
4 novembre.
Tout le monde sait l’histoire de Chicago. Ce n’était, il y a trente ans, qu'un hameau de huttes indiennes. Il y a dix ans, elle n’avait que 34,000 habitants; au dernier recensement de 4860, elle en comptait près de 110,000. Aujourd’hui enfin on évalue sa population à 175,000 âmes. Elle est la métropole de l'Ouest, la grande étape de l’émigration sur le chemin de la prairie, le centre d'un réseau immense de chemins de fer et de canaux, l’entrepôt du commerce des lacs, la rivale heureuse de Saint- Louis et de Cincinnati. Elle exporte du charbon, du fer, des bois de constructien, des peaux, des viandes salées, des grains surtout : on l’a surnommée l’Odessa de l’Amérique. Elle commande la navigation des grands lacs, comme New-York commande celle de l'Océan. Comme New-York aussi, elle est le creuset où viennent se fondre et s'assimiler toutes les nations du monde. On est presque effrayé lorsqu'on se figure ce que Chicago sera devenu dans cinquante ans.
Je viens de me promener dans cette grande agglomc-ration de carrés séparés par des rues immenses où règne plus à l’aise une activité aussi grande que celle de New- York. À New-York, le quartier des affaires est un égout encombré de marchandises. Ici les tonneaux, les caisses s’entassent au bord de la chaussée, et un large espace reste ouvert aux piétons. Les maisons sont monumentales et majestueuses, dans ce genre bazar et boutique qui est celui du génie américain. On sent bien pourtant que la ville est nouvelle et improvisée ; elle est pleine de disparates choquantes : on y voit des pavés défoncés,
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des trottoirs de bois, à côté de magnifiques dallages de granit. Les habitants aussi laissent à désirer : on dirait des ouvriers ou des campagnards endimanchés ; c’est le type ordinaire de l'Ouest. On voit des hommes grossièrement vêtus conduire d’élégants attelages. Enfin, à deux pas des grandes rues, on entre dans des cloaques de chemins boueux et de maisons de bois clair-semées, où rôde une population germanique et irlandaise d'aspect encore très-rustique : voilà la vraie ville de Chicago.
Un ami fait l'été dernier à Saratoga, en une demiheure, me mène dans ces tristes faubourgs visiter les grandes boucheries qui font aujourd'hui concurrence à celles de Cincinnati. On les a assez décrites pour que je me dispense de vous y promener longt:mps parmi les chairs palpitantes et les cuves pleines de sang. — En une minute, l'animal est saisi, assommé, échaudé dans de grandes chaudières, éventré, raclé avec de grands couteaux par mille mains actives, et suspendu sous un hangar à des crochets de fer au bout d’une file innombrable de cadavres. C’est par la division du travail qu’on arrive à tant de promptitude. Les équarrisseurs ont du sang jusqu'aux épaules, — leurs vêtements en sont imprégnés. Je vois sans beaucoup de pitié les pores tomber sous le maillet de l’exécuteur, leurs hurlements affreux ne in'inspirent que du dégoût; mais je ne puis entendre le beuglement d'angoisse des grands bœufs terrassés sous le marteau qui leur enfonce un coin d'acier dans la tête. Ailleurs des nègres de taille athlétique découpent à grands coups de hache les carcasses saignantes dont les quartiers roulent par une trappe à l'étage inférieur : c'est là qu’on les sale et qu’on les prépare. Cette horrible industrie est unie des grandes richesses de Chicago.
En revenant nous parcourons Michigan avenue, une
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longue allée qui s'étend au bord du lac, entre une grande plage sablonneuse où les vagues déferlent et une rangée irrégulière de belles habitations entourées de serres et de jardins. Des troupeaux de vaches nomades y errent en liberté, broutant l'herbe maigre qui croît dans les fossés. C'est là pourtant, et dans Wabash avenue, que demeure le monde riche et élégant de la ville. Encore un pas, et nous sommes dans Lake street, le Broadway de Ciicago, au milieu du bruyant tumulte de la cité commerçante. Ce noyau central est egtouré de trois côtés par le lac et par la rivière Chicage : des ponts tournants le rejoignent aux faubourgs du Nord. Les grands bateaux à vapeur des lacs vont et viennent sans cesse dans la rivière, qui forme un port naturel sur une longueur de cinq milles au-dessus de son embouchure. Tout le long se dressent les hautes
tours de bois de ces élévateurs où passent, dit-on,
chaque année vingt millions de boisseaux de blé.
C’est dans quatre jours qu'a lieu l'élection. IL me semble que le parti républicain, sans être sérieusement compromis, commence un peu à s’affaiblir. Les dernières victoires, qu’on a tant célébrées, n’ont servi qu’à verser du sang. Grant, de qui on attendait quelque prochain coup de tonnerre, se contente de fortifier sa position, sans avoir toujours l’avantage dans les combats quotidiens des avant-postes. Il à iait tuer en une seule campagne plus d'hommes qu’il n’en fallait il y a cinquante ans pour soumettre tout un empire. Il a payé chaque pouce de terrain d’une vie humaine. On l’accuse maintenant d’être un sluggard, un de ces généraux dont tout l'art consiste à sacrifier obstinément les hommes, et qui pour franchir une rivière y font une jetée de cadavres. Sans doute le président Lincoln souhaite ardemment de pouvoir jeter dans la balance, à la veille de l'élection,
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le nom d’une victoire nouvelle; mais la bonne volonté ne suffit pas contre les triples et quadruples lignes dont les rebelles ont environné leur capitale. Meade a livré la semaine dernière à contre-cœur, et pour obéir à des ordres positifs, un assaut funeste à l'armée fédérale. Les journaux démocrates savent bien qu'ils mentent lorsqu'ils menacent le général Sherman d’une déroute : je n’ajoute foi ni à leurs bruits de défaites dans l’Arkansas, d’invasions dans le Kentucky et dans le Tennessee, ni à leurs comptes apocryphes d’ennemis innombrables. Toujours est-il que Grant matériellement n'avance pas, tandis que
Sherman a beaucoup à faire de tenir ses communications
libres contre les bandes armées qui harcèlent ses derrières.
Quant aux finances, l'or monte, la dette fait boule de neige, le papier-monnaie, dont la source avait dû être tarie, coule aussi abondamment que jamais sous la forme des billets des banques nationales, dont la réserve est déposée à Washington en bons de l'emprunt des États- Unis, et sous celle de ces obligations portant intérêt, ingénieux, mais ruineux déguisement du papier-monnaie. On calcule d’après les pièces officielles que la dette augmente de onze millions par jour, déduction faite des énormes emprunts contractés par les États et les localités pour satisfaire aux exigences du gouvernement central et lui fournir les millions d'hommes qu'il a dévorés.
Vous pensez quel parti les démocrates tirent de ces dangers, quelle joie leur inspirent toutes ces inquiétudes, et combien, 1! faut le dire, à ce dernier moment de la lutte les préoccupations nationales sont noyées dans les rivalités politiques. Je sais que c’est le sort inévitable des oppositions, en temps de guerre, que de se trouver de fait, et souvent malgré elles, alliées à l'ennemi public;