LE DROIT A LA VIE CIVIQUE
» La Fédération consldérant :
» Qae les intérêts de la femme et de l'homme, au point
de Yue social comme au point de vue individuel, doiTent être solidaires et non antagonistes comme ils le sont actuellement ;
» Que les charges sociales, pour la femme, sont égales, sinon supérieures à celles de l'homme ;
» Demande :
» Que la femme soit appelée, au même titre que l'homme, à participer au gouvernement du pays,
LE DROIT A LA VIE ET A LA PROTECTION POUR l'enfance et pour la VIEILLESSE
» La Fédération consïdérant d'une part :
» Que Tentant a droit à la santé, à l'éducation intégrale, au développement libre et complet de son être ;
» Que l'intérêt de tous est que ces droits de l'enfant soient respectés ;
» Demande :
» Que Venfant, depuis sa conception jusqu'à Vdge de seize ans, soit protégé par la tutelle sociale contre les misères physiques et intellectuelles et contre l'arbitraire familial, pédagogique^ administratif et patronal.
» La Fédération considérant d'une part :
» Que la femme, comme l'homme, qui aura, par son^ travail, non seulement pourvu à son existence, mais à celle de ses semblables, doit être assurée dans sa vieillesse d'une contribution réciproque de la part de la Société ;
> Demande :
» L'assistance sociale pour les invalides du travail, hommes y femmes et enfants.
» Rédigé conformément à la décision prise au Congrès international féministe tenu, les i2, 43 et 44 mai 4892, à la mairie de Saint-Sulpice (VI® Arr.),
» Voté à Vunanimitépar la Fédération française des sociétés féministes, en son Assemblée générale, tenue le 26 mars 4893 à la mairie d'Anjou (VU/® arrondissement). »
B. Programme du Cercle de la Solidarité (1).
<c Le but est de grouper les femmes dans un esprit de solidarité, d'union et d*aide mutuelle et de revendiquer les droits civils et politiques de la femme.
» La Société embrasse largement toute la cause de Vé^ mancipation économique et sociale de la femme. »
C. Programme de la Ligue Française pour le Droit des femmes :
« Droits civils.
» Admission des femmes dans l'administration de l'Assistance publique.
» Suppression des lois et décrets réglementant la prostitution.
» Éducation intégrale et accès aux grades et aux emplois qu'elle concède ; co-éducation.
» A travail égal, salaire égal pour les deux sexes.
» Droit pour la femme mariée de disposer du produit de son travail.
» Ëlectorat et éligibilité des commerçantes aux Tribunaux de Commerce et des ouvrières aux Conseils de Prud'hommes.
(1) Secrétaires du Cercle, mesdames Eugénie Potonié-Pierre et Maria Martin.
» La femme membre du Jury criminel et du Gonseï municipak
» Président d'honneui* : Léon Richer. Présidente : madame Maria Pognon (1). Vice-Présidentes : mesdames Amélie Hammer et Sarazin. Secrétaire générale : mademoiselle Marie Bonnevial. Secrétaire-Adjointe : madame Maria Martin. Trésoriére : mademoiselle Hélène Martin. »
D. La Société pour f Amélioration du sort de la femme et la Revendication de ses droits (2), fondée à Paris eu 1886, a pour but de faire sortir la femme « de la condition d'infériorité où Tont placée les
(I) Le Congrès Féministe International qui- se tint à Paris au mois d'avril de cette ai^née l89d a^fait en quelques jours assez célèbre ce nom, la veille inconnu, pour qu'il suffise de rappeler ici l'autorité, le tact, l'éloquence précise et spirituelle que- révéla n^adame Maria Pognon, plusieurs fois élue présidente. Paul Adam, qui la vit au fauteuil durant deux longues séances, écrivait dans Le Journal: a Vraiment, sauf à quelques jeunes sots, trop démunis d'intelligence pour reconnaître la valeur d'an tel mouvement social^-* cette haute personne en gaine de soie noire brochée ne donna pas une seconde Tidée qu'elle eût, au Parlement, paru l'inférieure d'un Waldeck- Rousseau. par exemple, dont le flegme, la tenue, i'élocution précise lui sont départis. »Et quelques lignes plus loin: « Cette force se contient, se mène, se projette et se retire selon toute une science d'énergie. De son geste... la pensée d'une nouvelle juàtice semblait se répandre... au commandement d'une volonté consciente de sa vigueur pour mettre à l'usage de sûrs moyens d'exécution. »
(2) Maria Deraismes, fondatrice ; présidente d'honneur, madame veuve Champseix (Andrée-Léo); madame Féresse-Deraismes, présidente; M. Ernest Hamei, sénateur., vice-président; etc.
codes de tous les temps, — infériorité contraire au droit, h la justice, au progrès de l'humanité (1). »
E, Le groupe YÉgalité, par Tinitiajive de sa fondatrice et présidente madame Vincent, ne manqua jamais à cette proposition de principe que fait voter ladite madame Vincent avant rouverturetdeiS
débats en toute réunion de groupes fédérés :
« Considérant qae la femme doit être l'égale dans la société et deyant la loi,
» Nous demandons la pleine et entière possession des^ droits restés jusqu'à ce jour l'apanage du sexe masculin, et nous vous prions d'émettre un vote favorable sur le paragraphe suivant à ajouter au Gode :
» Les Françdfis et les Françaises sont égaux devant la loi (2).»
(1) Madame Isabelle Bogelot, la très remarquable directrice actuelle de VOEuvre des Libérées de Saint-Lazare, terminait soa rapport au Congrès des Sociétés Féministes (1892) par ces mots : « Nous arriverons à ronjurer le péril social dont on se préoccupe si fort; et, si les lois donnent à la femme les droits qu'elle réclame et la place qui lui est due, nous pouvons entrevoir une période plus heureuse pour l'humanité. La vraie base du bonheur est : justice et morale une pour les deux sexes. »
(2) Le groupe V Égalité a pour secrétaire madame Mauriceau, sœur de madame Vincent et sa collaboratrice en l'énorme tâche historique entreprise depuis des années par la fondatrice du groupe. L'érudition féministe de cell^-ci — je devrais dire: des deux sœurs — est toute particulière ; elle est, historiquement, encyclopédique. Toutes les deux sont socialistes.
226 HUMANISMS INTÉGRAL
F: La grande Loge Symbolique Ecossaise de France a pour devise :
Le Droit Huhaln; et dit en ses statuts qu'elle «c s'est constituée, pour amener Tunité de vue philosophique dans la famille, réclamer Végalité de droits dans le Code pour les deux sexes, travailler à la consolidation de la paix so* ciale, en essayant de créer un courant.
Elle affirme le droit à la yie de l'Être Humain, sans distinction de sexe, de race, de nationalité ou de religion, et désire voir régner la paix entre tous les hommes et tous les pays de la terre.
Bien penser, bien dire, bien faire, être tolérants les uns envers les autres ; rechercher la vérité, pratiquer la liberté, l'égalité, la fraternité, la justice et la solidarité: tels sont les devoirs que la Grande Loge prescrit à tous ses membres, en élevant à la Gloire de l'Humanité le premier Temple maçonnique ouvert aux deux sexes. »
G. L'Emancipation féminine, qui a pour but a d'arriver à l'obtention de tous les droits de la femme et à la défense de ses intérêts, tant civils que politiques », ajoute en ses statuts :
a Les adhérents au groupe sont recrutés indifféremment parmi les personnes de l'un ou l'autre sexe(l). »
(1) Présidente d'honneur: Madame Julie Chapuis; présidente : madame Féresse-Deraismes ; secrétaire: madame Adrien Farge; secrétaire-adjointe: madame Louise Coûtant; trésorière : madame H. Arban.
H. Dans une Revue des Femmes Russes^ organe c du féminisme international », récemment fondée h Paris et dirigée par madame 0. de Bézobrazow,
cet éditorial :
dc De la proclamation des droits de rhomme et du citoyen, jusqu'à la proclamation de Tégalité intégrale des droits pour les deux sexes, rhùmanitè va d'étape en étape vers « LE Droit humain. »
9 Cette formule « le Droit humain » est le fruit de la grande famille humaine fraternelle et solidaire. Nous croyons qu'il est essentiel d'en préciser la formule, qui doit dans Tavenir unir les râces, les natiqns, les individus par le rapprochement dans une paix générale et universelle REMPLAÇANT l'ÉTÀT ACTUEL DE DIVISION (1). »
Quant aux Groupes, Ligues, Sociétés d'Amérique , d'Angleterre , d'Autriche , d'Allemagne , d'Italie, enfin de tout les pays arrivés au môme point de mental développement et d'inquiétude philosophique et sociologique, leurs Manifestes ou Statuts nous fourniraient d'analogues formules, expressions d'idéaux identiques.
Faute d'espace (il me faudrait un second volume pour à peu près tout dire), je me limite à l'agitation féministe française, qui peut servir de schéma pour un public de France (2).
(1) Le même esprit inspire la Revue féministe, très utile, de madame Clotilde Dissard.
(2) Encore est-il indispensable de consulter ces trésors de documents, d'arguments que sont nos Bulletins et Journaux
Et je le répète, j'y appuie : De certains des programmes qu'on vient de lire ôtez ce qui s'y motive
féministes. -^ Les antiféministes, et même quelques esprits plutôt sympathiques au mouvement, ignorent tout cela. Les premiers saisissent au vol, d^ns une facilité de raillerie trop 'française, quelque riposte ou proposition isolée, généralement tronquée d'ailleurs, et adultérée par la blague parisienne. — Oùt m9.1lieureusement disparu, sans doute, certains de ces périodiques, entre autres la Citoyenne d'Huberiine Auclert, le Droit des femmes de Léon Richer. D'autres ont dû s'interrompre de paraître : le Bulletin de l'Union universelle des Femmes, dirigé par madame Marya Chéliga ; VHarmonie SO" ciale de madame Aline Valette. Mais il s'en est fondé qu'il faudrait .suivre avani de s'autoriser à parler du Féminisme et de ses militantes. — Le mouvement belge pourrait s'étudier concurremment avec celui de chez nous. Même esprit dans la même langue. Très importante la Ligue dont mademoiselle Marie Popelin est rédacteur en chef.
Ces documents (et d'autres analogues" à ceux que j'ai cités, procès-verbaux de réunions, de Congrès, etc.), si les plaisantins les connaissaient, nous n'aurions pas l'ennui de rencontrer dans la presse quotidienne des phrases du genre de celle-ci: « Les congrès féministes qui, jusqu'ici, n'ont fourni que quelques scènes amusantes de revue de fin d'année, auraient pu s'occuper de l'amélioration du sort de la femme dans les bureaux. »
Ils s'occupent non seulement de ce petit point (je dis petit sans aucune ironiç car il a son importance), mais de tout le sort économique de la femme, et du sort matériel de l'enfant (comme de leur sori intellectuel et moral à l'un et à l'autre). Exemple : à l'ordre du jour du Congrès féministe international de Paris (1896), le mercredi 8 avril, « Droit exclusif de la femme au produit de son travail. — Suppression de la prostitution réglementée » ; le jeudi 9 : « La question du travail dans toute son extension et ses applicMions. — Ëlectorat et éligibilité de la femme aux Conseils de Prud'hommes, aux Conseils professionnels, aux Tribunaux professionnels, aux
par la nécessité du combat avec Tordre social actuel; ils apparaii^ent tous, soit implicitement, soit explicitement (avec la synthétique éloquence, alors, des raccourcis philosophiques), les avant- CQureurs des grandes batailles, des victoires de r Humanisme intégral.
Quand naquit l'idée humaniste? — Voilà bien des siècles, si Ton veut remonter jusqu'à Platon,
Jarys professionnels »; le samedi 10: « La question de Téducation, — La eoéducatipn, » etc. Quant au ConÉçrès International féministe de Berlin (sej^tembre 1896), j'en ai sous l€s yeux le programme que je voudrais pouvoir donner ici tout entier. Ce serait démesurément allonger cette note. Tout de même quelques exemples : Premier jour, « Conférence sur l'éducation physique et morale des enfants en bas âge. — Rapports de tous les pays sur les Crèches, les Asiles, les Patronages, les Sociétés protectrices de Tenfance et de la jeunesse, etc. »^ deuxième jour, a Conférences sur l'école primaire, les lycées de jeunes ûiles... — Les écoles professionnelles... -»; troisième jour, ^« La Question des femmes médecins, celle des femmes denti^es, pharmaciens, des gardes-malades et sages-femmes. — "hôpitaux dirigés par des femmes, etc. »; quatrième jour , « L'alimentation populaire; les amusements populaires ; les écoles professionnelles de cuisine et de ménage; les écoles de jardinage et d'horticulture pour femmes, — Les Asiles d'accouchées, etc. »; cinquième jour, ce La Question des ouvrières et du salaire des femmes employées dans l'industrie, le commerce et les métiers. — Les Sociétés de bienfaisance et de prévoyance pour employées... — La question des domestiques, » etc.
puis s'arrêter aux stoïciens de l'époque des Césars.
Le Christianisme, qu'on peut considérer, avec llnvasion dea Barbares, comme la plus grande catastrophe historique, fit avorter ce beau mouvement romain.
Il faut d*un bond énorme passer par-dessus tout le moypn âge (1), ce moyen âge que des littérateurs (2) se sont mis récemment h exalter.
J'ai eu occasion de dire l'éclosion large, en la Renaissance, d'un Féminisme féminin et masculin — dont le souffle précurseur anime déjà, au quator-
(1) Voir, plus loin, moû chapitre sur V Amour.
{^2) Ai-je à citer J.-K. Huysmans, grand talent âpre et douloureux, fasciné d'abord, sembie-t-il, par le Satanisme, autant que séduit par la mystique beauté de la Musique Chrétienne? — Mon admiration littéraire pour Là-Bas, pour £n Route, ne doit pas m'empècher d'avouer ma tristesse philosophique au spectacle d'un tel artiste pris peu à peu tout entier dans ce moyen âge. Bientôt paraîtra la Cathédrale, et sans doute en Usant ce livre Tadmiration encore l'emportera ehez moi sur la tristesse ; mais celle-ci, j*en suis sûr, remontera, une fois le livre fermé. — D'autre part, on sait que Jules Bois, récemment, a publié, historien-poète, un ouvra^re éloquent et charmeur intitulé le Satanisme et la Magie, Suivant J.-K. Huysmaus, « ce volume est certainement le plus consciencieux, le plus complet, le mieux renseigné que Ton ait écrit sur l'audelà du mal. » Je ne saurais souscrire ni faire opposition à ce jugement, faute d'études personnelles. Mais ce qui n*est pas douteux pour moi, c'est qu'on ne pouvait mettre plus de grâce entraînante dans un pareil tableau d'horreurs et de folies. — Le malheur est que les Snobs de la Magie en sont devenas ' plus nombreux — et plus nombreuses.
LA CITÉ FUTUAE 231
zième siècle^ les Femmes illustres de Boccace et son joyeux Décaméron, J'ai nommé Cornélius Agrippa qui, lui, proclame même et croit démontrer, dans un ouvrage latin, la précellence de la femme au moral et pour Tintelligence.
C'est la thèse également d'une poétesse, Marie de Romieu. — Au dix-septième siècle, « la fille d'alliance » de Montaigne écrit YEgalité des hom,m,es et des femmes.
Mais c'est réellement la Révolution française qui créa le Féminisme au sens actuel du mot ; Tlntégraf jPémimsme (ou Humanisme),
Une des femmes les plus intéressantes, les plus courageuses, les plus à plaindre — et les moins bien connues (1) — de la Révolution, l'ardente Languedocienne Olympe de Gouges, en 1791, publie dans une brochure dédiée à Marie-Antoinette sa a Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne » — « droits naturels, inaliénables et sacrés », dit-elle.
Je cite — (la saveur révolutionnaire du style ayant son prix d'archaïsme, et les derniers mots atteignant au sublime) :
« Le sexe supérieur en beauté, comme en courage dans les souffrances maternelles, reconnaît et
(1) Je la montrerai dans la vérité de son rôle et de son caractère, au premier volume de l'ouvrage que je prépare sur Idk Femme dans la Révolution Française.
déclare,- en. présence et sous les auspices de TÊtre suprême, les Droits suivants de la Femme et d6 la ~ Citoyenne:
» Article premier. — La Femme naît libre et . demeure égale à l'homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune» »
« Article VI. — La Loi doit être l'expression de la Volonté générale; toutes les Citoyennes et tous les Citoyens doivent concourir, personnellement ou par leurs représentants, à sa formation; elle doit être la même pour tous ; toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles h toutes les dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. » '
« Article X. — La Femme a le droit de monter à l'échaf aud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune. »
(Olympe de Gouges, deux ans plus tard, allait d'ailleurs illustrer cette formule admirable de son sang répandu. La Convention lui refusa la tribune.
OÙ elle s'offrit pour défendre Louis XVI — quoique sînqèrement tépublicaine; mais Robespierre «lui fit accorder Téchafaud par Fouquier-Tinville. MM. de Goncourt u'ont pu se retenir de régaler à Malesherbes, qui ne fut guillotiné Qu'après elle.)
D'autres femmes à la même heure sonnèrent le même combat: notamment une. Anglaise, Mary Wollstonecraft, venue à Paris — comme plusieurs de ses compatriotes également lascinées.
La Révolution s'obstina, pour son malheur, h n'accorder aux femmes que l'égalité du « panier h Sanson ».
Pour son malheur, car la réaction thermidorienne eût été impossible (la Terreur n'eût pas duré d'abord), et le*18 Brumaire eût ressemblé au plus banal des Jours sans histoire, 'si la Révolution aVait lié le Féminin à sa cause ](^ar les chaînes de l'intérêt tout ensemble et de la dignité (1).
Sous l'Empire, silence. Pour le nouveau César tout le rôle deja Femme est de fabriquer Se la «chair à canon ». Gloire aux mères I On leur tuera leurs fils. '
(1) Un seul révolutionnaire de marque fut féministe. Mais la femme peut ^tre fière, c'était le plus haut cerveau de l'époque. Il écrivait,* ce grand et noble Condorcet : ce Ou aucun individu de l'espèce humaine nia de véritables droits, ou tous ont les mêmes, et celui qui vote contre le droit d*un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré le sien. »
Mais, sous Louis XVIII, l'idée endormie trouve son Prince Charmant dans un des penseurs les plus originaux, les plus puissants du siècle : Saint- Simon.
Fou peut-être, mais de ceux qui surgissent le front si plein, ou Tâme si forte, qu'ils entraînent leur génération, et que leur exemple ou leur verbe, d'énergie après eux durable, agit encore, plus ou moins, sur les fils et petits-fils de leurs contemporains.
Fous de génie, rois spirituels par leur action directe, et prophètes — en témoigné leur action de survie (1).
Saint-Simon disparaît en 1825, mais le Saint- Simonisme existe. — Enfantin succède au Maître, sera promu Pape de la religion nouvelle...
Des Conférences paraissent, avidement lues. Dans V Introduction (1829), il y a sur les femmes ceci, très vrai, beau :
« Il nous fallait faire sentir le sort que leur réserve un avenir qui, après les avoir complètement affranchies du joug barbare..., reconnaîtra en elles le type de cette puissance sympathique qui excita d'abord Thorreur pour les sacrifices humains, brisa plus tard les chaînes de Tesclave
(i) A certains égards, cette action prolongée des idées de Saint-Simou fut néfaste. Du moins eut-il le malheur d'être aussi le prophète de la féodalité financière et industrielle d'aujourd'hui.
et prononça enfin ce mot sublime de philanthropie (1). »
L'idéal d'humanisme intégral est pleinement dans cette phrase d'une Conférence : — L'éducation doit être le moyen de rendre les hommes dignes u d'une société aimante,..] de préparer chacun, selon sa vocation, à lui apporter son tribut d'amour, d'intelligence et de force » . — Enfantin s'écrie : « L'homme et la femme, voilà Vindividu social » ; et il im'agine le couple-prêtre, laissant à côté de son fauteuil de grand-pontife un fauteuil vide pour la papesse, — qu'il espère.
« Ma parole, dit-il encore, est celle de l'homme précurseur de la femme ». Il en est lé Messie ; il est venu pour la sauver « de la prostitution ».
De ces théories annonciatrices, — qu'il eût fallu seulement dégager de leur gangue mystique, pour en faire luire, toute pure, l'humaniste beauté; puis des idées parentes, quoique personnelles, de Pierre Leroux, puis (ou en même temps) de celles de Fourier, il sortit un nouveau Féminisme féminin qui eut bientôt, dans ses héroïnes d'apostolat, ses martyres.
(1) Je prends ces lignes au premier volume de l'ouvrage de M. Gréard sur ['Enseignement secondairey ouvrage faisant lai-môme partie de : Education et Instruction (quatre volumes du plus haut intérêt documentaire^ psychologique et pédagogique).
Le 14 novembre 1844, une femme mourait à ■Bordeaux, épuisée par .un admirable combat, non seulement féministe^ mais républicain, mais humanitaire. Elle s'appelait Flora Tristan, et c'était une mystique à sa manière, aînée française des futures nihilistes russes (et des mazziniennes), — ayant au cœur « la religion de la soufifrance humaine » (1). Car alors, être républicain, c'était rêver Favènement de la Justîce, de toute une âme brûlée de charité ; c'était pieusement *chérir les • misérables, en travaillant, de toutes ses énergies ramassées et tendues, à préparer la Cité de lumière, de paix et de bon travail où THumanité serait uh immense concert de volontés heureuses. C'est rhonneur des femmes féministes d'il y a Un demi-
siècle d'avoir élargileurs revendications jusqu'à les confondre avec la cause du Droit universel (2). Et soit qu'elles tombent, brisées d'un effort trop violent et trop prolongé, comme Flora Tristan; soit qu'elles bravent la prison et y meurent comme Laure Grouvelle, elles défient la Pitié, qui serait offense à leur mémoire.
(1) La Russe madame Marie Stroraberg, dans un article publié par la revue VAube sur Bakounine, cite du grs£nd révolutionnaire ce mot bien slave : « Le sentiment sacré de la révolte », applicable aux lutteuses françaises comme Flora Tristan. La race de ces héros femmes n'eât pas éteinte. EUes ont revécu, revivent encore dans une Paule Miok, dans une Louise Michel.
(2) Honneur, on l'a vu, que partagent avec elles la plupart de nos femmes féministes d'aujourd'hui.
Honorons encore d'un souvenir bien dû, d'admiration, de gratitude, ces deux militantes de 1848 : Pauline Roland et Jeanine DerQin.
Pauline Roland qui courba Tinsoïence d'un procureur général à cet éloge : « Cette femme, je Tavoue, est un honnête homme ; » Pauline Roland qui n*en connut pas moins la prison, et l'on devine laquelle, Saint-Lazare — en, attendant la gloire de la déportation dont le Coup d'Etat sut bien fae pas la frustrer. Gloire mortelle, car si Finlrépide et malheureuse femme,* dès Tannée suivante fut graciée, .elle ne retrouva la ' patrie que poyr y exhaler son âme d'héroïque charité * républicaine, son .âme de martyre des temps nouveaux.
Jeanne Deroin lui survécut longtemps. Elle est morte il y- a peu d'années, mais sou histoire sous la seconde République est celle de Pauline Roland. Impliquée dans le même procès, elle fat également eondamnée & six mois de Saint-Cazare. Et après le Coup d'État, la voilà de ces proscrites, volontaires ou non, qui se groupent autour de Victor Hugo, Dieji de l'Exil et des Châtiments.
Rappelons-nous à ce propos que la ptrase du •grand poète : « Le dix-huitième siècle a proclamé le droit d« l'homme ;. le jdix-neuvièiiie siècle proclamera le droit de la femme />, fut prononcée sur la tombe d'une autre proscrite, Louise Julien.
238 HUMANISUE INTÉGRAL
Enfla n'oublier ni Adèle Esquîros, ni Andrée Léo, survivante de l'époque héroïque, et précurseur, comme écrivain d*imaginalion, des romancières féministes anglaises.
Cependant, vers cette môme date, si considérable, de 1848, s'inaugurait aux États-Unis la campagne qui devait rapidement aboutir aux merveilleux résultats dont le public français commence à n'être plus tout à fait ignorant.
La promotrice, Gady Stanton, était munie ou plutôt dévorée d'une de ces fois d'évangélistes qui minent au moins les montagnes du Préjugé, si elles ne les abattent; qui, plutôt, les pourrissent pour la chute.
Vinrent ensuite, furent ses auxiliaires principales, Suzanne Anthony, Lucy Stone : cette dernière, morte tout récemment, après une de ces existences de courage intellectuel et même physique devant lesquelles on s'agenouillerait.
Suzanne Anthony alla si loin qu'en la République pourtant vite sympathique au mouvement d'émancipation, elle se flt condamner à force d'audace (condamnation bénigne, du reste, une amende — en 1872.)
Lisez madame Bentzon, déjà citée dans la première partie de ce volume. Lisez Bourget. Lisez un livre tout frais (1896) d'une jeune Française, mademoiselle Dugard, ancienne élève de l'Ecole normale
supérieure de Sèvres, professeur au lycée Molière. Lisez... bien d'autres ouvrages antérieurs, signalés par M. Gaston Deschamps dans le Temps du 6 septembre de cette année. Cherchez, en outre, si votre curiosité grandit à ces lectures, comme il est certain, si elle devient insatiable, dans des Revues vraiment vivantes, fondées il y a peu, la Revue encyclopédiquey la Revue des Revues, la Société nou^ velle, où j'ai déjà tant puisé, où je puiserai encore, IdL Revue socialiste, le Magazine international, etc. Je ne peux vous garantir récolte abondante partout, mais partout vous trouverez quelque chose.
Et Ton peut dire, en abrégé, qu'il n*est plus outre-océan, de l'Atlantique au Pacifique, de la frontière Canadienne au golfe Mexicain, une seule carrière réellement fermée pour la femme.
Dans vingt-trois États, elle peut plaider. — Une loi fédérale de 1879 lui en donne même le droit devant la Cour suprême de la grande fédération ; il suffit pour cela qu'elle ait appartenu trois ans au barreau de la Cour suprême d'un État ou territoire. — Il y a des femmes juges de paix dans le Kansas, le Wyoming, le Missouri, la Colombie. Bien mieux, dans TÉtat de Montana, en 1892, une femme, miss Ella Knowles, a été nommée procureur général, m'apprend mon confrère G. Lejeal (1); et encore mieux (dans un autre ordre), voici
(1) JRevue encyclopédique.
HUMANISME INTÉaRAL
des femmes au ministère des Affaires étrangères, au ministère de fAmirauté, au ministère de la Guerre ! . Admirez, gens' d'Europe! C'est ainsi. Vous trouveriez deux femmes, miss Betsie Lawton et miss Elisabeth Long, aux bureaux de l'État-Major général. Et si. vous parcouriez l'étonnante République, on pourrait vous présenter à des femmes notaires, vous pourriez entendre des femn>es pasteurs, et, dans le Wyoming, dans Je Kansas, vous rencontreriez des mairesses, et des adjointes aux mairesses, et des secrétairesses de mairesses, car en ces deux pays la femme est électeur et'éligible pour les fonctions municipales. Sans doute, au Wyoming seul tl),elle aTélpctorat politique; maïs on travaille à le lui obtenir dans l'État empire de New- York I Enfin, pour ce qui concerne les écoles, l'instruction publique, elle vote dans M moitié des États. Par-dessus tout, oe qu'elle possède, ce qui fait, sa force, et nous explique ses conquêtes sociales (en partie tout au moins), c'est^ le respect de l'autre sexe « Vous visitez, a dit
Bourget 4ans Outre^Mer^ une école publique; vous voyez les filles travaillant avec les garçons, et la leçon faite Indifféremment paç un homme ou par une femme. Vous entrez dans un laboratoire d'univergité ; des jeunes filles sont penchées «sur le microscope qui regardent une préparation ana»
(1) Et dans le Colorado.
. LA CITÉ FUTUBE 241
tomique côte à côte avec des étudiants. Vous recevez un reporter qui vient sans se nommer, de la part d*un, grand journal ; c'est une femme qui demande à vous interviewer. Vous cherchez Tadresse d'un médecin : vous constatez que le nombre des femmes docteurs est égal à celui des hommes, ou sinon égal, assez élevé pour que l'exercice de ce métier ne soit plus parmi elles une exception... »
D'ailleurs, — soit notépar parenthèse, — lafemme, la jeune fille n'y perdent rien de leur grâce naturelle. Cette grâce s'y raffine, s'y pare d'un charme nouveau : celui de l'Esprit — dans la fierté visible et souriante du « moi» libre. Un seul exemple, pris au livre de mademoiselle J)ugard, qui sait écrire et même d'une jolie plume quand s'y prête le sujet. — Elle raconte sa visite à l'université de Welleslôy où toutes sortes de sciences, avec le grec et le latin, sont enseignées à un millierjde jeunes filles. Je découpe cette page :
« Au dîner, dans le large réfectoire aux tables étincelantes où elles prennent leurs repas avec les professeurs, toutes descendirent en toilettes légères, de crêpe rose ou bleu pâle, quelques-unes décolletées/ avec, au corsage et dans les cbeveux, des guirlandes de feuilles cueillies dans le parc, ces feuilles de Tautomne américain, rouges et ' semées d'or, pareilles à des fleurs. En ces robes de soirée, elles-mêmes servirent le repas très simple — des viandes et des légumes bouillis, des pÂtes sèches, des fruits, de
Teau — mais animé de causeries ; au dessert, une d'entre
d'elles, enfant de dix-sept ans qui avait voulu ménager une « surprise », arriva de l'ofOce déguisée en négresse, la tête coiffée d'un madras jaune, aux oreilles de larges anneaux d'or, les dents blanches brillant dans sa figure noircie : ce fut une gaieté, et le repas finit en de frais éclats de rire. . .
)) Le lendemain on travaillait. Dès septheures et demie, les étudiantes circulaient dans le collège ; les unes, simplement vêtues d'cne jupe de lainage foncé et d'un corsage de toile serré d'une ceinture de cuir, transportaient des seaux, époussetaient, balayaient les galeries, droites, avec des allures de reine ; les autres, en toge noire et bonnet carré, costume dont leur grâce atténue le pédantisme, la toge se drapant en plis souples et le bonnet mêlant sur leur front son gland de soie légère aux boucles de cheveux, traversaient le hall, tout affairées, ne s'arrétant que quelques secondes pour lire les nouvelles d'Amérique et d'Europe que l'administration du collège fait chaque jour inscrire sur un tableau à l'entrée des galeries, ou pour choisir, dans les corbeilles de fieurs des marchands ambulants groupés sous les palmiers, des touffes de violettes, d'anémones et de roses. »
Enfin, on Ta pu certifier sans être démenti : Télection d'une présidente de la République ne soulèverait point « une émotion de scandale ». Par deux fois s'est présentée mislress Belva Lockwood.
Nous ne saurions, sans nous dissiper en un trop long voyage, — revenus en Europe, — suivre partout le mouvement. Pas une nation qui ne méritât son chapitre dans ce chapitre ; seule, FAUemagne, en dépit des efforts d'une remarquable élite de revendicatrices, malgré Bebel et
d'autres socialistes non moins dévoués à la cause féministe, se défend inébranlée jusqu'à présent, parmi les grands ou petits pays, ses voisins.
Sur l'Angleterre, à ranger immédiatement audessous des États-Unis (je l'ai dit plus d'une lois), une dernière note : la femme est à la veille d'y obtenir le droit de vote politique. — En 1867, s'était fondée la première société féministe : The national Society for Womens suffrage. En 1869 Stuart Mill arrachait au Parlement le Municipal franchise amendment acty accordant au Féminin l'électorat municipal (1). Il y avait en cet act des restrictions graves, qui disparurent en 1894, à l'exception de l'incapacité frappant les femmes qui n'ont aucun bien personnel. Générosité bourgeoise, par conséquent, cette loi de mars 1894 ; mais il faut ajouter qu'elle accouplait à l'électoral l'éligibilité. Actuellement, trois cent cinquante membres du Parlement (au moins) sont acquis à l'agitation pour Tobtention du droit de vote politique.
En Russie, les débuts furent brillants, me disait il y a quelque temps madame Marya Ghéliga, que j'interrogeais :
« Voilà une quarantaine d'années, la jeunesse
(1) Voir dans la JRevue féministe (5 décembre 1895) un article de M. Ranvier, que j'ai sous les yeux en écrivant ceci.
» des deux seixes manifesta fortement le dessein » de s'instruire et de combattre les préjugés. La )) moindre inégalité entre l'homme et la femme » fut considérée comme un de ces préjugés. Pas )> un écrivain de marque à cette époque qui ne » propage cette opinion,.. » — Il est vrai qu'après un remarquable libéralisme, le gouvernement prit peur : la plupart des émancipées devenant nihilistes, — âmes, et bras souvent, des complots les plus tragiques.
Ces froides justicières implacables, c'était parfois des jeunes filles riches et nobles, qui se simplifiaient en allant au peuple et qui se disaient de l'assassinat d'un monstre officiel : « Voilà le devoir », — en leur ivresse du sacrifice de leur propre vie — pour l'idéal humain dont leur grand cœur était rempli.
La très 'bien née, très cultivée et belle Sonia Petrowskaït mourufà vingt-six ans, — pendue à pôté de l'homme qu'elle aimait. Et des deux sœurs Bordine, belles aussi, et savantes, qui, pieds nus, en haillons, allaient instruisant la prolétaire des villes. Tune se tua p^arce que, malade, elle se jugea désormais inutile. On avait enfermé l'autre dans une forteresse.'..
Chez nous, la campagne, interrompue par le Deux-Décembre, recommence au déclin de l'Empire. — J'ai rendu justice à Léon Richer; je la
veux rendre à Téloguente Maria Deraismes, qu'un mal affreux a récemment enlevée (1).
Gra9de, portant baut une tôte large de femmetribun ; la physionomie la plus mobile, le geste impérieux, puis familier, puis à nouveau dominateur, c'était, si je puis dire, — quand elle parlait, debout, devant une foule — une vivante cariatide soit de rinvective, soit de Tironie.
Car elle avait, cette très Française, cette Gauloise de forte race, le don du rire vengeur, cinglant l'orgueil viril — à coups de lanières.
Retentissant fut le succès, en 1869, à la salle des Capucines, lorsqu'elle s'y révéla dans la jeunesse de ses convictions — qui ne vieillirent pas.
D'ailleurs, sous la fougue de sa rare puissance oratoire, logicienne tendre et modérée; ne demandant comme féministe, pour le moment présent^ qu'un certain nombre de réformes, celles qui lui paraissaient d'une immédiate possibilité. Je l'ai connue personnellement sur le tard de son existence, et je verrai toujours son bon sourire de stoïcienne française, aux heures où le vautour lui déchirait le sein ; car elle mourut d'un cancer à la poitrine, sans jamais se plaindre en sa longue agonie.
Le groupe qu'elle avait fondé {pour Vaméliora^ iîon du sort de la femme) a pour chef aujourd'hui
(1) Le 6 février 1894. — Le conseil manicipal de Paris a rebaptisé une rue de ce Dom de Maria Deraismes.
Madame Féresse-Deraismes, sa sœur, pieuse :hérilîère de sa pensée (1).
Son titre durable, c'est d'avoir, pour ainsi dire, ressuscité chez nous l'idée féministe (2) et de l'avoir dirigée infatigablement vers une victoire qui s'annonce très proche.
Ce fut une grande excitatrice (3).
Le droit humain I
Alexandre Dumas, qui le repoussait en 1869 encore, l'admit, plaida pour^ après la guerre. Dans les Femmes qui tuent et le$ fem,mes qui votent, il vit d'un clair regard la femme nouvelle, la célébra par avance.
Il l'observa surtout au travail de Science. « Une fois leur cadre conventionnel brisé, les femmes vont se jeter dans la science comme elles se jettent dans tout ce qui les passionne... à corps perdu, c'est le vrai mot. » — « Quand on sait avec quel mépris
(1) Madame Féresse-Deraismes a commencé la publication des écrits et conféretices de Maria Deraismes. Trois volâmes ont déjà paru : France et Progrès; —Eve dans l'humanité; — Nos principes et nos mœurs,
(2) Avec Léon Richer et quelques femmes.
(3) J'ai nommé plus haut la plupart des principales féministes françaises contemporaines. Il faudrait cependant une mention spéciale pour Hubertine Auclert. Citons encore Léonie Rouzade. D'autres noms se trouveront plus loin.
de toute souffrance la femme va au martyre, dès qu'elle est vraiment dans la foi,... on peut prévoir l'audace et la frénésie avec lesquelles elle tentera la découverte et affrontera le fait lorsqu'elle sera vraiment dans la science. Elle se soumettra comme rhomme aux plus rudes travaux, aux expériences les plus douloureuses, aux épreuves les plus étranges pour trouver le mot de Fénigme. Elle se laissera arracher les seins comme sainte Agathe, si cela peut révéler le mystère de la lactation; elle passera son enfant à sa voisine, comme sainte Félicité, pour aller se livrer aux bêtes, non pour prouver que Jésus a dit la vérité, mais pour savoir si Darwin a raison. »
Il ne croyait donc plus, avec Proudhon, à l'infériorité mentale irrémédiable du Féminin.
Mais quand on voit Proudhon s'appuyer sur la Bible; — se faire une âme à la Tertullien pour attaquer la femme, pour la maudire ; — invoquer tour à tour saint Paul et la Genèse, on a plutôt envie de le plaindre, ce vigoureux esprit, partout ailleurs si moderne.
Il ose écrire : « Comme la femme tient son corps de Vhommey os ex ossibus meis et caro ex carne meâ; — comme elle tient de lui ses idées, de même elle en reçoit sa conscience et le principe de toutes ses vertus (1). » — Ce raisonnement par analogies,
(1) De la JiMtice dans la dévolution et dans l'Eglise (1858).
tombant si le premier terme est inexact, quelle dégringolade — aux yeux de quiconque ne fait pas de la Genèse son bréviaire anthropologique!
Et plus loin, — de la part d'un homme qui savait la vie, — cette affirmation : — La femme, grâce à Tamour du mâle, par et dans le mariage, s'élevant « des impuretés de sa nature à une transparence incomparable » 1
Une doctrine de mépris social, intellectuel et moral, s'étayant d'observations de cette justesse, mérite- t-eile qu'on s'y arrête encore? (1)
Et quand il me souvient qu'à moi, comme à Henry Bauër, elle apparut éblouissante de vérité — « en rhétorique », des années même après!
Au moins, l'héritier de Schopenhauer et de Proudhon — et des Pères de l'Église, — l'amer dramaturge, ici égaré, Strindberg a-t-il recours à la Science, à combien de sciences I {La Revue blanchcy janvier 1895).
Surtout, bien entendu, à la physiologie et à Tanatomie..
Toutes les différences organiques et (Vaspect — par un sophisme trop naïf, quoique répandu — sont présentées, parce que différences, comme des preuves d'infériorité.
L'argumentation, au bout du compte, se résumerait, en effet, très bien dans cette formule :
(1) Consulter au besoin les Idées anti-prondhoniennes, excellent petit livre de Juliette Lamber.
LA CITÉ POTURB 249
« Physiologîquement, la femme est autre que rhomme; donc elle n'est point son égale. »
Que Mlrbeau avait raison, dans une interview, de railler « cette cuisine de laboratoire à laquelle se livre M. Strindberg dans Tespoir de découvrir au fond d'une éprouvette un précipité d'infériorité féminine ou le bacille de la supériorité masculine ! »
Pour la générale infériorité de la femme aujourd'hui, sous le point de vue de la pensée, — si toutefois on omet nos incontestables réflexions contraires à propos de l'homme et de la femme du peuple ; si Ton donne au mot pensée un sens haut^ excluant aussi bien la majorité des hommes qu'une majorité de femmes, plus considérable voilà tout ; — qu'est-ce que cela prouve encore, à évoquer la condition présente du Féminin et toute son histoire d'immémoriale servitude?
Le miracle (j'y ai suffisamment insisté en deux chapitres de la première partie de ce volume) est que Ja Malheureuse, au lieu de se totalement abrutir, se soit haussée, d'un effort continu, jusqu'au degré où nous la voyons.
Et toutes ces élites féminines, en marche par l'Amérique et l'Europe vers l'idéal de Justice, de Fraternité, Strindberg les ignore donc ? — Non 3as : il les connaît — pour les haïr d'un redoublenent de fureur.
Étrange logique I — Mépris à la femme parce [u'elle n'a pas d'idées ; et si elle en a, des plus
•tm.
belles, étoiles sur lesquelles se guide ravant-garde humaine des deux sexes, écrasons-la!
Les moins confiants dans Tavenir du génie féminin devraient, par prudence, écouter Bernard Lazare leur disant : « Que la femme soit libérée, on pourra voir alors — dans quelques siècles y — si réellement elle est inférieure » .
Strindberg, à cette proposition de bon sens, ricane en vous montrant le pauvre cerveau du Sexe : « Circonvolutions moins nombreuses, substance grise plus légère. » (Je ne cite pas, mais je ne trahis pas davantage : je résume).
Le malheur pour Tâpre misogyne, c'est que la question du cerveau, — contre ou pour la thèse d'égalité spirituelle des sexes — ne s'offre point en cette simplicité.
A parler net, c'est encore « la bouteille à Tencre. »
Dans ma deuxième conférence, à la Bodinière, sur le Féminisme^ je fournis ces brèves, mais décisives explications :
« D'abord on décréta que le poids du cerveau, inférieur chez la femmes était le grand signe de la valeur intellectuelle ; il fallut en rabattre quand on eut trouvé des cerveaux d'imbéciles ou de médiocres pesant plus que des cerveaux d'artistes, d'écrivains, de penseurs distingués. Quant à Strindberg, il ignore que depuis de récents travaux on n'accorde plus aux circonvolutions leur ancienne importance, et que la substance grise elle-même
perd beaucoup de son autorité. C'est refflorescence des ramilles cérébrales, qui triomphe aujourd'hui. /
» Il y eut une époque, aussi très proche, où Ton considéra les lobes frontaux comme les lobes intellectuels ; bien entendu, ils étaient moins développés chez la femme. Vint Broca : il démontra que cette dernière assertion était le contraire de la vérité. Puis d'autres savants, pour qui les lobes pariétaux, moins remarquables chez l'homme, seraient précisément les lobes supérieurs (1).
» Enfin, je consultai l'éminent philosophe-phy-
siologue, M. Jules Soury, — auteur d'études
minutieuses et profondes sur le cerveau; je lui
* demandai si la femme était pour lui cérébralement
inférieure, et voici sa réponse :
« Je préfère ne rien écrire sur ce sujet, du moins » en ce moment.
» Les questions de poids et de volume de l'en- » céphale, de dimensions relatives du calibre des » artères carotides et vertébrales sont seules assez » avancées ; mais les récentes découvertes de la ». technique microscopique en matière d'histologie » du système nerveux ont trop profondément mo- » diflé les anciennes idées sur Tanatomie et par- » tant sur la physiologie du cerveau humain pour » qu'une grande réserve ne soit pas encore de sai- » son. »
(i) La grande Encyclopédie (au mot : Femme, article de M. Henry de Varigny).
"•pri
252 HUIfANlSMB INTÉGRAL
Laissons Strindberg à sa fausse science présomptueuse, — laquelle, même vraie, n'obtiendrait pas du reste l'attention, un instant, de Tidée de Justice. Car, si l'infériorité de Tintelligence devait justifier Tesclavage de tout l'individu, il n'y aurait légitime liberté que pour une toute petite aristocratie de la Pensée !
Je sais bien qu'à cette conclusion aboutit la théorie du Superhomme de Nietzsche. Mais c'est du sublime d'orgueil dément. Le droit naît avec Vêtre. L'enfant a son droit, physique et moral, aussi sacré que le droit identique du plus haut génie.
A la femme, sous ses figures diverses : jeune fille, épouse, amante, mère, on a refusé ce Droit humain à travers toute l'histoire — et avant.
Mais voilà qu'elle le veut. Et l'exigeant, c'est pour l'humanité virile aussi, qu'en sa générosité splendide elle lutte, — afin qu'à tous, comme à toutes, il soit enfin Intégral (1).
(1) Cette expression : le droit humain se trouve déjà chez Emile Acollas (Manuel de droit civil^ tome IIl, p. 7).