LA DEUXIEME COMMUNION
Di: JEANNETTE ÉLOI
Depuis vingt mois passés, un très long' voyag'e et de graves soucis m'avaient retenu loin des Pommeraies. 11 me tardait de retrouver ma jolie maisonnette aux murs souriants fleuris de roses, au toit moussu peuplé d'oiseaux; si originale avec sa construction bizarre et son architecture imprévue, mais si pittoresque à Tombre de ses grands noyers, qui depuis toujours semblent vieux, et au bord de son gai ruisseau, qui paraît jeune pour toujours. Oui, vraiment, il me tardait de la revoir et de contempler aussi la grand'place du bourg et notre vieille église, au clocher de pierre, et tant de lieux chéris, connus depuis si longtemps, dont j'avais gardé lafidèle mémoire. Aussi, dès le printemps à peine dégelé, je courus m'installer aux Pommeraies, bien résolu d'y demeurer jusqu'à l'automne finissant.
Or, cinq jours après mon arrivée, l'on célébrait, par un matin clair et joyeux, la solennité pascale dans la petite égUse, encombrée de monde, illuminée de flambeaux, parée de maints bouquets à la robe épanouie. Quelle profonde et réconfortante émotion déborda de mon cœur, au moment où je m'approchai de la Table
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sainte, au rnilica de rhonnête population des Pommeraies! Il me parut même, — et j'en fus charmé, — que le nombre des communions était plus considérable que jadis. Et je bénissais Dieu d'un si heureux progrès, lorsqu'un spectacle, inattendu pour moi, vint troubler ma prière et me plonger dans la surprise. Au milieu des fidèles pressés, j'avais aperçu le père Eloi, vêtu de neuf et rasé de frais, qui, les bras croisés, le front pensif, et les yeux recueillis, marchait auprès de sa Jeannette, et comme un chrétien solide et fervent, s'apprêtait à remplir Tobligation pascale, à recevoir son Dieu.
Jeannette Eloi, pendant mon absence, avait naturellement grandi comme une fillette entre douze et quatorze ans ; mais si sa taille était devenue un peu maigre et si son visage avait légèrement pâli, sa physionomie n'avait point changé, non plus que ses traits. Je la reconnaissais bien, la petite Jeannette, avec ce rayonnement de piété vraiment angélique où s'irradiait la candeur de son âme ; il me souvenait maintenant de l'avoir contemplée aussi belle, aussi admirable de ferveur et de pureté, deux ans plus tôt, quelques jours avant mon départ, à la cérémonie de sa première communion. Déjà, de ce temps, nos bons villageois commençaient à lui donner entre eux le beau surnom de « la petite sainte » et ce n'était certes pas sa présence au pied de l'autel qui causait mon étonnement. Ce qui me remplissait de stupéfaction, c'était de voir auprès d'elle, en un tel lieu, en un tel jour et sous un telaspect, son père, Etienne Eloi.
Lorsque j'avais quitté le bourg des Pommeraies, Etienne Eloi y était connu pour un ivrogne endurci, pour le plus endurci des ivrog'nes de la contrée. Le
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niMllu'iii'ciix, sm'loiil. (l('|mis hi inorl, i\{\ su lomrno, l'ipuisùc; (i(i misère cl iilialhic de rh.i^i'iii, pnss.'iil lii plupjirt (le ses joiii's à hoirr, ou ji cuvfi'son vin. On le rencoiih'ait conslanimenl lihihanL siii* la louh', à moins qu'il ne fut a|)lali dans un fusse, ou oncoi'c; allUlô au revers d'un lalus, — et (oujours la tête hirsute et le vêtement ei'asseux et déhiaillé. Le j)is est qu'Etienne Eloi n'avait j)as du tout le vin tendre, au conti'aire. A jeun, ce n'était pas un méeliant homme, et, sous la croûte épaissie de son vice invétéré, l'on découvrait parfois, dans sa poitrine, un petit morceau de bon cœur. Mais après boire, il y aurait eu péril à le contrarier, il devenait féroce, il se répandait en menaces et en g-rossièretés; et quand il voyait un prêtre surtout, le venin des mauvais journaux lui remontant à la cervelle, il éclatait en injures violentes, il vomissait des blasphèmes odieux. Pour moi, j'avais déjà depuis longtemps exprimé le désir ([u'on enfermât cet individu que la boisson rendait vraiment dangereux ; je redoutais que, dans un moment d'ivresse furibonde, il ne perpétrât quelque mauvais coup et, au fond du cœur, je plaignais sa douce et pieuse Jeannette, un pauvre petit ange aux mains d'une brute aviiiée!
Et c'était lui, c'était bien lui, c'était ce même Eloi qui venait communier, l'air sage et convaincu, le visage au repos, ayant dans ses traits, dans son allure et dans ses vêtements, toute, l'apparence, enfin, d'un chrétien honnête et sérieux qui aime et comprend le devoir qu'il accomplit. La transformation était complète, absolue; cet homme, en deux ans, avait été retourné de fond en comble ; il me semblait, à l'examiner, que je voyais passer devant mes regards un
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miracle vivant. Et j'avais de la peine à en croire mes yeux.
Le soir du môme jour, notre bon curé des Pommeraies dînait à la maisonnette ; après le repas, tandis qu'on nous servait le café sur le perron, inondé de la lumière aimable et sereine, aux rayonnements très doux, d'un merveilleux clair de lune :
— Eh bien, mon cher curé, m'écriai-je soudain, permettez-moi de vous féliciter : vous avez, pendant mon absence, opéré une cm^e incroyable, une guérison qui semblait, à tout le monde, impossible.
— Gomment? Je ne vous comprends pas, fit le prêtre étonné.
— Mais je vous parle d'Etienne Eloi, repris-je aussitôt. Je Tai vu ce malin à l'église ; il a communié devant moi. J'avoue, mon cher curé, que si Ton m'eût écrit cette conversion, réellement prodigieuse, avant qu'il m'eût été permis de la contempler de mes yeux, je ne l'aurais pas crue. Encore une fois, j'en rends grâce au ciel et j'en félicite, avec une profonde admiration, le zèle, la fidélité et l'habile instrument que la Providence a rencontré chez vous.
Au nom d'Etienne Eloi, le curé des Pommeraies, levant les bras, puis joignant les mains dans un geste ravi, avait jeté vers le ciel un regard illuminé d'un radieux sourire; un regard où l'on sentait monter jusqu'à Dieu, dans l'élan d'une chaude prière, une reconnaissante et heureuse émotion.
J'avais distingué tout cela sans en être surpris ; je ne fus point davantage étonné de voir que mon compliment le faisait tressaillir.
— Oh! non! se récria-t-il avec empressement, tandis
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r|ii(' la ^ravilr, sur ses Irails, i'('ni|>la(;ai( loiil-à r(nij) r('xnl)(M'aiil(' Joie. Je lie inciih' poiiil vohc adiiiiiiilioii. Lîi ProvidoïKîc «i li'()|) l)i('ii compris (iiriiii aussi laihh; inslruiiient (juc moi ùlail iii('<i|)al)lc, linlas! do iihmioi* à tonne une guérison morale aussi dirii(rilo. Kilo a voulu u^ir par elle-même et sans intermédiaire ; elle a dai^'-né conduire et ag'encer les événements, par oes voies mystérieuses et inouïes où elle se [)lait ([uehiuefois à dérouter nos pauvi*es petits projets mal conçus et plus mal exécutés.
— La conversion d'Etienne Eloi, reprit-il après un instant de réflexion, mais c'est toute une histoire ! Et le bruit qu'elle a provoqué parmi nous me faisait supposer que vous l'aviez connue.
— Je l'ignore absolument. J'ai vécu si loin des Pommeraies, pendant ces deux années; contez-la moi, je vous en prie.
Le curé se recueillit un instant, les yeux fermés, relisant ses souvenirs au fond de sa mémoire ; puis il commença : •
— Vous n'avez pas oublié, n'est-il pas vrai, qu'au moment de la première communion de Jeannette Eloi, j'eus beaucoup de peine à obtenir l'autorisation ou plutôt le simple acquiescement tacite et la tranquillité de son père. Heureusement que le pauvre Etienne avait g'ardé, sous les débordements de son ivrognerie, un amour profond, presque passionné pour sa fille; et — soit dit en passant — j'ai toujours espéré que le bon Dieu, dont la miséricorde est infinie, maintenait chez le père Eloi ce petit coin de bon cœur, afin d'avoir encore un sentiment pur, par où saisir son homme à l'heure de la grâce. Aussi, après avoir longtemps
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refusé, menace el jnème annoncé (|u"il ferait du scandale, Etienne Eloi s'attendrit enfin devant les supplications de sa (ille; il céda. Jeannette eut la premièi'' communion cFun vrai séraphin : comme elle pleura, la pauvre mig^nonne, et comme elle pria!
Trois mois après, quand Tenfant, peu de jours avant FAssomption, déclara de^^anfc son père, avec un accent très doux, mais nettement résolu, qu'elle tenait, dans cette occasion solennelle, à recevoir la Sainte-Eucharistie, ce fut encore une autre histoire. Eloi répondit tout d'abord, avec fureur, qu'il avait bien pu consentira la « formalité » de la première communion, puisque c'était Fusage et que Jeannette en avait exprimé le si ferme désir ; mais qu'il n'entendait point qu'on lui transformât sa fille en « dévote » et qu'on lui fit perdre son temps en « mômeries ». La fillette insista, implora, supplia, ce fut en vain ; le père, ancré dans son refus harg^neux et impie, n'en voulut pas démordre. Il s'oublia jusqu'à rudoyer sa Jeannette et, dans un accès d'ivresse, il envoya l'enfant, d'un grand coup de pied, rouler sous la table. Ah ! je vous assure bien que la pauvre chérie eut son calvaire à monter. Mais ces brutalités, que Jeannette acceptait en silence et dont elle offrait la douleur au bon Dieu, firent descendre enfin la honte et le remords au cœur du malheureux qui les avait commises. Il rougit d'avoir frappé sa fille; et quand sa paternelle affection se fut dégagée des fumées de l'ivresse, il souffrit moralement des coups qu'il avait portés, peut-être plus que n'en avait soufi'ert le petit corps qui les avait reçus.
(( Aussi, pour obtenir le pardon de sa violence, Eloi, non content d'accepter que Fenfantcommuniât, déclara
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f|u'il la oonduirnil lui-inrino à Tr^Tiso cl (jiril lui olliiruil, n|)i'ùs la m('ss(\ iiiir [larlicî de ('aiii|)a;;iir, un (lùJcHjnci' rusliiiuo à rauhcr^i^ des l'i'ois-dhciniiis, sous la l(3nnelle, au bord de larivièi'i^ Il uni î cedei-nici* point de programme était tout diMuénK; un peu menaçant, j)roposé pai' un individu si faible aux séduetions de la l)Outeille. Il ne in'encliantait ([ua demi et ne ])laisait guère à Jeannette ; elle aurait préféré de lieaucoup, la sainte enfant, passer son jour de fête à Toinhi'e du clocher. Mais fallait-il risquer de refroidir une aussi heureuse disposition chez un homme où elle était si rare? Il me sembla que non. Par une courte et muette oraison, je confiai ma Jeannette au bon Dieu qu'elle allait recevoir en son cœur si pur et si bien préparé et je lui conseillai d'accepter, avec une effusion de chauds remerciements, le « plaisir » offert par le père Eloi.
(( Celui-ci, le matin du grand jour, amena sa fille à la messe ; il prit place à côté d'elle et entendit tout l'office, avec un ennui évident, mais dans une tenue presque irréprochable. Il avait accompli de très sérieux efforts pour être moins sale, en cette occasion; il en faisait de bien méritoires aussi, pour respecter toutes les convenances. Et j'admirais combien cet esprit obscur, ignorant, fermé aux claretés du ciel, avait spontanément compris la grande et sublime loi de la pénitence. Il est clair que cet homme avait, ce jour-là, le sentiment confus, mais profond, de l'obligation qui s'imposait à lui d'expier les brutalités dont il s'était rendu coupable envers sa fille. En subissant de bonne volonté Tennui qu'il éprouvait pendant cette grand' messe, il avait certainement la conviction de réparer ses torts.
« Mais je reviens a mon histoire. Après la cérémonie, Eloi prit la main de sa fille 'et se dirigea, par les prés, vers le chemin qui côtoie la rivière. Il me rencontra, comme il sortait du porche et que je rentrais au presbytère; et là, devant tout le monde, au milieu de la place, il me gratifiad'unsalut cordial etrespectueux. Je vous laisse à penser si ce coup de chapeau fit sensation. Pour moi, j'étais ravi, j'exultais, je voyais déjà mon homme au confessionnal! Il devait s'y ag-enouiller, en effet, bientôt; mais après quelle secousse!
« Cependant, la première partie de la journée fut excellente; à l'auberg-e des Trois-Chemins, le déjeuner, très joyeux, se termina sans incident. Le père Eloi, ému d'une admiration, je dirais volontiers d'une vénération, qu'il ne comprenait point, devant le front candide etlescélestes regards de sa Jeannette, hésitait à troubler ce que la g-aieté de son enfant gardait, mên\e au milieu de ses plus vibrants éclats, de grave et de recueilli. Lui-même était presque sobre : au sortir de table il voyait clair et marchait droit. Depuis très longtemps, sans doute, un pareil événement ne lui était pas advenu.
(( Hélas! dans le courant de l'après-midi, la journée se gâta. Le ciel, jusque-là très pur, se couvrit de nuages plombés. La température était chaude et la pluie menaçait. Eloi, qui suivait le bord de la rivière et aidait, gentiment, sa fille à cueillir des brassées de fleurs, jugea prudent de chercher un abri. Bientôt il aperçut, près de la route , un méchant cabaret; il y entra, suivi de Jeannette, un peu lasse, un peu craintive, un peu angoissée, sans trop savoir pourquoi, — peuî-être impressionnée par le temps orageux.
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« On s'inslullji : \j^ |»ri'<' VAo'i (Icm.'iihl;! jioiii- su lillc lin sii-()|) <|ii<'l('()ii(|iic^(;l poiii* lui, \)i\\' li.iltii iidr, un lilic (\*i vin.
u — Est-ce ([uc lu hoiias loul ra? inlcrrog'ca hi lillettc efFrayco.
(( — Non, ma cliéric, sois bien tranquille, affirma notre liomme en soiii'iant : car il était plein de confiance en lui, — comme les ])résomi)tueux sur le point de faillir; — deux verres, njoula-t-il, et puis c'est tout!
(( Une minute après, les deux verres, en deux gorgées, avaient disparu dans le g'oulï'rc du buveur. Eloi se sentait plein de soif encore; il reprit la bouteille.
(( — Mais papa, objecta timidement Jeannette, en posant sa petite main sur le bras de son père...
(( Le père eut un gros sourire, un peu trop g*ros déjà, sonnant l'épaisseur et Fenrouement.
« Voyez-vous ça, dit-il, en s'adressant d'un geste vag'ue à la compagnie, — car Taverse, enfin déchaînée, avait rempli le cabaret, — elle a du toupet, la petiote ! Allons, ma Jeannette, aie donc pas peur. Tu n'auras pas besoin de traîner ton père à la maison, ce soir! »
(( Et d'un seul coup, le troisième verre alla rejoindre les premiers. Jeannette éleva son petit cœur à Dieu. Fille avait grandpeur et non sans motif; l'ivrogne endurci, engagé sur la pente mauvaise, y devait glisser jusqu'au bout.
^( Quelques instants passèrent silencieux. La bouteille était presque vide et les regards d'Eloi commençaient à se troubler tandis que sa voix s'empâtait, lorsque trois garnements de sa connaissance, entrant dans le cabaret, l'aperçurent.
« — llél bonjour, père t]loi, dit le premier.
a — Bonjour, répondit Eloi, bredouillant et allongeant, vers son triste camarade, i^nemain flageollante.
a — On va jouer une manille, hein ! demanda le deuxième.
(( — Garçon, cria aussitôt le dernier d'un accent aigri par le vin, tout de suite, une bouteille de fine et un jeu de cartes!
(( — C'est pas de refus, déclara le père Eloi en écartant sa fille, afin de laisser place aux nouveaux venus.
« Ces nouveaux venus, Jeannette, avec effroi, les avait vus s'approcher de la table. Elle avait l'intuition qu'ils allaient achever son père. Aussi son pauvre cœur, déjà bien gros de larmes refoulées, se fendit, quand le malheureux, qui n'avait pas encore noyé sa raison, mais avait détrempé toute son énergie, accepta de jouer; quand il consentit, surtout, à boire, après le vin, l'alcool empoisonneur. Si jeune, hélas! elle n'en était plus à ignorer que l'eau-de-vie faisait, de son père, une brute.
(( — Papa, je t'en supplie, implora-t-elle, avec des pleurs dans ses grands yeux si doux.
« — Laisse-moi, petite, allons, laisse-moi, répondit le père, en la repoussant d'un geste brusque.
Et saisissant les cartes crasseuses, remplissant les trois petits verres de l'eau-de-vie brûlante et frelatée, il commença la partie.
« Jeannette, écrasée dans un coin, mordillait son mouchoir, afin de ne pas éclater en sanglots.
i( De temps en temps, néanmoins, Eloi entendait quelques gros soupirs, tout gonflés de peine et mal étouffés. Peu d'instants auparavant, il en eût été remué, attendri ; mais déjà cinq ou six petits verres avaient