‹ Humbles victimesChapitre 12 sur 21 · LA DÈUXIÎ^.ME COMMUNION DE .IKANNETTI- (AMI · texte numérisé non relu

LA DÈUXIÎ^.ME COMMUNION DE .IKANNETTI- (AMI

niclù sa gorge et la détcslablc ivresse dr ralcool éveillait ses pires instincts, tandis que le respcd liiini.'iiii iniposait silence aux derniers élans de son cœur. Et à sentir que sa fille, auprès de lui, se désolait, il n'épr*ouvait plus maintenant qu'un ag'acenient, peu à [)eu grossi en colère.

« — Ah çà, nom de D..., te tairas-tu moucheron, lui lança-t-il, à la fin d'une voix furieuse.

« Jeannette aurait tremblé devant Tinjonction menaçante ; elle se raidit contre le blasphème: en l'entendant proférer par Eloi, son cœur avait été soudain bouleversé. Le très bon et très doux Jésus, qu'elle avait reçu le matin même avec tant d'amour, était injurié, etl'insulteur était son père! Elle se dressa frémissante :

« — Ohl papaî papa! je t'en prie, bats-moi, si cela te plaît, mais n'outrage pas le bon Dieu.

« L'accent de la fillette était à la fois si grave et si déchirant, que les buveurs, troublés, se regardèrent; dans la salle, un grand frisson courut, tandis qu'au dehors, l'orage redoublait, criblant les carreaux sous des volées de grêle et roulant au loin des grondements sourds et prolongés. Les conversations se turent. On pressentait du terrible.

^( Mais Etienne Eloi n'était plus en état de vibrer à l'unisson de ceux qui l'entouraient : prenant à pleines mains la bouteille d'alcool et la renversant dans son gosier, il venait de boire, en un seul coup, tout un large flot du liquide incendiaire, et son ivresse était devenue de la folie furieuse.

« — Ton bon Dieu, hurla-t-il avec un rire affreux, entrecoupé de hoquets, ton bon Dieu, je...

(( Mais je renonce à vous répéter, je ne veux pas mênae essayer de vous faire comprendre à demi-mot les abominations qu'éructa ce malheureux, affolé d'alcool et délirant comme un possédé.

« Et songez qu'à chaque blasphème, il reprenait la bouteille, et d'une main tremblante, en appuyait le goulot sur ses lèvres baveuses ; bientôt, l'ayant vidée, jusqu'au fond, il la brisa, d'un geste violent, sur le parquet.

(( Jeannette, éperdue, sanglotait de douleur et d'effroi; elle se traînait, les cheveux dénoués, le teint pale et les traits en désordre, aux pieds de son père et tentait vainement de lui prendre les bras, de fermer, sous la pureté de sa main, cette bouche où écumait l'ivresse. Et chaque fois repoussée, à coups de poings, chaque fois meurtrie et courageuse, elle revenait à Tassant.

(( Ceux qui voyaient cette scène horrible, effarés, s'écar-taient de l'ivrogne, agrandissaient le vide autour de lui. Les trois garnements qui l'avaient excité, ayant moins bu qu'Eloi, se sentaient pris d'une peur vague.

« — Eloi, Eloi, tu vas trop loin, cria l'un d'eux.

« — Papa ! papa! Je t'en conjure, oh ! papa, prends garde au bon Dieu ; s'il allait te punir! implorait Jeannette.

(( — Ah ! je vais trop loin ! .. . Ah ! le bon Dieu va me punir! répondit le misérable, avec un air de menace, écrasant son poing sur la table, en un coup si violent qu'on en vit tourbillonner les cartes, et que deux verres, entrechoqués, volèrent en éclats.

« Et sur ce double avertissement, la rage impie du blasphémateur, comme sur un tremplin, rebondit aussitôt, tonna plus fort, atteignit son paroxysme. Eloi se

i.A i)i:iixii:mP: communion di-: .ii<:ANNi-yrrio kloi 1 17

campait dnvanl D'kui, sm* ses jainhos (lui var*illai(;ri(et, dans un stylo ùniaillù d'ordures, il le défiait d(; déobaînor sa foudro. Les moins oroyanis dans Tassistance, étaient épouvantés, demeurai(înt sans souffle et sans mouvement. Quant à Jeannette, elle était devenue un spectre du désespoir et de la toj'reur, appuyé droit contre le mur le visag'e étonnamment pale au milieu des flots noirs de ses cheveux déroulés, les yeux dilatés, le regard fixe. Au dehors g*rondait Forage.

« Soudain, un éclair aveuglant jeta sa clarté livide, immédiatement suivie d'un coup de tonnerre épouvantable; un arbre avait pris feu devant le cabaret, dont les vitres brisées jonchaient le sol.

« Un silence de mort plana pendant quelques secondes. On n'osait plus jeter les yeux sur Eloi; chacun s'attendait à le voir abattu, foudroyé. Cependant le blasphémateur était encore debout, mais chancelant, hagard. Et, devant lui, à ses pieds. Jeannette, étendue sur le parquet, gisait immobile et sans vie, les yeux clos, la figure ensanglantée par les débris de verre au milieu desquels la pauvre fille était tombée.

« — Eloi, cria quelqu'un, ta fille est morte.

« En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il s'accompUt, sur les traits convulsés de l'ivrogne, un prodigieux travail. On vit réellement, dans ses yeux, la folie se dissiper en quelques secondes, chassée par la raison qui rentrait avec le remords et le désespoir.

« Tout à coup, le père Eloi poussa un rugissement de douleur et s'écroula sur le corps de sa fille.

<( — x\ssassin ! Je suis un assassin ! J'ai tué mon enfant! Je suis un maudit!

« Et le malheureux se tordait, s'arrachait les che-

veux, se déchirait la chair avec ses ongles, sous Taiguillon d'une souffrance impitoyable, entrant, comme un fer chaud, jusqu'au fond de son cœur et lui retournant les entrailles. Puis, subitement, sans que personne ait pu le retenir, le voilà qui se lève et, serrant dans ses bras le petit corps inanimé qu'il croyait un cadavre, il se lance dehors, traverse la route et se précipite avec lui dans la rivière...

« ... Très vite, on les repêcha.

(( Le père Eloi se remit bientôt, mais Jeannette avait été trop violemment frappée pour se guérir aussi promptement. Longtemps, elle fut malade et, pendant bien des jours, on désespéra de la sauver. Tenaillée, secouée par une fièvre ardente elle avait des accès de délire effrayants Le tonnerre, à chaque instant, lui grondait aux orei'ies et foudroyé par Dieu, le blasphémateur était précipité dans le sol entr'ouvert, jusqu'au fond de 1p vengeance éternelle. Et la pauvre enfant se dressait sur sa couche, implorant du secours à grands cris, tendant les bras éperdument, s'offrant à Dieu pour sauver son père.

(( Quand, par hasard, elle reprenait vie, ses paupières gonflées se noyaient de larmes et ses yeux navrés se portaient sur Eloi qui demeurait, tout le jour, assis dans un coin de la chambre, hébété, sombre et muet.

(( Un soir, pendant que l'enfant sommeillait, je m'approchai de lui ; les deux mains sur ses épaules, le regardant bien en face et le contraignant à me fixer de même.

(( — Eloi, lui dis-je avec gravité, vous seul pouvez guérir votre fille et je suis sûr que vous connaissez le

LA DiaiXlKMK dOMMl'NION I)K J KANNi:'l"rK KLOI llî)

remède. AtleiKÎi'ez-vous loii^lemps encore avant (le remployer?

(( Il me ('onsidùra (luclquc ((îinps sans pailcr; mais je lisais dans ses yeux fju'il m'avait compris. Enfin, baissant la tête, il murmura ces simples mots :

« — Quand vous voudrez.

u Peu de jours après, un matin, Jeannette, en se réveillant d'un sommeil lourd et fiévreux, vit son père, agenouillé près d'elle et lui tenant la main, avec un bon sourire et une inexprimable tendresse.

« L'œil de la fillette, agrandi de surprise, interrogea plus clairement que n'aurait pu faire sa voix.

« Eloi, très ému, répondit à ce regard :

« — Eh! bien, moi aussi, mon enfant, j'ai communié.

(( Jeannette eut un cri de joie ; défaillant presque de bonheur, elle attira sur sa poitrine haletante, avec ses deux bras amaigris, le front de son père; et, la tête inclinée sur l'épaule d'Eloi, elle pleura longtemps, bien longtemps, remplie d'une infinie douceur.

(( Le père et la fille étaient guéris. »

nouvelle)

M. Champborné plia méthodiquement sa serviette en fit un nœud savant qu'il posa sur la nappe, à côté de son couvert, et se leva; puis, ayant de trois chiquenaudes, épousseté le devant de sa reding-ote un peu trop longue et un peu trop fanée, il s'approcha delà fenêtre.

Il occupait, rue d'Assas, au cinquième, un petit appartement confortable et propret, dans une vieille maison située à quelques mètres en deçà de la rue Vavin. De la pièce exig^ië qui lui servait à la. fois de salon, de fumoir et de salle à manger, le vieux garçon pouvait découvrir, en se penchant, un coin du Luxembourg. Il en voyait tout juste un bouquet d'arbres, en ce moment dénudés et chagrins — car on était aux premiers jours de décembre — et au-dessous, comme une table blanche au milieu du lacis des branches noires, le buste étriqué de Sainte-Beuve.

M. Champborné regarda le cieletse frottales mains. Le temps était beau. SurTocéan de toits qui moutonnait devant lui, dominé par la coupole énorme et majestueuse du Panthéon, le soleil un peu pâle, un de ces soleils d'hiver très doux et nuancé de mélancolie

comme un sourire de vieillard, accrochait des étincelles à des coins d'ardoises ou à des carreaux de lucarnes. Au loin^ sur Paris, l'horizon se noyait dans une brume vaporeuse.

— Allons, bonne journée! se dit le vieux garçon.

Il coupa sur la table un gros morceau de pain, passa dans Fantichambre, endossa une vaste houppelande au col de faux astrakan, se coiffa d'un feutre vénérable, enfourna le pain dans sa poche et cria :

— Mélanie, je sors!

— Bien, Monsieur, fit de la cuisine une voix lourde et graillonneuse.

A pas menus, M. Champborné descendit, traversa do biais la rue d'Assas et la rue du Luxembourg, entra dans le jardin par une petite porte encadrée de buissons toujours verts, et fit le tour de la maisonnette où de paisibles apiculteurs étudient l'art d'élever les abeilles et de confisquer leur miel. En face de lui s'étendait l'enfilade ensoleillée des gazons qui égayent ce coin du parc. Inattentif à la joie de cette nature souriante en plein hiver, il prit l'allée de gauche, inclina bientôt vers la droite et s'arrêta non loin du gracieux Watteau de bronze auquel une jolie poupée Louis XV offre un bouquet de marbre.

Le confluent de deux allées forme en ce lieu comme un étroit carrefour entouré de grands arbres ; leur feuillage, en été, tresse un berceau plein d'ombre et de fraîcheur, où les enfants s'ébattent. Mais le petit carrefour était, ce jour-là, presque désert, et les caresses frileuses du soleil de décembre — qui bientôt, d'ailleurs, allait s'évanouir derrière la façade rigide et

COUP DOUDLE 12r

gouriuùe (lu lyc.ùc Monlai^nc — iTy ;iv;i'm'iiI .'illiic <)ih* de rares proiueneurs.

M. Champhornù se cami)ji donc an l)Oi'<l du gazon, face au clialet des apiculteurs, et tandis ([ue le gros pain remontait des profondeurs de sa houppelande, une volée de moineaux piaillant, jacassant et grouillant vint s'abattre à ses piedsdans rherbe.

Depuis qu'il avait pris sa retraite au ministère de rintérieur, après avoir atteint péniblement le lauteuil de sous-chef, M. Champborné, quand le temps était favorable, et son rhumatisme assoupi, faisait chaque jour, à pareille heure, le même trajet.

Les pierrots du Luxembourg étaient ses grands amis, son occupation préférée, son seul plaisir. Et, certes, il fallait qu'il les aimât beaucoup pour consentir à leur doimer du pain. Car, sans être absolument avare, il avait horreur des dépenses inutiles; et la dépense était toujours inulile, à ses yeux, qui n'étai^ pas avant tout pour lui.

La vie de l'ancien fonctionnaire excusait un peu cet égoïsme.

Malingre et souffreteux dans sa petite enfance, il aurait eu besoin d'un nid maternel. Or, il avait perdu sa mère au sortir du berceau, et, de son père, il n'avait gardé que le souvenir d'un homm^ inconsolé, vêtu de noir et ne riant jamais. Puis le père, à son tour, avait péri dans un accident vulgaire et tragique : écrasé par un camion quelques heures après la Première Communion de son fils, à laquelle il venait d'assister en bon chrétien.

Un vieux cousin, libre-penseur etdur, avait recueilli l'orphelin, l'avait mis au lycée huit jours plus tard et

ne s'était plus soucié de lui. Dans ce lycée, de mauvais esprit, Tenfant timide et sans protecteur, avait été malheureux et avait perdu la foi. Pendant les jours de congé, qu'il passait chez son tuteur, abandonné à luimême entre un chat poitrinaire et un perroquet g-outteux, il avait lu passionnément des romans impies et orduriers. Son âme, à vingt ans, n'était plus qu'une ruine, dont il n'avait jamais ramassé les débris. Une jeunesse un peu trop mouvementée, puis un amour déçu^ avaient achevé d'éteindre son cœur et il avait traversé la vie sans affection ni religion... Et pourtant, il se cachait peut-être en lui un fond de tendresse inemployée.

Maintenant le sous-chef de bureau retraité, pour créer un semblant de but à ses vieux jours, avait pris la coutume de donner du pain aux moineaux.

Il avait déjà commencé, par ce clair après-midi de décembre, à jeter sur Fherbe, à petits coups réguliers, la mie qu'il pétrissait méthodiquement dans ses doigts, quand il remarqua près de lui un gamin qui flânait, le nez au vent, les mains dans ses poches et la chanson aux lèvres.

C'était un gamin de Paris^ de dix à douze ans, la mine éveillée, maigre et loqueteux: casquette informe enfoncée de travers sur une broussaille blonde ; bourgeron peut-être bleu, serré au cou par un foulard à carreaux et pris à la taille dans la ficelle qui rétenait les morceaux disjoints de la culotte, une culotte indéfinissable, épave d'un habit de collégien; chaussures éculées et maculées... Sous ces haillons minces et troués, le bambin devait souffrir terriblement du froid! Mais c'était un gamin de Paris; il chantait.

Ce briiK, qui laisaiL peur aux. moinciux, a^uraiL M. Chanipbonié; le vieux gareon Jeta sur le g-avroehe un regard courroucé ; ce regard induisit le i)etit bonhomme en tentation de malice.

D'un air humble et penaud, démenti par un œil pétillant, le gamin s'approcha du vieillard et lui lendit brusquement sa casquette...

Un frisson d'ailes, un concert aigu de piaillements, tous les moineaux avaient pris leur vol.

— Mon bon Monsieur, larmoya l'enfant...

— Veux-tu bien déguerpir, interrompit M. Champborné, furieux... Qu'as-tu fait de mes oiseaux, garnement?

Le gamin prit un air ahuri et consterné :

— Les ai pas vus, balbutia-t-il.... Y sont pas dans mes poches!

Et, pour démontrer sa bonne foi, il retourna largement ses doublures étoilées de taches et de trous. Puis, reprenant son ton pleurard...

— Un petit morceau de pain, mon bon Monsieur!... Pas mangé depuis hier.

— Mon pain ! s'écria M. Champborné. Une paire de taloches plutôt, si tu continues !

L'enfant haussa les épaules, et pirouetta sur les talons. Cependant il resta planté sur ses quilles, au bord de Therbe et reprit sa chanson.

Le vieux garçon ronchonnant, fit trois pas de côté, sifflota doucement et se remit à lancer des boulettes aux oiseaux qui revenaient, timides. Mais il avait des impatiences, et la gent emplumée s'effarouchait. De guerre lasse, il se retourna vers le gamin :

— Va-t'en plus loin, gronda-t-il avec rage.

— Pourquoi? La place est ù tout le monde !

— Je vais te faire empoigner par un garde.

— C'est-y donc pas permis de vous reluquer... ? L'enfant parlait d'un air goguenard; mais tout à

coup, son visage eut une contraction, et il porta la main à sa poitrine. Ce fut d'une voix changée, presque altérée, qu'il poursuivit :

— Et puis là, pour de vrai, vous savez, j'ai faim. M. Champborné, surpris de ce ton nouveau, toisa

le petit pendant un instant sans répondre. Puis soudain, sans bien démêler à quel sentiment il obéissait, le vieux garçon jeta le pain d'un geste brusque, à la volée, raffermit d'un coup de poing son feutre vénérable et s'éloigna.

Mais, avant de partit^ il put voir le gamin se précipiter, les yeux brillants, sur le morceau tombé par terre et le porter à sa bouche avec une voracité qui prouvait un long jeune.

Et, pour la première fois, depuis bien longtemps, M. Champborné rentra chez lui soucieux et presque ému d'une souffrance qu'il ne partageait pas.

Le vieux fonctionnaire était si absorbé qu'en tirant son mouchoir, au coin de l'Ecole d'apiculture, il ne sentit point qu'il faisait tomber son porte-monnaie.

Mais le gamin, qui le suivait machinalement, s'en était aperçu. Il voulut crier; une énorme bouchée de mie pensa l'étrangler net. Il se contenta donc de ramasser la bourse et de courir. En franchissant la porte du Luxembourg, il vit le vieillard entrer dans une maison de la rue d'Assas. Il allait le suivre, un camion l'obli-

^•(M (ralldidi'c uncsc^c.ondc. ( )i', jh'IkI.iiiI ccI le seconde, une Imlidion lui h;i\<'i's;i r('S|ii'il cominc (iii «mIiih'.

Il deineui';! li^r sur le li'()ll(>ii', el e\;innn;i les jh'issaiils (ruii ail' iiKiuieL PouiNjiKji rellu iiujuicîludo? Il ik; voulait cei'Ies pas conservoi' le [)ortc-monnaie ; cependant, la pensée du vol était dans son àme, et il avait peur, instinctivement, qu'on la lût dans ses yeux. — Si je regardais dedans, se dit-il... ; a[)rés j'irais le rendre.

Un pli mauvais se creusait déjà entre ses yeux, dont le miroir devenait trouble. Il hésitait. Hésiter devant la tentation, c'est être à moitié vaincu.

Un instant plus tard, l'enfant arpentait d'un pas incertain, l'allée qui s'allonge entre les plants de la pépinière, au bord de la rue x\uguste-Comte;il Pavait cherchée, presque à son insu, parce qu'il espérait confusément qu'elle était déserte. Elle était déserte.

Tout haut, pour se donner Fillusion de la volonté, il se promit : «Tout de suite après, j'irai reporter l'argent. » Et, d'un geste brutal, avec un batterfient de cœur, il ouvrit la bourse. Elle était vide.

Mais il restait la pochette intérieure ; il en fit sauter le crochet très vite, et ses yeux béants s'allumèrent aussitôt de convoitise et d'admiration : trois louis d'or étaient là, brillants dans le cuir fané. Longuement, sans y toucher, l'enfant contempla ce trésor; puis, d'un geste craintif et respectueux, il prit les pièces.... Un pas lourd l'arracha de son extase ; un garde approchait. Très rouge, il fourra précipitamment la bourse et les louis dans sa poche et siffla d'un air dégagé.

Le garde, en passant, le dévisagea d'un œil soupçonneux. Le gamin sua de tout son corps, mais resta

forme cl soiii'ianl. Le garde poursulvil sa marche, ci Tenfant sentit la honteuse fierté du voleur qui a dépiste Ja pohce.

— Tiens, songea-t-ii, en pressant For dans sa main, c'est pas plus difficile que ça!

Et, cette fois, Tidée de g^arder le porte-monnaie se présenta nettement, impérieusement, à son esprit. Le combat fut rude.

— Voler, je ne veux pas, se disait-il en remontant vers rObservatoire. Mais ramasser de Targ-ent, ce n'est |jas voler. D'ailleurs, le vieux qui l'a perdu n'en a pas si besoin que moi. Et puis, qui le saura? On ne m'a pas vu.... Si, pourtant,le bon Dieu nVavu.... Maisd'abord, y a-t-il un bon Dieu ? Maman et la mère Antonin m'avaient raconté ça; mais le gTand Fléchin m'a dit que c'était pas vrai....

— Ohé Michel!

L'enfant dressa la tête et fut tout surpris, de se retrouver déjà boulevard de Port-Royal, à la hauteur du Val-de-Grâce. Il y avait plus d'un quart d'heure que sa conscience et la tentation bataillaient en lui.

— Tiens, Bonjour Gustave.

Gustave était un de ses camarades, un gamin de douze ans, l'œil vicieux, le teint flétri, qui l'entraînait souvent par son audace et ses fanfaronnades, a Nous allonspartager», se dit-il, et, tout de suite, il commença:

— Figure-toi, mon vieux, que j'ai...

Mais quelque chose étrangla ses paroles.

— Tu as... quoi? fit Gustave étonné.

-Rien!

Le petit Michel eut été en peine d'exphquer ce qui lui serrait, comme un étau, la gorge. Il ressentait,

COUP DOUBLE ir^>l

])(Mir la |H'rinirr(^ l'ois, coiilrcsoiM'ainaiiHlr, iiiic r(''j»ulsion élranp% irraisonnée.

— l'iens, liche-nuM la |>ai.\, lui dcclara-l-il. Et il lui tom-na l(» dos.

Gustave, ahuri et vexé, prit son ami par les épaules et le fit pirouetter, pour le fixer dans les yeux. Mieluil se dé^a^ea d'un eoujxle poing. Le coup de [)oin^^ provoqua une taloche, et les deux gamins s'empoignèrent à bras le corps avec fuiie, sans savoir pourquoi ni l'un ni l'autre.

Soudain, le porte-monnaie tomba. Michel se baissa brusquement; mais déjà son camarade avait le pied sur le corps du délit.

— Ah ! je comprends, fit Gustave, on a volé une bourse et on veut la manger tout seul. Espèce de feignant, va !

Michel était devenu pourpre.

— C'est pas vrai 1 Je ne suis pas un voleur....

— Eh! mon vieux, pas besoin de rougir! Ce qui est mal, c'est pas de voler, c'est de se faire prendre. Seulement, faut partager avec les amis.

Ce cynisme écœura Michel.

— Je te dis que j'ai pas volé. J'ai trouvé cet argent par terre et je vais le rendre.

— Le rendre!... Env'là un idiot!... T'en as benplus besoin que le bourgeois qui l'a perdu.

— Possible ! Mais il n'est pas à moi.

— Est-ce qu'on t'a vu le ramasser?

— Non!

— Eh ben, alors?

— Eh ben, reprit Michel en hésitant quelques secondes...,y a le bon Dieu.

Le gamin vicieux ricana :

— T'y crois encore!... T'as(]nîi('])as entendu iegrand Fléchin qu'est un savant?

— Le grand Fléchin n'est qif un sale voyou, comme toi. Maman et la mère Antonin m'avaient dit le contraire; et elles étaient bonnes.... Et puis, c'est pas tout ça, conclut l'enfant, d'un ton résolu ; rends-moi l'argent ou je crie : a Au voleur ! »

Gustave inquiet jeta les yeux autour de lui. Deux ou trois passants regardaient curieusement les gamins; un profil d'agent surgissait au coin de la rue voisine. Il eut peur, et, après un haussement d'épaules, il s'éloigna d'un pas traînard, en jetant cette suprême injure à Michel :

— Eh va donc, spèce de prix Montyon!

La tentation, en s'incarnant sous les traits du garnement précoce, avait réveillé la conscience engourdie du gamin naturellement honnête.

Et, dix minutes après, le petit Michel, essoufflé, haletant, s'engoufl'rait sous la porte où il avait vu le vieux Monsieur disparaître.

— C'est-y pas ici qu'on a perdu ce porte-monnaie?

— Ah ! vous arrivez bien, répondit la portière! Montez vite, au cinquième, à gauche!

M. Champborné, d'un air encore soucieux, posait son chapeau dans l'antichambre.

— Monsieur, lui déclara Mélanie, une cuisinière épaisse, rouge et bonasse, d'environ cinquante ans, je n'ai plus un sou.

— Comment, déjà?

— Voici mon livre de comptes.

Lr vieux «^ai'roii rcuillcln le ciihiri- ^'raissfMix, sou- |Mi'îi ('I mil I.M main dans sa poche — Mais soudain, il (lt'\inl |)àle, cl la sueur lui peila au IVonl , d'un ^-(îsLc; lebrile, il fouilla el l'elouilla dans son |)a.nlalon, sou gilet, sa redingote el son pardessus. Puis, s'allalant sur une chaise, il gémil d'ime voix pleurarde et mourante :

— Mou porte-monnaie!... Soixante francs!

A le voir, on aurait juré (pTil venait de perdre un parent; mais bientôt il se ressaisit.

— Mélanie, commanda-t-il avec le ton d'un général à son aide de camp, vous allez chercher ici, dans tous les coins ; moi, je retourne au Luxembourg.

Et il partit en coup de vent.

Hélas ! une demi-heure après, Tancien fonctionnaire, écroulé sur son fauteuil, était à bout de ressources et de fatigues.

Un coup de sonnette très vigoureux, le fit bondir. 11 fut à la porte en même temps que Mélanie. Sur le paher, le gamin du Luxembourg attendait, le portemonnaie à la main. M. Champborné se précipita sur le cher objet, comme un loup sur un agneau, Fouvrit avec anxiété, scruta la pochette, et, le visage épanoui, poussa un grand soupir.

L'enfant restait planté sur le paillasson. M. Champborné le regarda, fit une moue d'agacement, puis fouilla son gousset.

— Bon! Pas de monnaie! Mélanie, descendez vite et changez-moi ces vingt francs. Toi, entre et assieds-toi.

Le vieillard et l'enfant restèrent quelque temps muets, celui-ci devenu timide en pénétrant chez le

bourgeois, celui-là curieux devant cette misère enfantine.

— Comment t'appelles-tu? demande enfin M . Champborné.

— Michel Herbain.

— Quel âge as-tu?

— Onze ans.

— Où demeures-tu?

— Nulle part.

L'ancien sous-chef eut un mouvement de surprise et ses yeux s'écarquillèrent :

— Que fais-tu donc la nuit? interrogea-t-il, à demi soupçonneux.

— Je couche où je peux, sous les ponts, dans les chantiers, sur les bateaux, dans les caves des Halles.

— Mais ton papa et ta maman?

— De papa, j'en ai jamais eu. Maman est morte, il y a deux ans.

— Que faisait-elle?

— Elle cousait pour un grand magasin, tout le jour et quelquefois la nuit. Pendant Thiver, elle a toussé beaucoup. Un matin, en me réveillant, je Fai vue par terre, toute blanche avec du sang dans la bouche, à côté de son travail. J'ai crié au secours. On l'a portée à l'hôpital, et la mère Antonin, qui demeurait à côté, m'a pris chez elle.

— Et après? continua le vieux garçon que ce récit fait d'une voix lasse et résignée commençait à émouvoir.

— Après, le père Antonin, un soir qu'il avait bu, m'a flanqué à la porte.

— Et qu'es-tu devenu, pauvre petit?

rXJUl' DOLULIC !.*]«"

l/(MiriinL osquissa un ^csh^ vji^mk» :

— J'ai inrndiù; |)uis j'ui (i('h('(('' <lu j)(i|»i<'r h Icllce ot (les crayons que j'ai vendus, l'été, à la eanipa^rie; après, j'ai travaillé dans les fei'mcs — on est bien eouc^hé sur la paille; — ensuite, à Tliiver, J'ai rc^'a^né Paris; j'ai ouvert des portières, crié des journaux, aidé aux Halles. Une fois, j'ai été chez Rollet.

— Qui ça Rollet?

— Vous connaissez pas? C'est pas loin d'ici, rue de Rennes. On donne aux- petits ^^arçons une paillasse et des bons de fourneaux. Mais il faut travailler; cejourlà, c'était des sacs de pois cassés qu'on avait à rennplir; ça m'allait pas, j'ai décampé.... Ahî si seulement faisait moins froid! L'autre nuit qu'a gelé, j'ai dormi dans une maison en bâtisse, entre deux vieux sacs. Ah! mince, alors, c' que j'ai eu l'onglée. Mais, comme vous voyez, j'en suis pas mort.

Depuis un instant, Mélanie de retour, écoutait.

— Hé! mais, Monsieur, sM'on proposait ce moutard à Lubeau, l'épicier de la rue Notre-Dame-des-Champs, qui cherche un gamin pour sa boutique?

Michel et Champborné regardèrent la bonne avec des yeux tout ronds.

Le petit vagabond comprenait avec envie qu'il aurait là le gîte et la pâtée ; mais l'idée de la vie régulière et du travail quotidien le faisait frémir. Quant au vieux garçon, l'égoïsme et la pitié se livraient dans son cœur une étrange bataille ; abandonner ce malheureux, c'était mal ; s'occuper de lui, c'était se créer des embarras, des ennuis, des complications, des occasions de dépenses!... A cette affreuse idée, l'avarice accourut soutenir l'égoïsme, et la pitié fut mise en déroute.

— Mélanic, trancha-t-il d'un ton sévère, mélez-vous de ce qui vous regarde. Toi, mon g-arçon, voilà vingt sous. Que cet argent te serve à changer de vie!

Mélanie, Tair digne et naécontent, réintégra ses fourneaux, tandis que le gamin, d'abord un peu déconcerté, mais reprenant bientôt son assurance et sa physionomie gouailleuse, entonnait une chanson faubourienne et descendait les étages à califourchon sur la rampe.

— Ouf, conclut M. Ghampborné, se carrant dans son fauteuil et dépliant son journal, il s'en est fallu de bien peu que je commette une jolie gaffe!

Un mois après. Mélanie est seule; on sonne, elle ouvre.

— Tiens, c'est toi, Michel; M. Lubeau t'a donné congé ?

C'est bien notre Michel, en efîet; mais qui reconnaîtrait, dans ce petit garçon propre et bien vêtu, le gamin du* Luxembourg?

Que s'est-il doncpassé!Tout simplement ceci. Vingtquatre heures après leur séparation, le vieillard et l'enfant regrettaient déjà leur conduite. Le froid qui devenait plus vif, et le dégoût nouveau mais profond, que lui inspiraient ses camarades avaient tout doucement ramené le gamin rue d'Assas. Quant au vieillard, il était soucieux, maussade, agacé; mécontent de Mélanie, dont la moue sévère et renfrognée l'exaspérait; mécontent de ce bambin qui se permettait de lui inspirer des remords ; au fond, mécontent surtout de luimême. Aussi, quand Michel Herbain, timide et sup-

COUP Doiiin.i': 1*>7

plinnl, s'i'lîiil rrpi'i'scnh', M. (^Jinmphoi'in'' n';iv;ii(-il pas osn l(^ incUi'c à la porlr. Il avail mrmc af'roinpii, av(;c. «'M'oi'l, iiiicadion pi()(li<»i(Mis(' : il avail liahilln le •;ainiii (ont (le iKUif.

Kl, inainlonani, Michel ompr'isonné d'un ^l'arKJ lablior (le loile gi'ise, 0(îcu[)ait de miilliples l'onelions peu rélribuées dîuis la boiilique exiguë de M. Vincent Lubeau, « nég'ociant en produits alimentaires et déniées coloniales ». Le ])alron était un homme épais, de (îu^actère assez dur, al'tligé d'une petite femme boulotte et bavarde et d'une grande fille de quinze ans, très maigTe. L'employé à tout faire était peu nourri, couché fort à réti^oit; mais, en somme, il se trouvait presque heureux, par comparaison.

Et |)uis, il avait Mélanie. L'enfant, dès le premier abord, avait conquis Faflection de la grosse bonne, et la cuisine de M. Ghampborné lui tenait lieu d'oasis. Mais il évitait d'y rencontrer le vieux garçon. Car (u4ui-ci, chose curieuse, avait repris sa rudesse envers son protégé, du jour où le gamin ne lui avait plus causé d'alarmes ; écartés un instant par le remords, l'égoïsme ot l'avarice étaient rentrés victorieux dans la place. Et, sous l'empire de ces mauvais sentiments, l'ancien fonctionnaire avait peur d'aimer trop ce petit, vers qui se portait d'instinct la tendresse engourdie de son àme et chez lequel il admirait, avec une certaine com- [)laisance, son unique bonne œuvre. Il le repoussait, pour ne pas s'attacher à lui.

Donc, ce jour-là, 21 janvier, Michel, entre deux courses, était monté dans l'appartement de la rue d'Assas, à l'heure où AL Ghampboi'né donnait la pâture aux moineaux.

d38 COUP DOUBLE

— Mademoiselle Mélanie, j'ai vu sur le journal de M. Chaaipborné, qu'il s'appelait Vincent, comme M. Lubeau.

— C'est vrai, mon garçon.

— Alors, c'est demain sa fête?

La bonne écarquilla les yeux, puis regarda un calendrier fixé au mur.

— C'est ma foi vrai. J'y avais jamais pensé.

— Eh ben, voilà! Mam'zelle Lubeau a dit tout à l'heure à sa mère : « Faut pas oublier, maman, que c'est demain la fête à papa... )) Alors moi je m'ai dit : « Tiens, si je souhaitais la fête à M. Champborné! »

— Drôle d'idée! Ça va-t'y lui faire tant plaisir?... Enfin, essaye toujours.

— Ben sûr que j'essayerai. Mais, voilà! Faut m'acheter des fleurs. J'ai dix sous. C'est-y assez?

— Garde tes dix sous et reviens ce soir, après la fermeture de l'épicerie.... Tiens, tu es un amour....

Et la grosse Mélanie, de ses bras robustes, enleva l'enfant pour l'embrasser.

— Hé là! faut pas m'étouffer, le patron m'attend.... Quelques heures plus tard, après son dîner,

M. Champborné sommeillait, quand retentit un coup de sonnette. Il dressa l'oreille, intrigué. Le visiteur inattendu causait à voix basse avec Mélanie. Le vieux garçon s'impatientait....

Tout à coup, la porte s'ouvre, et M. Champborné voit d'abord s'avancer un énorme bouquet, derrière lequel il aperçoit Michel Herbain, que Mélanie, dans la pénombre, encourage....

— Monsieur... cher bienfaiteur... je... je vous souhaite... une bonne fête... et...

Kl h; ^ainin, |)laiilanl (Tiin sl'uI coup s(!S Meurs outre l(^s bras du vieilhud, l'cstc coi, louL souriant, tout roug'G et tout énui.

— Ma fête... uki Trie, halljutie M. Cham|)])Oi'né, (|ui contein[)le, ahuri, renfaiit, les tleurs et la bonne.

Mais son regai'd troublé se tixe. On dirait rju^il voit quehiue chose au loin, dans le ])assé. C'est (jue sa mémoire a brusquement évoqué, devant son esprit, un souvenir oublié depuis plus d'un demi-siècle. Il a onze ans, c'est le jour de sa fête; et son père lui a donné des soldats de plomb, qu'il fait manœuvrer, le soir, au coin du feu, sur lagTande table en acajou, que recouvre une toile cirée représentant les rois de France; auprès de lui, le veuf inconsolable essaye tristement de sourire.... Puis il fait sa prière, il se couche, et son père, en l'embrassant, laisse échapper une larme.... Et lui, tout ému de ce chagrin, a beaucoup de peine à s'endormir; et long^temps, très longtemps, il voit son père, immobile, auprès de la cheminée, le front dans les mains....

Il y a plus d'un demi-siècle, et, depuis, personne au monde ne lui a souhaité sa fête. Et il a fallu qu'il rencontrât ce petit vagabond — ce petit vagabond, qu'il a rudoyé d'abord et que maintenant il protège encore de mauvaise grâce — il a fallu cela, pour qu'un être humam renouât la chaîne de tendresse brisée depuis cinquante ans. Et, cette fois, le pauvre vieux se sent vaincu ; il ne cherche plus àlutter contre Témotion; son cœur s'attendrit, pareil au sol pétrifié par l'hiver après une interminable gelée, qui s'amollit soudain aux premières caresses du printemps.

Et ce fut comme un grand-père accueillant son petit-

fils que M. Cham[)borné, ayant posé le bouquet sur la table, ouvrit ses bras au petit vagabond, tout interdit, le prit sur ses g-enoux et lui rendit le baiser qu'il avait reçu, cinquante ans plus tôt, de son père.

Ce jour-là, M. Champborné poussa jusqu'à Tépicerie.

— Eh! bonjour, dit-il à M. Lubeau, qui bedonnait sur le pas de sa boutique. Où donc est mon petit bonhomme ?

— Ah î vous tombez bien, gronda Tépicier. Je viens de le flanquer à la porte, en le priant de se faire pendre ailleurs.

— Hein ! Quoi ! Qu'est-ce que vous dites?

— Je dis ce que je dis !

— Mais, qu'a-il fait, grands dieux?

— Ce qu'il a fait?... M'a volé trois pruneaux.

— Et c'est pour cela?... Fallait lui donner une calotte et m'avertir.... Ah! franchement, vous n'avez pas de cœur !

— Jamais de cœur dans les affaires !... Un vol est un vol!... Et puis, c'est pas tout. Figurez-vous que ce garnement, quand je l'ai traité de voleur, à pris un air de jeune coqetm'arépUqué : « Je vous défends de m'appeler voleur. C'est vrai que j'ai eu tort de chiper des pruneaux, mais chiper c'est pas voler ! » Ce morveux qui me (( défend » !...

Le vieux garçon était navré. Depuis le jour de sa fête — il y avait aujourd'hui deux semaines — il causait plus souvent avec le gamin, s'attachait à lui, s'ef-

COUP nounr.K l'il

forrail (!(» riiislruiic. Il rsl vrai (|n(', souvciil, sa morale un peu coiirlc cl sans hase était (lénoruîortô^; par les ohjcclioiis <!<' rcnraiil. Mais iMichcl ll('i'l)ain sciriblait avoir bon naturel.... I^l, inaintenanl, lont s'éercjulait!...

— Oscra-t-il seulement retourner (^hez moi? Et M. Champborné pressa le pas.

— Mélanie, s'écria-t-il essoufllé, clos ranticbambro, est-ce que Michel est venu?

— Non.... Mais qu'est-ce qu'il y a?

— 11 y a que Lubeau Ta mis à la porte....

Et il conta Thistoire à la cuisinière, qui Tentrecoupait d'exclamations bien senties.

— Ah! le vieux g-rigou, le vieux scélérat!... Pour une poignée de ses méchants pruneaux, qui puent le rance.... Et qu'est-ce qu'il est devenu le petit?

— Oui, qu'est-ce qu'il est devenu?

Toute la soirée, le vieux garçon attendit Michel. Il n'en dormit pas de la nuit. Le lendemain, il était d'une humeur massacrante.

— Après tout, se disait-il, en arpentant le Luxembourg* — il n'avait pas le cœur aux moineaux, cet après-midi, — je suis bien bête. Un petit voleur, un petit ingrat, ce gamin ! J'allais m'attacher à lui, dépenser pour lui mes économies de quarante ans. Il disparaît, tant mieux, bon débarras!... Mais que diable vat-il devenir?

Le troisième jour, il sirotait son café, quand on sonna. Presque au même instant, Mélanie entrait, tout émue, un petit bleu à la main. M. Champborné le prit et lut tout haut :

Monsieur, je vous serais fort ol)lig'é de passera mou cabinet, à titre officieux, vers 3 heures. Un enfant de onze ans, Michel Herbain, se réclame de vous, et j'aimerais mieux le remettre entre vos mains, s'il se pouvait, que poursuivre son affaire.

Lamarre-Hougan,

juge d'instruction.

A 3 heures moins 5, Tancien sous-chef entrait chez le magistrat. Devant son bureau, Michel était debout, ses vêtements neufs abîmés, salis, les cheveux en désordre, ses yeux fixés par terre. M. Champborné reconnut pour l'avoir vue dans une feuille illustrée, la tête fine, intelligente et bonne, au regard profond, de M. Lamarre-Hougan. Car ce juge, cet écrivain, dont les beaux livres ont tant fait pour l'enfance abandonnée ou coupable, est presque une célébrité. Il se leva courtoisement pour saluer le vieillard et lui désigna un siège. Quant à Michel, il jeta sur son protecteur un regard furtif, où se mêlait la honte, l'espérance et la supplication.

— Excusez-moi, Monsieur, de vous avoir dérangé, fit le magistrat. Vous savez qu'une loi récente nous a conféré le droit de disposer des petits vagabonds quand nous n'estimons pas nécessaire de les renvoyer devant les tribunaux. Nous pouvons soit les rendre à leur famille, soit les confier à une personne honorable, à une œuvre particulière ou à l'Assistance publique. Pour moi, quand il s'agit d'un orphehn et qu'il se rencontre un honnête homme pour se charger de lui — je dis s'en charger complètement, paternellement, -^ je n'hésite pas. Cet enfant a été ramassé par la

noi'P DoiMîij-: li'»

pDliro. On me Tji condiiil. ,]i\'\ consliih'^ (lii'il n'cliiil |»r'('V(Miu (jiK' (!(' \«'i,:;nli(ni(l;i^<' cl (|U(' ses Iruils irchiicnl pas rMïCoro lli'îlris \\i\v \\\\ vire |)i'(!('()('('. .r<nij"ais noiiIii lo rendre à sa lainille, il iTeii a plus. ,\i\ lui ai (Jcîinandé s'il ne connaissait [)as (|uolf|u'un (jui pouiTait conscnlir à le pi'ondre, il vous a nommé....

— Pourquoi n'es-tu pas venu tout de suite, au lieu decourir avecdes^ai'n('ments?intcrrompitM. Champborné, s'adressant au gamin*

— Je n'ai pas osé.... J'ai eu peur!

— Et maintenant, tu voudrais bien rentrer chez moi?

— Oh!...

L'exclamation fut si éloquente et le regard qui l'accompagnait si parlant, que la gravité de M. Lamarre- Ilougan se fondit dans un sourire.

— L'avenir de cet enfant, reprit le juge, est en vos mains. Je me suis renseigné. Je sais que vous avez été, pendant quarante ans, un fonctionnaire irréprochable. Un seul mot de votre part et je vous le confie. Mais songez que ce sera presque une adoption.

— Diable! Une adoption! Laissez-moi réfléchir.... Et M. Champborné revit, en soupirant, sa petite

vie de vieux garçon, si calme et si bien réglée ; il supputa en frémissant la brèche qu'il faudrait pratiquer dans ses chères économies ; il se dit qu'un jour peutêtre il ne serait payé de ses soins que par l'ingratitude....

Mais l'enfant le regardait avec une anxiété suppliante, et, dans ses grands yeux ouverts, il sonda la droiture naïve. Et puis, il se souvint de la bourse rendue, il se souvint du bouquet de fête... et pourtant, il hésitait encore.

M. Lainarrn-Tlou^^an feuilleta un dossier. L'anxiété de Michel était prescjue du désespoir.

Tout à coup, voyant M. Champborné hoclier la tête et avancer les lèvres en moue d'agacement, le g'amin crut que c'était fini, et alors, n'y tenant plus, il replia son bras sur sa figure et fondit en larmes....

— Eh bien, soit, s'écria brusquement le vieux garçon. Donnez-moi l'enfant. Je l'adopte!

— Mélanie?... Le petit dort toujours?

— A poings fermés, Monsieur!

— Mon Dieu, qu'est-ce que je vais donc en faire? Depuis que, la veille au soir, il avait ramené l'enfant

chez lui, c'était bien la centième fois que M. Champborné se posait la question. Après un diner languissant — le gamin était penaud, le vieux garçon préoccupé, — la bonne avait improvisé dans l'antichambre un lit que Michel avait trouvé délicieux; si délicieux qu'il dormait encore à 8 heures du matin.

— Qu'est-ce que je vais donc en faire?

Il ne pouvait plus l'abandonner désormais, lié par sa promesse; d'ailleurs, il n'en avait pas envie.... L'enfant lui était entré dans le cœur. Il avait beau se regimber encore, il avait beau se dire qu'il s'était résolu sans réflexion, qu'il était un pur imbécile : au fond, tout au fond de lui-même, il sentait fort bien que la réflexion n'aurait pu que le décider davantage. En réalité, sans qu'il en eût clairement conscience, un phénomène important s'était produit dans son âme : l'instinct paternel avait éclos chez ce vieux garçon!...

— Voyons, Mélanie, vous n'auriez pas une idée?

COUP DoriMj-:

i/ii

— J(' peux l'cpasscr chc/ Luhcaii.

— Mais non! Mais non! Vous nr ('onipiw'nc/ doncpas (pie la silnalion csl chanp'îo? J(i «lois sei-vii* «l(i père ù Micliel.... Il l'aul (pic je rélève.... Qiiand Je ])ense, ajoula-l-il, en i)renanl ses pîmloulles à lénioiii de son eniharias, (joe me voilà chargé d'une édu(îalion !

Mèlanie tortilla les poils follets qui lui fleurissaient le menton; puis bravement :

— Alors, Monsieur devrait consulter Tabbé Desrameaux.

— Hein ? Qu'est-ce que c'est que ça?

— L'abbé qui fait le catécliisme aux petits garçons.

— Je n'ai pas besoin de catéchisme.

— Monsieur, oui. Mais Michel?... Il faudra bien lui faire faire sa Première Communion.

— Comment! sa Première Communion?

Quels souvenirs ce mot réveillait chez le vieux garçon! Ce matin si radieux, cette soirée si tragique !... N'aurait-il pas vécu, lui aussi, comme son père, en chrétien, sans l'effroyable accident qui l'avait rendu orphelin ce jour-là? Préparer Michel à sa Première Communion, l'idée lui semblait, tour à tour, absurde et nécessaire. Il song^eait à l'instruire, à l'élever; mais comment? Le mettre au collège? Il ne pouvait pourtant pas tout de suite y placer ce vagabond d'hier. Alors, quoi? Saurait-il d'ailleurs inculquer à l'enfant des idées droites et saines, éclairer son esprit, former sa conscience?... Oui, le catéchisme était une solution... Et puis, pour les enfants, la rehgioh est bonne....

— Ma foi, Mélanie, faites ce que vous voudrez.

— Mon Dieu, Monsieur, je crois que c'est à Mou-

sieur, plutôt qu'à moi d'aller ctiez l'abbé Desrameaux.

— Vous croyez?... Enfin, laissez-moi.... Je réfléchirai....

Au fond, c'était tout réfléchi. Car, deux minutes après, M. Champborné levait les bras au ciel en soupirant :

— Eh bien, vrai, si l'on m'avait prédit que j'irais demander conseil à un curé!

— .... Ce que j'en dis, Monsieur l'abbé, conclut le vieux garçon, c'est pour l'enfant; car pour moi....

L'abbé Desrameaux, interrompit M. Champborné, pour s'adresser à Michel Herbain, qui, du haut de sa grande chaise, balançait les jambes en chiffonnant son joli béret bleu.

— Allez donc un instant dans la pièce à côté, mon ami; vous y verrez un beau livre à images.

Puis, l'enfant parti :

— Excusez-moi, Monsieur, dit-il avec un aimable sourire a M, Champborné. J'ai compris que vous alliez me faire une profession de foi qui pourrait troubler ce petit, le jour où vous l'amenez au catéchisme.

M. Champborné se mordit les lèvres. Ce maigriot de prêtre qu'il avait pensé mettre dans sa poche, osait lui donner des leçons: et il y mettait des formes si poUes qu'on ne pouvait pas même en paraître vexé.

— Et qui vous a fait supposer cela? reprit-il avec un peu d'irritation. N'est-ce pas là ce que vous nommez, dans l'Eglise, un jugement téméraire?

L'abbé se contenta de sourire.

coci» Docin.i: l'i

— Je ci'Dis CM Dieu, |i(Mirsui\ il M . ( 1Ii;iii)|>Ikh'ii('' ; iii.ii^ je ne saisis jms la iicccssilc «le la |»iali(|iH', cl, im;i loi. Je iTrii suis |»as moins un Iioiiik'Io lioinino.

— Alors, poiUMjuoi nie ronduiscz-voiis ('et eiilaiil?

— Oh! les eiitanls... les enlauls... vous senlezhien... c'est tout autre chose î... On ne peut les guider par la seule raison.... D'ailleurs, la Première Communion, c'est un vieil usage... un symbolisme touchant.... Bref, à nous deux. Monsieur Tablée, il faut ([ue nous transformions ce vagabond d'hier en garçon bien élevé.

— C'est entendu, parlons de lui. Naturellement, il est très en retard, et il faut commencer par des leçons particulières. Je vais vous adressera M^^de Gévéran, qui excelle à instruire et à former ces petits sauvages. Elle est de force à le mettre en mesure d'entrer, après les vacances, au catéchisme préparatoire, et Michel pourra faire sa Première Communion Tan prochain. Pendant ce temps, vous lui aurez appris ce qu'il a besoin de savoir pour aller au collège, et ce sera un homme accompli. Toutefois, je vous conseillerais. Monsieur, de l'envoyer, le jeudi et le dimanche, au patronage; il est bon qu'il s'amuse avec d'autres enfants. Que pensez-vous de ce programme?

— Quelle est donc cette demoiselle de Gévéran? demanda M. Champborné, qui ne voulait pas accepter sans objection.

— Une vieille fille, admirablement dévouée, qui a consacré sa fortune et son temps aux petits vagabonds.... Vous vous entendrez donc à merveille avec elle, ajouta l'abbé, toujours souriant, mais un peu malicieux.

— Oh î moi... c'est bien à mon corps défendant que

je me suis empêtré de ce pelil. Je ne suis rpTuii vieil égoïste.

— Vous vous calonmiez!... mais permettez que je vous donne un mot pour M'^'' de Gévéran.

Et rapidement, Tabbé Desrameaux écrivit :

Mademoiselle^,

Je vous envoie deux enfants, un jeune et un vieux. Le premier vagabondait encore il y a deux jours. Le second, qui Ta repêché avant-hier, se croit égoïste et libre-penseur. Au fond, il adore son petit orphelin et je pense qu'il finira paradorerson Dieu. Il est convenu — je vous ai engagée — que vous ferez le catéchisme à l'enfant, qui ne sait rien. Quant à M. Champborné, son protecteur..., essayez de faire coup double.

Votre bien respectueux serviteur in Corde Jesu.

H. Desrameaux.

prêtre.

Le lendemain, dans un salon confortable et sérieux, que domine un beau Christ en bronze, M. Champborné, toujours flanqué de Michel, attend. La porte s'ouvre.

— Bonjour Monsieur! Bonjour mon enfant! C'est M. Desrameaux qui vous envoie ? Soyez les bienvenus !

M^^^ de Gévéran est une vieille fille alerte et charmante, aux mouvements pleins d'agilité, malgré son léger embonpoint; son accueil, fait de grâce et de bonhomie, sans être jamais trop familier, conquiert les âmes, ouvre les cœurs et, en même temps, impose le respect.

— Qu'est-ce qui me vaut, Monsieur, l'honneur de votre visite?

— Cette lettre vous l'apprendra. Mademoiselle,

r('*|H)n(l i\I. Chainphoi'iH' (riiii Ifni (îùi'éiiioniciix, qui vont S(^ ruidir cDnlrc l:i symp.illiic.

M"'" (le Gùvéï'an JL'lIc au vioillai'd un |)('liL(:ouj)(r(fMl, un jxMi surpris, dérhlfc Tonvoloppr', ajuste son lor- ^•noii et lit avec un inip('rcei)til)le sourire au eoin des lèvres.

— Permettez-moi, Monsieur, fit-elle en repliant le papier, de vous adresser tous mes com[)liments pour votre bonne œuvre. Dieu vous en récomf)ensera.

Ce dernier mot était dit si franchement, si aimablement que M. Champborné sentit qu'il ne pouvait pas, sans impolitesse, y contredire. Il se contenta de répondre un peu g'éné :

— Oh! je vous en prie, Mademoiselle.... Je suis trop heureux d'avoir cet enfant pour égayer ma solitude.... Je ne suis qu'un vieil ég'oïste.

— Je n'en crois rienl... Alors, vous voulez bien me confier ce petit?

— Mais c'est moi qui vous suis très reconnaissant de le prendre; je ne pourrais certes pas lui enseigner le catéchisme.

— Hélas! Monsieur, n'en soyez pas confus; les meilleurs chrétiens Toublient.

— Et je ne suis point, quanta moi...,

— Excusez-moi de vous interrompre.... Il faut savoir si le petit consent.

— Oh î oui, s'écria Michel, que l'air de bonté de la vieille fille avait déjà conquis.

— Eh bieni c'est convenu.... Nous commencerons demain, si vous voulez.... Mais, j'y pense, avez-vous g'oùté, mon petit?

Michel ùcarquilla les yeux; ce mot-là ne lui disait rien. M. Champborné répondit à sa place :

— Oh! Madame, il n'y a pas long'temps qu'il prend ses deux repas rég^uhèrement par jour.

— Rattrapons le temps perdu, répliqua la vieille fille, en appuyant sur un bouton de sonnette électrique.... Ernestine, ajouta-t-elle en se tournant vers la bonne, emmenez cet enfant à la cuisine et donnez-lui ajouter.... Et quant à vous. Monsieur, poursuivit M^**^ de Gévéran, sitôt Tenfant dehors, il faut que je vous remercie de nouveau. Mais il faut aussi que je vous demande un service.

— Et lequel?

— De m'aider dans Féducation de cet enfant.... Il faut qu'à nous deux nous en fassions un honnête homme et un chrétien solide. Et d'abord, etTorçonsnous, tous deux, de le préparer aune bonne Première Communion.... Je compte absolument sur vous pour l'encourager à bien apprendre son catéchisme et pour veiller à ses prières du matin et du soir.... N'est-ce pas? insista la vieille fille, en voyant que M. Champborné, très embarrassé, ne soufflait pas mot.

Devant cet interrogatoire direct, il se décida : --- Mon Dieu, Mademoiselle, il faut que je vous fasse un aveu. Vous vous méprenez sur mon compte.

— Oh! non, Monsieur, je ne me méprends pas. Pratiquant ou non, je sais que vous avez du cœur et que vous aimez ce petit. Et, tout simplement, je m'adresse à votre cœur en faveur du petit. Croyez-vous que je me méprenne?

La rentrée de Michel délivra M. Champborné.

— Ces cléricaux, se disait-il en rentrant chez lui

Cl M I» iH II I5LI-: IT)!

(jii«'l(jm*s inslanis plus hiid, ils son! Ions les mémos! VA\c voudrait l)ioii inVMisorccU'r, la vioili(î fillo! Mais elle y pordra ses liiK^ssos et S(îs eajolorios. IHiisrjiri! h^ laul, Je lui lei'ai iveiler ses pi'ières, augareon ; mais ce n'est pas moi ([ui les réciterai jamais avec lui I

— Alors, eVHait bien beau, la Première Communion?

— Ohl oui, c'était beau.... C'était beau... comme le ciel!

Michel ne trouvait pas d'autre mot ])our exprimer son admiration, qui provoquait chez son père adoptif un sourire atténué de mélancolie.

Le matin, M^^*" de Gévéran l'avait conduit à Saint- Sulpice, afin de stimuler son ardeur en lui montrant la cérémonie pour laquelle il se préparait. Et maintenant, comme tous les soirs, accoudé sur la table, il racontait sa journée au vieux garçon qui fumait sa pipe.

Il avait rajeuni, presque embelli, M. Champborné. La compagnie de cette jeunesse rieuse et fraîche avait effacé de son front le pli que l'égoïsme taciturne y creusait naguère. Et même on eût dit que l'ancien promeneur du Luxembourg, au feutre vénérable et au collet râpé, devenait coquet.

Et Michel Herbain! L'enfant avait subi une transformation complète. Elégamment vêtu, de belle mine et de tenue presque irréprochable, il n'avait plus rien, ou peu s'en faut, de l'ancien vagabond. Sans doute, il lui échappait encore assez souvent des gestes ou des mots de gamin. Au patronage, il effarouchait parfois

certains confrères ])ar des espièg-leries qui lui valaient une popularité lég-èrement inquiétante. Au début, pour un tour un peu raide, il eût niême été renvoyé, sans rintervention de Tabbé Desrameaux. Mais le cœur était g'énéreux, l'esprit droit, Tintellig-ence ouverte....

— Voyons! Voyons, fit M. Charnpborné. Cen'est pas tout d'admirer les premiers communiants d'aujourd'hui; il faut rattraper ceux de l'an prochain. Donnemoi ton catéchisme.... Heu!... «Qu'est-ce que l'Eglise nous ordonne par ce deuxième commandement : Les dimanches la messe ouïras et les fêtes pareillement?»

— (( Par le second commandement, TEglise nous ordonne d'entendre la messe tout entière et avec dévotion. »

— Très bien! « Est-ce un grand péché de ne pas entendre la messe le dimanche par sa faute? »

— « Oui, c'est un grand péché.... Alors, c'est un grand péché, de manquer la messe?

— Bien sur!

— Même quand on est vieux?

— Hum!., ça dépend.... Je crois qu'on n'y est pas forcé.

— Pourtant, il y a des gens très vieux, le dimanche à Saint-Sulpice.

— Parce que ça leur plaît d'y aller.

— Alors, vous, ça ne vous plaît donc pas?

— Voyons, il ne s'agit pas de moi. Tu ne sauras jamais ta leçon! Reprends : « Oui, c'est un grand péché.... »

Les petits dialogues de ce genre étaient fréquents. Très observateur, Michel avait remarqué des contra-

(:()i;p DoriiLi-: \'^)'>

dictions nuilliplos cnli'c les dcvoii'S ({u'ori lui disjiil nécessaires et la conduite de JVI. (ihaniphorwié. VAtln le déroulait et le tourmentait. fiCs échappatoii-es f;t les l)rus([U(MÛes de son j)èi"e adoptif ru' lui donnaient pas le chang'e.

De son (îôté, l(^ \i(Mix ^ai'con maugréait contre cette vieille lille, à laquelle il n'avait i)as su déclarer tout franc qu'il ne fallait point compter sur lui pour le catéchisme et les prières. En même temps, néanmoins, les prog-rès de Michel étaient si évidents qu'il ne pouvait pas regretter sa résolution. Parfois même, il se reprochait de devenir, par sa conduite irrélig-ieuse, une pierre d'achoppement pour son fils adoptif.

— Je ne peux pourtant pas, pour lui faire plaisir, aller à confesse! avait-il répondu un jour à une insinuation de M^'*^ de Gévéran.

— Mon Dieu, je n'y verrais pas d'inconvénient, avait répliqué celle-ci avec un sourire un peu malicieux.

Ce jour-là, l'ancien sous-chef était rentré chez lui furieux contre la vieille fille... et contre lui-même....

Maintenant, il écoutait l'enfant réciter sa prière à haute voix. Ces formules oubliées depuis plus d'un demi-siècle et qu'il avait rapprises en les entendant répéter soir et matin, lui paraissaient d'une beauté profonde et singulière. Il n'en était pas encore ému ; mais il en jouissait déjà, comme on jouit d'une œuvre d'art....

— Eh bien, Michel : a C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute !... »

Michel, endormi ou distrait venait de sauter la moitié du Confiteor et M. Champborné le reprenait avec tant d'attention que, par un geste machinal, en redi-

sant les mots, ii se frappait, lui aussi, la poitrine. Un instant plus tard, il embrassait Fenfant dans son lit.

— Je voudrais, murmura celui-ci qui semblait hésiter, vous demander quelque chose.

— Quoi, mon petit?

— J'ai vu, ce matin, un premier communiant qui pleurait. Au patronag-e, après la messe, il m'a dit qu'il avait du chagrin parce que son père avait refusé de venir avec lui.... Vous viendrez, vous, n'est-ce pas, je vous en prie?

M. Champborné fronça les sourcils.

— Je n'en sais rien, répondit-il avec agTicement, presque avec brutalité.

Michel eut un regard surpris et peiné, tourna la tête et ferma les yeux, mais un gros soupir entrecoupa sa respiration.

Le vieux garçon se rencogna dans son fauteuil, alluma sa pipe et se mit à réfléchir, un pli maussade et colère au milieu du front.... Au bout de trois minutes, il haussa les épaules, et, d'un geste brusque, il saisit un petit volume ouvert sur la table et se mit à lire, machinalement, n'importe où, pour se distraire. Mais, peu à peu, sa physionomie se fit plus attentive ; un étonnement, mêlé d'émotion, brilla dans ses regards. Ce livre était une Vie des Saints^ et la page où ses yeux s'étaient arrêtés commençait ainsi :

Notre bienheureux, avant de se faire ermite, était un seigneur orgueilleux et cruel. Or, un jour qu'en voyage, il dînait sous la tente, im pèlerin vint à passer sur la route et lui demanda l'aumône.

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TjO ('hcviilKM' l'c l'usa hnihilrineiil. Le pr-lci'iii lit il hon.

— Sei^'iiour', l'ùpoluil-il axer, insislmicj), j'ai ^^rainr

faim. Ne |)oiiiTioz-vous an moins, j)om' ranKini' {\(\

Dieu, me (loiuK^rle inor*C(sui(l(î pain (|n(3 vous lencîz lu!

A lu fin, [)onr se (lùharrasser (lu mendiant, le rlievalier lui jeta le morceau rie pain, avec humeui*.

Or, la nuit suivante, il se ti'ouva en son^e au tribunal de Dieu. Et, dans une balani^.e, il vit tous ses môfaits s'accumuler sur un des plateaux, (pii penchait terriblement. Déjà, le démon se préparait à Ten traîner, quand son bon ange, accourant, mit sur l'autre plateau, le pain donné au pauvre; et ce pain rétablit ré(iuilibre....

Le vieux garçon ferma le livre et tomba dans une rêverie profonde....

La pendule en sonnant, le fit tressaillir. — -Hein, déjà minuit? s'écria-t-il. Allons nous coucher!

Pourtant, au lieu de se coucher, il reprit lé livre et relut lentement, en hochant la tête :

— Un morceau de pain... jeté de mauvaise grâce... à un mendiant importun!... Quelle coïncidence!...

Mais le pli mauvais reparut encore entre les deux yeux :

— Voyons! Je suis bien sot de m'émouvoir ainsi pour une légende!

Il jeta le livre à travers la table, se leva, prit sa lampe.... En passant prés du lit de Michel, il contempla l'enfant (jui dormait d'un sommeil paisible, et très pur. Et, de nouveau, son front se détendit :

— Allons, soupira-t-il, avec un sourire indéfinissable, je vois bien que je suis pris dans Tengrenage et que maintenant j'irai jusqu'au bout. Va, mon petit, bon gré, mal gré, j'y serai, pour sûr, à ta Première Communion !

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