‹ Humbles victimesChapitre 14 sur 21 · LA MORT DE PETIT JEAN · texte numérisé non relu

LA MORT DE PETIT JEAN

Dans un coin de la mansarde aux murs gris, suant rhumidité gît un petit berceau, fait d'un vieux panier, tout dilïbrme et boiteux; trois briques descellées du carrelage disjoint l'empêchent de tomber. Par un trou de la lucarne brisée, mal fermée d'un morceau de journal, la bise de décembre envahit en sifflant le réduit de misère, y poussant la neige en flocons légers qui dansent joyeux dans la clarté pâle du jour tombant, comme s'ils n'étaient point des messagers de mort.

La mort, elle entrera bientôt; car, dans le berceau lamentable, un petit enfant agonise. Il est si maigre et si chétif, le pauvre enfantelet, ses mignonnes joues sont si creuses et si bleuies par le froid, qu'aie voir on se sentirait le cœur gros de larmes ; son haleine mourante est plus faible que la respiration d'un petit oiseau; elle se ralentit..., elle se ralentit et semble, à chaque instant, près de s'arrêter. Parfois, il gémit, mais d'une voix éteinte, et si doucement que l'on croirait entendre plutôt la plainte d'un arbrisseau. Parfois, un frisson le traverse et secoue péniblement ce corps mince et fragile. Et pourtant, le père a jeté ce qu'il lui restait de vêtement sur le bébé malade, espérant le réchauffer encore et lui rendre la vie : il

n'a gardé qu'une chemise avec un pantalon de toile grossière ; il grelotte gelé par la bise cruelle, à genoux près du berceau. Oh! quelle douleur profonde est imprimée sur le visage de ce père, aux traits tordus par la souflrance, amaigris par la faim, et de quel œil navré, navrant aussi de désespoir, il contemple son petit enfant qui s'en va ; et, dans ses sourcils froncés, dans ses lèvres crispées, dans ses poings fermés convulsivement, quels accès de rage contenue, de cette rage qui étreint horriblement Thomme vigoureux et plein de vie, de se sentir impuissant devant Tagonie de ceux qu'il aime...

Il songe, le malheureux, qu'un an à peine est écoulé du jour où lui, Pierre Bertrand, brave et solide ouvrier, a conduit à l'autel Geneviève qu'il aimait depuis si longtemps ! Voici deux mois que Geneviève est morte, en donnant la vie au petit Jean, une vie qui semblait éteinte avant que d'être commencée. Dès lors, Pierre a quitté l'usine ; il est devenu la mère de son enfant, dévorant sans compter les économies, qu'il avait jadis amassées, sou par sou, pourservirde dota Geneviève ; et, par un véritable prodige, il avait jusqu'ici préservé son petit Jean. Mais, hélas ! le gel est venu, les économies se sont épuisées, la maladie a dévoré le corps de l'enfant. Pierre, alors, brisant son juste orgueil de bon ouvrierqui veut gagner son pain à la sueur de son front, est allé tendre la main au coin d'une rue. Quelques-uns lui ont durement répondu : « N'avezvous pas honte de mendier, à votre âge et bâti comme vous l'êtes » ; d'autres lui ont donné quelques sous. Mais, en rentrant, Pierre a trouvé son fils à demi-mort.

La douleur aiguë etla colère folle se mêlent dans son

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C'est le 24 dcceml)rc, à riicure où la rmU commence à loml)er : la neige emplit le ciel gris et couvre la terre blanche. Il fait froid.

Pierre, accompagné de deux ou trois camarades, qui sont obligés de le soutenir comme un malheureux sans force et de le guider comme un enfant, sort du cimetière ; il marche, Tesprit vide et la tête perdue. En un petit coin reculé, tout là-bas, du vaste champ des morts, on a enfoui le pauvre et léger cercueil d'enfant sous quelques pieds de terre. Et Pierre Bertrand, obstiné dans sa colère impie et folle contre Dieu, n'a pas voulu qu'on y mît une croix. Pierre Bertrand, le matin même, a repoussé le prêtre qui, naguère, avait confessé Geneviève et qui venait pour le consoler, tandis que lui, l'esprit égaré, berçait sur ses genoux, le cadavre de son enfant, cherchait à le réchaufler sur sa poitrine et le refusait à la bière ouverte devant lui. Pierre Bertrand a chassé le prêtre à coups de blasphèmes.

Maintenant, ses amis l'entraînent vite ; ils entrent dans un cabaret borgne et demandent un saladier de vin chaud, car il fait froid. Lui, refuse d'abord ; il ne veut rien prendre ; il veut mourir, il ne veut pas retrouver sa vigueur dans le réconfortant breuvage, alors que son petit Jean, dit-il entre deux sanglots,

est g'clù si dur et grelotte si fort sous la terre glacée dans quatre planches de sapin ! Puis, sans énergie, il finit par se laisser faire ; il boit. Mais tandis que chez ses compagnons, le vin apporte une douce chaleur, tandis qu'il active la circulation du sang- dans leurs veines eng^ourdies par le froid, la boisson vigoureuse excite et trouble bientôt le cerveau trop faible et Testomac trop creux du pauvre Pierre.

Le malheureux ne sait plus où il est, ni ce qu'il fait ; il continue de boire avidement; une flamme éclate sur ses joues et, dans son reg^ard, allume un éclat brillant de fièvre ; d'étranges pensées bouillonnent en sa tête, et de bizarres figures dansent devant ses yeux ; il lui semble qu'un poids écrasant courbe son front vers la terre ; il s'endort enfin du sommeil lourd et mauvais de l'ivresse.

Depuis longtemps, la nuit est venue quand Pierre Bertrand se réveille enfin. Il est seul dans le cabaret ; ses camarades sont partis, croyant mieux faire en le laissant dormir, après avoir payé la dépense. Il se lève péniblement et s'éloigne d'un pas mal assuré : sa marche, sur la neige, est toute chancelante et il lui faut, pour ne pas tomber, se soutenir au mur. Pendant quelque temps d'abord, il ne distingue rien dans la nuit de sa pensée ; mais, peu à peu, la mémoire éveillée éclaire ses souvenirs et les remet vivants devant ses yeux. Il se rappelle bientôt la mansarde glacée, le pauvre petit berceau, l'enfant mort, le cimetière. Alors, Pierre Bertrand, sous le coup

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line accourt. Oui, c'est bien lui, c'est bien « Monsi(iur Jacques » avec « sa dame » et « sa petite demoiselle ». II est ])ien ému, « Monsieur Jacques ». Il n'a pas voulu refuser à sa femme la joie de la surprise. Mais, moins romanesque, il eut préféré savoir auparavant de quelle manière il serait reçu. Catherine a beau lui dire encore une fois que M. Noël Armand brûle de pardonner à son fils et d'embrasser sa bru et sa petite-fille, Jacques est intimidé comme un enfant.

— Oh! la mig-nonne, oh! la petite fée, s'écrie la vieille bonne, en admiration devant la blonde Antoinette. Ah ! que son grand-père aura donc plaisir à la connaître I

— Vous croyez , Catherine ? Eh bien , tant mieux î Car nous avons résolu de la faire entrer la première.

Et, dans les mains de la fillette, très pénétrée de sa mission, dont la raison lui échappe, mais dont l'importance lui paraît énorme et la remplit d'orgueil et de recueillement, Jacques dépose un bouquet superbe, au milieu duquel, ainsi qu'une fleur plus rare, une lettre est piquée. Puis, tandis que ses parents, respirant à peine, attendent au seuil de la chambre, Antoinette entre avec une gravité naïve.

Noël Armand sommeillait toujours, enfoui dans son grand fauteuil.

L'enfant demeura tout interdite, armée de son bouquet.

Tout à coup, près du feu mourant, où ne rougeoyait plus qu'une bûche éventrée, la fillette aperçut les chaussures, en sentinelle.

— Tiens ! Grand-père a mis ses souliers dans la cheminée !...

Alors, étouffant ses pas, retenant son souffle et s'arrêtant tout émue, quand le parquet criait sous ses pieds, la petite ambassadrice approcha de Tàtre, et très doucement, sans bruit, déposa le bouquet dans la chaussure ouverte.... Et puis, comme un oiseau qui s'en va d'un coup d'aile. Antoinette sortit.

Les vieux ont le sommeil léger. Noël Armand ne dormait plus, mais il n'était pas encore éveillé tout à fait. Il avait cru distinguer près de lui un mignon petit être auréolé de cheveux blonds, qui se penchait vers le foyer. N'était-ce point TEnfant-Jésus? N'étailc,e pas plutôt son peut Jacques ?...

Mais le vieillard ouvrit les yeux. L'apparition n'était qu'un songe !...

— Et pourtant, murmura-t-il encore engourdi de somnolence, et pourtant, j'aurais bien juré qu'un enfant s'était approché de moi et... Mais que signifie? Voyons ! je rêve encore...

Là, sous ses yeux béants, dans l'une de ses chaussures, un bouquet lui souriait par ses mille corolles et, parmi les fleurs, une lettre émergeait « Prendsmoi donc et lis-moi », semblait dire la feuille blanche !

Noël Armand n'osait bouger. L'espérance qui lui avait traversé le cœur, ainsi qu'une flamme, était si folle ! Il avait peur de la dissiper comme un nuage en cherchant à la saisir. Il craignait de s'éveiller pour de bon !

Lentement, très lentement, il se souleva de son fauteuil et regarda de plus près ce bouquet merveilleux.

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Ijentemcnl, Irùs leiiU'inoiil, il Iciidil la niniii vnrs les Heurs, ùlonnù un i)cu de ne })tis les voir s'évanouir en fumée. Lentement, très lentement, il ouvi'it le [)îif)ier. Il lui sembla que son cœur sonnait , comme une cloche, à toute volée. Pourtant, ses reg'ards brouillés et confus ne distinguaient que l'écriture et ne déchiffraient point les mots. Mon Dieu! que ses lunettes étaient difficiles à découvrir et qu'elles avaient de peine à s'ajuster sur ses yeux... Enfin, tel qu'un trait tlamboyant, cette ligne apparut :

<( Papa, vos enfants sont ici. Voulez-vous les recevoir ?

« Jacques et Marguerite ».

D'un bond, Noël Armand fut sur un pied. Mais debout, il chancela. Sa main se crispa sur son fauteuil. « Mes enfants, mes enf... » Il ne put achever, sa gorge étranglée retenait sa voix prisonnière. Il fût tombé, si Jacques et Marguerite, accourant, ne l'avaient soutenu... Alors^, pour la première fois depuis la mort de sa femme, il pleura, tandis que ses regards noyés dévoraient ses enfants...

— Grand-papa, criait la petite Antoinette, essayant de grimper jusqu'à son cou, c'était moi le petit Noël.

— Et mon dîner de réconciliation ! s'exclama tout à coup Catherine, en se tamponnant les yeux du coin de son tabUer !...

UN GONTE POUI^ k'ÉpipHANlE

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