CONTES
l'OUR
LES JOURS DE f'ETE
CINQ GON'TES DE KOEIi
L'AGNEF.ET J3U (iENTIL PAST()LIHI:AU
{Pour les tout petits)
Près de Bethléem, autrefois, s'allongeait sous le beau ciel de la Palestine, à Tazur lumineux et profond, dévastes prairies, dont l'herbe épaisse etdrue engraissait les troupeaux. C'est là que les prêtres faisaient garder les animaux destinés à rougir de leur sang Fautel du Seigneur, égorgés par le couteau des sacrifices. Ils vivaient là tout paisiblement, jusqu'au jour où leurs gardiens les poussaient hors du délicieux pâturage, à travers les chemins pierreux et poudreux, vers le temple trois fois saint du Très-Haut. .
Ces gardiens étaient d'honnêtes bergers, hommes d'esprit simple et de cœur pur, dont la vie était agréable à Dieu. Or, un beau jour, un pauvre petit enfant, dont la tunique en haillons laissait voir, par endroits, la chair toute meurtrie, toute souillée, de boue, de poussière et de sueur, un pauvre petit enfant, dont les pieds saignaient, déchirés aux ronces des bois et aux cailloux de la route, un pauvre petit enfant bien las, bien malheureux, bien seulet, vint s'évanouir de fatigue au milieu des pasteurs.
Ceux-ci, dont l'àme était bonne et généreuse, accueillirent l'enfant, furent couler sur ses plaies de
160 POUR LES JOUIiS DE FÊTE
l'huile 1res douce et de Teau très fraîche; ils couvrirent son petit corps amaigri et tremblant de la peau d'un mouton toute chaude et frisée; à ses pieds, ils mirent des sandales que fixaient des bandelettes enroulées jusqu'au genou. Après quoi, voyant que l'enfant ne savait plus où porter ses pas, ils le gardèrent parmi eux.
Le nom de cet enfant était Girésaël; il venait de loin, de très loin, de si loin qu'il ne pouvait plus dire exactement d'où il était parti. Son père était un humble pêcheur qui vivait dans une cabane étroite et légère, au bord d'un grand fleuve, à l'eau bleue comme le ciel. Il se souvenait seulement, le petit Girésaël, que les roseaux, tout près de la rive, à peine mouillés par l'onde, avaient une musique très mignonne et très suave, aux moments que la brise passait, mais que durant les nuits d'hiver, quand soufflait la tempête avec furie, ces pauvres petits roseaux faisaient entendre, en se courbant sous la rafale, un long gémissement plaintif, effrayant.
11 se souvenait aussi, l'enfant perdu, que bien souvent, parmi l'azur, de grands oiseaux blancs s'envolaient avec des cris joyeux et semblaient ravis de se baigner dans les chauds rayons du soleil. 11 se souvenait encore que, par les belles nuits, quand la lune arrondissait sa blancheur lactée au fond des cieux parsemés d'étoiles, il voyait se balancer sur l'eau du fleuve une longue traînée d'argent dont les plis étincelaient. 11 se souvenait surtout, Girésaël, de ses parents si remplis de tendresse et de bonté pour lui, de sa mère aux si beaux cheveux noirs où il s'amusait à cacher sa tête, en jouant, et aux grands yeux si doux dans
i/aONKLI/P 1)1 (IIINTIL l'AS'I'Ol UKAII KU
lesquels il ainiail laiil à plon^or ses yeux ; de son \)ri'(\ enlin, donl l(*s hias n(M'v<Mi\ et t'oi'ls liraicul, si înJi'oiteincnt le loui'd lilel ^onth' du pclils jxjissoiis, (jui m sautant, faisaient miroiter leui's éc^ailles au soleil.
Sa mémoii'C enfantine était loul illuiniiiée de ces doux souvenirs; mais liélas! il se rappelait aussi, !<• pauvre esseulé, qu'un jour, un jour affreux, ayant eu le malheur de désobéir à sa mère en s'éloi^'nant trop de la maison i)atei'nelle, il avait été sur[)ris par des voleurs. Et ces voleurs l'avaient emporté malgré les vains efforts de ses faibles muscles d'enfant rompus sous les coups de bâton, et ils l'avaient entraîné bien loin, bien loin, pendant très longtemps. Comme il avait été misérable en ce temps-là, le petit Girésaël ! Comme il avait pleuré, gémi, souffert I Mais une nuit, enfin, une nuit sombre, où le vent hurlait et grondait de sa voix formidable et terrifiante, il avait pu s'enfuir. Moins effrayé par les fracas des éléments en furie que par la violence et la cruauté des voleurs si méchants qui le retenaient comme un esclave, il avait couru dans l'obscurité qui l'enveloppait de toutes parts, à travers les mugissements de la bise et les houles de la tempête, au risque de briser vingt fois ses petits membres étiolés; il s'était reposé durant le jour au creux d'une roche, à bout de souffle et d'énergie; puis, il avait repris sa marche errante et folle, hanté par cette peur, qu'en détournant la tête, il apercevrait ses bourreaux tout près de l'atteindre, à quelques pas, Fayant poursuivi pour le ressaisir et le tuer sous les coups. Et cette fuite avait duré plusieurs jours.
Ainsi Girésaël conta sa navrante histoire aux bergers des troupeaux. Ces hommes droits, dont le cœur
HUMBLES VICTIMES. — il.
était largement ouvert à la pitié, sentirent l'émotion pénétrer leur âme; ils redoublèrent pour l'enfant de sympathie et de soins dévoués. Le pauvre vagabond dépenaillé, au lieu d'errer par les tristes chemins, devint au milieu d'eux un gentil pastoureau ; il menait les brebis dans les gras pâturages et les soignait de son mieux avec zèle et avec amour. Mais, malgré la douceur de vivre au milieu de si braves g^ens, surtout après avoir fréquenté la compagnie détestable et le bâton bien dur et bien lourd de ces misérables voleurs, Girésaël était fort malheureux. Dans ses grands yeux limpides et profonds, la tristesse habitait plus souvent que le rire, et l'on voyait sous les ondes soyeuses de ses beaux cheveux noirs, son front jeune et blanc se creuser d'une ride précoce. Il songeait, hélas I à ses pauvres parents, dont, par sa faute, il se croyait séparé pour toujours. Et ce souci rongeant lui dévorait le cœur.
Un seul être avait le don de jeter sur son visage, assombri par le chagrin, un clair et vivant rayon de gaîté; et ce n'était point un berger, pas même un être humain. C'était un tout petit agnelet blanc, qu'on lui avait donné. Le petit agnelet suivait en tous lieux notre gentil pastoureau, se serrait contre lui en poussant de légers bêlements très doux, de plaisir et de tendresse, et ne laissait nul autre berger le mener aux pâtours, ni caresser son épaisse et jolie toison de neige. Aussi, Girésaël s'était-il pris d'une vive affection pour le petit agnelet blanc. Quand la mignonne bête arrêtait sur lui des yeux aimants, presque intelligents même, et qui semblaient compatir aux chagrins de l'enfant perdu, le pastoureau sentait couler jusqu'au fond
L\\(JNi':Li'rr ixi (jkntil i^astoiiikac 1(l*>
(le son ('(iMir, une ^l'Uciciisc cniolion cl s;i fi^iiiw s^'pnnouissiiil. I']l puis, i|ii;iii(l ir joli :iniin;il inl.ilr.iil |i:ii-nii riici'lM*, vcilc cl, les niilh; llciirs de hi pi'.iiiic, (|ii;ni(i il f^anibudîiil rA Sîiiilillîiil anlourdii jcinn; hrr/^cM", cjjimno un vi*ai l)él)é do mouton (ju'il élail, il arrivait à Girésacl (réckitei* parfois (Tun rire sonoi'O ot joycMix (jui détendait scîs pauvres petits nci'fs tout tirés par sa g'i'ossc peine.
Par une belle nuit (Thiver, tandis ({ue les bestiaux, les praii'ies, et, tout là-bas, le bour^* de Betbléeni, dormaient au milieu d'un calme profond, tandis que le firmament illuminé paraissait suspendu comme un g'ig'antesque dais noir étoile par millions de clous d'or et de diamants, nos pasteurs, emmitoufflés dans leurs peaux de brebis et assis autour d'un grand feu clair et pétillant, devisaient entre eux; Girésaël, Tœil distrait, perdu jusqu'au fond de la voûte immense, poursuivait toujours sa rêverie de remords et de ctiagrin; et le petit agnelet blanc, câlinement serré entre les genoux du pastoureau et la tête appuyée sur la poitrine de l'enfant, dormait.
Donc nos bergers devisaient entre eux du Messie qui allait apparaître. Il était arrivé, le temps marqué parles prophètes; bientôt leur viendrait un Sauveur. Et ces âmes naïves et pures, tout imprégnées de foi et de confiance attendaient paisiblement; mais ils se demandaient, dans leur simplicité, à quel signe on reconnaîtrait le fils de David, et sous quelle forme il se présenterait à leurs yeux : viendrait-il en conquérant, chargé de gloire et dominant les peuples, ou bien descendrait-il des cieux, tout à coup déchirés, sur un char étincelant, comme y était monté autrefois
le prophète Elic? El chacun de dire sa pensée, d'exprimer son espoir et ses désirs. Ainsi, tout autour du brasier qui jetait mille étincelles vers les cieux, sous le voile des cieux qui jetait mille points lumineux vers la terre, la veillée des pasteurs se prolongeait jusqu'au cœur de la nuit, dans ces pieux entretiens et dans Tattente du Messie.
Or, voici que soudain, une clarté brillante illumina le ciel au-dessus de la prairie; elle était infmiment douce, au point que les regards s'y baig^naient avec suavité; elle était si puissante, en môme temps, que le feu des bergers palissait auprès d'elle, et que les étoiles des cieux en apparaissaient ternies et rouillées. Les pasteurs, saisis de frayeur et d'émoi, s'étaient levés d'un seul mouvement, les yeux agrandis, la bouche muette, et Girésaël, lui-même, en avait perdu le cours de ses amers souvenirs; son agnelet mignon, le corps tout frémissant, se cachait contre lui, n'osant plus bêler. Mais alors, dans l'auréole de lumière ouverte au sein du firmament, un ang^e apparut, si ravis- S sant et si beau que la frayeur fondit comme neige au soleil; et l'apparition souriante, ainsi qu'une aurore printanière en un ciel d'Orient, laissa tomber ces mots d'une voix qui chantait avec une merveilleuse harmonie : « Bergers, ne craignez point; que votre terreur, plutôt, s'épanouisse en joie; car je viens vous annoncer un immense bonheur. Aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur vous est né et c'est le Christ, le Seigneur. Voici le signe à quoi vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes, couché dans une crèche. » Et, ces mots prononcés, le divin messager se tut; mais aussitôt, dans l'éblouis-
i/A(iM':Li«:'r ni' (ii:.\'riL i>AS'r()ii{i:Ac H
sanlo profonfliMii' du lirmamonl, im invisible ohrvur lit l'ésoiiiKM' im céleste eanti(iue, aux accents plus mélodieux que les plus doux criants de la terre. Il disait : « Gloire à Dieu, ait plus haut du ciel, paix sur la terreaux hommes de bonne volonlél... »
L'écho de ces voix surnaturelles, après avoir longtemps vibré, s'était perdu enfin dans le grand silence des nuits; la divine lumière, après avoir inondé les regards des pasteurs et leurs âmes ravies, s'était enfin dissipée dans l'ombre des campagnes... et les bergers, comme en extase, écoutaient encore au fond de leur cœur et contemplaient toujours au fond du miroir de leurs yeux.
— Allons à Bethléem, s'écria l'un d'eux, rompant tout à coup le silence! Allons adorer le Messie!
— Allons adorer le Messie, répétèrent ses compagnons, dont riiumble et robuste foi n'avait pas un instant d'hésitation.
Et, tout de suite, emportant leurs bâtons noueux, allumant une torche aux flammes du brasier pour diriger leurs pas, ils descendirent vers le bourg.
Mais avant de partir :
— Toi, mon petit Girésacl, qui es le plus petit de nous, dit le chef des pasteurs, un vieillard à la barbe blanche et au front dégarni, tu iras plus tard adorer le divin Enfant. Reste ici maintenant pour garder le foyer.
Girésacl, en entendant cet ordre, eut le cœur bien gros, bien gros de pleurs qui montèrent jusqu'à ses yeux et mouillèrent ses joues; mais la dure expérience avait rendu notre pastoureau très docile et très sage. Il essuya ses larmes en plongeant son vi^
sag'e au plus épais de la blanche toison do son petit ami, qui répondit par un doux bêlement d'amitié; puis, sans répliquer, il s'approcha du feu qui mourait, y jeta quelques brassées d'où jaillit une flamme plus haute et plus ardente, avec un pétillement plus fort et, reprenant sa place avec son agnelet mignon sur ses genoux, il attendit.
Il attendit longtemps, rêvant du Messie, le cœur tout brûlant d'amour, d'espérance et de désir, plongeant ses regards au loin, vers Bethléem, pour voir si n'apparaissait point là-bas, dans la nuit, la torche des bergers. Enfin, elle brilla comme une minuscule étoile vacillante au sein de l'ombre à peine éclairée par ses feux. Aussitôt, tout tremblant de joie, tout ému de bonheur, Girésaël fut debout. Dès que la troupe des bergers, qui revenaient, le front à la fois grave et radieux, chantant à pleine voix les hymnes du Sauveur, approcha du foyer, le pastoureau, n'y tenant plus, se précipita dans le chemin, toujours suivi de son fidèle agnelet blanc.
A mi-route, entre le bourg et la prairie, une grotte s'ouvrait au milieu des rochers, plus pauvre assurément que la misérable cabane où Girésaël avait passé les jours de sa première enfance. Et c'était là! c'était là que le Sauveur du monde était né; c'était là qu'il dormait sur un peu de paille, à peine enveloppé de pauvres petits langes. Le jour n'avait pas encore éclaire! l'horizon; mais une clarté mystérieuse environnaitTasile où le Seigneur du ciel était venu chercher un modeste berceau. Ce doux rayonnement était une leçon pour les yeux de l'intelhgence, en même temps qu'une lumière aux regards matériels du corps. L'esprit inno-
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conl (lo (liivsiH'l iK^ coïKMil ancjin doute, cl lut r^oiiuut Jiiuîuno hésilation ; iiiiinrdijiteniciit, il coiTipi'it c|iio co lout petitenfani (lui iicpailallpasencorcétait le Messicî attendu depuis lesanliipiesg-énérations. Et, s'a^'enouillant suf le sol, il joi^^nit s(*s iiiig*nonnes mains et i)ria de toute Tardeur de son Ame enfantine. Et, près de lui, Tagnelet blane, imitani son maître et rendant à son Créateur un hommag'e inconscient, courl)ases g^enoux et prosterna son front dans la poussière.
Jésus dormait; la Vierge Marie, assise auprès de son divin Fils sur un bloc de rocher, souriait doucement, les yeux traversés d'une larme à la pensée des futures douleurs qu'elle entrevoyait aux lointains de l'avenir; Joseph, appuyé sur son bâton, contemplait l'Enfant-Dieu d'un reg'ardtout plein de vigueur suave et de tendre vénération. Dans le fond, un âne et un bœuf soufflaient leur chaude haleine auprès de l'Éternel, afin d'écarter les glaces de l'hiver de son corps enfantin.
Mais cependant, le froid qui devient plus âpre au moment où le jour se lève, entrait jusqu'au fond de la grotte et pénétrait sous la mince épaisseur des pauvres langes ; un tout léger vagissement, une plainte à peine entendue souleva la poitrine de l'Enfant-Dieu qui commençait, à peine âgé de quelques heures, son humaine carrière de souffrances.
Marie devint pâle, et Joseph, ému, chercha du regard, de tous côtés, comment il pourrait réchauffer le divin Enfant.
Alors, dans le bon petit cœur du petit pastoureau, une charitable inspiration germa, comme une belle lleur éclot sur une tige pure; après une larme furtive,
un très court instant de chagrin vite repoussé, Tenfant prit dans ses bras l'agnelet blanc et s'adressant à Marie :
(( Je n'ai que lui, Madame, dit-il d'une voix douce et intimidée; mais je le donne à votre enfant pour qu'il ait moins froid. »
Et, lui-même, il posa sur les pieds du Petit Jésus l'agnelet qui se laissait faire et qui semblait comprendre!
Alors l'Enfant-Dieu ouvrit ses yeux pour un sourire, et la Vierge Marie, baisant au front le pastoureau, lui dit très doucement : « Tu seras récompensé. Reviens ici dans trois jours. »
Et, en effet, trois jours plus tard, les parents de Girésaël, qui erraienc parmi la contrée à la recherche de leur fils, vinrent auprès de Bethléem, attirés par la grande nouvelle ; et, devant la grotte où la Vierge allaitait l'Enfant, dont le petit agneau léchait les pieds tout roses et mignons, le pêcheur et sa femme aperçurent soudain le gentil pastoureau, qui se jeta, pleurant de bonheur, entre leurs bras.
LA dernii:ri: p()upi:e
(pra^mcnts d'un Journal)
Pour ma cousine Suzanne.
24 déxembre à la veillée. — Mon Dieu, que ma cousine Claire est donc enfant! Je crois, décidément, que ma pauvre chère tante a eu grand tort de la retirer du Sacré-Cœur, après la mort de mon oncle. Deux ou trois ans de plus sous la direction de nos bonnes maîtresses auraient achevé la formation de son caractère et mis quelques gTains de bon sens derrière sa frimousse évaporée. Le cours de M^^^ Aubrichat n'a rien que d'excellent , sans doute , et je suis sûre que ma petite Clairette deviendra, si elle veut bien travailler, de première force en beaucoup de connaissances utiles ou superflues. Mais ce n'est point le pensionnat.... Enfin, ma pauvre tante était si malheureuse et si esseulée, quand elle a perdu son mari, que je la comprends d'avoir voulu g\arder sa fille unique auprès d'elle î Et pourtant, j'imagine qu'elle en éprouve un peu de remords aujourd'hui ; car, tout en cédant aux caprices de Claire, elle a parfois des hochements de tête et des soupirs découragés qui trahissent un vrai chagrin.
Quand je songe (jue ce grand bébé de Claire en rst encore aux poupées et aux romans de la bibliothèque rosel...
170 POUa LES JOURS DE FETE
Je causais ce soir avec elle, au coin du feu. Ma tante était sortie. Six heures allaient sonner. Tout à coup, le souvenir me revient de la commission dont maman m'avait chargée le matin : je devais faire Templette, avant de rentrer chez nous, du gTos poupon que Madeleine a demandé, pour son Noël, au petit Jésus!
— Ma chérie, dis-je à Claire en me levant, je suis en retcird : il faut que je me sauve!...
— Gomment, déjà! Tu as bien le temps ! Il n'est pas six heures....
— Oui; mais je dois faire un tour au Bon Marché pour acheter la poupée de Madeleine.
Les yeux de Claire, à ce mot de poupée, s'allumèrent de désir; elle fit ses yeux de diamant noir, comme dit papa; mais bientôt la lueur s'éteignit pour faire place à une moue d'enfant gâtée. Cousine poussa un gros soupir, et, d'un ton maussade :
— Madeleine est bien heureuse! Elle, a toujours son petit Noël et on lui donne encore des poupées ; moi, maman ne veut plus. Il faut que je m'amuse avec mes vieilles.
J'étais en train de rajuster mon chapeau; je faillis, d'ébahissement, me piquer la tête avec mon aiguille.
— Comment! ma chérie, tu te compares à ma petite sœur! Mais songe donc que Madeleine a sept ans et demi. Et tu en as seize.
— Non! quinze!
— Voyons ! Tu as quatre ans de moins que moi et j'en ai vingt depuis trois jours; donc...
— Non ! Je n'aurai seize ans que l'an prochain.
— Quand, l'an prochain.
LA i)i;i{Mî:i;i'; im)ii»k|'; 171
— ]jr 2 Janvici*.
— El, nous sommos au 24 déccmbro! Co rrétail, |)as la iK'iiKMlc me l'tM'Iilicr, Mademoiselle contradiction !
Et, sans faron, je in(' mis à lui l'irn au nez. Comme; au fond, ma [)ctite (^Jaire a le meilleur caractère du monde, elle lit aussitôt chorus avec moi. J'essayai d'en profiter pour lui glisser un (ilet de morale. Il n'y eut pas moyen. Je crois vraiment que Madeleine est |)lus facile à raisonner. Cousine admettait sans broncher tous mes arguments ; mais, quand il s'agissait de conclure, avec son entêtement gamin de petite fille, elle concluait tout à rebours.
Sur ces entrefaites, on ouvrit la porte. C'était ma tante.
— Bonjour, ma tante, et au revoir, m'écriai-je en l'embrassant.
— Eh! quoi, Suzanne, tu t'en vas quand j'arrive ?
— 11 faut que j'achète, avant de dîner, le petit Noël de Madeleine.... Et croiriez- vous que votre g*rande lille est jalouse de la poupée qu'on donne à ma petite sœur?
— Il s'agit bien de poupée, reprit ma tante. Adèle Servat est très malade. On doit l'administrer ce soir.
— Qui donc, Adèle Servat, demandai-je?
— Tu sais bien, l'ancienne bonne de Claire, qui nous a quittées, il y a quatre ans, pour se marier comme une folle avec un petit cordonnier de Plaisance, un brave et gentil garçon, mais chétif, pauvre et sans famille. Il est mort l'année dernière, et Adèle, restée seule avec une petite (îUe de onze mois, n'ayant d'ailleurs d'autre parent qu'une vieille tante avare et grincheuse à qui elle n'a jamais voulu confier son enfant
172 POUR LES Jouas dp: fkte
et qui n'a jamais eu le cœur de lui donner un sou, s'est tuée positivement de travail. Elle ne passera pas la nuit.
Claire était navrée. Son bon petit cœur se gonflait et les pleurs lui jaillissaient des yeux. Elle ne savait que répéter : « Ma pauvre Adèle! Ma pauvre Adèle!...»
— Nous allons dîner au g'alop, poursuivit ma tante, je retournerai bien vite à Plaisance.
— J'irai avec toi, proposa brusquement Claire.
— Non, ma chérie; tu es trop enfant pour que je t'emmène.
— Oh! trop enfant!... J'ai seize ans!
— Pas encore, ma mignonne! Etpuis, pour la raison, tu n'en as pas dix.
Malgré la triste nouvelle apportée par ma tante, je ne pus m'empêcher de rire en voyant la mine piteuse que fit ma pauvre Claire, à cette algarade. On eût dit un bébé qu'on vient de mettre en pénitence.
Mais il était six heures et quart. Je me sauvai.
25 décembre. — Ce matin, je revenais de la grand' messe et je m'installais, pour écrire une lettre, à mon bureau, quand Claire entra dans ma chambre en coup de vent. Jamais ses yeux n'avaient été plus « diamants noirs », ni ses joues plus animées.
Dès la porte, elle me cria d'une voix triomphante et mystérieuse :
— Eh bien! ma Suzon, le petit Jésus m'a envoyé son cadeau de Noël : une poupée magnifique !
Je la regardai d'un air intrigue^, qui la fit éclater de rire !
Quand l'accès fut passé :
i..\ DiiuNiKin-: poiPi':!-: 17!»
— Tinis, inc dil-cllc, en sn cainpaiil dans iiii j'anhiiil cl (ui croisanl les Jambes ijvee sa (lesinvollui'Cî ordinaire, il l'aiil (|uc je Teii donn(3 une iiai ration en régie.
— Figure-loi donc que, ce luîdin, Je nie réveille au l)ruit des rideaux (ju'on liiail, bien (jue la nuit tïil encore à peu près noire, est-ce que tu trouves amusant, loi, de te lever au petit jour? moi, ea me giace. — Alors, j'enlr'ouvre un œil et je demande :
— u C'est vous, Julie? Quelle heure est-il donc?
— (( Ce n'est pas Julie ([ui est là ; c'est maman! » Du coup, j'ouvre les deux yeux ; c'était bien maman,
déjà tout habillée.
— u Tiens, maman!... Pourquoi t'es-tu levée de si bonne heure?
— Je ne me suis pas couchée, ma chérie. Je viens de Plaisance. x\dèle est morte..., »
Sur ce mot, j'interrompis Claire :
— Et c'est ça qui te rend si joyeuse?
— Oh! non, va! J'ai bien pleuré au contraire. Cette pauvre Adèle était si bonne ; elle me cajolait et m'amusait si bien, quand j'étais petite !
— Mais alors?
— Attends donc! Tu vas voir !
Après un instant, maman continue : « J*ai autre chose encore à t'annoncer.... » Tu vois d'ici mes yeux en point d'interrogation!... (^ Tu demandais au petit Jésus, de t'apporter, pour Noël, une poupée. Eh bien! le petit Jésus te l'apporte. Entrez, Julie! )>
Et alors, — maman avait machiné ça comme un conte de fée, — voilà Julie qui fait son entrée solennelle, une lampe à la main, pour mieux éclairer la scène, escortée de Virginie, laquelle portait dans ses
174 POUR LES JOURS DE Fh:TE
bras le plus ravissant amour de bébé qu'on ait jamais vu depuis la création! L'enfant dormait comme un chérubin, son petit minois frais et rose encadré d'une broussaille de grands cheveux blonds, tout dorés, tout soyeux, tout bouclés.... Enfin, tu verras!...
C'était, tu l'as deviné, la petite fille d'Adèle.
Cette pauvre Adèle, avant de mourir, était affreusement tourmentée de sa fillette. Elle n'a d'autre parent, tu sais, que sa chipie de vieille tante ! Aussi l'idée que son enfant pourrait tomber entre les mains de cette méchante avare lui rendait la mort cent fois plus cruelle. Alors maman, pour la tranquilliser, lui a promis de veiller sur la petite; et c'est pourquoi, quand la pauvre Adèle eut fermé les yeux, elle a emporté la fillette à la maison, sans trop savoir ce qu'elle en pourrait faire. C'est en voiture, en regardant le bébé qui dormait sur les genoux de Virginie, tout empaqueté dans une couverture de cheval, que maman a songé tout à coup : « Tiens, puisque Claire a tant d'amour pour les poupées, si je lui donnais cette poupée vivante ! » Hein! quelle idée lumineuse!
Et, voilà, ma Suzon, comment je suis devenue, ce matin, la petite maman de Marguerite. Elle s'appelle Marguerite, un joli nom, n'est-ce pas? Et elle aura deux ans le mois prochain. C'est un vrai trésor. J'en suis déjà folle.
— Eh bien ! ma chérie, m'écriai-je encore abasourdie, quand cousine eut conté son histoire, en voilà un fameux cadeau de Noël! 'Il va falloir, maintenant, devenir sérieuse.
— Oh! je le serai, sois tranquille ! Songe donc, c'est
LA l)l':UMi:UK POIPI-IK i
\'ii'i;ini(' (|ui ^^ai'dci'ii rcnraiil, iiiiiis c'csl iii(»i (|iii en aui'iii la res|)()nsal)ililr !...
I^l (ilaire, en (H'oiioiiraiil ce «^l'and mol, (|(ii lui iwiupiissail les Joncs, s'(Mivcloi)j)ail (riiin; ^l'aA ilù coinHiue !
— .... Elle couciiei'a dans le cabinel, {nés de ma ehaml)re, avec Virginie naturellement. Mais c'est moi (|ui nroecuperai de ses vêtements. Ta verras le joli ])etit manteau bleu que je vais lui acheterdemain, avec un mignon collet de fourrure, et le toquet tout [)areil ; — c'est encore moi (jui la ferai mang'er, moi (jui la conduirai au Luxembourg'. Mademoiselle aura son petit budget, que maman me fournira, bien entendu, mais que je dépenserai à ma guise. Oh! mon grand Suzon, que je vais m'amuser !...
— T'amuser! T'amuser! Prends bien g-arde, un enfant n'est pas un joujou. Ne fais pas trop de bêtises avec ta poupée vivante et n'essaie rien de nouveau sans demander conseil à ta mère ou à Virginie.
— Mais sois donc tranquille, aie donc confiance en moi! Je ne suis pas si enfant que j'en ai l'air.... Oh ! déjà onze heures, il est grand temps que je retourne auprès de ma fille. Adieu Suze !
— Adieu ma Glaire! A cet après-midi! J'irai voir le bébé.
Mais, déjà, mon oiseau babillard avait repris son vol.
Il me semble bien que ma tante, en recueillant cette orpheline, a moins voulu faire une bonne œuvre qu'arracher Claire à ses goûts puérils. Mais je ne sais trop si l'expérience aura du succès. Quelle enfant, mon Dieu! Quelle enfant!
.28 déceni/ji'e, — Eh bien ! tout n'est pas gai, dans le
métier de petite maman. La lane de miel entre Claire et son gros poupon a déjà subi quelques éclipses. Elle est d'ailleurs délicieusement fraîche et rebondie, cette fillette, je suis tout émue quand je songe aux privations que la pauvre Adèle a du s'imposer pour garder à sa petite un teint si rose et des chairs dodues. Mais, par exemple, elle lui a donné un caractère!...
Or, donc, ce matin, je déjeunais chez ma tante.
En arrivant, au bas de l'escalier, je suis rattrapée par cousine, essoufflée d'avoir couru après moi, sur le trottoir. Elle rentrait de son cours et m'avait vue de loin.
— Eh bien ! ma Claire, depuis quand les petites mamans courent-elles dans la rue comme de simples fillettes ?... Et notre bébé va-t-il toujours aussi bien?
— Oh! je t'en réponds. Car elle a des poumons d'une force!... Elle a hurlé cette nuit, sans désemparer, pendant deux heures! J'étais furieuse.
— Elle avait mal aux dents, peut-être.
— Pas du tout! Mademoiselle était en colère parce que Virginie avait dû la changer. Car cette enfant est d'un sale!... Et figure-toi que, ce matin, maman n'a pas voulu me laisser dormir un quart d'heure de plus. 11 a fallu que je me lève, à moitié endormie, pour étudier mon piano. Tu ris, méchante ; mais je te garantis que ce n'est pas drôle.
— Alors, tu voudrais bien revenir à tes poupées.
— Pour qui me prends-tu? J'ai du caractère.... Et puis, il y a des compensations. Ce matin, j'ai voulu gronder ma fille et j'ai fait la grosse voix. Car je tiens à commencer, dès maintenant, son éducation; si tu avais vu, ma Suzon, l'air malheureux de la pauvre
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jinnoci^nlc, <'l s;i moihi ini^noiiiMî cl ses clloils pour , retenir im sanglot |>rel à éclîihîi'. (Vêlait Iroj) Joli. .1(3 Tai dévorée dr tcndressf^s et ^«ivée de choeolat. ^- C'est réducation (jui coininciice?
Claire n'eut pas le temps de répliquer. Nous étions dans sa chambre, et, déjà, livres, ealiiers, chapeau, manchon, tour de cou, jaquette et parapluie dansaient sur le lit, péle-méle. Cousine, accroupie, tendait les bras à Marg"uerite, qui vint s'y jeter avec un éclat de rire et se trouva, en deux secondes, couverte de baisers des pieds à la te te.
Mais ce n'était point de baisers que Mademoiselle avait cure. Au milieu deces embrassades torrentielles, elle répétait avec énergie :
— Timé co ! limé co !
— Timé co! m'expliqua cousine, en se retournant vers moi, ça veut dire : « Petite mère, chocolat!... Oui, mon trésor, oui, mon chat, oui, mon loup, oui, mon oiseau bleu, — je crus un instant que toute l'Arche allait y passer ! — oui, timé va t'en donner du co,
Virginie intervint.
— Mademoiselle a tort ! Déjà, ce matin, Marg'uerite a boudé sur sa phosphatine, après les bonbons qu'elle avait mangés. Tout à l'heure elle ne pourra pas avaler sa soupe et son petit œuf.
— Virg-inie a raison, appuyai-je.
Mais, pendant ce temps, le bébé trépignait, glapissant son refrain : Timé co! Timé co!
— Pauvre chat, s'écria Claire, attendrie!
Et, sans écouter nos remontrances, elle fourra, d'un seul coup, dans la bouche de Marguerite, une poignée de pastilles. Après quoi, — sans doute, pour com-
HUilBLES VICTIMES. — 12.
178 POUR LES .lorns de fête
mencer réducalion de sa fille, — elle lui fil un l^eau sermon :
— Fi! Mademoiselle, que c'est laid d'être gourmande comme ça! N'avez-vous pas honte!... Hou! la vilaine!...
Cependant, la dose avait été trop forte. Le bébé eut un haut-le-cœur et un petit ruisseau de chocolat se mit à couler, lamentablement, sur son tablier rose.
Claire, à cette vue, resta bouche bée, les bras ballants, Tair ahuri et désolé.
Ma tante arriva précisément sur ces entrefaites.
— Eh bien! ma chérie, nous faisons de jolie besogne. Il faudra me laver ce tablier-là....
— Virginie pourra bien, balbutia Claire....
— Virginie pourra seulement te montrer comme on s'y prend, si tu l'ignores. x\llons, à table! Et retiens bien, ma chérie, qu'un bébé n'est pas un sac à bonbons, que l'on peut remplir indéfiniment.
Le commencement du déjeuner fut un peu froid. Claire était maussade et honteuse. Néanmoins, je n'eus pas trop de peine àla dérider.
Au bout d'un instant, notre fille arriva sur les bras de sa bonne; elle était habillée de propre et lavée de près. On l'installa, sur une grande chaise, à côté de sa petite maman ; devant elle, on plaça la soupe fumante, et l'opération du déjeuner commença.
Claire avait repris tout son entrain. Elle en avait même un peu trop. Les animaux de la création ne suffisaient plus pour exprimer son amour envers Marguerite. Elle éprouvait un irrésistible besoin d'y ajouter les manifestations les plus expansives. Et c'étaient, entre chaque cuillerée, des tendresses, et des caresses,
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ot des câlinerics, et des haiscrs, rpii l'Oiidaienl h; l)élj(î presque aussi fou que sa petite maman.
Ma tante essayait bien de calmer ces emi)Oitements d'alïcclion.
— Voyons, Claire, un peu plus de sérieux.... Ne sois pas si enfant.... Tu prends trop de plaisir à exciter cette petite, elle va finir par s'énerver.
Ces prudents conseils avaient de Teffet pendant trois secondes au plus et le torrent reprenait son cours.
D'ailleurs Marguerite accueillait cette avalanche avec des éclats de rire si perlés, des gestes si imprévus, des exclamations si cocasses et des mines si drôles, que cousine en trépignait de joie !
Cependant, les plus délicieux plaisirs ont une fin ; celui-ci se termina par une catastrophe, aux trois quarts de Tassiétée. La fillette, enthousiasmée jusqu'au délire, planta résolument, d'un coup iDrusque et vigoureux, ses deux petits poings dans la soupe!
Jaillissement, aspersion, inondation! Marguerite en était ravie. Son joli minois, barbouillé jusqu'aux yeux, riait éperdument. Quant à Claire, elle était consternée. D'un œil morne, elle contemplait le petit tablier, tout à l'heure éclatant de blancheur et maintenant constellé de taches et, — plus grave accident, — son propre corsage orné de perles liquides auxquelles n'aurait pas songé la couturière.
Elle ne sortit de son ahurissement navré que pour s'écrier d'un accent lamentable :
— Mon Dieu ! Que cette petite est donc sale !....
— Ne t'en prends qu'à toi, ma chérie, lui répliqua ma tante! Quand donc comprendras-tu qu'un enfant
n'est pas un joujou?... Allons, dis à Virginie d'emporter ta fille et va te changer.
Mais ce n'était pas fini! Ma pauvre cousine avait décidénnent du guignon.
Quelques instants après, les deux bébés, — le grand et le petit, — tous les deux nettoyés, reprenaient leur place à table, et Claire se mettait en devoir de faire manger à Marguerite un œuf brouillé.
D'abord, tout alla bien. Cousine était d'une gravité prodigieuse, et le poupon, peut-être interloqué devant la sagesse inattendue de sa maman, ne soufflait mot.
Le malheur voulut que la petite eut soif et manifesta énergiquement Tintention de boire toute seule. Claire, il faut lui rendre justice, essaya courageusement, pendant une minute et demie, de résister à ce périlleux caprice. Mais l'entêtement du bébé fut plus fort que la résolution de sa a timé ». Triomphalement, Marguerite empoigna sa timbale à deux mains, la souleva, rincUna vers sa bouche... et en répandit le contenu sur son troisième tablier propre et sur tous ses vêtements.
Cette fois, Claire sortit de ses gonds : les transports de joie dont le bébé saluait cette inondation furent brusquement interrompus par un soufflet magistral. Je n'aurais jamais cru que cousine eût la main si vigoureuse.
Quant à la fureur bleue du bébé, sous cette correction imprévue, je renonce à la peindre : c'étaient des cris, des contorsions, des trépignements inénarrables. Claire elle-même fut épouvantée du résultat qu'elle avait obtenu; volontiers, elle se serait mise aux genoux de Marguerite, pour mieux lui demander pardon.
Mais Marguerite fui inexorable, elle ne voulut pas agréer les excuses de sa petite mère ; elle [loussait des hurlements féroces et agitait rageusennent ses petits bras dès que cousine essayait de la toucher.
— Eh bien, va-t'en! Je ne veux plus m'occuper de toi, s'écria Claire, avec dépit, en voyant ses efforts inutiles et ses regrets méprisés.
Cette fois, la brouille était bien complète entre la petite fille et la petite maman.
J'ai dû partir après le déjeuner; la réconciliation n'avait pas encore eu lieu. Marguerite achevait son œuf entre les bras de Virginie. Claire était maussade et ma tante avait l'air soucieux.
Je crois bien qu'elle a peur d'avoir manqué sou expérience.
^9 décembre. — Décidément, l'expérience est tout à fait ratée.
Je suis retournée, cet après-midi, chez ma tante; elle était sortie. Je suis entrée dans la chambre de cousine. Hélas! Quel tableau!
Dans un coin, Virginie, complaisamment à genoux sur le parquet, faisait jouer Marguerite avec les bêtes en caoutchouc que j'ai données au poupon de Claire.
Dans un autre coin, Claire elle-même, assise au milieu du tapis, une poupée sur les bras, dévorait Mon Journal. Absorbée dans sa lecture, elle n'entendait même pas les frais éclats de rire et les gazouillements délicieux de sa fillette. Un devoir commencé restait en plan, sur son bureau. J'en demeurai stupide à la porte.
— Comment, ma chérie, tu en es là!...
Cousine, à ma voix, tressaiUit, tourna la tête, rou-
g'it jusqu'aux oreilles, baissalenez. Comme je ne bougeais pas plus qu'une borne, elle ferma son livre avec un soupir, se leva toute confuse et vint m'embrasser.
— Es-tu contente de toi? lui demandai-jeen la caressant.
— Non, murmura-t-elle. Et tandis que ses bras m'entouraient le cou, elle se cacha les yeux sur mon épaulé.
L'instant me parut propice à quelque sermon. J'entraînai mon grand bébé sur la causeuse, au coin du feu, et je m'efforçai de la raisonner. Je crois avoir à peu près réussi.
Tandis que nous parlions, Marguerite eut deux petites quintes.
— Tiens, pendant que tu lis des enfantillages et que tu joues à la poupée, ton bébé s'enrhume. Occupe-toi donc à le soigner.
— Tu penses qu'il est malade? interrogea cousine avec une émotion qui me parut de bon augure.
Je feignis d'être inquiète et je hochai la tête.
— Avec les })etits enfants, répondis-je, il faut toujours s'armer de précautions.
Au fond, je n'étais pas si alarmée ; mais cette crainte a donné une bonne secousse à Claire et réveillé ses instincts de petite maman.
3 janvier. — Je reprends mon journal interrompu, depuis près d'une semaine, par les courses du jour de l'an et par la grosse maladie de Marguerite. Elle a été bien malade, en effet, la « poupée » de Claire, et c'est à peine, aujourd'hui, si elle est hors de danger. Quant à cousine, espérons qu'elle est guérie, décidément, de
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SOS oiiriuililla^os , injiis, je Ircinhlc cih'orf! à la jx'nséo (le la confession «iirdh' m'a l'aild lii<'r malin !
I/a('(H3S (le lou.x de l'aulrc joui' ôlail, ho! (îI hi(;n, le conimencemenl d'ime bi'onchite aig-iië, qui, dès le lendemain, s'est déclarée avee un aecompa^-nement de fièvre intense.
Naliij-ellement, ma tante a commencé par enlever à sa lille, ses prérogatives et ses responsabilités de petite maman. Claire en a été désolée, d'autant plus que l'inquiétude augmentait et mûrissait son affection ])0ur Marguerite ; elle commençait à voir, en ce pauvre bébé considéré jusque-là comme une poupée vivante, un petit être humain confié à sa vigilance et lui imposant de grands devoirs. Avec quelle ardeur elle s'en fut acquittée maintenant, de ces devoirs, avec quel dévouement elle eut prodigué les soins les plus attentifs et les plus tendres à « son » enfant, si on lui avait permis de l'approcher, de la garder, de veiller auprès du petit berceau! Elle en priait sa mère avec instance, avec larmes; elle revenait, vingt fois le jour, à l'assaut. Mais ma tante restait impitoyable.
— Je ne peux pas avoir confiance en toi, ma pauvre chérie. Tu es trop enfant.
Et cousine errait, dans l'appartement, comme une ame en peine.
Enfin, avant-hier soir, sa persévérance et son chagrin triomphèrent : Marguerite allait un peu mieux. Ma tante et Virginie étaient lasses. Il fut convenu que la petite maman passerait la nuit près de sa fille. Elle n'avait que deux choses à faire : empêcher Tenfant de se découvrir et lui donner toutes les fois qu'elle dirait bu, — c'était sa façon de demander à boire, —
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deux ou trois cuillerées de la potion prescrite. Au reste, en cas d'incident, cousine appellerait Virginie qui couchait dans la pièce à côté.
Le soir, avant de rentrer chez nous, je laissai cousine installée près du berceau, très grave et très émue.
Le lendemain matin, c'est-à-dire hier, je retournai chez ma tante. Au bas de Tescalier, rencontre du docteur. Il avait Tair soucieux.
— Eh bien, comment va bébé !
— Moins bien qu'hier.
— Est-ce que son état vous inqviiète?
— Non, pas précisément! Mais je ne comprends pas cette petite rechute, après le mieux qui s'était produit et qui, normalement, aurait dû s'accentuer. J'ai prescrit une nouvelle ordonnance et je reviendrai ce soir. Au revoir, Mademoiselle.
— Au revoir, docteur.
En quatre enjambées, me voilà dans l'appartement. Je cours à la chambre de Claire et qu'est-ce que je vois? Cousine affalée sur un fauteuil, le visage enfoui dans les bras, secouée de sanglots.
Je rappelle, pas de réponse! J'essaie d'écarter ses mains, elle me résiste! J'arrive à découvrir un coin de sa figure, elle se détourne!
Ne sachant que faire, je m'agenoviille à ses côtés, je passe mes bras autour de son cou, je l'attire à moi tout doucement
— Voyons, ma Clairette, il ne faut pas te désoler ainsi. L'enfant n'est pas en danger. Je viens de rencontrer le médecin....
— Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça, balbutie cousine
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h travers ses larmns. Et, sur ce mot, les g-émissemcnts redoublent.
— Pas ça? Quoi donc alors?
— Oh! c'est afï'reux, c'est allVeux.... Tiens, va-t'en, laisse-moi seule... je ne suis pas dig'ne de toi... Si tu savais,- tu ne m'aimerais plus....
— Mais tu es folle!... Voyons, je sens que tu as un gros secret, bien terrible et bien lourd sur ton pauvre petit cœur.... Allons, dis-le moi! Ce serait bien le premier que tu cacherais à ta grande cousine ! Est-ce que tu n'as plus de confiance en Suzon.
— Oh ! si... Oh! si., tu es si bonne!... Tiens, écoute! Mais avant, promets-moi de m'aimer encore un peu, quand tu sauras tout.
— Encore une fois, ma chérie, tu es folle !...
— Eh bien ! voilà....
Et cousine, la voix entrecoupée de soupirs et d'exclamations, me fait le récit de ses malheureux débuts de garde-malade.
Ce g"rand bébé n'avait-il pas cru que Ton pouvait rester, toute une nuit, sans dormir, en contemplant, à la lueur d'une veilleuse et du fond d'un bon fauteuil, un petit berceau? Pauvre mignonne! Au bout d'une demi- heure, elle était assoupie. Un « bâ » plaintif et nerveux la réveilla brusquement. Elle donna la potion, remit les couvertures en place et chercha comment elle pourrait s'occuper, a Je vais dire mon chapelet, pensa-t-elle... » Un instant plus tard, en tombant sur le parquet, le chapelet la lit sursauter. ^ Que faire?... Une idée! Si je prenais ma tapisserie ! » Elle se rapprocha de la veilleuse et se mit à tirer l'aiguille avec énergie ; après quelques points,
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raiguille ralentit, ralentit, puis s'arrêta.... Nouveau « bâ », nouveau sursaut. Cette fois, Marguerite avait dû formuler plusieurs appels ; car la couverture en désordre et un pied en Tair attestaient quelques mouvements d'impatience. Après avoir rebordé l'enfant, cousine comprit qu'elle ferait mieux d'appeler Virgiuie et de s'avouer vaincue. Mais son amour-propre en eût trop souffert! Elle persista. A la tapisserie, succéda l'histoire naturelle, à Thistoire naturelle, l'histoire de France. Le sommeil était toujours le plus fort, et le bébé, trop lentement servi, s'agitait de plus en plus. Tout à coup, Glaire se frappa le front : a Tiens, si je re\iSiXis\e Général Bourakine ! Avec lui, je ne dormirai certainement pas. Je l'ai mis de côté, par mortification, depuis que Marguerite est malade; mais, maintenant, c'est pour mieux soigner mon poupon que je reprendrai mon histoire. » Après un moment d'hésitation, — car cousine avait vaguement l'idée que ce raisonnement, sous sa forme séduisante, offrait cependant quelque danger, — le livre fut ouvert et bientôt la garde-malade, entraînée par le vieux Dourakine, était à cent lieues de Marguerite... (( Bà », gémit une voix suppliante et colère. — Attends un peu, que je tourne la page! — « Bâ », répète avec insistance, en larmoyant, le pauvre bébé. — Là, donc ! Je n'ai plus que deux mots pour finir le paragraphe! — Bâ!... Bâ!... Bâ!... » Et ce sont maintenant des cris, des sanglots qui accentuent le lamentable appel... Cette fois, Claire a jeté sou livre par terre et, brusquement revenue clu rêve à la réalité, les doigts tremblants, le cœur angoissé, la sueur au front, elle court au berceau. Congestionné, rouge et
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fiovrcux, le bébé g'i^otn à dcini-im, ses rouvnrliinîs on Vii'w. En essayant (l(i lui doiinci' à hoii'i!, cousirK; allo- I('m' lui l'cnverse un (leini-verre d'eau sur h j)oiliiue. K|)(M*due, elle aj)[)elle au se(30urs ; Virginie, puis niJi laulc arrivent...
— Et voilà pourfjuoi, termina Glaire, au l>out d(3 ce long* récit que j'ai élagué de mille incidents et de mille répétitions, voilà pourquoi Marguerite est, ce matin, plus malade. Elle va mourir, elle va mourir, et c'est moi qui Tai tuée.... C'est affreux! C'est affreux !... C'est...
Les sanglots, en l'étouffant, l'interrompirent.
J'étais atterrée ; mais je me gardai bien de morigéner ma pauvre cousine. Elle comprenait assez, maintenant, les terribles dangers de son incorrigible enfantillage. Je m'efforçai, au contraire, de la remonter, de lui rendre un peu d'espoir ; je lui répétais ce qu'il y avait de rassurant dans les paroles du'médecin. Peine perdue !... Jusqu'au retour du docteur, la malheureuse a passé vme journée horrible, une journée qui marquera certainement, dans sa vie, une trace profonde.
Enfin, sur le soir, le médecin nous a déclaré que cette nouvelle crise était bien finie , que le mieux reprenait sérieusement, et, ce matin, il s'est montré tout à fait content de sa petite malade. Dieu en soit loué ! Je crois bien qu'il vient d'opérer deux guérisons à la fois...
8 janvier. — Grand événement I... Claire a fêté aujourd'hui le rétablissement complet de Marguerite, en distribuant aux lîUes de l'école des sœurs toutes
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ses poupées, tous ses jouets, tous ses livres d'enfant. C'est une conversion miraculeuse. Espérons qu'elle ne sera pas éphémère.
Douze ans plus tard, en relisant ces frag'ments de son journal, Suzanne de L..., devenue la baronne d'A..., écrivit en marg^e : « La conversion s'est maintenue : Claire, après avoir conduit sa dernière poupée jusqu'à la première communion, a voulu se consacrer pour toujours aux petits enfants sous la cornette des Sœurs de Charité... «