LA PAR1^ T)KS PAUVRES
rliiil loinhr soudain dans un silence ohsliriù, hoslial, cllVayanl, — ('(; silence où il se renfer-mail encore, en attendant réchalaud. Rien n'avait ])u Tarracher à cette attitude. On eut dit (ju il n'entendait rien, ne voyait rien, ne sentait rien, ne comprenait rien. Seuls, le juge instructeur et le président des assises avaient pu tirer de lui quelques monosyllabes.
Un jour, pourtant, cette face immobile avait tressailli. On avait annoncé à Romain Cailloux que son fils n'était pas mort. Le couteau avait fouillé profondément les chairs, mais n'avait rencontré aucun org^ane essentiel. Evidemment , la terrible émotion qu'il avait éprouvée , les flots de sang^ qu'il avait perdus, mettaient la vie du petit Pierre en dang^er ; mais la blessure était en voie de g-uérison.
A cette nouvelle inattendue, le criminel avait pâli, son regard avait brillé ; tout son visage, un moment, s'était tendu sous la crispation des pleurs retenus, sa g'orge avait rendu le son rauque du sanglot qu'on étouffe... Et, malgré tous ses efforts, une larme avait coulé lentement, sur sa joue creuse.
Devant les jurés, son défenseur, exploitant l'étrange horreur du forfait, la crise de rage insensée qui avait suivi le meurtre et le mutisme entêté du prévenu, avait plaidé la folie. Mais le jury était peu disposé à l'indulgence envers un anarchiste. Romain Cailloux avait été condamné à mort. Il avait écouté la sentence avec un inaltérable sang- froid , refusé de se pourvoir en cassation, refusé d'implorer sa grâce.
Maintenant, l'exécution approche, et le criminel est toujours raidi dans la même indifférence.
Cependant, l'aumônier de la prison vient d'entrer
dans la cellule, il a fait un sig^ne au geôlier; le voici seul avec Tassassin. Romain Gailloux lève la tête.
L'abbé Ménage est le seul être au monde à qui le condamné témoig^ne un peu d'intérêt. Une lui dit rien, mais il le regarde et l'écoute ; car Taumônier lui parle de son fils. Hier encore, le prêtre a déclaré que Tenfant reprenait des forces et que les médecins commençaient à donner de Fespoir; après quoi, le doux apôtre a essayé, comme à chaque entretien, de glisser un bon sentiment dans ce cœur farouche. Romain Gailloux comprend-il, est-ilému ? Comment le savoir? La physionomie de cet homme est un livre fermé.
Aujourd'hui, l'aumônier, très grave et les traits bouleversés, vient au meurtrier sans ouvrir la bouche, et, longuement, le regarde. Etonné, puis inquiet, Romain Gailloux tressaille. Au lieu de parler, l'abbé Ménage secoue tristement la tête et son regard se noie de larmes. Alors, le condamné se lève, il veut parler, mais sa gorge serrée tient la voix prisonnière : ses yeux seuls, ouverts démesurément , effrayants d'angoisse, interrogent le prêtre avec une muette et poignante éloquence.
— Oui, mon pauvre ami, prononce enfin l'aumônier, d'une voix très basse, il est mort !
— Comment?... Pourquoi?...
— Pourquoi ?... Hélas! répond le prêtre enlevant les regards au ciel !...
Et, en quelques mots rapides, entrecoupés de soupirs, il conte au malheureux le coup brusque et foudroyant qui a terrassé le petit Pierre, à l'heure même où la blessure achevait de guérir, où la maladie semblait vaincue. Oui, la maladie était bien vaincue,
LA PAllT DKS PAl'VKKS *J2Î)
mais le malade était brisé, brisé comme un ressort détendu par un efîort trop rude et trop prolongé. L'enfîmt n'avait pu résister au premier choc. Un refroidissement soudain, pris Ton ne sait comment, Tavait emporté en quelques heures.
— Je Fai su, ce matin, à Téglise. On venait de chercher le bon Dieu pour un malade. Un sacristain, m'apercevant, m'apprit que c'était à votre enfant qu'on allait le porter. Bien qu'il n'eût pas encore l'âge, il était assez préparé, le pauvre innocent martyr, pour faire sa première communion au lit de mort. Je suivis le prêtre et j'entrai avec lui. Je n'oublierai jamais cette première communion-là î Le petit Pierre haletant, livide, abattu, la respiration courte et sifflante, était couché dans son lit très blanc, ses mains transparentes et déjà presque froides étendues sur le drap, le dos soutenu par trois oreillers, la tête inclinée sur l'épaule , les paupières appesanties. Quand on lui présenta la sainte Hostie , votre fils ouvrit les yeux tout grands... Vous m'écoutez bien, n'est-ce pas ? demanda l'abbé Ménage en s'interrompant ; car Romain Gailloux, écrasé de désespoir, avait le front penché, les regards à terre et ne bougeait plus.
D'un signe, il montra qu'il entendait. L'aumônier continua, d'une voix plus sourde et plus lente, où l'on sentait trembler une poignante émotion, mais qui, pourtant, prenait un caractère presque solennel.
— Quand on lui présenta la sainte Hostie, votre fils ouvrit les yeux tout grands : il fixa le corps de Notre- Seigneur avec la gravité d'un homme et, spontanément, sans que nul, hormis Dieu, ne l'eut inspiré, — car on n'osait pas lui parler de vous, — il prononça ces mots:
« Mon bon Jésus, j'offre ma vie pour la conversion de papa ».
De nouveau, raumônier se tut. Le condamné resta quelques secondes encore immobile et muet. Puis, tout à coup, poussé par cet instinct de la douleur qui cherche un appui, Romain Gailloux, empêché par ses liens de bouger les bras, s'écroula aux pieds du prêtre, en sanglotant.
L'aumônier tendit les mains au criminel, il pressa tendrement sur son cœur cette poitrine où battait un cœur d'assassin. Avec amour, il baisa ce front, souillé de vice et qui avait conçu le meurtre. Enfin, relevant le misérable avec une douceur maternelle et une souveraine autorité : « Debout, lui dit-il en lui montrant le crucifix, debout, mon fils, et ne doutez pas de la miséricorde infinie de Jésus I »
Deux jours après, l'anarchiste, après avoir communié, marcha d'un pas ferme à la guillotine. On .ne lisait pas dans ses yeux la forfanterie de l'assassin qui ne veut pas trembler devant l'échafaud ; on y voyait la sérénité du repenti qui espère en Dieu et accepte l'expiation. Romain Gailloux n'allait pas à la mort ; il allait, près de Dieu, revoir son petit Pierre.
UN GONTE POUI^ LE GARNAVAIi