LE SOUPER INTERROMPU
On causait de Tancien abbé Quartimond, le malheureux défroqué, dont le petit livre perfide et troublant : Comment f ai perdu la foi^ fit tant de bruit et tant de mal.... et qui disparut soudain, dans des circonstances un peu mystérieuses, il y a quelques années.
— Vous devez Tavoir connu, demanda Tun des convives à Jean Primart, le journaliste, autrefois librepenseur, aujourd'hui fervent catholique.
— Si je Tai connu? Je crois bien ! C'est lui qui m'a converti !
Ce fut uïie exclamation générale.
— Converti ! Mais votre retour est beaucoup plus récent que son apostasie.
— Aussi bien ne m'a-t-il pas ramené à Dieu , du temps qu'il était prêtre. Il m'a rendu la foi, quand il ne l'avait plus.... ou du moins, quand il prétendait l'avoir abandonnée.... Mais c'est toute une histoire.
— Eh bien, racontez-la !
Jean Primart hésita quelques minutes et tout à coup se résolut.
— Je vous préviens que ce n'est pas gai. C'est plutôt funèbre. Et j'en ai gardé moi-même une impression* si poignante que, jusqu'à présent, je n'ai voulu le dire à personne. Mais, je vois à vos regards que vous en avez si grande envie... D'ailleurs, au fait, pourquoipas?
234 POUR LES JOUl'tS DE FETE
Et le journaliste acheva sa pensée dans un haussement d'épaules.
Voilà ! L'événement qui me convertit fut celui-là même qui provoqua la disparition du malheureux.
« J'avais rencontré Quartimond dans les bureaux de la Libre-Pensée, dont j'étais alors le principal rédacteur et où il donna quelques articles. Ses façons bizarres et son masque tragique, sa brusquerie même, et puis, surtout, cette parole brûlante et âpre, qui vous mordait aux entrailles et vous faisait entrer la conviction dans l'esprit comme avec une vrille, tout cela m'avait attiré vers lui. Nous nous étions liés.
(( Je ne vous apprendrai rien, en vous disant qu'il menait une vie de désordre et que ses diatribes anticléricales étaient entremêlées de débauches.
(( Depuis lors, certains détails que j'avais négligés, libre-penseur, et qui, chrétien, se sont réveillés du fond de ma mémoire, m'ont donné le secret de cette conduite échevelée, souvent grossière. Au miUeu des plaisirs, l'ancien prêtre était saisi par instants de tristesses subites et profondes , d'amertumes allant jusqu'à la nausée. Au fond, je l'ai compris plus tard, il n'avait pas perdu la foi. Le malheureux ne pouvait s'empêcher de croire en Dieu. Et, à certains moments, la religion lui remontait du cœur au cerveau, comme une bouffée de sang qui le suffoquait. La crise d'orgueil et de passion qui l'avait précipité dans l'apostasie n'avait pas arraché les dernières racines de croyance qui lui tenaient au plus intime et au plus vif de l'âme. Aussi, quand il se jetait dans ces violences antireligieuses que vous auriez crues sataniques, il était moins entraîné par sa haine d'apostat que par