LA FIN DU BEDEAU
La sonnerie stridente et précipitée du petit réveil de fer blanc crépita soudain dans le silence de la mansarde. Jean Marais, bedeau de Téglise Sainte-Emilienne, se dressa sur son séant, brusquement arraché à un sommeil lourd de fatigue. 11 entrouvrit les paupières, étendit les bras, poussa un bâillement sonore et porta un regard inconscient sur la fenêtre, où blanchissait la lumière douce et pâle d'un beau matin d'avril. Puis tout à coup, ses yeux s'élargirent et se fixèrent ; ils venaient d'apercevoir, au miUeu de la petite chambre, une grande malle, au couvercle levé, entourée de vêtements et de menus objets. Et, alors, le front du bedeau se plissa; une souffrance crispa son visage, subitement pâli ; sa main se porta, nerveuse, à sa poitrine; une suffocation le saisit et, retombant sur son oreiller, il murmura:
— Ah! oui, c'est vrai... C'est aujourd'hui que je pars!
Cependant, Jean Marais se lève. Il ne veut pas se mettre en retard, pour son dernier jour. Car c'est aujourd'hui Pâques. Jean Marais se lève et s'habille.
Le voilà devant sa fenêtre, où s'accroche un petit miroir. Un blaireau savonneux à la main, il s'apprête à raser de près ses joues glabres, tandis que ses yeux tristes embrassent une dernière fois le modeste horizon familier.
Le soleil n'apparaît pas encore ; mais déjà, on le
r.A FIN DU DEDEAtl 81
Icviiic, ;m\ lueurs roses é|)ai'|nll<'<'s diins le ricl (rès 'luir, au-(l(îssus des loits {H'oelmiiis (|ui lion ici il h \ ur. Wnlre ees loils e( la niiuisai'de, un jiudui s(3 i'ess(!i'i'e, e jar'diu d'iui liolel L(juis XIII, où (juelques bosquets de Lrès vieux arbres entourenl des gazons rnékineoliriues. Les brauelies les plus j)récoces apparaissent inaiiiteuarit constellées de pa[)ilIons verts, ^râcc aux toutes petites leuillcs frileuses et tremblantes, à peine écloses des oourgeons, qui se recroquevillent comme des nouveautés. Les autres semblent picotés de boutons roug'es [ui se gonflent aux jointures ou aux extrémités des 'ameaux, n'attendant plus qu'un rayon de soleil pour dater en bouquets. Toute cette jeunesse de la nature 3st charmante de fraîcheur et de vie. Combien de fois Jean Marais n'a-t-il pas vu ces arbres se couvrir au printemps, de leur parure frissonnante et légère, puis se poudrer de fleurs odorantes, puis se draper dans eur grand manteau estival, puis laisser pendre tristement leur vei'dure rouillée par Tautomne, puis se "etrouver noirs et nus par un froid matin d'hiver, puis 36 bourreler de neige ou se pailleter de givre aux bises >'laciales de décembre, puis de nouveau rallumer au 30ut des branches les petites flammes des bourgeons ^'essuscités !... Combien de fois! Et c'est la dernière fois aujourd'hui !
C'est aussi la dernière fois qu'il va remplir son office aux cérémonies de l'église Sainte-EmiUenne, dont le vieux clocher pentagonal, aux ardoises moussues, pointe au-dessus des toits, parmi les feuillages ajourés du printemps.
L'église Sainte-EmiUenne, il la connaît depuis qu'il se connaît lui-même. Il s'y revoit tout petit enfant
traîne par son pore et installé sur une chaise, pendant que le brave homme balayait le chœur, époussetait Tautel ou frottait les chandeliers de cuivre. Il s'y revoit, à la sacristie, au milieu des hautes armoires sévères, sautant dans les bras du gros suisse, qui cambrait son puissant thorax et rejetait sa tête en arrière pour asseoir le bambin sur sa large poitrine. Il s y revoit, les yeux écarquillés, transi d'une admiration mêlée de terreur, au pied de la grande statue de saint Christophe, qui tient le petit Jésus sur son épaule. Saint Christophe est toujours là faisant les délices et Teffroi d'une autre génération d'enfants; mais il y a longtemps que le gros suisse et le père Marais dorment au cimetière. Et demain, le pauvre bedeau sera, peutêtre pour ne plus revenir, à deux cents lieues de l'éghse, où il s'est éveillé à la vie et du cimetière qui garde ses morts.
Dès qu'il eut assez de sagesse et de tenue pour comprendre et remplir les fonctions d'enfant de chœur, on lui fit endosser la soutane rouge et l'aube blanche; il fut coiffé d'une calotte rouge, chaussé de pantoufles rouges, ceinturé de soie rouge. Avec quelle fierté, il se pavana, sous ses beaux atours, à la face des paroissiens de Sainte-Emilienne ! Il parcourut tous les degrés de la hiérarchie enfantine. Il fut le petit naviculaire qui présente l'encens, il fut le céroféraire qui porte les cierges; il fut l'acolyte qui sert la messe; il fut le thuriféraire qui balance l'encensoir; il fut enfin, vers l'âge où sa lèvre s'estompait d'un duvet blond qualifié de moustache, le maître des cérémonies qui, le claquoir en main, gouverne la petite troupe. Qu'ils sont loin maintenant tous ces beaux souvenirs !
LA l'MN DU liKDIOAd 8!^>
IN'iHlanl (juil ncluiViiil son s('i'\ic<' inilihtiic, son \)rrr moinnl, — su lurvi^ iTôlail pins, dojinis (lojà If^n;;lonips. ( )n lui r'osoi'Vii l;i pLicodr hcdcini Micinlc II la [U'Il Ion! (!<' snilc. Il no la (jnilla pins. Pondant pros (Tnn (jnai'L de siùcio, il a oonlô sous l'onil)i'(î douce de la vieille église, une vie unilorine, placide et heui'ouse. Jl n'a jamais pris de vacances et n'a Jamais voyagé. Pas un seul joui' le clocher de Sainle-Emilienne n'a disparu de son horizon. Et ce soir, il va partir pour toujours.
C'est le lundi de la Passion que M. le curé lui a tiûstement annoncé l'alïreuse nouvelle. 11 en a été d'abord sulïoqué; c'est sous ce coup de massue qu'il aéprouvé, pour la première fois, le spasme douloureux, la crispation du cœur, la sensation angoissante et brève d'étoulVement, qui, tout à l'heure, au réveil, l'a surpris de nouveau. Bidault, le suisse, qui fut g^arçon de pharmacie vers sa quinzième année et qui se croit des connaissances médicales, lui a déclaré que c'était nerveux. Cependant il ne laisse pas d'en être inquiet. Dès son arrivée là-bas, il ira consulter un docteur. Ici, dans l'affolement de ses préparatifs et dans les travaux de la semaine sainte, il n'a pas eu le temps.
Donc le lundi de la Passion, M. le curé le manda dans son petit bureau, derrière la sacristie, et lui exposa la situation.
— Mon pauvre ami, lui dit-il, j'ai une bien triste nouvelle à vous annoncer. Vous savez que la loi sur le monopole des inhumations a déjà sérieusement entamé nos ressources. Voici la séparation qui creuse un nouveau trou dans notre budget. Il a donc fallu nous résoudre à pratiquer de grosses économies. Chacun de nous a réduit ses dépenses. Vous connaissez les diminutions
84 HUMBLKS VICTIMES
que nous avons réalisées sur la niaîtrisc. Enfin le conseil de fabrique a reconnu qu'il était nécessaire de sacrifier une partie du personnel. Il a fallu choisir entre le suisse et vous. Je sais que vous avez du cœur et que vous aimez Bidault. Vous comprenez de vous-même, n'est-ce pas, les raisons pour lesquelles on a résolu de le g-arder, de préférence à vous. Vous êtes célibataire et il est chargé de famille; en outre, il est votre aîné de cinq ans et sa santé n'est pas brillante. Hélas! mon pauvre Marais, nous vous sommes tous attachés, dans la paroisse, et nous n'ignorons pas combien vous chérissez Sainte-Emilienne. Mais ce n'est pas notre faute, il faut vous résigner.
Le bedeau n'avait rien répondu, saisi et troublé jusqu'à perdre le souffle. Il était devenu très pâle, avait agité les bras et chancelé. Le bon curé l'avait fait asseoir dans son propre fauteuil et lui avait préparé un verre d'eau sucrée. Puis, après quelques minutes, il avait repris :
— D'ailleurs je n'ai pas voulu vous laisser partir sans vous procurer une situation. Les Pères Récollets, du faubourg Saint-Jean, qui sont installés en Belgique, ont besoin d'un portier qui puisse aider le frère sacristain et faire des courses à la ville. C'est une très bonne place et, si vous voulez la prendre, ils vous attendront le lundi de Pâques. Acceptez-vous?
Le pauvre bedeau, tout défaillant encore, avait murmuré : (( Je veux bien Merci, monsieur le curé....
Je comprends tout Vous avez bien fait de garder
Bidault Moi, je suis célibataire »
Et il avait quitté la sacristie, le cœur tout saignant, mais l'âme résignée.
l.A riN DU hl'lDKALJ 'S.")
îl (Hail cùlihalîiiro, <mi ('I1(;L Oiriinpoilc |>(mii' lui (|iril vrcùl dans un hoiii'^' <!(' l^'l;4i<|"<' '>" •'^'*"^ '<' '''^^' cher (le sa vieille église!
Ilélaitcélibatain^î.... Il avait (mi |)OurlanL loul connue un autre, son petit roman de jeunesse.
Au retour de la caserne, il avait Irouvé (îhez Bidault sa jeune soMir Lucie (jui, Tannée précédente, était sortie de Torphelinat de Sainte-Ursule, où l'ancien curé de Sainte-Kmilienne avait réussi à la faire entrer. Elle avait aloi's dix-se|)tans et travaillait au grand atelier de couture des demoiselles Barsac; elle était douce et timide, avec une figure un peu roug'eaude et un tempérament vigoureux. A la voir, aux vêpres du dimanche, avec le cordon bleu et le voile blanc des Enfants de Marie suivre la procession, Marais avait conçu pour elle un sentiment calme, robuste et profond. Il avait nourri secrètement son amour, pendant trois ans, se bornant à savourer la joie pleine et continue de voir la jeune fille, de causer avec elle et de penser qu'elle seraitun jour sa femme; car il ne doutait pas' de l'avenir. Quand il lui parlait chez le suisse, elle se prêtait à l'entretien avec réserve et bonne humeur, sans émotion, mais toujours aimable et obligeante, en brave et honnête fille. Un soir d'avril, — il s'en souvenait encore, — c'était pendant la semaine de Pâques, — il se trouvait seul avec elle, après lediner qu'il avaitpris chez Bidault. Le suisse avait du faire une course et M"'^ Bidault, très fatig'uée par l'attente prochaine de son quatrième enfant, s'était couchée. Subitement, Marais s'était résolu. Très simplement, il avait déclaré à Lucie qu'il l'aimait et lui avait demandé si elle consentirait à devenir sa femme. La jeune fille l'avait
86 IJUMBLKS VICTIMES
regardé un instant avec la franchise et la sérénité d'une vierge, et, après qiiek[ues secondes de silence, elle lui avait répondu, d'un ton posé : « Je veux bien, si mon frère le permet ». Le frère avait permis de grand cœur. Et les fiançailles avaient été conclues.
Or, quinze jours plus tard, M"'^ Bidault était morte, en mettant au monde une fillette. Et le lendemain de Fenterrement, Lucie, d'une voix tremblante et pourtant décidée, avait dit à Marais : « Nous ne devons plus penser au mariage. Il faut que je reste avec mon frère et que j'élève ses enfants. Vous comprenez? — Je comprends, » avait acquiescé le jeune homme. Ils s'étaient embrassés tendrement et s'étaient séparés sans détourner la tête. Et le roman avait été clos pour toujours. Depuis lors, la sœur du suisse et le bedeau s'étaient rencontrés bien des fois ; mais ni l'un ni l'autre n'avait jamais risqué la moindre allusion à cet instant de leur vie. A la longue, une amitié très franche et très douce avait flori entre eux. Et le vieux bedeau sentait un déchirement cruel, à penser qu'il ne verrait plus la vieille fille.
Cependant, l'heure avançait, Jean Marais avait terminé sa toilette. Il s'était un peu balafré la joue en se rasant et il avait eu beaucoup de peine à venir à bout de son nœud de cravate. Car il s'était souvenu tout à coup, à ce moment-là, d'un certain jour de ses courtes fiançailles où, s'étant blessé au pouce, il avait demandé à Lucie de lui arranger son nœud... Et, alors ses yeux s'étaient un peu brouillés et sa main avait un peu tremblé.
r.A FIN DU IJKDKAII 87
Mais, maintonanl il se sentait plus ïoi'l. 1^1, d'un pas vif, il se liAlait v(M's réalise.
J3epuis si lon^'temps (pi^ii orii(MJiit dans la pai'oisse, il était connu de tout \(\ inonde et tout le monde lui portait estime et sympathie. Aussi suison passag-e, on lui adressait de petits signes d'amitié, tout ti'istes, de légers hochements de tête, aiïectueux et chagrins, comme des compliments de condoléance. Or, tous ces menus témoignages tomljaient goutte à g'outte, sur le cœur meurtri du bedeau, comme une pluie fine, pénétrante et froide. Et tout en précédant le prêtre à l'autel ou bien en conduisant le quêteur à travers l'église, il se sentait obsédé par cette pensée lancinante : « C'est la dernière fois que j'accompagne M. le premier vicaire; c'est la dernière fois que je quête à la grand' messe; c'est la dernière fois que je présente le pain bénit. » Cette idée perpétuelle lui causait une torture sourde et profonde; car chacune de ces réflexions brisait dans son cœur un lien tissé par vingt-cinq ans d'habitudes heureuses. Il eut, plusieurs fois, des distractions étonnantes, lui toujours exact et ponctuel. A la quête, il oublia tout le bas-côté de l'épître. Au moment de l'ofi^rande, on dut le relancer dans un coin de la sacristie où il s'était afl'alé sur une chaise : u Mon pauvre ami, lui dit le second vicaire, c'est vraiment trop pénible pour vous. Restez, on s'arrangera». — Ah! monsieur l'abbé, répondit Marais, il me semble que je conduis mon enterrement. Mais j'irai jusqu'au bout. Et il s'était redressé.
Midi sonnait, il se retrouva chez Bidault pour déjeuner. Le suisse qui avait la plaisanterie facile, entreprit d'égayer la situation. Mais ses bons mots, lancés d'une
voix mal affermie, se perdaient dans Je vide. Le bedeau se forçait pour manger un peu. Il éprouvait la sensation d'une boule au fond de la gorge. Aucune bouchée ne passait. Il remarqua que Lucie avait la mine défaite et les yeux rouges.
Après le café, comme on se dépêchait pour retourner à Téglise, la vieille fille alla prendre un paquet dans une armoire et, attirant Marais près de la fenêtre, elle lui mit entre les mains une paire de pantoufles en tapisserie : « Je Favais commencée en cachette, il y a vingt ans, lui dit-elle avec effort, il y a vingt ans, quand... enfin, vous comprenez, il y a vingt ans. Je Tavais interrompue après..., c'est-à-dire à la mort..., enfin je Tavais interrompue. Mais je l'avais gardée comme un souvenir..., je l'ai finie ces jours derniers».
Marais saisit les pantoufles et puis, tout d'un coup, s'efPondra sur une chaise, haletant. Bidault et Lucie, tout effarés, détachèrent son col et l'aspergèrent d'eau fraîche. Il revint peu à peu à lui, reprit ses couleurs et murmura en portant la main sur son cœur : « Ça m'a pris là, comme une griffe... Il m'a semblé que j'allais mourir... mais ça va mieux maintenant... ça ne sera rien. — Non, non, ça ne sera rien, confirma le suisse. Je connais ça. C'est nerveux. » Et, se tournant vers sa sœur, encore toute moite et toute blanche d'émotion, il la rassura d'un ton doctoral : « Je sais bien ce qu'il en retourne... J'ai soigné ça quand j'étais pharmacien.»
L'après-midi se passa sans incident. Le bedeau marchait comme en un rêve. Il était dans cette atonie singulière, où l'homme ne se rend plus un compte exact de la réalité des choses et ne comprend plus bien ce qu'il sait ni ce qu'il voit. Il s'en allait comme un auto-
i.A iMN DU in:i)KArT <S1)
mate et accomplissait mécarrKjiicmciit sa tache hiihituelle, avec la r'é^'ularilr (|U(' (loiiiic une long'ue accoiitiimanco.
Ce ne lut ({u'aprcs la hénédiction (|U(' la conscience des faits le ressaisit soudain. Le ^'rand porluil de Sainte-Emilienne avait été ouvert à deux battants sur la place et toute la douceur ensoleillée de cette fin d'aprèsmidi prinlannier entrait largement dans Téglise, où llottait le parfum des nuages (Fencens. l^a foule rjui s'écoulait avec une lenteur calme, en paraissait tout illuminée. Le gTand orgue répandait sous les voûtes les accents superbes et majestueux du Loudaie solennel. On sentait dans ce peuple, une joie et un apaisement. Toutes ces familles allaient se disperser par les boulevards et les jardins publics, afin de savourer les dernières heures de ce beau jour, avant de rentrer au logis pour les réunions familiales qui termineraient la fête. Et lui Texilé, il devait quitter pour jamais sa chère paroisse, courir à sa mansarde, y boucler ses bagages, et partir bien loin... Toute cette réalité navrante, un instant oubliée, rentra en lui brusquement, l'inondant comme une marée d'amertume et le sufToquantpresque.
La main amicale de Bidault se posa sur son épaule.
— Allons! mon vieux, du courage! Il faut s'apprêter au départ.
— Encore un instant, Bidault! Laisse-moi fermer les portes moi-même; je rendrai à ^L l'abbé la clef delà sacristie, et je serai chez toi à sept heures moins le quart. Je veux contempler, une dernière fois, mon église.
— Soit! Mais ne te fais pas trop de mauvais sang et, surtout, sois exact!
— N'aie pas peur! Je suis résig^né !
Le suisse s'éloigna. La foule était partie. Sainte-Emilienne achevait de se vider. Le bedeau parcourut les nefs en faisant sonneries clefs; puis il ferma les portes et, dans son église déserte, envahie par l'ombre du soir, il se mit à cheminer très doucement, regardant chaque objet comme un ami qui allait mourir.
Sept heures venaient de sonner à la pendule du suisse. Un coup fut frappé à la porte.
— Ah! enfin, le voilà, s'écria Bidault. 11 n'est que temps, Lucie apporte la soupe.
En disant ces mots, il ouvrit. Mais ce n'était point le bedeau, c'était l'abbé Heurtenoix, le second vicaire.
— Vous n'avez pas vu Marais? demanda le prêtre. Il deyait me rapporter la clef de la sacristie, et il n'est pas venu. Je le croyais chez vous.
— Il devrait y être. Il s'est probablement attardé dans l'église et termine, en ce moment, ses bagages. Il n'a pas le cœur à se dépêcher, le pauvre !
— Allons le chercher. J'ai peur que le chagrin ne l'ait rendu distrait et qu'il ait laissé l'église ouverte ou même perdu la clef.
Le suisse et l'abbé poussèrent jusqu'à la maison du bedeau, — c'était d'ailleurs à deux pas. Marais n'était pas rentré.
Un peu inquiets tous deux, mais sans se communiquer leurs impressions, ils se dirigèrent hâtivement vers l'église. Le grand portail était bien clos. Mais la petite porte de la sacristie, qu'on fermait la dernière, était entr'ouverte. Ils entrèrent. La sacristie était vide.
LA I-MN nu liEDEAU 01
Ils se i'(Mi(lii'(Mil dans la nci'. Aucun ln'uil nVn liouhlail. I(» silencr. La iniil ('(ail venue 1 une pàlcui* va^iKi loinhail (Micoi'(î (l(*s vihaux, sans dissiper ronduw. S(Mile, devant lo niaîlr'o-autel, une pelile Manune vaeillail dans la lampe du sanetuaii'O.
— Marais ! cria le suisse d'une voix Foi'le.
Le nom du bedeau se répercuta en échos sonores, dans la solitude de l'église. Mais aucune réponse no se fit entendre.
Tout à coup le vicaire, qui avait fait quelques pas en avant, poussa un cri d'ang'oisse, Bidault se précipita.
Surlesdeg'rés deTautel, une masse noire, immobile, était étendue. Le suisse frotta une allumette et l'approcha fébrilement d'un cierg^e. A la lueur faible de la cire, le corps du bedeau apparut. Tl était sur le ventre, au travers des marches, un bras ballant, l'autre convulsivement replié sous la g'orge. Ils le retournèrent. Il était déjà froid; le col était tout déchiré.
Jean Marais était mort dans son ég-lise.