PROPRIETE A VENDRE
Le vieux chemineau s'en va très lentement, le front bas, le dos pliant sous la besace, et la main lourdement appuyée sur un bâton noueux. Il s'en va, les pieds traînants, le long* de la gTand'route, entre les arbres dépouillés et noirs, où chante interminablement la chanson lugubre et monotone des g-outtes d'eau tombant de branche en branche, jusque sur le tapis fourré des feuilles mortes.
Le jour baisse. Il fait froid et il pleut. Le vieux chemineau marche à pas lents, sans se plaindre.
Jadis, il suivait les routes avec sa voiture, une g^rande roulotte de saltimbanque, où Ton pouvait se reposer quand on était las, s'abriter quand le ciel était menaçant, dormir quand arrivait la nuit.
Mais l'âg-e est venu, les muscles vigoureux» du forain se sont rouilles, les affaires ont été mauvaises ; il a fallu vendre la roulotte, et il a fallu licencier la troupe.
Un beau jour, au pauvre saltimbanque, il ne resta plus, des richesses d'antan, qu'un ours lamentable et perclus, qu'il traîna quelque temps de village en village et qui finit par mourir un soir d'hiver, au coin d'un bois.
Depuis, le vieux chemineau s'en va, sur la grand' route, en mendiant son pain.
« PUOPRllVri'l A VKNDIIK » 77
I/an jiiissr, il coniml (juchnics scinniiK^s de honlieiii' ot <!(' i'('|K)S. Jl avuil eu hi chaiicc «le (oiiiImt inaladr à Ja porlo (Tun hopilal. Il y I'liI. soi^iu; coinim' un piiiicc» et les jours de convalesecneo lui pai'iu'euL lui soii^(; (Je paradis. Mais la guérison survint, l'ut complète, incontestahle. Il dut reprendre ses guenilles, et sa besace, et son bâton.
Kt c'est pourquoi le vieillard s'en va lentement, par le grand chemin qui tourne entre les arbres nus et humides, à la tombée du soir.
Il s'en retourne, à petites journées, vers son pays natal, à Tautre bout de la France. Un monsieur très correct et très imposant, qu'il eut la hardiesse de consulter à la préfecture de Z..., il y a huit jours, lui a déclaré, du bout des lèvres, en lui rendant ses papiers du bout des doigts, que s'il voulait se faire admettre à Thospice, il devait s'en aller dans son département d'origine.
Et le vieux chemineau s'en va, tout doucement, vers son département d'origine.
Pourra-t-il arriver seulement ? Hier, il espérait encore. Il commence à douter aujourd'hui. Car il se sent bien las, bien affaibli, bien rompu. Son âme est décourag'ée, son corps est transi. Il ne marche plus qu'avec peine. Une étrange et douloureuse oppression lui meurtrit la poitrine. Un bandeau de froid lui g-arrotte le front. Ses yeux divag-uent, ses jambes flageollent. Et la nuit tombe. Et le vagabond n'entend d'autre bruit que la chanson monotone et lugubre des gouttes d'eau tombant de branche en branche.
Cependant, une pensée survit encore en son cerveau qui vacille, et cette pensée le soutient, le relève et le
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pousse. Ce pays désert, coupé de bois et de landes, il le connaît, il l'a traversé jadis. Et il n'a pas oublié f]u\in monastère en interrom{)t la solitude.
Encore deux ou trois kilomètres, et les bâtiments carrés de Tabbaye se dresseront dans l'ombre, à quelques pas de la route, au bord d'une rivière.
Il fera tinter la petite cloche. Un homme en froc blanc, viendra lui ouvrir la porte, et, sans rien lui demander, l'introduira dans le couvent, le conduira près d'un bon feu pétillant et flambant, lui servira une grande écuellée de soupe chaude et odorante, l'installera dans un lit confortable et bien doux, le soignera s'il est malade... Et le pauvre vieux ne quittera l'abbaye que réconforté, du pain dans sa besace et de l'argent dans son escarcelle.
Et cette vision, maintenant toute proche, est comme un baume vivifiant, qui déjà fait couler de la force et de la chaleur dans les veines appauvries du vieux chemineau.
Un détour de chemin. Le bois s'éclaircit. La vallée s'ouvre plus large et, dans l'ombre du soir encore traversée par un dernier reflet du jour, voici le monastère.
La pluie s'est arrêtée. Les nuages s'enfuient. Un rayon de lune apparaît dans le ciel et vient caresser les vieux bâtiments. Le chemineau se hâte. Il se sent rajeunir. L'étau qui l'étoufl'ait se desserre. La raideur glacée dont ses membres étaient engourdis se détend. Il marche, il court presque.
Cependant, le monastère est bien sombre, il est bien muet. Pas une clarté ne paraît aux fenêtres ; pas un souffle de vie ne monte de cette immense habitation.
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Le clirmiiicaii \\\ |>i'<'ii<l ;:;ir<l«' ; il <'s( dcMiiil hi |M)i'(r, il siiisil IV'hiiIcMiciil r.iiiiiciiu [m'ikIiiiiI <!(■ la cloclicllc, il liir iwrr, passion... Mais, aiirarili par co (icrnici" clloil, il s'rciïnile an picci (hi inui', contre la borne, j)i'es(iue évanoui, tandis (ju'un son argentin déchire le grand silence et, peu à peu, s'éteint dans le désert et dans la nnil. sans un écho...
Au bout d'un instant, le chemineau rouvre les yeux ; péniblement, il se redresse à denni; le cœur serré d'une angoisse, il écoute : d'un regard trouble, il considère ce portail obstinément fermé... Alors, un grand écriteau, qu'il n'avait point remarqué d'abord et que la lune éclaire en ce moment, lui apparaît soudain, cloué sur le bois : Propriété à vendre !
Le lendemain, le liquidateur des biens des Chartreux, étant venu pour vérifier s'il ne se cachait pas encore quelque moine à Tabbaye de X..., trouva, couché contre la porte, un vieux chemineau, mort de froid.