FRANC-NOHAIN
maître et sans souffleur, et autre part que sur des planches de théâtre, et pourtant ses lèvres remuèrent, et M. Franc-Nohain entendit des paroles qui l'enchantèrent.
La petite marionnette leva son bras, puis le laissa retomber, et il parut à M. Franc-Nohain qu'elle disait :
«Bonjour, bonjour, Franc-Nohain, bonjour, bonjour. »
M. Franc-Nohain se frotta les yeux et les oreilles, toussa et se pinça les mollets... Tout de même, si quelque illusion se jouait de lui?... Mais de nouveau il entendit la voix fluette, hésitante :
«Franc-Nohain, Franc-Nohain, je suis venue pour t'éclairer et te dévoiler l'avenir. Franc- Nohain, Franc-Nohain, ne te contente pas d'écrire des vers amorphes. »
M. Franc-Nohain fronça le sourcil, et ses lèvres pincées ébauchèrent un sourire d'ironique pitié.
« J'écris des vers amorphes, parce que came chante, dit-il, et j'attends, pour écrire autre chose, quelque autre chose qui me chante».
La marionnette agita les jambes, remua la tête et, dressant un bras :
« Sans cloute, reprit-elle, et sans doute aussi c'est très bien ce que tu fais. Tu aimes tout ce qui ne vit pas, et tu devines ce que pensent les choses : les âmes tristes des cure-dents, les âmes orgueilleuses des triangles musicaux, les âmes sanglotantes des billards te révèlent tous leurs secrets, et sur leurs confidences tu brodes d'infinies variations en vers dont la forme s'adapte toujours à leur nature. Soliloques et dialogues, évocations et invocations, apartés et répétitions, tu connais et tu pratiques en virtuose les procédés innombrables du développement... Mais tu devrais cesser ; voilà longtemps que ça dure. Penses-tu découvrir toujours des sujets nouveaux, et ne crains-tu pas de tomber dans la monotonie? »
La petite marionnette inclina davantage la tête, ses jambes se rapprochèrent, ses bras collèrent à son corps, et, semblable à quelque loque pendue au bout d'une ficelle, elle demeura immobile. Les flammes l'entouraient en chantant.