‹ Humour et humoristesChapitre 10 sur 24 · ALFRED CAPUS · texte numérisé non relu

ALFRED CAPUS

tailles nouvelles n'avaient pu rendre grave, fleurit les lèvres du représentant.

— Que tout cela me paraît vain ! fit-il. Qu'importe qu'on vous appelle humoriste, réaliste, pince-sans-rire ? Dans cinquante ans, qui de nos petits-fils se souviendra de nous? On ne saura peut-être même pas que nous avons existé. Alors quoi?

» La littérature ne mérite pas qu'on s'attriste à cause d'elle. Un simple joueur de flûte vivra plus longtemps que nous. Mon ami, il vaut mieux s'occuper de comestibles, de cotonnade ou des affaires de l'Etat. Tenir en politique un rôle important, prendre part aux luttes qui se livrent pour ou contre le gouvernement, c'est assurer à son nom une durée certaine. L'histoire ne collectionne pas seulement les faits, elle collectionne encore les états civils de ceux qui les créèrent ou les dirigèrent. Faites comme moi : assurez votre immortalité. »

Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, M. Capus écoutait.

Il eut un haussement d'épaules désabusé.

« Si par hasard, dit-il, je suivais votre conseil, on me traiterait de politicien humoriste. Dieu le veut : c'est écrit. »

Le vieil ami se leva pour partir.

« Vous savez combien je vous estime. J'ai dit souvent du bien de vous, et je le pensais. Aujourd'hui je veux votre bonheur et votre tranquillité : imitez-moi. »

Une tête dans les épaules, un pas traînard, une main qui saisit le bouton de la porte... Le vieil ami disparut. Et comme M. Gapus, plus triste que jamais, s'en revenait vers le canapé hospitalier, une voix lui cria de la chambre voisine :

— Dis donc, Alfred, je te rappelle qu'il faut envoyer ce soir au Figaro ta fantaisie humoristique. »

Pour Mmc L. Lambert.

C'était tout en haut, tout en haut de Montmartre, près d'une vieille petite église, sur une petite place froide, où de vieux arbres frissonnaient et semblaient pleurer, un tout petit café. Et dans ce petit café il y avait, assis à une table, un petit homme, à la barbe blonde et bien taillée, aux bons yeux doux, coitfé d'un petit chapeau noir, amolli, ramolli et démoli. Il fumait, en penchant la tête un peu, une grosse pipe de merisier d'où fuyaient, éperdues, de grosses bouffées blanches; il les regardait avec un sourire tendre monter, gambader et s'évanouir.

Une lampe au ventre rebondi jetait au milieu de la salle carrelée une grande tache claire. Le poêle ronronnait. Sur une chaise, l'aubergiste sommeillait, et, digne, son épouse, dans le comptoir, lisait le Petit Journal. De belles gravures guerrières ou pacifiques ornaient les murs : entourés de drapeaux multicolores, M. Faure et le Gzar saluaient, en se donnant le bras, une foule invisible ; plus loin, des soldats montaient à l'assaut, brandissant leurs képis, agitant leurs armes; et tout à côté une petite femme, vêtue à la manière économique des pays chauds, présentait à de jeunes hommes monoclés et guêtres un paquet de feuilles de cigarettes, avec un geste prophétique. De temps en temps le petit homme portait à ses lèvres un verre, plein d'un liquide blanc, claquait de la langue, reposait son verre et se frottait les mains.

Et soudain voici qu'ayant tiré une bouffée plus épaisse que toutes les autres, le petit homme cligna des yeux, secoua la tête, puis s'endormit, et la dame du comptoir l'imita. La pipe tomba à terre, le verre culbuta. Au

dehors le vent soufflait et, rageur, venait battre et secouer les auvents Alors le petit homme se mit à rêver, à parler, à divaguer, et sa voix grasseyante dit ces choses :

« Gomme je suis bien ici ! Hou, hou, hou ! Ah I tu peux souffler, siffler, ronfler, vent maudit : je me moque de toi. Entre ces quatre murs bas et étroits, il me semble dormir dans quelqu'une de ces tavernes chaudes et grises de Belgique, où les patrons se glorifient de noms drôles et sonores, où Ton boit du genièvre si bon, en fumant des pipes si culottées, en écoutant des histoires si amusantes. Cet aubergiste doit avoir une âme simple, et cette imposante dame aussi. Gomme ils dorment profondément! Heureux, bienheureux couple I mille habitudes paisibles, docilement héritées de vos aïeux, ont réglé tous vos mouvements, toutes vos paroles, et votre vie s'écoule, calme et tendre, entre les bouteilles multicolores de ce comptoir et les draps blancs de votre lit. Ah ! mon âme, à moi aussi, est simple, douce et tranquille, et j'aime tout ce qui, semblable à elle, est tranquille, doux et simple.

» Vous direz comme moi, n'est-ce pas ? petites filles blondes, petites poupées pâles, qui jacassez avec effronterie, ou balbutiez timidement dans mes contes hebdomadaires ; et vous de même, doux maniaques, doux indécis, petits hommes ronds aux cheveux rares qui jouez d'interminables manilles, fumez d'innombrables pipes, et buvez d'intarissables bouteilles de pale-ale... Non, en vérité, ils ne me contrediront pas. J'ai ouvert, avec délicatesse, la boîte de leur crâne, et j'ai regardé, curieusement, ce qui pouvait s'y cacher. Je n'y ai rien vu, ou presque rien : c'étaient des têtes légères et vides, sans soupçon de cervelle. Seuls quelques fils blancs couraient, serpentaient, en s'entrelaçant, et j'ai cru y reconnaître les ficelles qui font remuer les bras et les jambes des pierrots et des polichinelles. Même les petites femmes perverses, si grassouillettes, si potelées, si vives, dont j'ai chanté les erreurs et les gamineries, elles me sont apparues avec les gestes menus et innocents d'insoucieuses et d'inconscientes enfants. Oui, oui, oui, rien de ce qui est naïf ne m'échappe. Les petites

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miss, aux grands yeux bleus et volontaires, me confient avec des fautes savoureuses de français le secret de leurs hardiesses, et leurs frères, vous savez, ceux qui portent des habits à carreaux, et plantent dans leur bouche des dents si terriblement jaunes et longues, ils se déshabillent pour moi, moralement : aôh, my dear, ce était seulement de grands babys géants.

» Aussi, parce que j'aime les simples et les frêles, je ne m'étonne pas d'aimer ce qui est vieux. Les âmes des vieilles petites gens qui s'en vont le dos voûté, en branlant la tête, les airs surannés, les meubles rococo, les robes démodées ont quelque chose d'enfantin, de puéril, qui pare mes lèvres nicotinées d'un sourire ému. J'ai démonté, sans les casser, le cœur des vieilles pendules des siècles écoulés, que le temps a poudrées de gris aux étalages des antiquaires, comme celui des statuettes, des estampes qui se tiennent autour d'elles en des poses précieuses. Sous ma plume, — telles de grandes personnes, — elles ont esquissé des révérences cérémonieuses, elles ontba-

vardé de leur voix cassée et tremblotante, elles ont risqué des pas de menuet, et, la main sur la poitrine, les yeux baissés, les joues rougissantes, elles ont murmuré des paroles a'amour galant. Puis j'ai mis un point final à leurs discours et à leurs mines; elles se sont évanouies, comme des cendres ténues, sur lesquelles un souffle passe. Que voulez-vous! je me grise des parfums du passé, avec la même joie que d'un verre de shidam... Je suis talentueux. »

Le poêle chantait moins fort, le vent s'apaisait. L'aubergiste sommeillait, et des lèvres de sa femme un léger ronflement s'enfuyait. Le balancier de l'horloge tictacaitavec monotonie. Le petit homme se tut un instant. Puis, comme il ouvrait la bouche, une voix aigrelette, railleuse, agaçante perça la cloison.

« Tais-toi, tais-toi, petit homme. Un peu de modestie, s'il te plaît. Et quoi ! tu n'as pas honte de te couvrir de fleurs si éclatantes ? Et que fais-tu ici, à une heure si tardive? Ne devrais-tu pas avoir suspendu ta pipe à ton râtelier, bu la dernière goutte de ton verre, et puiser dans un sommeil profond des forces

nouvelles — car tu en as besoin. Mais non, tu préfères jacasser tout seul, dans ce vieux café perdu, et demain tu viendras nous parler de pale-ale, de stout, de whisky, de gin, de genièvre, de sherry-gobler, de brandy, de cocktails, et tu nous diras que tu t'es assis sur des rocking-chair, avec des captains anglais, en écoutant des miss et des mistress à figure de Keapsake, ou regardant de petites bonnes flamandes aux pas silencieux. Ah! ah! quel décor et quels accessoires vas-tu nous tirer de ton magasin, marchand de bric-à-brac?

» Tu souris, tu te fiches de moi, et tu penses tout de même que tu as bien du talent et du charme, et que vraiment avec ton style bonhomme et ton amour des êtres simples et antiques, tu appartiens à la bonne vieille école des conteurs provinciaux, lorrains, picards, limousins ou alsaciens, comme moi qui te parle. Malheureux, nous sommes sincères, mais toi, tu te moques de tout le monde, et sans remords. Ta seule joie c'est de barbouiller en noir de grandes feuilles blanches, et d'aligner les jambages, les pleins, les-

déliés d'innombrables lettres, et les héros de tes récits, tu ne les aimes que parce qu'ils t'amusent. Pauvre captain Cap ! l'as-tu assez raillé, ce fabuleux coureur de fabuleuses aventures ! et Hans Borg de Trumsoe, qui fumait de si extraordinaires cigares ! et Marie Kouarec, qui tenait sur le port de Loctudy un cabaret graisseux, où l'on buvait du gin ardent si estimé 1 Ils ont été les grands jouets de ton âge mûr, mille fois plus divertissants, et mille fois moins incassables que les soldats de plomb, les chevaux de bois, les pistolets de paille dont s'égayait ta toute enfance. Tu ne les as chéris que pour le plaisir qu'ils te donnaient, égoïste, égoïste !

» Sans doute, tu as laissé à d'autres le terrible fouet à sept nœuds de la satire, tu as fui les colères furieuses des grands chevaliers de vertu, évité les larmes trop abondantes des désabusés et l'amertume des misanthropes. Tu as allumé ta meilleure pipe, tu t'es Versé un verre de gin, tu as caressé ta barbe blonde, tu t'es assis devant ta porte et, ravi comme un moutard devant le Guignol, tu as regardé les

passants, notant impitoyablement leurs tics, leurs ridicules, leurs manies. Oui, ton ironie est douce, légère, rieuse, mélancolique parfois, comme celle d'un vieil enfant qui s'amuse au spectacle divers du monde. Elle n'en est que plus aiguë, elle n'épargne même pas ce dieu redouté, le lecteur.

» Le pauvre ! Comment ! le rouge ne te vient pas au front, ou aux joues, de lui conter des histoires si minces, si insignifiantes! C'est comme une gageure : un petit sujet de rien du tout, si petit, si petit, qu'à peine on l'aperçoit. Mais tu monologues, tu soliloques, tu dialogues à toi seul, tu t'interroges, tu te réponds, tu menaces, tu piques des points dans les nuages bleus des pays sentimentaux et lyriques. Tu gambades, tu gambilles, tu gesticules, tu gigues, tu te disloques, tu te désosses en étourdissements, en affolements. Ah! tues le Foottit de l'amour, mais tu ne l'es pas sans motif: ta courte histoire, si courte, si courte, se glisse ainsi, et passe sans qu'il ait le temps de railler sa petite taille ridicule. Et le lecteur est volé, sans même le deviner. Et toi, beau

drille, le tour joué, tu éclates de rire dans la coulisse. »

La voix soudain se tut. L'aubergiste et sa femme avaient disparu, je ne sais où, je ne sais comment. Maintenant le vent caressait presque la porte. L'horloge s'était arrêtée, et le feu s'éteignait. Gomme surprises et attentives, les images des murs semblaient sourire et se pencher pour mieux entendre, et peutêtre pensaient-elles qu'elles assistaient à un spectacle bien surprenant.

Le petit homme sursauta, se frotta les yeux :

« Ah ! ça, fit-il, qui donc jabote si fort et si vite. Mes oreilles sont lasses, et ma tête est brisée. »

Il y eut un instant de silence, et la voix murmura : « Erckmann-Chatrian ».

PAUL MASSON (conte de paradis)

Pour Edmond Sée.

A peine l'âme de M. Paul Masson quittaitelle sa méprisable enveloppe corporelle, que, se hâtant le plus vite possible de ses vieilles jambes fatiguées, suant, soufflant, le grand saint Pierre, portier des divines demeures, s'avança vers le trône céleste, et dit, la voix tremblante et basse :

« Seigneur, Seigneur, il est là, à la porte, qui demande à entrer et se fâche parce que je n'ouvre pas I »

Et Dieu le Père, redressant sa belle tête blanche :

« Qui ça? fit-il. »

Saint Pierre approcha de quelques pas, roula des yeux effrayés, porta sa main à ses lèvres pour rendre plus secrètes ses paroles et murmura :

« Lemice-Terrieux, Seigneur, Lemice-Terrieux! »

Dieu le Père fronça les sourcils, et, pour cacher son ennui, caressa lentement sa barbe de neige; le Saint-Esprit, inquiet, battit de l'aile, la Sainte Vierge se signa, et, les Anges, les Archanges, les Dominations et les Séraphins laissèrent pencher vers le sol les lis flexibles et frêles qu'ils tenaient entre leurs doigts... mais l'Enfant Jésus, souriant, frappa ses menottes l'une contre l'autre et dit :

« Faites-le entrer. »

Alors, le dos voûté, saint Pierre s'en alla, hochant la tête et agitant son gros trousseau de grosses clefs; et bientôt l'on vit au bout de l'allée vaporeuse un homme petit, aux yeux étroits, à la figure maigre, à la barbe pointue

et roussoyante. Un sourire triste, amer et railleur flottait sur ses lèvres desséchées. Il marchait à travers les nuages sans s'étonner, et ni les étoiles vertes, bleues, rouges, ni les arbres immenses aux fleurs éclatantes, ni les musiques douces infiniment, ni les chants de gloire, ni les Saints et les Saintes agenouillés et prosternés, n'arrêtaient ses regards. Tranquillement, il venait, le chapeau de travers.

Il resta debout, salua, toussota et attendit. Silencieux, Dieu le Père l'observait, et l'Enfant Jésus lui envoyait des risettes, tandis que les Bienheureux le contemplaient avec affliction.

Au bout de quelques minutes, le Très-Haut prit la parole :

« Mon fils (car tu es mon fils, puisque tu péchas), pourquoi veux-tu entrer violemment dans notre Paradis, et irrites-tu notre bon Pierre par ton obstination? Le royaume des deux ferme ses portails d'or aux fortes têtes et aux farceurs. »

M. Paul Masson ne rougit pas, il ne pâlit pas non plus. Il s'inclina :

« Seigneur, je n'ai ni assassiné ni volé; les grands scandales de l'époque révélèrent mon honnêteté ; je n'ai rien touché dans le Panama et rien dans les Chemins de 1er du Sud. Je vivais très simplement dans une vieille maison du Boul' Mich', m'occupant avec zèle du catalogue de la Bibliothèque nationale et rédigeant quelques proses anodines à mes heures de liberté. Les voluptés charnelles me dominèrent rarement, car je souffrais de l'estomac et le médecin me défendait de connaître le sexe. Je ne suis pas une forte tête, je suis un juste; je ne suis pas un farceur, je suis un sage.

— Malheureux, répliqua le Seigneur en levant les bras, malheureux ! avec quelle indulgence tu te juges ! Mais tu as passé toute ta vie à railler ; tu n'as rien respecté, pas même la bêtise humaine! »

M. Paul Masson se permit un sourire.

« Pécheur, pécheur endurci qui te glorifies de tes péchés, susurra la sainte Vierge en se penchant vers lui.

— Ange gardien, commanda Dieu le Père,

apportez-moi le livre de vie de ce pauvre homme. »

Un vieil ange gardien, tout cassé, tout blanchi, sortit de la foule, pliant sous le poids d'un in-folio à coins d'argent, d'où pendaient des signets rouges ; et il jeta à M. Paul Masson un regard peu aimable, car M. Paul Masson, durant son séjour parmi les humains, l'avait toujours oublié dans ses prières.

« Mon fils, reprit le Seigneur, dans ce livre sont inscrits jour par jour tous tes actes, toutes tes pensées : aussi nous l'appelons un livre de vie. Je ne perdrai pas mon temps à te le lire page par page... Ton ange gardien lira seulement le résumé, pour te prouver que nos bureaux d'information fonctionnent bien. »

L'ange alors s'assit sur un nuage rose, ouvrit le volume à la fin et commença :

« Paul Masson, né à Strasbourg le 14 juillet 1849, avocat en 187G à Alger, président en 1880 du tribunal de Ghandernagor, procureur de la République à Pondichéry, démissionnaire en 1884, se fixe à Paris...

— Tu peux t'asseoir, dit l'Enfant Jésus.

— Il se livre dans les Indes à des expériences sur les croisements de la race simiesque avec la race humaine... applique dans tous ses jugements le maximum, avec une telle ignorance des circonstances atténuantes ou aggravantes et une telle absence de sens moral que, quelques années plus tard, perché sur un rocher, à Belle-Isle, devant la mer, il est secoué d'éclats de rire frénétiques en songeant à tous les Hindous qu'il a condamnés à mort sans raison... Envoie au journal le Figaro en 1880, alors que des lois républicaines chassaient de France les jésuites et autres congrégations, une relation de l'expulsion des jésuites de Ghandernagor; l'article est inséré, soulève dans la presse des commentaires indignés, met le gouvernement dans une situation très embarrassante, quand une enquête par décret prouve qu'il n'y a jamais eu dans les Indes françaises de jésuites et qu'un sinistre fumiste a joué la métropole... »

M. Masson se mit à rire subitement, et le petit Jésus lui adressa un amical signe de tête, en l'invitant à calmer sa joie par convenance.

L'ange passa quelques feuillets.

« En mars 1891, Paris est inondé de lettres de faire part annonçant le mariage de M. Paul Masson, ancien magistrat, commandeur du Nicham-Iftiktar, avec mademoiselle Tittée du Dahomey, en résidence au Jardin d'Acclimatation. La cérémonie nuptiale devait avoir lieu en la chapelle bouddhique du musée Guimet, sous la présidence de M. Maurice Barrés. Tous les journaux reproduisent cette missive matrimoniale. Des littérateurs connus s'empressent d'écrire sur cet événement plusieurs chroniques très longues. Au bout de quelques jours, M. Paul Masson dément cette nouvelle avec indignation. Il reste avéré pourtant qu'il l'avait lui-même lancée.

» Le 8 juillet 1891, un éditeur nommé Savine publie des « Réflexions et Pensées du général Boulanger, extraites de ses papiers et de sa correspondance intime ». Le général a beau protester de Bruxelles par télégramme, le Gaulois affirme l'authenticité de l'ouvrage ; à Londres, à Leipzig, à Porto, à Milan, à Madrid, tous les libraires en vendent des traductions,

tandis que toute la presse boulangiste se déchaîne contre l'anonyme faussaire... L'auteur du recueil s'appelait Paul Masson. »

Le Seigneur interrompit d'un geste le lecteur, et, sans colère, assez intéressé au contraire :

« Un simple renseignement, mon fils. N'astu pas aussi publié un « Carnet de jeunesse du prince de Bismarck », où les journalistes français reconnurent l'esprit du chancelier et contre lequel fulminèrent toutes les gazettes allemandes?

— C'est vrai, Seigneur, répondit-il ; je l'avais toujours jusqu'ici nié. Mais pourquoi vous mentira vous qui connaissez toute vérité?

— Continue, » dit le Très-Haut à l'ange. L'ange, un peu fatigué, reprit :

« Procédé destiné à empêcher la collision des trains et suggéré à l'inventeur par la terrible catastrophe de Saint-Mandé :

» Le procédé recommandé consiste essentiellement à adapter à l'avant et à l'arrière du train un plan incliné à roulettes qui partira du niveau des rails pour aboutir au sommet soit

de la locomotive, soit du dernier wagon. Quand deux trains viendront à se rencontrer, au lieu de se briser mutuellement, de se télescoper, l'un d'eux s'engagera sur la pente qui lui sera présentée par le train adverse, parcourra ce dernier dans toute sa longueur, et redescendra sur la pente de queue sans avoir subi ni causé aucun dommage. Le tout comme au jeu de saute-mouton.

» Le mémoire est adressé à l'Académie des Sciences, lu en séance et renvoyé par elle à la commission des chemins de fer. »

Ici, M. Paul Masson essuya furtivement une larme. Il pensait à sa tante chérie, Félicie Marner, écrasée à Saint-Mandé, et, l'ayant cherchée, il ne la trouvait pas parmi les bienheureux.

L'ange maintenant se pressait :

« Annonce en avril 1894 une conférence à la Bodinière sur la Fumisterie et les fumistes depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et entretient froidement son auditoire de tous les modes historiques du chauiïage depuis le brasier de Julien l'Apostat jusqu'au

four crématoire de Milan. Pose sa candidature à la succession de M. Deibler, incident que commente vivement la presse anglaise...

Annonce qu'il met 30,000 francs à la disposition de la Société des Beaux-Arts pour récompenser les jeunes artistes, promet au nom du riche Cernuschi 100,000 francs à la Compagnie des omnibus pour se maintenir en grève, ouvre une enquête auprès de toutes les notabilités littéraires pour connaître les phrases, interjections, onomatopées qui échappent aux amants aux heures d'extase...

— Assez, assez, dit le Seigneur, il y a des dames ici. »

L'ange ferma le livre et s'en fut reprendre sa place.

Dieu le Père songeait, la Sainte Vierge pleurait, le Saint-Esprit demeurait muet et morose ; les Archanges, les Trônes, les Séraphins, les Dominations, attristés, se voilaient la face de leurs ailes. Les musiques se taisaient, les chants s'apaisaient, et l'encens ne fumait plus. Une grande tristesse envahissait le ciel, devant ce pécheur qui, au lieu de préparer son

salut, n'avait pensé sur terre qu'à mystifier ses contemporains.

Dieu le père se leva :

« Que veux-tu que nous fassions de toi ici, Paul Masson? Tu ne pourras nous berner et tu t'ennuieras. Voyons, parle, as-tu quelque chose à dire pour ta défense. Je voudrais ne pas te condamner aux flammes infernales. »

M. Paul Masson resta silencieux quelques minutes.

« Oui, dit-il enfin. Mais je sais que vous n'aimez pas gaspiller votre temps, bien que vous ayez toute l'éternité devant vous.

— Va toujours, » accorda l'Enfant Jésus.

D'un geste M. Paul Masson remercia, puis il parla :

« Seigneur, vous me reprochez d'avoir toute ma vie mystifié mes semblables, et vous me faites un crime du titre de Grand Fumiste National qu'on me donna. Seigneur, Seigneur, écoutez-moi. Je suis un sage, plus sage que les sept sages de la Grèce. Ni les joutes politiques, ni les gloires des batailles, ni les vanités littéraires, ni les voluptés féminines, ne

me charmèrent. Mon âme hautaine méprisait ces lièvres et ces, joies. Désabusé et chagrin, j'ai sondé l'infinie sottise des hommes, et j'ai tâché par des expériences de la leur montrer, car ils l'ignorent, pauvres fats ! J'aurais pu tonner contre eux du haut d'une tribune ou répandre par le monde à l'aide du livre mes cris de colère. J'ai préféré le silence et l'ombre. J'ai voulu laisser tomber sur Paris, en mystérieux justicier, mes petits papiers ironiques et vengeurs, et goûter le délicat plaisir de ne pas livrer mon nom à la foule. Et vous voyez bien que j'ai agi uniquement pour châtier les humains de leur crédulité, de leur légèreté, de leur bêtise, et non pour devenir notoire, puisque toujours je suis resté dans la coulisse. J'ai dévoué mes jours à corriger mes frères.

» Et je suis triste, triste, triste... un sourire douloureux et amer ride mes lèvres, et je marche la tête dans les épaules, par fatigue et par misanthropie. Car je n'ai pas réussi. Les hommes s'avèrent aussi sots qu'auparavant, mes dernières mystifications rencontrèrent le

même succès que les premières, et celui qui peut-être me remplacera trouvera le même public de gobe-mouches. Seigneur, je suis triste, triste, triste...

» Mais vous ne pouvez pas, ô Dieu bon, me châtier pour mon échec. Vous même (pardonnez ma hardiesse), vous n'avez guère réussi dans vos entreprises humaines. Vous aviez créé les hommes à votre image, et voilà bien longtemps qu'ils cessent de vous ressembler... vous ne devez pas être très fier. »

Dieu le Père ne se fâcha point, il sourit même, et s'étant tourné vers Jésus :

« Qu'en penses-tu, mon fils? » dit-il.

Et l'Enfant Jésus répondit tendrement :

« C'est un pauvre homme, un homme simple et doux. Heureux les hommes simples et doux, car le royaume des cieux est à eux ! »

Les musiques alors emplirent de nouveau le ciel, et les chants recommencèrent, et l'encens des ostensoirs monta vers le trône divin. Une grande joie pénétrait le cœur des élus, les arbres môme bruissaient avec plus de charme, et les nuages devenaient plus subtils.

Et M. Paul Masson, conduit par l'Enfant Jésus, s'en fut visiter les domaines où pour l'éternité il villégiaturerait.

Seul, saint Pierre, de sa loge, le regardait d'un œil mauvais, car Saint Pierre redoutait pour l'avenir de terribles mystifications dont il serait le jouet.

Pour René Schûtzenberger.

M. Tristan Bernard s'était levé ce matin plus tôt que d'habitude... Dix heures sonnaient. La chemise entr'ouverte, les pieds nus égarés en des savates trop grandes, les cheveux broussailleux, la bouche mauvaise, et les yeux presque fermés, il entra dans le petit salon, poussa un soupir, se laissa tomber sur un fauteuil et s'endormit... Ça ne lui valait rien, vraiment, de tâcher à devenir matinal.

La rue Édouard-Detaille était si calme! Nul bruit encore n'en troublait la provinciale quiétude. On ne voyait pas, le nez collé aux fenô-

très, de féminines figures, en résilles ou en bonnets, avec des papillotes ou des bigoudis, et les servantes ne songeaient pas à secouer sur les rares passants la poussière des tapis et les miettes des nappes, Il n'y avait même pas d'homme à casquette grise et à tablier bleu pour offrir, d'une voix glapissante, du mouron aux personnes sensibles qui nourrissent les petits des oiseaux. Morphée régnait encore en ces lieux déserts.

M. Tristan Bernard, les jambes étendues, les mains unies sur le ventre, dormait. Lentement, les minutes s'en allaient. Sa tête alourdie croulait sur sa poitrine parmi les flots noirs de sa barbe. Le quart, la demie tintèrent, puis comme le dernier coup de la demie venait de s'éteindre à jamais, il fit un beau rêve.

La porte s'ouvrit avec douceur ; à petits pas pressés, les coudes au corps, un vieux monsieur se glissa dans la chambre. Il était grand et vigoureux encore. Des cheveux grisonnants et bouclés couvraient sa tête, au-dessus du front haut et poli, et une barbiche à deux

pointes lui donnait l'air d'un fidèle bonapartiste. Bien qu'il portât une canne à pomme d'or, ses vêtements de forme ancienne révélaient quelque fatigue.

Il regarda M. Bernard, sourit, prit une chaise et s'assit. Muet, il attendit quelques instants; puis, comme M. Bernard ronflait avec tranquillité, il posa sur ses cheveux une couronne de lauriers. Et M. Bernard reconnut sir Charles Dickens. Son âme frémit et des frissons heureux chatouillèrent son corps. Il essaya, par politesse, de se rappeler deux ou trois mots anglais, et n'y parvenant point, il tendit les bras dans un beau geste adorateur. C'était bien le maître, tel qu'on le dépeint quelques années avant sa mort, et tel que le montrent les eaux-fortes qui illustrent les premières pages de ses œuvres. Ah ! comme il eût voulu seulement toucher le pan de cette redingote usée, dont les manches brillaient, et dont les coutures s'enfuyaient; mais il ne saisit que du vide, et ennuyé, attristé, il s'enfonça dans son fauteuil.

Et il murmura simplement :

— Oh ! maître, maître !

Les mains jointes sur la pomme de sa canne, la tête penchée un peu, M. Dickens le regardait, avec de bons yeux humides, que mouillaient des larmes naissantes, affectueuses et admiratives. Un sourire amical plissait tendrement sa bouche. Ses lèvres enfin remuèrent et, lentes et gracieuses, des phrases rompirent le silence :

— Ainsi, c'est vous, dit-il, vous qu'on appelle Tristan Bernard. Je me sens heureux, bien heureux de vous voir. Je suis un vieil homme et j'habite le pays lointain où s'en vont les âmes défuntes, le pays des fantômes, des spectres et des apparitions blanches. Est-ce le Styx noir et bourbeux, ou les nuages bleus, roses et pâles des célestes demeures? Je ne sais... Mais depuis si longtemps je vous chéris, depuis si longtemps je vous cherche... J'ai soulevé la pierre du tombeau, cette pierre sombre et lourde qui procure aux poètes tant de strophes pathétiques, aux prosateurs tant de paragraphes éloquents, et je suis venu, je ne me rappelle plus comment, jusqu'en cette

rue silencieuse, avec la joie d'un père qui va trou ver enOn un fils longtemps désiré.

M. Bernard aima cette façon poétique de s'exprimer et sa première émotion disparut. Il observa M. Dickens avec plus de curiosité, et tout de même craignant encore peut-être qu'il ne s'évanouît soudain en spirales claires de fumée, il risqua une chiquenaude sur sa rnain et pinça sa jambe. M. Dickens ne prêta pas grande attention à ces menues tentatives, il reprit :

— Oui, comme un père qui va trouver enfin un fils longtemps désiré. Ah ! Je croyais que jamais je ne goûterais la joie orgueilleuse de revivre dans un autre moi-même, et je me lamentais', je me désespérais... Mais vous voilà enfin... Vous êtes mon fils, mon vrai fils, mon fils unique.

Il contemplait plus tendrement M. Bernard, comme s'il voulait graver pour toujours dans sa mémoire son visage malin, et il murmurait d'une voix pâle et frêle :

— Ah! depuis si longtemps je vous aii depuis si longtemps... Je songe a vos premiers

essais, ces proses ironiques du Chasseur de Chevelures que publia la Revue Blanche, où vous vous amusiez avec Pierre Veber à déformer le réel et à inventer le possible. Mon âme a tressailli en les lisant, et j'ai prévu ce que vous donneriez. Ce furent ensuite des nouvelles, des Contes de Pantruche et d'ailleurs, puis des piécettes profondes à la fois et joviales, et vite, vite, votre talent s'affirmait, et ravi je vous voyais tranquillement et d'un pas léger monter de la réputation vers la gloire... Les Mémoires d'un Jeune Homme rangé vous Font apportée... Vous êtes mon fils.

Ces paternelles paroles plurent à M. Bernard. Il caressait sa barbe assyrienne avec complaisance. Devait-il rougir de semblables éloges? ou se jeter dans les bras de ce nouveau père ? ou rire aux éclats? Il mit la main sur son cœur, son cœur battait avec régularité. Il ébaucha un geste reconnaissant, réfléchit quelques secondes, et laissa modestement tomber ces mots :

— Oui, maître, je suis un humoriste, comme vous, mais je ne vous égale pas. Vous exa-

gérez. J'ai du talent, beaucoup de talent, mais je n'ai pas votre génie. Je me connais. Je suis un homme sage et narquois, doublé d'un observateur exact et minutieux. Les dieux m'ont permis de soulever le beau voile, artistement colorié et aux plis savants, sous lequel nous nous cachons, et d'atteindre sous les apparences la seule vérité. Je sais percer ce caractère factice que nous crée la société et je découvre celui qui. est vraiment le nôtre. Peut-il y avoir source plus féconde d'ironies ? Je note les infinies contradictions de nos actes, de nos pensées et des conventions de tout ordre auxquelles nous nous soumettons, et des moments les plus solennels de notre existence comme des minutes les plus insignifiantes, des paroles les plus banales comme des gestes les plus nobles, je fais jaillir un comique si juste qu'il excite au rire les visages les plus renfrognés. Aussi ma fantaisie ne quitte-t-elle jamais la réalité, elle en brode l'ironique commentaire et, obstinément elle se distrait à démolir toutes les vieilles légendes, toutes les vieilles traditions, toutes les vieilles coutumes, sur

lesquelles nous vivons et qui constituent l'hypocrite morale du monde. Voilà ce dont je suis capable.

Il y eut un instant de silence, car M. Bernard était fatigué, et il reprenait haleine. Tout de même il dévida encore quelques phrases.

— Je regarde autour de moi, dit-il. De gentils pantins s'agitent. Ils parlent, ils marchent, ils mangent, ils boivent, ils aiment, de la même façon que leurs pères, leurs grandspères, leurs arrière-grands-pères et leurs trisaïeux, et tous leurs descendants seront comme eux. Alors, j'arrive en souriant, traînant les pieds, le ventre bedonnant, et doucement je montre, sans avoir l'air de rien, combien leur vie — et la vie en somme — est vide et convenue, édifiée sur des absurdités, des ridicules, et de sots principes. Je ressemble à l'ouvrier blanc de poussière qui démolit les vieilles maisons, je démolis les plâtras conventionnels... Mais vous, vous êtes le maître, le maître puissant, dont le génie railleur et tendre à la fois a créé d'innombrables et

d'inoubliables figures, et je vous adore, car vous seul peut-être avez pu embrasser et peindre la vie dans toute sa complexité et sous tous ses aspects, et je vous dois mes émotions les plus précieuses et mes jouissances les plus rares. Que suis-je en face de vous? Un disciple aimant et fidèle et de quelque valeur sans doute, mais un disciple, et vos éloges ne sont que politesses d'un homme bien élevé en visite.

M. Bernard baissa le menton, et, comme si de telles paroles eussent le don d'évocation, des ombres légères, frissonnantes, peuplèrent la chambre, voletant au plafond, s'accoudant à la cheminée ou tapies dans les fauteuils. Et c'étaient M. Pickwick, gras et content; David Copperfield causant avec M. Micawber; M. Pecksnilî, l'hypocrite architecte; Master Silas Wegg, l'homme à la jambe de bois, messager et commissionnaire près de Gavendish- Square ; et Dombey fils, le cher petit Dorabey, qui mourut en comprenant la chanson merveilleuse des vagues. Il n'y avait, hélas! ni ituth, la mignonne Huth qui cuisait de si bons

plum-pudding, ni Dora, fragile et tendre jouet, ni Agnès, ni la petite Dorritt. Peut-être M. Bernard les effrayait-il encore un peu.

M. Bernard cependant n'eut pas le loisir de s'étonner, M. Dickens secoua la tête, avec énergie, puis il leva un doigt en signe d'amical reproche.

— Vous vous défendez contre mes éloges, dit-il, vous avez tort, car vous les méritez : il faut toujours accepter les éloges justes ; les repousser c'est injurier celui qui les formule. Je veux vous dire toute la vérité. J'ai lu et relu les Mémoires d'un Jeune Homme rangé. Oh! voilà bien le chef-d'œuvre de l'humour. Moi, toujours emporté par mon imagination, je m'enthousiasme, je m'exalte, je me passionne, et, fiévreux, maladif, je passe des attendrissements les plus éplorés aux lyrismes les plus fous. Je comprends les voix tristes ou gaies des cloches, et les hurlements du vent, et la plainte murmurante de la mer. Je peuple la nature d'êtres qui tourbillonnent, et je souffle la vie à la matière inerte. Je suis un poète encore plus qu'un humoriste. Mais vous, les

classiques vous ont légué toutes leurs qualités, ce goût, cette mesure, cette simplicité qui rendent leurs œuvres impérissables. Vous ne vous attardez pas à d'imprévues et longues descriptions, à de sanglotantes élégies, à de dramatiques invocations. Vous allez droit votre chemin, dégageant de la vie, sans procédés, par la seule observation, l'irrésistible grotesque qu'elle renferme, et comme vous savez dans la foule des détails choisir ceux-là seuls qui conviennent, et dire ce qu'il faut dire, vous possédez le secret d'éviter toute longueur et de ne jamais ennuyer.

M. Bernard tripotait encore sa barbe par contenance. Il ouvrit la bouche, comme s'il voulait parler, mais M. Dickens le devança.

— Oui... vous avez écrit un chef-d'œuvre. Parmi tant de sujets qui s'offraient à vous, vous avez pris le plus simple, le plus banal, l'histoire d'un jeune homme qui aime une jeune fille et l'épouse, et de ce sujet si commun, si rabattu, vous avez tiré une merveille d'observation. Un autre eût imaginé des complications sentimentales, quelque drame dô-

GL

chirant, des parents barbares, une jeune fille perfide. Vous détestez ces procédés, la simple vérité renferme pour vous assez de richesses, et vous éclairez au profond de nous-mêmes des coins encore sauvages. Pauvre jeune homme rangé? Que de petites saletés il commet sans s'en douter, et comme il est tendrement bête et vaniteux, et naïvement cynique I Ah ! la jolie petite âme vraiment que lui ont confectionnée la vie de famille, le lycée, la société de ses amis et la fréquentation des lieux nocturnes de plaisir ! Votre ironie a tout raillé : ces premiers émois d'un cœur troublé, ces hésitations d'un amour qui s'ignore et peu à peu se reconnaît, et ces actes rapides par lesquels il s'affirme, baisers pris loin des regards paternels, mains serrées furtivement à la hâte, phrases éternelles et niaises, elle en a pour toujours souligné le comique intime et menu. Ah! quel livre profond, humain, vous avez écrit sous le masque de l'humour 1 Mon fils, mon fils!...

Alors, soudain, comme M. Dickens s'attendrissait, apparurent Daniel Henry et Berthe

Voraud, les deux jeunes mariés, et Louise Loison, l'amie complaisante et rusée qui présida à leurs entretiens, et la vieille grand'mère écrasée de bijoux. Ils se mêlèrent à ceux qui tout à l'heure étaient venus, et tous causaient entre eux comme des frères et des sœurs. Durant quelques minutes, ce fut un bruit délicieux de petites voix fluettes et blanches, et des gestes gauches, rapides et frivoles. Ravis, M. Dickens et M. Bernard écoutaient parler et regardaient s'agiter ces étranges fantômes, personnages de rêve fuyant les pages des livres qui racontaient leur vie, et des larmes de joie perlaient au bord de leurs cils. Ils se taisaient, respectueux et émus, sentant bien qu'un seul mot eût rompu le charme qui les enveloppait. Un parfum doux et ancien emplissait le salon, et les portraits accrochés au mur souriaient à cette iôte.

Brusquement, midi sonna. Un tramway, tout près, siffla, et dans la rue un pauvre entonna une romance. Les fantômes s'enfuirent, laisser de trace, et M. Dickens lui-même s'évanouit. Sa chaise resta vide, If. Bernard

se réveilla; un sourire flottait sur ses lèvres. Il recula la chaise, regarda à droite et à gauche, puis, sans perdre de temps en d'oiseuses questions, il se rendormit.

Pour Paul Marrot.

M. Pierre Veber, le corps et l'esprit lassés, entra dans le square Delaborde, derrière la Pépinière, et s'assit sur un banc.

C'était une matinée d'automne agonisant, triste et douce. Un peu de soleil timidement, comme un malade qui sent la mort venir et ose à peine se montrer, risquait à travers le ciel gris des clartés pâles sur les maisons et s'attardait à glisser dans les arbres. Des oiseaux chantaient encore en sautant sur les branches et les dernières feuilles jaunies voletaient et valsaient, petites folles apeurées

qu'entraînait la caresse du vent. Des canards barbotaient dans l'eau du bassin, avec régularité, en personnes sérieuses qui accomplissent un obligatoire métier. Et M. Veber trouva ce paysage mélancolique en accord parfait avec son âme. Tout près, Saint-Augustin dressait sa masse blanche et austère. En se penchant, il voyait s'ébranler l'illustre omnibus Panthéon-Gourcelles, et parfois des sonneries guerrières, venues de la caserne voisine, frappaient ses oreilles. Les nourrices alors et les bonnes, qui d'un œil paresseux surveillaient les bébés, écoutaient, rouges d'admiration, en levant la tête, et un vieil invalide, qui lisait le « Petit Jour n al», mar* quait la mesure de sa jambe de bois. Enveloppés dans de grands manteaux, des ecclésiastiques passaient, rapides et discrets.

M. Pierre Veber éprouvait de la peine, car depuis la veille il n'avait rencontré personne à qui il eût pu dire quelque rosserie. Du bout de sa canne, il se distrayait à tracer des ronds défectueux sur le sable et à frapper des cailloux innocents. Et il songeait aussi à sa vie

écoulée : machinalement, il se retrouvait le dos courbé, le Iront dans les mains, compulsant des livres à la Bibliothèque nationale; puis des semaines fuyaient, fuyaient. Il écrivait au Journal, au Gil Dlas ; il passait à Y Echo ; il publiait des romans, il devenait dramaturge. Il se souvint aussi de Jean son frère, delà rue Edouard- Détaille, silencieuse et déserte, de son petit cabinet de travail où il passait des heures à aiguiser des pointes railleuses, et, sans s'en douter, il murmura en bâillant : « Ah zut ! que c'est bête tout ça! » Puis, mettant la main sur son cœur : « Je suis morose, dit-il, et je ressemble aujourd'hui à un poitrinaire. »

Kl comme il pensait à ces petites choses sans importance, une femme franchit la grille du jardin. Grande, mince et souple, elle venait lentement sur le sable de l'allée, et sa jupe relevée d'une main légère laissait voir la cheville du pied, fine et frêle et nerveuse. Le soleil piquait des reîlets fauves dans ses cheveux blonds. Bile s'an sin, regarda

un instant les jeux paisibles des canards, puis

elle chercha un banc, et, comme ils étaient tous occupés, elle s'assit près de M. Veber. M. Veber, pour se délasser, l'examina. Elle lui plut : il aimait sa poitrine qu'il devinait dure et petite,, et sa jambe ferme, et sa nuque très blanche où frisottaient des boucles ;fses yeux surtout le charmaient, de grands yeux bleus et rêveurs. Elle resta quelques minutes le buste un peu penché, la tête un peu inclinée, les mains unies sur les genoux, le regard perdu. Puis elle prit son ridicule, en tira un livre, l'ouvrit à une page cornée et se mit à lire. Un frisson parcourut les vertèbres de M. Veber : c'était l'Aventure.

Ses ennuis s'envolèrent. Il sentit soudain son cœur plein d'affection reconnaissante pour l'inconnue; il lui semblait qu'il était un peu d'elle-même, puisque en ce moment elle vivait de lui et par lui. Avec précaution, il lança un regard sur la page ouverte, et déchiffra quelques lignes : « Le jardin est tout petit; au milieu s'érige un horrible monument imposé à la mémoire de Louis XVI en expiation de son incapacité... »

Il sourit :

« Que lisez-vous, madame? »

Elle se tourna vers lui, le dévisagea, et sans colère, sans surprise :

« Un livre délicieux, dit-elle : V Aventure de P. Veber. »

Une lueur chaude passa dans ses grands yeux, et elle ajouta, car elle n'était point sauvage :

« J'aime à la folie cette tendresse ironique, et moi, qui déteste les railleries, j'adore celleslà, parce qu'elles s'enveloppent toujours d'une précieuse sentimentalité. »

Les joues de M. Pierre Veber rougirent : les compliments justes enchantent.

« Je pense comme vous, dit-il.

-— Ah! nous seules, reprit l'inconnue, nous seules, pauvres femmes, que tente un éternel et vague désir, nous pouvons goûter tout le charme de ce roman. Petite âme d'éta que madame Luz de Ghantorey; petite Ame d'étagère fragile et menue, et pourtant g] mihplettel... L'aventure, le frisson de l'aventure, pour le ressentir, que n'oserions-nous pas?...

Les unes le cherchent bravement, avidement, sans scrupules... les autres en hésitant, en reculant, en calculant, mais toutes, toutes, nous le cherchons. »

M. Pierre Veber insinua que peut-être l'auteur se moquait de son héroïne.

— « Qu'importe? répondit-elle. Nous ne lui en voulons pas que madame Luz de Chantorey soit la victime d'un cambrioleur qui, sous des apparences de noble exotique, simule l'amour pour mieux la dévaliser... Sans doute la déception fut cruelle, et la blessure d'amour-propre profonde... Mais elle vivra désormais avec le souvenir jaloux d'avoir frôlé le danger et couru l'aventure; et je l'envie.

— Ah 1 murmura Pierre Yeber, comme votre âme ressemble à la sienne ! »

Us restèrent silencieux. Le ciel devenait plus clair et le soleil moins pâle jouait sur les toits. Les canards avaient fini de barboter et, couchés sur le gazon, ils lissaient leurs ailes à coups de bec.

« Je voudrais le connaître, soupira la jeune femme. Le connaissez-vous?

— Un peu, suffisamment même pour en bien parler. »

Elle s'appuya au dossier du banc et, laissant avec fatigue retomber le livre :

« Il doit être de taille moyenne, n'est-ce pas? Son nez, un peu retroussé, révèle son parisianisme narquois ; ses yeux malins de bon enfant, son observatrice sensibilité. Une barbe soyeuse orne son menton, et, quand il songe ou rêve, sa main fine s'y égare avec complaisance. Il rit parfois d'un petit rire contenu, qui n'entr'ouvre pas ses lèvres, s'attarde dans le gosier, et se perd en secousses légères. »

M. Pierre Veber se rappela qu'il était un pince-sans-rire ; il ne manqua point de jouer le rôle que lui impose cette étiquette.

Il réprima un sourire, envoya rouler à quelques pas un cailloux qu'il avait déterré patiemment avec sa canne, et, esquissant un geste ennuyé :

« Gomme je regrette, madame, de ne pouvoir vous confirmer l'exactitude de ce charmant portrait I Hélas! combien peu il res-

semble à l'auteur de VAventure, et surtout combien trop il le flatte !

» M. Pierre Veber est un petit homme chauve, bedonnant, boiteux et édenté, que les dieux dotèrent d'un caractère inquiet. 11 habite tout en haut de la Glacière, près des baraques des chiffonniers, dans un taudis où piaille un perroquet sans plumes, où miaule un matou efflanqué, où dort un vieil hibou empaillé. Un crâne d'assassin lui sert d'encrier ; un poignard taché de sang, de coupe-papier. Il porte des redingotes élimées et rapiécées, des pantalons qui s'effilochent, et des chapeaux qui furent neufs il y a longtemps. Parfois on l'aperçoit dans Paris, affairé, hagard, haillonneux. Il court chez ses éditeurs pour leur arracher quelques sous. Il vit très misérablement.

— Ohl comme vous m'étonnez et m'attristez ! Je me le représentais sous une forme si plaisante! Mais que fait-il donc de ce qu'il gagne? »

M. Veber baissa la voix :

« Il boit, madame, effroyablement (et, se-

couant la tête avec pitié, il ajouta :) un alcoolique, un inguérissable alcoolique. »

L'inconnue regarda longuement M. Yeber comme afin de lire en son âme menteuse, puis elle pâlit :

» Vous devez écrire vous-même, dit-elle, pour si mal parler d'un littérateur. Je ne vous crois point. »

M. Pierre Veber ne répondit rien. A la dérobée, il observait sa voisine. Que faire? Dirait-il son vrai nom ? Sans doute à peine l'aurait-il prononcé que la belle n'hésiterait pas à lui accorder l'amour ressenti pour l'écrivain. Un flirt, un caprice, qui sait ? une liaison de quelques jours, rapide et joviale... Il rêva de rendez-vous dans les squares écartés, ou sur les petites places battues par le vent, ou à l'ombre des vieilles églises... il rêva aussi à desheures, vite enfuies, dans quelque chambre tiède et ensoleillée, qu'il parfumerait de fleurs... et d'où l'on entendrait, dans les minutes de repos, le bruit sourd de la ville... Elle aurait des gestes adorateurs, des mines émerveillées, des caresses obéissantes... Gela

durerait une semaine ou deux et, quand il aurait pleinement savouré le charme d'être aimé pour ses livres, il s'en irait tout à la douce, un beau jour, et le monde ignorerait cette puérile passade. Il écouta battre son cœur; son cœur battait normalement, aucun remords ne déchirait sa conscience. Il toussa, se rapprocha :

« Excusez-moi, madame, je vous ai trompée; je suis Pierre Veber lui-même, et... »

L'inconnue ne l'entendit pas. Il répéta sa phrase. Elle tourna un peu la tête, un petit rire ironique la secoua, — et, bien dignement :

« Dites donc, pour qui me prenez -vous? On ne m'a jamais monté de bateaux. »

Elle ferma son livre, le remit avec soin dans son ridicule, et, sans même l'avoir regardé une nouvelle fois, elle quitta le jardin.

FRAJNC-NOHA.IN

Pour Claude Terrasse.

Minuit venait de sonner, et bien que ce fût l'heure traditionnelle des crimes et des fantômes, aucun assassin n'avait encore surgi d'un coin sombre, le poignard menaçant, dans la petite chambre de M. Franc-Nohain, et nulle apparition blanche ne s'était détachée des murailles, en secouant ses chaînes. Un feu clair brûlait dans l'àtre, et M. Franc-Nohain, enfoncé dans un fauteuil, regardait le feu.

Visages grotesques qui éveillaient en lui le souvenir d'amis et d'ennemis, châteaux crénelés et dentelés dont les tours s'effondraient

avec la chute des charbons, arbres aux rameaux enchevêtrés, bêtes apocalyptiques, que ne voyait-il pas dans les flammes souples et effilées qui montaient, montaient, en sifflant et en soupirant! Il suivait, charmé, ces fragiles visions, sans se lasser, et pour chacune qui s'évanouissait ou s'écroulait, un peu de peine se glissait dans son cœur.

Et soudain, voici que le feu pétilla plus fort et répandit une lueur plus vive. Parmi les bûches à demi consumées, une forme de poupée naissait. La tête d'abord se dégagea, pâle et penchée, avec deux grands yeux innocents; puis le buste, maigre, étroit; puis les jambes, molles et vides. Les bras pendaient, inertes, comme gênés, et ne sachant à quoi servir... Et c'était une marionnette, une petite iriarionnette, une marionnette de songe, une marionnette de rêve. Elle resta là, debout, au milieu de la cheminée, et M. Franc-Nohain la reconnut et sourit d'émotion et se pencha vers elle.

J'ignore si elle parla; je ne me souviens pas que jamais les marionnettes aient parlé, sans

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