‹ Humour et humoristesChapitre 14 sur 24 · MAURICE BEAUBOURG · texte numérisé non relu

MAURICE BEAUBOURG

Droit, le nez en l'air, le chapeau en arrière, M. Beaubourg s'en va par les rues sans souci des bousculades et des attroupements. Quel âge a-t-il? Mystère. Souliers Molière, chaussettes claires, joues rouges, binocle et cheveux blancs et parapluie de famille: est-ce un clergyman, un pasteur genevois, ou un anabaptiste? M. Beaubourg déambule, le regard vers le ciel.

C'est en vain que les yeux des passants cherchent, sortant de la poche du manteau, la Bible coutumière et indispensable: M. Beaubourg est un littérateur. De-ci de-là, onl'aper-

çoit en Odéonie, à la Bibliothèque nationale, chez son éditeur, aux Funambules, à Bruxelles, à Saint- Mandé; mais bientôt il disparaît, on ne sait où, on ne sait comment. Il aime la retraite, il a des goûts tranquilles et réguliers.

Et pourtant cet homme, jeune à la fois et vieux, aux pas si calmes et si lents, derrière lequel on voudrait voir des miss très longues, très sèches, très jaunes, raille solidement, amèrement, profondément, les petits bourgeois, dont il diffère si peu d'apparence. Bien plus, cette façon d'ermite, qui se plaît aux choses de silence et d'ombre, écrit des contes pour les assassins, et prise littérairement souteneurs et pierreuses; car pour si bien dépeindre, comme il le fait, les villégiatures de ces messieurs et dames au Bois de Boulogne, il faut, n'est-ce pas? les aimer, comme un peintre d'horreurs aime ses modèles.

Vivante énigme, M. Beaubourg passe, les yeux vers les nuages.

MAURICE GURNONSKY

Du ventre déjà, et des joues grasses qui tombent; une démarche lente et paresseuse, des yeux de bon enfant qu'abrite un binocle, un rire sonore qui gronde dans le gosier et sort en intarissables secousses : M. Maurice Saillant,plus connu sous le nomdeCurnonsky, détient dans le quartier des Feuillantines le sceptre de l'ironique gaieté.

M. Curnonsky, en effet, depuis qu'il cessa de prétendre à la couronne de France, règne sur une certaine jeunesse littéraire, de la rue Gay-Lussac à la place Saint-Michel. Il trône au bar du Panthéon, il trône au restaurant de la Côte-d'Or, il trône au bal Bullier. Non pas qu'il

écrive beaucoup; il griffonne si peu qu'il ne sied pas d'en parler, et les livres qu'il prépare, ses amis en attendent vainement depuis des années la retentissante publication. Ses occupations féminines sont trop nombreuses, son italienne fainéantise le retient trop au lit et les boissons américaines le charment trop. Mais il a de l'esprit : causeur potinier, il possède le sens du comique, et n'oublie pas de le montrer, en exerçant ses railleries sur ses camarades, ses ennemis, ses connaissances.

M. Gurnonsky se trouve passer pour un humo^ riste, sans qu'un éditeur ait lu ou même aperçu une ligne de ses œuvres.

Que voulez- vous? il aime mieux vivre en dilettante qu'écrire, et, comme il a des rentes légères, le rôle qu'il choisit déjouer vaut qu'on l'envie un peu, un tout petit peu.

PAUL GAVAULT

Blond, si blond et si pâle, les yeux bleus, si bleus, couleur de myosotis, si ronds, si doux et si rêveurs, le corps un peu penché, un peu lassé, M. Gavault descend vers le boulevard. Barbouchat le suit, caniche noir, presqu'ourson, et comme il pleut, Barbouchat se précipite sur les passants, et par amusement les couvre de boue. M. Gavault regarde et sourit.

Ce sourire et ce regard symbolisent tout son talent. Gomme ce sourire, son ironie est légère, et gaîment s'amuse de ceux qu'elle pique et d'elle-même. Gomme ce regard, elle se voile cependant d'une tristesse discrète. M. Gavault

semble rougir de notre pauvre humanité et la plaindre en même temps qu'il se divertit à la piloriser. Snobisme de naïfs jeunes gens provinciaux qui viennent chercher et pensent trouver à Paris, dans les lettres, gloire et richesse ; sécheresse de cœur, hypocrisie et avarice des vieux oncles riches et célibataires : M. Gavault ressent pour ces vices ou ces ridicules de la pitié et du dédain, et se plaît aussi à en tirer pour lui plus encore que pourjles autres quelques sujets de joies tranquilles. J'imagine qu'il collectionne des railleries internes, et qu'aux heures d'ennui, il se distrait à les éveiller et à les savourer, dans la pénombre d'un cabinet silencieux.

Blond, si blond et si pâle, les yeux bleus, si bleus, couleur de myosotis, si ronds, si doux et si rêveurs, M. Gavault descend vers le boulevard. Barbouchat se précipite sur les passants.

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