‹ Humour et humoristesChapitre 5 sur 24 · L'HUMOUR · texte numérisé non relu

L'HUMOUR

Pour Jean Lorrain.

Mon vieil ami habite tout en haut de Plaisance, dans une vieille rue où courent des gamins loqueteux, une vieille maison grise et lézardée. Nul bruit n'en trouble le silence : seul le vent, parfois, dans ses jours de colère, secoue les volets et jette les tuiles sur le pavé. Un hôpital, en face, se dresse, tout blanc au milieu d'arbres verts. A des heures fixes, une cloche tinte doucement et l'on voit passer s les allées au sable fin et dans les galeries les robes bleues et les cornettes blanches des

sœurs que suivent des malades pâles et traînards. Des fenêtres du grenier, on distingue au loin, quand les nuages quittent le ciel, les bois de Meudon.

Mon vieil ami vit très heureux. Son cabinet de travail est plein de livres, anciens et classiques, dont les piles s'étagent jusqu'au plafond. Un peu de poussière les souille, car la servante les trouve trop nombreux pour oser les épousseter avec soin. Mon vieil ami ne s'en fâche pas: il sait qu'il faut beaucoup pardonner à ces créatures domestiques, puisqu'il faut les subir, et il lit ses chers livres sans souci des taches qu'ils font à sa redingote.

Les jours s'écoulent ainsi, calmes et tendrement monotones. Une fois par semaine, cependant, à la nuit tombante, j'arrive chez lui. Adieu les longues et paisibles études ! Je lui conte les derniers potins des lieux où l'on écrit, et je lui apporte les dernières publications et les plus étranges. Il les feuillette, il m'écoute, et il sourit ; car, étant un sage, il a une âme indulgente. Parfois, il s'irrite, tout de môme, légèrement, des licences, des igno-

rances, des inélégances que se permettent quelques auteurs d'à présent, et il hoche la tête d'un air pitoyable. Il déteste aussi les mots nouveaux; il les juge inutiles, toutes les idées ayant été déjà exprimées.

L'autre jour, comme il commentait Longus, je suis entré bruyamment et, d'un geste victorieux, j'ai placé devant lui des volumes d* Allais, de Renard, de Bernard, que mon bras se fatiguait à porter depuis une heure. Il recula un peu étonné, un peu effrayé de cette montagne jaune qui soudain se dressait sur sa table ; puis il regarda les titres, et ces titres curieux : Bec en Vair, Poil de Carotte, Contes de Pantvuche, l'épouvantèrent.

« Qu'est cela? » fit-il, sans même penser à me serrer la main.

Je prends la sienne, je la secoue fortement :

« Accomplissons d'abord les formalités

d'usage... Là... maintenant, je puis vous dire

que ce sont des humoristes ».

Mon vieil ami redressa la tête, subitement :

« Des humoristes! Des humoristes ! il n'est

pas de vocable qui m'irrite et m'exaspère da-

vantage. Humour, humoriste, je ne puis aujourd'hui jeter les yeux sur un livre, sur un journal sans y trouver ce mot. Un monsieur, ministre ou sénateur, ou député ou rien du tout, a-t-il à un dîner officiel prononcé quelque discours ou quelque toast, avec quel humour il s'est acquitté de sa petite tâche I Faites- vous un roman? il est plein d'humour. Une conférence ? elle est pleine d'humour ? Parle-t-on d'un élégant coureur de dîners et de bals? sa conversation est pleine d'humour. Qu'est-ce donc enfin que ce terme étrange, qu'on applique à tant de sujets différents pour les caractériser? Vous devez le savoir, vous, mon ami. J'ai ouï dire que vous aussi vous faisiez de l'humour, car on fait de l'humour, paraît-il, comme on fait des sabots. »

Je ne réponds rien, je regarde la lune qui tout au fond du ciel a l'air de tituber.

« Tenez, reprend-il, ce soir, Longus m'ennuie, et je me sens disposé aux vaines discussions. Soyez pour une fois mon maître; je vais m'asseoir sur cette chaise, près du foyer, et je*

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