L HUMOUR O
vous poserai des questions, en élève désireux d'augmenter ses connaissances, et vous m'instruirez. Gela me ramènera au temps de l'institution Massin, et j'oublierai durant une heure mes cheveux gris. »
Ce rôle de magister m'ennuie un peu et me gêne. Je n'aime point disserter, mais les désirs de mon vieil ami se réalisent toujours. Il s'asseoit en face de moi, et tout de suite :
— Procédons par ordre ; définissons d'abord ce que vous entendez par humour. »
Je lève les bras au ciel avec stupéfaction :
— Ah! vous allez trop vite. Il y a des années que nos meilleurs critiques s'efforcent de donner cette définition, et n'y arrivent pas... et vous voulez que moi...
— Vous reculez? Ah ! L'humour n'est qu'un mot prétentieux qui cache une chose antique et simple, une gaieté railleuse, une ironie froide et fantaisiste. Hélas, nous prenons l'habitude d'emprunter, pour exprimer des idées nôtres et communes, des mots à nos voisins d'outre-Manche.
— Mais non, mais non : si vous aviez raison,
pourquoi Taine, Scherer et aussi M. Stapfer, ce professeur mécontent de son sort, se seraient-ils essayés à définir l'humour?
— Et qu'en ont-ils dit? ma mémoire s'affaiblit de jour en jour.
— Ils n'ont rien dit de tout à fait juste, rien non plus de tout à fait faux. L'humour semble à Taine quelque chose d'amer, d'acre et de sombre, qui naît sous le ciel froid des pays septentrionaux et convient seulement à l'esprit des Germains, comme la bière et l'eau-devie à leur palais. Scherer pense autrement : l'humoriste lui apparaît un bon garçon, plein d'illusions, qui croit au bien et, avec Leibnitz, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. M. Stapfer, au contraire, voit en lui un chevalier de la Triste- Figure, une manière de Beau Ténébreux, revenu de toutes les joies et de toutes les douleurs, un pessimiste, un désabusé... Mais M. Stapfer lui-même est un désabusé.
— Je n'aurais jamais imaginé qu'il pût y avoir sur l'humour des sentiments si dissemblables.
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— Vous ne savez donc pas le nombre infini des humoristes et qu'ils n'ont entre eux, à première vue, aucun point commun? Vous citerai-je les plus connus : Aristophane chez v , les anciens; Rabelais au seizième siècle; Cervantes chez les Espagnols ; Sterne, Swift, Carlyle, Dickens, Thackeray chez les Anglais ; Jean-Paul, Heine chez les Allemands; Twain, Bret Harte chez les Américains ; et chez nous, aujourd'hui, T. Bernard, P. Veber, J. Renard, A. Allais ?
— Arrêtez, arrêtez.
— Vous citerai-je, parmi les moins célèbres, Lamb, Goldsmith, Ghaucer, Artemus Ward?
— Assez, assez, vous m'écrasez... Quelle science et quel fatras !
— Et de tous ceux-là, pas un qui ressemble à l'autre. Qui peut différer plus d'Addison que Swift? et tous deux pourtant sont des humoristes.
Pauvre ecclésiastique, dévoré de désirs, d'ambitions, Swift voit ses espérances s'écrouler une à une, ses rêves s'évanouir, ses projets échouer, il vit dans une humiliation de chaque
minute. A trente ans, il est encore le secrétaire d'un lord, réduit pour gagner son pain à un machinal métier de mercenaire. Et pourtant cet homme, le plus malheureux qui ait jamais existé, possède l'âme d'un dictateur ; son orgueil va jusqu'à la brutalité, jusqu'à la tyrannie, jusqu'à la démence. Aussi un besoin furieux de vengeance le torture, on le hait et il hait, il décrie, il insulte, il déchire, il détruit. L'ironie de ce spadassin littéraire est terrible, elle ressemble à celle d'un croquemort ivre. Il se roule en effréné dans la fange, dans l'ordure ; non, il y trône en souverain absolu, souillant de ses éclaboussures tous ceux qu'il déteste, et, après des années de misères et de luttes, il finit par la folie.
Addison, au contraire, studieux, calme, délicat, est le meilleur des hommes et le plus heureux. Tout lui sourit : au collège il écrit des vers latins, et le voilà presque célèbre. Plus tard député, secrétaire d'Etat, ministre, jusque dans les époques mauvaises où ses adversaires politiques tiennent le pouvoir, il conserve leur estime et leur amitié. Ce doux
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écrivain si réfléchi, si attentif, d'une sensibilité si une, ne songe qu'à moraliser : il prêche dans ses écrits et on l'écoute, car l'ennui a fui ses sermons : une humeur enjouée les pare et les allège, une gaieté grave, une bienveillante raillerie, un bon sens incisif, toujours maître de lui, mettent dans tout ce qu'il écrit le charme d'une souriante bonté. Je ne sais pas d'ironiste plus aimable.
— Vous avez été nourri aux belles-lettres et vous vous en souvenez : ce parallèle à la manière classique me réjouit... Mais enfin, si je vous entends bien, tous ces humoristes raillent, et l'humour se confond avec la raillerie et la gaieté.
— Non ! On peut inventer les plus folles histoires et conter les aventures les plus gaillardes, on peut, durant toute une vie, soulever chez d'innombrables lecteurs des rires intarissables, ou amener sur leurs lèvres des sourires délicieusement pervers et manquer d'humour, ab-so-lu-ment.
— A qui vous en prenez-vous donc?
— A qui ? à tous ceux (et je reste chez nous)
qui représentent le plus notoirement cette vieille gaieté française dont, chaque mois, des chroniqueurs graves pleurent en des quotidiens la mort, ou du moins l'agonie. Je déteste ce vieil esprit, qu'on dit gaulois. Gomme il trouve ses meilleurs effets dans la scatologie, la pornologie, ou la gynécologie, il éclate à la fin des dîners plantureux, quand les pantalons se désagrafent et que les gilets se déboutonnent. M. Silvestre Armand en est à cette heure le représentant fameux. Il fait encore rire, paraît-il, quelque gras marchand de petite ville et toute la confrérie des commis-voyageurs : il me donne envie de pleurer.
Mon vieil ami eut un hochement douloureux de la tête et se plaignit du pessimisme de la jeunesse contemporaine.
— Vous ne savez plus rire, dit-il; de mon temps, nous riions de tout et partout, et les récits les plus bêtes nous charmaient s'ils étaient comiques. Encore aujourd'hui j'aime à rire, sans qu'on puisse me reprocher de me montrer méchant. J'aime à rire, pour rire, sans même
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savoir pourquoi. Mais je hais ces messieurs qui rencontrent partout matière à raillerie et se croient, comme ils monopolisent l'ironie, très supérieurs au reste du genre humain. Je hais tous ceux sur les lèvres desquels fleurit un perpétuel sourire moqueur : ils déroutent mon âme tranquille de vieux savant et l'intimident. Si je les fréquentais, je ne saurais comment me conduire avec eux, car je les sentirais toujoursm'observantpour me tourner en ridicule... Remarquez cependant que vous vous écartez étrangement du but que vous vous étiez proposé. Vous me faisiez espérer que vous me définiriez l'humour, et nous voilà partis en guerre contre des écrivains, innocents peut-être, absents à coup sûr.
— J'y arrive : l'humour est, tout bonnement, une manière de voir la vie et de la juger. Je n'appelle pas humoriste l'écrivain qui se plaît à rire, à se moquer, qui écrit des blagues et trouve des mots et s'en tient là. L'humoriste est avant tout un réaliste : pas d'humour sans le sens de la vie réelle, sans un contact incessant avec elle. L'humour ne
vit que de l'observation directe, minutieuse, exacte, des êtres et des choses.
Elle s'appuie sur les faits particuliers, individuels, elle raille ensuite, mais elle ne fait jamais l'un sans l'autre. L'homme d'esprit, au contraire, se passe de la réalité : il aime l'abstrait et le général, l'humoriste a toujours besoin du concret.
Gomme je m'arrête, un peu essoufflé, mon vieil ami croise les bras.
— Mais, alors, pourquoi tant de dilférence entre les humoristes ?
— Cette différence réside seulement dans la nature de leur raillerie. Tous, les plus fantaisistes comme les plus précis, ne cessent jamais d'observer le réel. Mais si l'humoriste observe avec sympathie, son ironie est émue : Sterne, par exemple ; s'il observe avec amertume, elle est âpre et méchante : Swift. Ou bien il déformera le réel, le grandissant, l'exagérant, pour mieux nous frapper : Rabelais, Twain ; ou bien il suivra le réel pas à pas, se contentant par sa perpétuelle raillerie d'en dégager le comique : T. Bernard. \
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— Donc, si je vous ai bien compris, observation, souci constant du réel, puis raillerie, tels sont les deux éléments de l'humour.
— Mon vieil ami, je vous donnerai un bon point, et pour vous récompenser mieux encore, j'illustrerai ce principe par un illustre exemple.
Prenez Dickens : voilà l'humoriste de génie. Nul moins que lui n'a pu se détacher de la réalité : il en est le peintre exact et minutieux. Ses personnages, longuement décrits, sont composés de mille détails, toujours caractéristiques. Il ne leur fait grâce d'aucun de ces gestes, d'aucun de ces mots qui éclairent soudain un caractère. Il ne les abandonne pas une minute, même les plus infimes, ceux qui jouent un rôle simplement épisodique ; il les suit dans les moindres actes de leur existence, car il veut nous donner d'eux, une vision à jamais persistante. Et ces détails que l'observation a choisis et accumulés, grâce à son extraordinaire imagination qui rêve vivantes jusqu'aux choses, ne restent pas des détails. Ils se groupent, s'unifient, constituent
i4 HUMOUR ET HUMORISTES
un homme que nous voyons marcher, parler, agir, une nature dont nous comprenons toutes les manifestations.
Mais ce réaliste voit tout d'un point de vue humoristique, et remarquez qu'il n'est pas humoriste volontairement, parce qu'il lui plaît d'avoir cette tournure d'esprit ; il est humoriste spontanément, naturellement, comme vous et moi nous avons cinq doigts à la main. Il dégage de chaque individu, de ses personnages les plus rudes, comme de ses personnages les plus doux, l'élément comique qu'ils renferment. Leurs ridicules, leurs manies, leurs tics, ces mille petites choses qui peignent un homme en un instant et le différencient à jamais de ses semblables, rien ne lui échappe. Mais cette ironie s'enveloppe de tendresse : même quand elle s'attaque avec dureté à des hypocrites, à des méchants, elle ne les hait pas tout à fait, puisqu'ils servent à l'amuser. Elle aime ceux dont elle se moque : légère, sautillante, elle semble tourner autour d'eux, les piquer de piqûres fines et rapides, s'en aller, revenir, fuir encore, puis recom-
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mencer. Je ne connais pas d'écrivain qui, tout en raillant les êtres que crée son génie, les chérisse davantage.
Mais comme je finissais, la lampe grésillait, faute d'huile, et mon vieil ami s'était assoupi. Une horloge, dans le lointain, sonna minuit; et bien que ce fût l'heure des crimes et des apparitions, je n'entendis nul cri de passant égorgé et ne vis nul fantôme blanc se détacher des murailles. Tout bruit avait cessé et mes yeux fatigués un peu ne distinguaient par la fenêtre que des formes indécises et noires. J'allumai une bougie et je frappai doucement l'épaule de mon ami.
«Ah! ah! fit-il... le réel, observation, raillerie... humour... réaliste. »
Il bâilla épouvantablement et se rendormit.
Je jugeai inutile d'insister; j'écrivis au crayon rouge sur une carte que je mis bien en vue : « A mardi », et je partis.
La lune dans le ciel gris semblait tout à fait ivre et rigolait.
Pour Jules Bois.
J'ai poussé doucement la porte à peine close : coiffé d'une calotte à gland, mon vieil ami, le dos courbé, le front dans les mains, était assis devant sa table. D'un pas discret je me suis approché ; par-dessus son épaule, j'ai risqué un regard rapide : il lisait Poil de Carotte, et j'ai lâché malgré moi une retentissante approbation.
Sans s'étonner, mon vieil ami ferma le volume, mit avec soin un signet, et me tendit la main .
« C'est très bien, ce bouquin, m'a-t-il dit.
J'en aime l'amère philosophie et le style impeccable, et je me sens tout disposé à pratiquer davantage les humoristes. M. Renard me rappelle La Bruyère ; ses confrères peutêtre me rappelleront d'autres notabilités classiques. D'ailleurs, mes quelques lectures éveillent déjà en moi de nombreuses idées. »
Et, avec un geste charmant de doute, il ajouta :
« Je les crois originales. »
Il quitta sa chaise, et tandis que j'allumais une cigarette, il se promena quelques secondes dans la chambre, puis revenant vers moi :
« Tenez, dit-il, nos humoristes, les humoristes français d'aujourd'hui, Renard, Gourteline, Bernard, Veber, sont des classiques, ou du moins ils continuent la tradition classique; non pas seulement à cause de leur réalisme — les romanciers anglais, eux aussi, ne s'occupent que du réel, et les Russes, et les indigènes, hélas ! de l'Helvétie — mais par leur sentiment très précis et très juste de ce qui est convenable.
— Le quod decet latin, remarquai-je avec orgueil.
— Parfaitement. Ils ont une très rare qualité, ils ont du goût. Ennemis de toute exagération, ils aiment les paroles et les gestes mesurés. L'emphase, la redondance, la grandiloquence, le lyrisme soufflé et boursouflé les épouvantent. Ils détestent ainsi que moi les esthètes chevelus et sales, et les rapins dont les pantalons affectent près des chevilles des allures de colichemarde. Ils méprisent les snobismes et les petits triomphes de chapelle. Ils se moquent enfin de ce qui ne reste pas naturel, tout comme le sévère Boileau. Ce sont des honnêtes gens au sens du dix-septième siècle; ils savent qu'il faut ne se piquer de rien, et nos meilleurs écrivains, vous vous en souvenez, eurent à honneur de se montrer dignes de ce titre. »
Je n'attendais point de mon vieil ami de tels éloges ; un léger étonnement se marqua sur mon visage, et, pour qu'il oubliât de le voir, j'applaudis avec douceur. Un sourire bonhomme plissa ses lèvres, cependant.
« Mes paroles vous surprennent? Vous me traitiez sans doute, en vous-même, de vieille perruque, et vous méjugiez incapable, parce que je chéris les anciens et les auteurs du grand siècle, de goûter ceux de nos contemporains à qui Ton reconnaît du talent. Oh ! jeunesse! jeunesse !
— Vous m'étonnez un peu en effet, lui disje, mais vous me réjouissez plus encore ; car tout ce que vous venez d'exprimer, je le pensais. Je craignais seulement, comme je suis jeune et enclin aux faciles enthousiasmes, d'aller peut-être trop loin dans mon admiration.
— Oh ! ce n'est pas, reprit-il, que je me dispense des restrictions. En se gardant de toute joie et de toute tristesse excessive, à force de chercher en toute chose à tenir le juste milieu, ils manquent, j'en ai peur, de sensibilité. J'appréhende que leur cœur ne soit un peu racorni ; j'aimerais les voir pleurer: les pleurs sont une parure de l'âme.
— Vous trouverez, pour vous contenter, des humoristes larmoyants chez les étrangers.
Les nôtres même n'encourent pas votre reproche. Ils se dérobent, dites-vous, à leur émotion ; ils la répriment, ils l'étouffent. Détrompez-vous. Ils la protègent simplement en l'enveloppant d'ironie. Ils redoutent qu'à l'exhiber, ils ne l'abaissent à une insipide sensiblerie, et, raffinés jaloux et habiles, ils unissent au charme de la ressentir le charme plus délicat encore de savoir que rien ne la profanera. »
Mon vieil ami me regarda avec bonté.
« Bien, bien, dit-il. J'aime que l'on me prouve mes erreurs. J'accusais nos humoristes d'une imaginaire sécheresse, et j'oubliais leur continuelle bonne humeur jusque dans leurs plus macabres fantaisies. La méchanceté n'habite pas leur âme, et il n'y a que les méchants... »
Je l'interrompis brusquement. L'idée qu'il commençait à développer m'était chère, et il me semblait qu'il me volait mon bien :
« Ah 1 Ah! la bonne humeur des humoristes français ! Je vous crois qu'ils en ont de la bonne humeur. Ils se moquent de l'huma-
nité en effet, mais sans colère ; ils se divertissent, ils s'amusent, car ils pensent qu'à montrer les mille et une contradictions de l'univers, on ne peut vraiment, tant elles sont bizarres, s'irriter ou s'attrister. Ils ne veulent pas améliorer les hommes, ils ne veulent pas les corriger. La vie est courte, l'ennui ou les soucis la visitent plus souvent que les plaisirs ; aussi ils ne cherchent qu'à nous égayer par la peinture de nos vices et de nos travers. Et voilà qui les caractérise. Les humoristes anglais prêchent volontiers ; ils se rappellent toujours qu'ils portent une bible dans leur poche. Les Allemands mélancolisent, et leurs pensées, soulevées par les fumées blanches de leurs pipes, montent au-dessus des bocks et des choucroutes jusque dans les nuages bleus des pays du rêve. Les Américains eux-mêmes n'évitent pas toute violence. Seuls, les Français conservent une inaltérable bonne humeur, et, grâce à elle, ils se rattachent 'directement à notre plus fantastique rieur, à Rabelais. »
Mon ami crut bon de ne pas accepter mon avis sans objection, et il m'avoua que des
lettrés avaient devant lui blâmé Tristan Bernard, A. Allais, entre autres, d'imiter les Américains et les Anglais, et de les imiter très mal.
Il n'est aucune erreur qui me fâche davantage.
« Quelle imbécillité, fis-je avec dépit. Je sais qu'ils ont lu et qu'ils goûtent Swift, Dickens, Twain, Bret-Harte et quelques autres, et j'admets qu'ils retirent de cette lecture une science plus complète des divers procédés de la raillerie et une ironie pince-sans-rire plus aiguë. Et après ? ils ne font que greffer sur les dons qu'ils tiennent de leur race quelques boutures étrangères dont l'originalité bientôt se perd. Ils lisent et ils goûtent bien plus encore Montaigne, Rabelais, Voltaire. M. John Bull ni l'oncle Sam ne créèrent l'humour. Nous le connaissions avant eux : les humoristes n'ont jamais manqué chez nous, mais ils restaient isolés. Dans ces dernières années seulement, tout un groupe d'hommes s'est trouvé dont les seules occupations furent d'observer avec exactitude les êtres et les choses, et de
donner à leur observation une ironique expression. A une époque où le naturalisme pataugeait, où le symbolisme essayait d'établir ses vagues théories, et où naissait un mysticisme de brocanteur, ils songèrent à voir le monde tel qu'il est, à saisir directement la vie, à représenter enfin la réalité sous ses multiples aspects, en en dégageant tout le comique qu'elle contient. Ces hommes donc se réunirent et s'unirent, et, tâchant d'atteindre le même but par les mêmes moyens, ils constituèrent une véritable école d'humoristes, la seule dont nous puissions nous glorifier. Quelques-uns les avaient, sans doute, précédés et comme annoncés : Moineaux, Ghavette; mais ils manquaient de littérature.
— Auront-ils des successeurs? me demanda mon vieil ami.
— Non, lui dis-je, personne ne les surpassera; ils ont épuisé leur sujet. Ils n'auront que des imitateurs, et les imitateurs sont, en quelque sorte, les croque-morts de toute école littéraire.
Mon vieil ami réfléchit une minute et
demie, puis me frappant sur l'épaule : « Alors, il faut écrire un livre sur eux. Ils appartiennent à la critique, puisqu'ils appartiennent à l'histoire. »
Il y avait bien longtemps que je n'étais monté jusqu'à Plaisance, quand je reçus cette lettre :
« Mon ami, » Vous m'oubliez : le soleil dore les toits de Paris et glisse à travers les forêts de la banlieue, et je vous pardonne, encore que je languisse de votre jeunesse. Mais vous oubliez aussi, ô fanatique sans persévérance, qu'il existe encore des humoristes, et je vous blâme. Où donc cette belle ardeur de naguère, et vos promesses de me convaincre que rien ne vaut l'humour, et ces serments de publier là-dessus
des pages que déjà, dans une folle affection, je songeais immortelles? Le vieux classique que je suis, mon ami, se glorifie d'une âme sérieuse : j'ai réfléchi pour vous, j'ai voulu alléger votre peine, et vous ramener doucement par le bras sur la route désertée du travail, et je vous envoie ces lignes hâtives. Habeant sua fata.
» J'ai tâché qu'elles fussent sans pédantisme, sans pédantisme rogue aussi bien que sans pédantisme fleuri. J'ai même enlevé, pour les écrire, ma calotte de professeur : il est bon, pour traiter des sujets très modernes, de retirer de soi tout ce qui est grave et antique. Je sais trop la grise influence d'une calotte à gland sur notre caractère.
» Donc, je me suis disirait à étudier un peu le style humoristique. Ce style ne m'a pas épouvanté : il m'a séduit. Il abonde en procédés et, semblable au monsieur qui bouleverse un sucrier pour en extraire un bon morceau de pierre blanche, j'aime démolir les phrases pour en dégager la formule suivant laquelle elles sont construites. J'ai d'ailleurs
découvert quelques-unes de ces généralités chères à notre esprit français et si nécessaires, comme on dit au lycée, àla rédaction d'un bon devoir. Les voici : l'humoriste ne saisit que le concret, et pour que ses lecteurs le saisissent aussi, il faut que son style parle aux sens, et il y arrive par deux moyens : 1° il individualise jusqu'aux plus petites choses; 2° il reste aussi près que possible de la nature et rejette tout ce qui la viole ou la trahit.
» Ne me félicitez pas. Le premier moyen, Jean-Paul le révéla, il y a quelque temps déjà, dans sa Poétique. L'humoriste, dit-il en substance, ne s'occupe jamais de ce qui est général : le particulier seul l'intéresse. Veut-il exprimer une pensée, celle-là par exemple : « L'homme d'aujourd'hui n'est pas bête, mais pense avec lumière; seulement il aime mal? » ne croyez pas qu'il se contente de récrire. Il prend un personnage, il lui attribue une nationalité; bien plus, il le place dans un pays et dans une ville déterminés, à une époque précise, et dans cette ville il trouve une rue pour le loger, et il lui donne une occupation. Il l'in-
troduit enfin dans la vie sensible et nous le montre, pensant en effet avec lumière, mais aimant mal. Jean-Paul remarque d'autres minuties à l'égard des sens. L'humoriste fait toujours précéder ou suivre, pour le mieux expliquer, tout acte intérieur d'un acte corporel, et ne manque point à indiquer les quantités exactes d'argent, de nombre et de grandeur, alors qu'on ne s'attend qu'à une expression vague. Il dit « un chapitre long d'une coudée» au lieu d'« un chapitre très long » ; « cela ne » vaut pas un liard rouge », au lieu de « cela » ne vaut rien » ; « mon père rougit de six » teintes et demie », au lieu de « mon père » rougit jusqu'aux oreilles. »
» De là aussi, le caractère propre des descriptions humoristiques. Ce ne sont plus les habituelles descriptions, colorées, enthousiastes et banales, avec l'ordinaire bric-à-brac du soleil, des arbres et de l'eau. Il faut de la vérité, il faut en même temps signaler l'aspect comique des choses ; il faut enfin une description exacte à la fois et amusante. Vous rappelez-vous celle du vent, au début de Martin
Chuzzlewit. Dickens personnifie le vent, il lui prête des sentiments, des intentions ; il le peint rusé, perfide, occupé à jouer de mauvais tours aux pauvres hommes, à les souffleter, à les renverser. Sa fantaisie l'individualise, le change en un géant puissant et bizarre. Mais aussi quelle impression on ressent de cette lecture ! Et il en est toujours ainsi ; les mille forces de l'univers s'animent sous sa plume et s'agitent comme des êtres vivants. Lisez les quelques lignes suivantes : elles vous seront un exemple de cette nouvelle manière de peindre.
« Cependant Ja matinée était devenue si belle, tout était si gai, si éveillé à l'entour, que le soleil semblait dire, Tom croyait l'entendre : « Je n'ai pas envie de rester toujours » comme ça, il faut que je me montre. » Bientôt en effet il se déploya dans sa rayonnante majesté. Le brouillard, trop timide et trop délicat pour rester en si brillante compagnie, s'enfuit effarouché, et tandis qu'il disparaissait flans les airs, les collines, les coteaux, les pâturages semés de paisibles moutons et de
bruyants corbeaux, se déployèrent aussi radieux que s'ils s'étaient habillés tout battant neuf pour cette occasion. Le ruisseau, par imitation, ne voulut pas rester plus longtemps gelé, et se mit à courir vivement, à trois milles de là. pour en porter la nouvelle au moulin à eau (1). »
Cet impérieux besoin d'individualiser ne va pas sans le mépris de tout ce qui n'est pas naturel, car tout ce qui dépasse la nature l'affaiblit ou l'exagère, ne frappe pas les sens, mais les trompe. Arrière les clichés , les truismes ! L'humoriste tantôt s'en moque par la gravité même avec laquelle il les emploie, tantôt il les raille ouvertement, tantôt il souligne leur vétusté ridicule en les accolant à quelque expression originale. Vous pensez bien aussi que tous les monstres fabuleux, dragons, chimères, que toutes les histoires routinières , toutes les légendes , tous les vertueux et mensongers récits, dont il est usuel de se servir au cours delà conversation,
(l) Vie de Martin Chuzzlewit, t. I, pages 74, 75.
ne l'intéressent que pour le plaisir de les détruire patiemment, ou d'une ligne.
Ce qu'il veut, ce sont des comparaisons neuves et des images inattendues, qui se gravent dans la mémoire. 11 tâche, par rapprochement avec quelque objet matériel, à laisser de ce qu'il peint une vision qui ne s'en ira plus de notre esprit.
«M. Pecksniff, écrit Dickens, étaitun homme modèle, plus rempli de préceptes vertueux qu'un cahier d'exemples d'écritures (1). »
Et encore :
« M. Pinch pourrait avoir environ trente ans, mais son âge aurait pu varier aussi bien entre seize et soixante : car c'était un de ces êtres hors de la règle commune, qui jamais n'ont à perdre leur premier air de jeunesse, vu que, dès leur bas âge, ils semblent déjà très vieux et font l'économie de la jeunesse (2).
Vous savez mieux que moi combien M. Renard a réussi dans cet exercice difficile. Il est bien l'homme de France qui compte à son actif
Vie de Martin Ckuzzleioit, tOBW I, |». 15. (2) Vin de Martin Chuzzleivit,U)\im I. p. 21.
le plus de ces précieuses trouvailles. Elles abondent dans ses Histoires naturelles et dans Poil de Carotte. Vous citerai-je ces « peupliers qui se dressent comme des doigts en l'air et désignent la lune (1) », ces lapins les « pattes de devant raides comme s'ils allaient jouer du tambour (2)», la poule «droite sous son bonnet phrygien, l'œil vif, le jabot avantageux (3) » ?
Restent enfin les procédés qui constituent ce qu'on appelle pincer sans rire. Je ne pense pas qu'on puisse en fixer le nombre. Pincer sans rire consiste plus dans la manière dont on exprime des idées que dans les idées qu'on exprime, et plus un auteur aura d'ingéniosité, plus il trouvera de manières diverses de les exprimer.
Laissant de côté la parodie, le calembour et la charge, j'ai relevé chez Dickens, ce maître, les plus caractéristiques. Elles s'expliquent toutes par le goût des contrastes. L'humoriste se plaît à travestir sa pensée. Il dit des
(i) Histoires naturelles, p. 27.
(2) Poil de Carotte, p. 20.
(3) Histoires naturelles, p. 15.
banalités avec un sérieux tel qu'elles paraissent originales, des bêtises comme s'il était convaincu qu'elles sontinfiniment spirituelles, des immoralités comme si elles étaient très naturelles.
« Gomme il n'est personne, soit dame, soit gentleman, pour peu qu'il ait quelque prétention à compter dans la société des gens comme il faut, qui puisse se permettre de montrer de la sympathie pour la famille Chuzzlewit, à moins de se bien assurer d'abord de l'extrême ancienneté de sa race, on apprendra avec une grande satisfaction que, sans le moindre contredit, elle descendait en ligne directe d'Adam et Eve, et que, vers ces derniers temps, elle avait ses intérêts étroitement liés à l'agriculture (1). »
« Les autorités de la paroisse eurent l'humanité et la magnanimité de décider qu'Olivier serait affermé, ou, en d'autres mots, qu'il serait envoyé dans une succursale à trois milles de là, où vingt à trente petits contre-
(1) Vie de Martin Chuzzlewit, tome I, p. 1.
venants à la loi des pauvres passaient la journée à se rouler sur le plancher sans avoir à craindre de trop manger ou d'être trop vêtus, sous la surveillance maternelle d'une vieille femme qui recevait les délinquants à raison de sept pence par tête et par semaine. Sept pence font une somme assez ronde pour l'entretien d'un enfant ; on peut avoir bien des choses pour sept pence, assez en vérité pour lui charger l'estomac et altérer sa santé. La vieille femme était pleine de sagesse et d'expérience; elle savait ce qui convenait aux enfants, et se rendait parfaitement compte de ce qui lui convenait à elle-même : en conséquence, elle fit servir à son propre usage la plus grande partie du secours hebdomadaire, et réduisit la petite génération de la paroisse à un régime encore plus maigre que celui qu'on lui allouait dans la maison de refuge où Olivier était né. Car la bonne dame reculait prudemment les limites extrêmes de l'économie, et se montrait philosophe consommée dans la pratique expérimentale de la vie. (1) »
(1) Olivier Twist, p. 4.
L'humoriste dit encore des choses d'une grande simplicité, comme s'il avait fallu, pour les découvrir, un extraordinaire effort cérébral; affirme avec énergie de ces vérités dont on assure qu'elles crèvent les yeux, comme si personne ne voulait les reconnaître ; raconte enfin en badinant les événements les plus sérieux et les plus tristes, et d'une façon assez ambiguë pour qu'une première lecture vous induise en erreur.
« Finalement, vainqueur sur quelques points, vaincu sur d'autres, le résultat définitif fut pour M. Brass qu'au lieu d'être prié de vouloir bien voyager pour un temps en pays étranger, il obtint la faveur d'orner de sa présence la mère-patrie, sous certaines restrictions tout à fait insignifiantes.
» Voici quelles furent ces restrictions : il devait, durant un nombre d'années déterminé, résider dans un bâtiment spacieux où étaient logés et entretenus aux frais du public plusieurs autres gentlemen qui étaient vêtus d'un uniforme gris très simple, bordé de jaune, portant les chevaux ras, et vivant principale-
ment d'un petit potage au gruau. On l'invita aussi à partager leur exercice qui consiste à monter constamment une série interminable de marches d'escalier, et de peur que ses jambes, peu accoutumées à ce genre de divertissement, ne s'en trouvassent avariées, on lui fit porter au-dessus de la cheville une amulette de fer pour lui servir de charme contre la fatigue. Une fois bien convenus de leurs faits, on le transporta un soir en son nouveau séjour, en grande cérémonie, dans un des carrosses de Sa Majesté, en compagnie de neul autres gentlemen et de deux dames admis au même privilège (1). »
Il faut toujours se défier des phrases écrites par un humoriste. Elles sont à surprise, comme les boîtes, d'apparence tranquille, d'où sort brusquement, quand on les ouvre, un diable ébouriffé. On ne prévoit jamais comment elles se termineront. Une courte proposition, un seul mot, ajouté soudain, en changent tout le sens, ou leur donnent une
(1) Le Magasin d'antiquités, tome II, p.
intention qu'elles semblaient ne pas avoir. On ne lit pas les humoristes comme les autres écrivains.
Je crois, mon ami, que Ton pourrait écrire, sur un aussi beau sujet, des paragraphes plus nombreux et plus subtils. 11 y aurait de savantes dissertations à composer. Je n'ai voulu vous communiquer que quelques \ues... Ne me remerciez pas par une lettre, ne venez pas non plus jusqu'ici... Je pars tout à l'heure pour un petit village d'Auvergne... et là, devant les pics déboisés et les volcans éteints, je mettrai la dernière main aux commentaires sur Longus...
DU immortales omne malum a te avertant. »