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Humus et poussière

Quelle étrange boîte Pour loger l'espoir Que l'étroit couloir D'un wagon qui boite !

« Rapides bonheurs ! »

Siffle la vitesse.

« Réveils de tristesse ! »

Hurlent tous les heurts.

La cloison qui langue, Le plancher qui bat Parlent dans leur langue D'éternel combat ; Mais la lampe blanche, Au plafond qui penche, Prie : « Aimez-vous, cœurs Vaincus ou vainqueurs ! »

Puis un choc d'aiguille :

Une gare brille.

Son quai long et clair Au passage a Tair D'une banderolle Oui soudain s'envole !

Et tout, peupliers Et champs dépliés, Pont de fer qui gronde, ^ Talus d'herbe brune, Tout, jusqu'à la lune, Entre dans la ronde.

La meute du vent Par derrière aboie Après notre joie, Et la nuit devant

Nous ouvre son gouffre Aux sourdes rumeurs Oui chuchotent : « Souffre Ou meurs I »

Les heures qui sonnaient à Thorloge de Prague,

Le défilé des douze Apôtres, à midi...

De quoi donc le bonheur est-il fait, Tétourdi

Qui s'ignore, d'autant plus grand qu'il est plus vague?

Ce n'était point le ciel doux et voilé, ni même

Ce charme du vieux temps qu'on respire en Bohême,

Ni, du haut d'un rempart ancien, sur la colline,

La ville souriant, rose, au soir qui s'incline...

Car tout cela n'était qu'un cadre à ce bonheur ;

Mais lui, c'est en secret, loin des yeux, dans ce monde

Créé par l'union d'un cœur avec un cœur

Qu'il fleurissait comme un iris dans l'eau profonde.

Puisque mon cœur est sot, que toujours je me plus

Comme un enfant à de vives images, Et que les couleurs sont ce que j'aime le plus,

J'avais pensé recevoir les hommages D'un clair soleil au seuil de ma patrie. Hélas !

Il m'a fallu perdre cette espérance !

Lorsque enfin j'arrivai, c'était nuit, j'étais las ;

Même il pleuvait dans le beau ciel de France, Une si fine pluie ! une poussière d'eau

Qui partout filtrait d'invisibles nues, Et, distinctes à peine à travers ce rideau.

Des terres qui me semblaient inconnues...

La vitre du wagon ruisselait : je n'ai su

Qu'étudier longtemps ces gouttes pâles, Tandis que, dans mon cœur humilié, déçu,

L'ombre se glissait avec de longs râles. Tout à coup j'entendis sur le remblai des pas

Et deux grosses voix qui parlaient entre elles : C'étaient des journaliers rentrant vers leur repas.

Leurs mots lents avaient quand même des aites, Leur parler rude, un tour facile et gracieux. ^

Quel écho dans mon cœur ! quelle secousse ! Ah! pardieu, le soleil que je cherchais aux cieux,

Il brille là, dans cette langue douce !

A Nancy, le matin, qu'il faisait clair ! Les femmes déjà vous avaient un air Vif, une façon de marcher dansante.

Là, point de vertu sans que l'on y sente Un sourire des yeux qui n'est pas dupe. La plus sage sait bien draper sa jupe. Oui, qu'il faisait clair, et que c'est étrange Comme, aussitôt le Rhin passé, tout change I

Le cœur à l'évent, j'allais d'un pied gai A travers l'aimable ville, intrigué

D'un geste, d'un mot, de tout ce qui vibre Chez nous d'imprévu, de piquant, de libre Rue intime où chacun est bien chez soi, Cafés en plein air, débordants, bavards, Frissons dans les arbres des boulevards, Et romance et blague et nique à la loi.

Comme une mère joueuse et coquette

Taquine l'enfant que son sein nourrit,

Se penche sur lui, le baise et caquette.

Et le fait sauter au soleil, et rit,

0 Patrie, ainsi m'as-tu retenu,

Ce matin-là, longtemps sur ton bras nu !

Nancy, murs ornés parmi des verdures.

Nation qui fais un bruit de volière.

Frivole, dit-on, plutôt familière, Puissants sont tes secrets, peuple qui dures.

A travers les champs plats d'une morne banlieue Où, sur un fond de crépuscule humide et terne, Le rouge encrassé de la brique alterne Avec la vague clarté bleue Que jettent les châssis vitrés des potagers ;

A travers des terrains recoupés, partagés,

Entre des murs où le plâtre s'effrite Et d'innombrables toits dont chaque tuile abrite Un espoir accouru de très loin, comme si, Dans ce coin d'univers, de fumée obscurci.

Toute une humanité nomade, haletante,

Ayant établi là son camp, Y vivait dans le rêve absurde et dans l'attente D'un bonheur promis pour on ne sait quand

A travers l'écheveau des rails gris que nos roues

Débrouillent et dénouent; A travers des signaux brillants comme les fleurs

D'une fusée épanouie ;

Des croisements de trains hurleurs ; Une gare aussitôt que vue évanouie;

A travers Mille sentiments divers, Si bousculés qu'on a peine, Dans le vent qui les entraîne

Et les sème Comme de la poudre aux yeux, A bien distinguer soi-même,

Au passage.

L'insensé d'avec le sage Et le triste du joyeux ;

A travers tout ce qui clame, A travers tout ce qui luit Et se môle dans la nuit Aux tourbillons de notre âme

Courir, s'élancer dans tous les combats, Courir et, pour prix de la course, Oh ! boire, boire à cette source De lumière, là-bas.

Au foyer de toutes les fièvres Courir, et, le front en sueur, Embrasser, baiser sur les lèvres Cette lueur !

Oh ! sans doute, pour qu'elle monte Dans les noirs nuages si haut,

Il faut, Il faut qu'ici chauffent les fours Où s'opérera la refonte

Des anciens jours !

Il faut qu'ici soit engagée, Dans ce champ clos élu de Dieu, Une partie âpre, enragée, Avec l'avenir pour enjeu !

Il faut, pour qu'au loin s'éclaire Un monde à ce feu circulaire, Que le Vrai, le Juste, le Beau Soient les trois branches du flambeau î

Et pour que tant de vapeur sale Flotte sur cette cuve aussi, Il faut bien admettre qu'ici L'Enfer a quelque succursale

Voici mon cœur, prenez, qu'il brûle

Sur ce bûcher Avec les autres cœurs en las I Faites que j'aie une cellule —

Un galetas — Dans le gigantesque rucher

Encore que tout bonnement J'apporte dans l'immense ville Quel tribut? le bourdonnement

De Tabeille inutile, Vous qui m'aimez, qui sans mentir

Souvent le dites, Ne me laissez pas repartir :

Au prix de mon exil mes plaintes sont petites !

Et j'ai revu Paris. De la gare à l'hôtel

Un fiacre négligé m'a conduit. Tout fut tel

Qu'autrefois. J'ai senti de nouveau sur ma lèvre

L'ancien baiser brûlant de poussière et de fièvre.

La lumière plus rare et les magasins clos :

Minuit ! quand les cafés gonflent seuls des halos

Qui font comme un mal blanc dans l'ombre. Heure qui ti

La boule de douleur terrible d'un long jour,

Et dont le triste enchantement, au carrefour,

Fait lever du trottoir une mauvaise graine.

Le pavé sale était tout jonché de débris,

Et des passants aux traits trop fins, creusés, flétris,

Semblaient les survivants d'une bataille obscure. Mais, dans cette fatigue et dans cette souillure, Quel grand cri contenu d'espoir 1 Même les pierres Paraissaient méditer, car, derrière les murs, Le sort remis, les lendemains meilleurs, plus mûrs, Hantaientdansleur sommeil des milliersde paupières.

Que me veulent ces murs et la carpette usée Par tant de voyageurs inconnus,

Et ces tristes velours douteux, et la croisée D'où les jours tombent si froids, si nus;

Et banal, dans une ombre équivoque d'alcôve, Ce lit qu'on loue au premier passant.

Et la glace où je vois mon front qui devient chauve, Tout verdâtre et déjà vieillissant?

Dans un coin, des rougeurs éclatent: pauvres roses!

Leur grûce à côté de ces laideurs Étonne, et l'on ressent l'injure que les choses

Font à leurs délicates pudeurs.

Il faudrait, pour fleurir, à nos bonnes pensées Une eau fraîche et limpide, un air pur.

Mais la vie ! ah ! combien de roses offensées Dépérissent dans un angle obscur !

Quand ils ont fait le tour de la chambre où je loge,

Mes yeux retombent sur le miroir, Et j'y revois mon front chagrin qui m'interroge

Comme une apparition du soir,

Conscience dressée en travers de ma route

Et qui me dévisage au retour :

« Qu'as-tu fait, me dit-il, depuis deux ans? Sans doute

Rien que rêver, vivre au jour le jour? »

Et j'avoue : « Oui, mon cœur dans sa coquille aspire

A se répandre tout en bonté ; Mais n'être pas meilleur qu'hier, c'est être pire :

J'ai le désir sans la volonté. »

Corridors d'hôtel, chambres en enfilade,

Lits défaits que montre une porte entr'ouverte,

Quelle vie est-ce là, peuplée et déserte I

Assis au chevet de ma femme malade,

Je perçois dans les murs et dans les plafonds,

Des voix sourdes, des pas, des soupirs profonds

Et, brodant par dessus, bizarre amalgame,

L'éternel recommencement d'une gamme...

Que de fois ainsi j'ai sondé l'heure, pour

En tirer un sens de tristesse ou d'amour !

Mais aujourd'hui Tombre a des rumeurs sans suite ; Je ne comprends plus rien du temps, que sa fuite : La seconde au hasard pousse la seconde, Et chacune à son tour entraîne le monde.

La cire est consumée : une longue mèche Étire sa flamme au ras de la bobèche ; Et là, tout à coup, moi, ce pauvre homme assis, J'ai le sentiment halluciné, précis.

Que, sur une scène au décor dérisoire, Devant une salle immense, vide, noire, Nous jouons avec Quelqu'un d'autre masqué Un drame obscur, infiniment compliqué.

Lequel? je l'ignore. Est-ce navrant ou drôle? Je suis un acteur qui ne sait pas son rôle. Alors, sans rien dire, je porte à ma lèvre La petite main pâle et chaude de fièvre.

Paris gronde, Paris Comme autrefois!

D'un triangle gris Entre les toits Le brouillard tombe, Et, du pavé qu'on ne voit pas, En bas.

Comme d'une tombe, Une chanson de pauvre monte.

30 HUMUS ET POUSSIKRE

Tout me raconte L'angoisse et la honte D'anciens jours de pluie ; Ma langue remâche Une vieille suie Qui rend mon âme lâche.

Quelle heure passée De son poids de morte Pèse sur la porte De ma pensée?

Tout mon cœur s'arcboute Pour barrer la route, Mais elle, plus forte, Horriblement douce, Comme avec pitié Pousse...

0 douceur qui raille !

La porte à moitié

Bâille, Et la mauvaise heure Entre dans ma demeure...

Un doigt sur la bouche, Elle vient s'asseoir Au bord de ma couche, Le soir, Et quand Paris éteint Sur ma vitre blafarde Son murmure lointain, Longtemps, longuement elle me regarde.

Que Paris, dans la nuit à peine commencée, Quand les lampes partout s'allument dans Fair bleu, Est délié, subtil et brillant de pensée I Il semble que Tesprit jaillisse avec le feu, Que, soudain dilatée et libre, au crépuscule, Une vapeur d'intelligence éclate et brûle. Dans la rue, au milieu de ses cercles d'enfer, Des passants, arrêtés et le front dans un livre. Sourds au bruit, ne voientrien que le petitchamp clair Du feuillet noir sur blanc dont leur tête s'enivre. 0 regard du liseur comme un piège tendu, Guettant le sens des mots dans un passage ardu,

Ou suivant dans un ciel intérieur le fil Capricieux du rêve ! ô nostalgie, exil, Horizons et, du seuil de la vie ordinaire, Échappée à travers le monde imaginaire !

Combien d'yeux, dans Paris, pour qui l'éclat du jour

Est offensant ! combien de paupières rougies,

Lasses de tout un peu, d'études et d'amour,

Ne s'ouvrent tout à fait que le soir, aux bougies !

Prunelles de liseur et prunelles de faune

Se plaisent au moelleux de la lumière jaune

Oui dore gravement la Beauté dans son lit

Et met tant de douceur sur la page qu'on lit.

Qui n'a pas vu Paris en avril, à midi,

Quand, d'un joli geste hardi, Rejetant le manteau fourré qui l'emmitoufle,

La Beauté livre au vent qui souffle

Son cou de linot étourdi :

Qui n'a pas entendu le fifre Du faune citadin, Quand, d'un doigt frileux encore, il déchiffre, Sur le banc mouillé d'un jardin, Son premier air Où s'attarde un dernier frisson d'hiver ;

Qui n'a pas respiré celte minule aiguë

Comme la jeune feuille, Où dans l'amour survit une enfance ambiguë, Virginité de l'an qu'on cueille ;

Qui n'a pas vu les toits du Louvre, Quand, par les clairs matins, ils font, Sous le tendre azur qui les couvre, Un bloc d'un azur plus profond ;

Alors l'aiguille d'or De la Sainte Chapelle Rappelle, Clouant au sol Paris vermeil, Un trait planté par le soleil, Qui vibre encor ;

D'un pont comme d'une avant-scène L'œil suit la courbe de la Seine, Au loin, dans un brouillard si bleu Que le travail grinçant des grues, Comme alentour les cris des rues, Tout semble un jeu ;

Qui de grand cœur, dans ces jours ivres, N'aurait donné sans biaiser Tout l'arsenal poudreux des livres Pour un baiser ;

Qui nulle part ailleurs mais à Paris, vous dis-je, Avec sa belle amie au bras, n'a confondu Le doux émoi de vivre avec le temps perdu,

Ne peut comprendre le prodige

De la grâce à la force unie.

Ce je ne sais quel feu voilé : notre génie.

Oui, nous sommes une poignée, Une poignée et c'est assez, Qui continuons la lignée Des loyaux artistes français ;

Gardant toujours dans notre audace, Dans nos défis même, Tesprit Clair et tempéré d'une race Qui d'âge en âge refleurit.

Et je le dis sans épigramme, Très sérieusement, ou bien, Après tout, s'il vous plaît, Madame, Sans que le diable y perde rien,

Tous, à vingt ans, nous avons pris A plus onduleux que les cygnes.

Au corps des femmes de Paris, Des leçons de rythme et de lignes.

Nous vous aimons comme vous êtes, Et toutes ensemble, ô mes sœurs.

N'étant point, nous, des professeurs De morale, mais des poètes ;

Nous vous aimons sans choix prudents Pourvu que vous soyez johes, Et, disciples de vos folies, Quand le rire éclaire vos dents,

Nous nous réglons sur votre allure, Sur tous vos pas de quatre, car C'est à vos danses que notre art Doit sa liberté d'encolure.

Je connais dans le vaste univers un espace Où mon cœur exilé souvent en rêve passe, Et ce radeau sur l'infini, c'est un trottoir. Au coin d'un vieux café dont la tente, le soir, S'enfle comme une voile au vent de la rivière. Il commence, et de là monte vers la lumière. Que de fois, voyageant en pays étranger, L'ai-je aperçu de loin comme une étroite planche Qui suit le mouvement de la planète, et penche, Et dans la nuit sans borne a peine à surnager ! Que de fois, dans la steppe immense et monotone Où, lorsque sur le ciel virginalement clair

Se profile un visage humain, l'oiseau s'élonne,

Ou bien dans mon réduit, près du poêle, en hiver,

Quand la neige, le froid, la morl partout s'étendent,

Que l'oreille devient un pavillon géant

Où, dans un gouffre noir de silence, s'entendent

Les frissons de la vie obscure et du néant,

Que de fois, en fermant à moitié les paupières,

Lourd de peine, écrasé d'ennui, presque endormi,

T ai-je évoqué, t'ai-je appelé comme un ami.

Cher trottoir qui retiens mon âme entre tes pierres

Alors je t'ai compris, car tu m'apparaissais

Comme un refuge, un promenoir de l'Art français,

Et tandis que, subtil comme une pure haleine,

Chantait dans ma mémoire un vers du doux Verlaine,

Je revoyais, déjà grison, déjà vieux beau,

Mais frappant d'un talon toujours plus fier l'asphalte,

Moréas que Malherbe après Ronsard exalte,

Moréas descendu depuis dans le tombeau.

Je comprenais le sens de ton joyeux tumulte,

Cette gourme jetée au vent de l'âge adulte,

Ce fond naïf caché sous l'abus des grands mots.

J'allais plus loin : trouvant des bienfaits dans tes maux'

Excusant, bénissant presque tes vierges folles,

Dans leur rire et leurs pleurs et leur flux de paroles

Je distinguais un pauvre idéal dévoyé,

Et, tout de même, au fond de leur humeur facile,

Quelque chose de consolant, d'apitoyé

Qui pour le malheureux est un suprême asile.

LE VOVACE ni; VMUS 43

Sous un filet d'eau fine Où la lumière est prise, D'un bleu si nuancé qu'elle semble un peu grise, Le gazon se devine.

Le ciel s'y mire dans la perle Qui tremble ; un passage de merle Tire un long trait noir sur la mousse, Et le pigeon boule et se douche :

C'est Paris, au jardin, qui prend sa mine douce, Et donne à qui veut bien sa bouche.

C'est dans l'aridilé d'un grand cirque de pierres Une oasis qui m'accueille, C'est le soleil qui sous la feuille Bat des paupières.

Là, j'ai ri, j'ai pleuré, suivant Que, sous les arbres, le vent

Qui déplaçait l'azur et l'ombre,

Faisait mon front clair ou sombre.

Plus j'y songe et moins je ne sais Si la plus grande gloire en vaut la peine et dure, Mais le bronze dans la verdure Est d'un bel effet. C'est assez.

Paris, au jardin, prend aussi le masque D'un vieil épicurien :

L'eau s'écoule dans la vasque, Tout dans rien.

Là je m'assieds, là j'écoute Les conseils de Paris double :

Joueuse de flûte et vieillard.

0 sons légers ! mon cœur se trouble.

0 mots subtils ! ma foi qui doute Flotte en un brouillard.

Ne m'interrogez pas. Que sais-je Du juste et de l'injuste, moi ?

Là-bas c'était l'exil, l'interminable neige, Et voici Paris. Quel émoi !

Sous un filet d'eau fine Le gazon se devine...

Je n'ai pour horizon Que ce coin de gazon.

Voyez-vous, on ne dit jamais ce qu'il faudrait : Il n'est mot d'amitié qui ne laisse un regret.

Je vous appelle : ami, c'est un mot clair qui semble Tout dire, n'est-ce pas ? surtout si la voix tremble .

Eh bien ! non, ce n'est pas cela. Ce mot si clair Est trop clair : son cristal ne contient que de l'air.

Le coquillage blanc que ramène la sonde

Luit, mais Tobscurité règne dans l'eau profonde.

Et la voix elle-même a ses jours. Que de fois On a douté de l'âme à cause de la voix !

L'une a les bouillons sourds de la source cachée, Et l'autre flotte à la surface, détachée.

Quand je vous vis, j'ai dit sur un ton cavalier : « Bonjour !» Et nous étions où ? dans un escalier.

Un escalier ! la vie est ironique et mêle

Au plus beau rêve un trait banal. 0 plomb dans l'aile I

Et puis je ne faisais que passer. Oui, j'en ris, J'étais comme un Anglais qui visite Paris.

Or l'amitié n'est point ce faux commerce vide, Qu'un serrement de main contente ; elle est avide.

Inquiète, anxieuse, elle est infiniment Exigeante; il lui faut sa preuve à tout moment.

Et puis encore, et puis nous avions l'attitude

Des gens heureux qui n'en ont pas bien l'habitude.

Le pauvre qui soudain devient riche est gêné Par cet or pour lequel peut-être il n'est pas né.

Autrefois nous avions pour compagne fidèle

La Douleur. Ah ! du moins, nos cœurs étaient sûrs d'ell

Nous l'aimions d'un amour conjugal, ancien, Et nous allions réglant notre pas sur le sien,

Et pourtant elle a fui notre couche. Et nos yeux Sont changés : nous rions. Sommes-nous plus joyeux?

Il pleut sur la Marne ! il pleut sur les îles ! C'est pour le bonheur des feuilles dociles !

Chacune se dilate

Et se fait plate, plate...

Chacune semble un petit miroir noir Sur lequel le ciel penche Sa douce face blanche Pour se voir,

Chacune bat comme un petit tambour, Tout le jour, **■ La diane des eaux,

Au peuple des oiseaux.

Il pleut, il pleut sur les bords de la Marne ! Un vieux soleil emmitouflé, La tête à la lucarne, Entr'ouvre un œil gonflé.

La pluie au loin d'un sourire s'éclaire, Chaque feuille veut plaire,

Chaque feuille est une langue d'azur Qui chante. O chant si pur 1

Les arbres de Saint-Cloud portant un poids superbe De victoires et de revers Courbent leurs fronts d'atlantes vers L'herbe.

Nous étions quatre amis un jour sous cet ombrage,

Paressant et rêvant, Comme ces ouvriers qui désertent l'ouvrage Pour écouter chanter le vent.

Étaient-ce les flambeaux des anciennes fêtes Qui, rallumés, doraient d'un or pâli les faîtes

De ces vieux marronniers ?

Et ce rideau bleuâtre était-ce un peu de brume, Où le soudain silence atroce et lourd qui fume Sur un départ de canonniers ;

Dans ce beau parc foulé je songeais au mystère

Des forêts sans chemin :

Là-bas rhomme et la plante ont Tàme de la terre, Ici le végétal a presque un cœur humain.

Et que de lambeaux de ma propre histoire, Avec le grand passe de la Patrie

Gisaient sur cette terre noire !

0 ma première jeunesse flétrie !

Sombre humus des morts, sol de chair, accueille, Mêle à ta substance Aussi l'humble feuille, Ma pauvre existence,

Autrefois j'adorais Paris comme une femme, D'un amour de jeune homme émerveillé, soumis : L'expérience ensuite et la douleur ont mis Sa fièvre dans mon corps, son ame dans mon âme ; Où que j'aille aujourd'hui, je le sens dans ma chair Ballre comme le pouls de ma vie elle-même ; Ma pensée est un grain de la moisson qu'il sème, Et c'estcomme l'honneur de mon nom qu'il m'est cher. Et, derrière Paris, tout au fond de mon être, Une vigne verdit au soleil, dans un coin, Et, sous le pampre translucide, une fenêtre S'ouvre, et l'on voit la mer d'un gris d'argent, au loin.

XÏX

De grosses lanternes vermeilles Dans le feuillage noir et bleu Éclatent drôlement, pareilles A de légers melons de feu ;

La foule circule amusée, Levant mille visages verts Puis soudain écarlates vers L'azur sombre... Ah ! une fusée !

Li: VOYACE DE PAHIS 55

Il pleul de Tor, un diamant

Glisse au fond de Teau qui se moire,

Tant que le fil de ma mémoire

Se perd. Où suis-je en ce moment ?

Cette ville qui pirouette En grand costume d'Arlequin, Est-ce Paris ? est-ce Pékin ?

Ah ! bast ! tourne la girouette,

Et ma tête aussi ! J'aime mieux Ne pas trop savoir où j'existe, De peur de m'y retrouver triste, Et, bon badaud, bayer aux cieux

Deux heures du matin :

Nul bruit dans la nuit chaude Qu'un grelot lointain De fiacre en maraude.

Et plus rien dans le cœur que de la lassitude Pour tout ce que jeune on rêva :

Un pas se traîne et Taulre va Par habitude.

Comme au Jardin des Oliviers saint Pierre, Un vagabond très vieux, ivre ou mort à demi, Son front chauve sur une pierre, S'est endormi.

Seule, au bord du trottoir postée en sentinelle. Retroussant sa jupe de soie, Une fille de joie Veille avec le Seigneur sous la voûte éternelle.

Quand j'ai dit : « Tout fut tel qu'autrefois », c'est qu'a g

Je regardais Paris avec les yeux du corps ;

Car c'est peu que deux ans pour la pierre et le marbre,

Et lorsqu'on voit, chaque printemps, reverdir l'arbre,

Ce tissu transparent, ces fines découpures,

Il semble que ce soient les mômes feuilles pures.

Mais s'il arrive que, par hasard, en marchant,

Nous trouvions, à l'endroit où s'étendait un champ,

Où l'azur de jadis brillait entre les branches.

De vilaines bâtisses neuves, toutes blanches,

Alors nous comprenons, nous nous sentons vaincus,

Morts plus qu'à moitié, morts de tous les jours vécus.

r.K VOYAGt: DE PARIS .^9

Ki. Tout fut tel qu'autrefois », m'écriais-je. Insensé 1 Rentre donc, si tu veux mesurer le passé, En toi-même, en ton cœur changeant, divers, amer, Traversé de courants obscurs comme la mer. Entends le bruit que font les sources de la vie : Le désir bouillonnant s'écoule, une autre envie Gonfle sa vague, écume et retombe à son tour. Mais heureux qui varie en progressant. La force Est dans la sève et non dans la rigide écorce. Dis-toi que, pour durer, il faut que ton amour Croisse comme un beau chêne, et se transforme, et porte Une feuille nouvelle après la feuille morte.

Blanche sur fond gris, une silhouette Pas plus grande qu'une mouette, Et bientôt ce n'est qu'un profil Réduit à l'épaisseur d'un fil...

Et puis rien que le barbouillage D'un nuage.

L'oiseau redescend, évolue.

Décrit des cercles, se dilue Dans la brume et revient encor Un rayon l'éclairé : il est d'or,

El, comme un cornac, sur sa It^le Un homme est assis, impavide

Devant l'horrible vide

Et devant la tempête !

Longtemps je reste là le nez en l'air, L'œil fixe, le cœur serré par l'angoisse, Et pourtant dilaté sans limite, heureux, fier, Me prenant à souhaiter qu'à l'infini s'accroisse Le pouvoir du génie humain, Comme une gigantesque main Qui, rattachée au corps d'un gnome, Grandit jusqu'à saisir l'univers dans sa paume.

Mais ensuite, les yeux vers la terre, en rêvant,

J'ai senti dans mon cœur le vent D'un autre abîme où règne un profond crépuscule,

Et, n'ayant pour m'y soutenir Que le moteur cassé du doute et du scrupule, Depuis des ans, depuis que je pense, je tombe D'une chute qui doit durer tout l'avenir, Peut-être au delà de ma tombe.

Je regarde monter sur le versant des deux Des escadrons silencieux :

La pluie et les orages ; La ville en bas reluit sombre et toute trempée, Et chaque tour dresse une épée Dans les nuages.

C'est Paris dans le soir et la brume noyé,

Comme un plan déployé :

Amas confus, creusé de crevasses étroites,

Longs alignements d'arbres verts Bordant des perspectives droites, Et le fleuve en travers.

Lueur d'acier dans le jour faux,

La Seine courbe

Semble une faulx Que tiendraient d'invisibles mains

Fauchant la tourbe Des humains.

L'ombre approche, et Paris est pris Sous un immense réseau gris; On dirait un grand tas de bois mouillé qui fume Sur le ciel vague du couchant, Au bord d'un champ.

Et qui soudain s'allume.

Mais les vapeurs de l'air épaississent leurs voiles Entre la ville et les étoiles; La grêle, le vent, la foudre avec eux Fondent sur ses feux.

O vaisseau de Paris courbé dans la tempête, Toujours dédaignant l'eau calme du port, Comme tu bondis, comme tu fais tête Aux trahisons du sort!

0 sublime navire, Laisse-moi m'accrocher A ton haut bord qui vire En frisant le rocher I

Que tu périsses, toi, Toi, grand cœur irascible, Si fougueux dans ta foi, Non, ce n*est pas possible !

Malgré l'océan noir, Malgré la nuit sans lune.

J'attache à ta fortune Tout ce que j'ai d'espoir.

Le train va partir. Ombres que je vois A travers la vitre embuée,

Adieu, mes amis I Déjà votre voix Est lointaine et diminuée.

Visages brouillés dans une pâleur Où chaque trait connu s'efface,

Vous avez, mes amis, tous la même face : Tous, des clichés de ma Douleur.

La locomotive a sifflé. Vos bouches

Ouvrent des trous noirs pleins de cris.

J'ai vu sans entendre. Adieu ! j'ai compris Qu'il est des secondes farouches.

Adieu, mes amis ! Pendant que je roule, Le corps affaissé dans un coin,

Mon âme longtemps, longtemps suit de loin Votre retour lent dans la foule.

Volets clos, du soleil fusant par tous les trous, Bruit comme d'une soie aux immenses frous-frous, 0 chambre sur le Rhin, en face du vieux Bâle ! Et, soudain, au fond du noir corridor.

Par la baie où luit l'énorme azur pâle, L'eau rapide, d'un vert glissant et rayé d'or...

Vert de verre épais, Vert des ondes lisses, O paix, 0 délices,

Au bord du torrent !

Exquise faiblesse Du cœur qui se laisse Choir dans le courant !

Oh ! jusqu'à la perte De toute mémoire, Suivre cette moire Verte !

Doux repos des jours, baisers des veillées, Voix ensommeillées !

L'une, si touchante, Voix d'enfant qu'on berce.

Disant : « Quelle averse ! »

L'autre qui répond :

« C'est le Rhin qui chante Sous l'arche du pont. »

Tapi dans son nid, L'Amour te bénit, Long flot qui te creuses Contre le granit, Musique des heures heureuses !

LE VOYAGE DE PARIS fiO

Holbein, ton vieux nom est celui d'un ami. J'ai, pour te voir, grimpé la ruelle en spirale Qui va des bords du Rhin jusqu'à la cathédrale, El mon pas lent s'arrête à ton seuil endormi. Grand frère Hans, quel cœur n'as-tu pas raffermi, Toi dont l'art patient est toute une morale! Erasme en écrivant m'avait parlé de toi, Sans lever les yeux de dessus sa plume, au Louvre. Mais voici ta maison. Je frappe à ta porte. Ouvre, Car je cherche, apprenti, le Vrai selon la loi.

L'huis a tourné. J'ai reconnu ton fin crayon, Doux, suivi, médité longtemps : sur son passage, Le froid papier s'anime et le plus laid visage, S'éclaire, caressé d'on ne sait quel rayon. La barbe de deux jours pointe sous la peau glabre Une lèvre se pince ; un œil pâle sourit. Nulle trace d'effet pour l'effet, nul esprit, Mais la vie et, dessous, la grimace macabre.

J'admirais, et toi, Hans : « Travaille ! disais-tu ; Pour savoir peindre, ilfaut vingt ans, trente ans d'étude. Aime donc ton métier sans autre inquiétude. Car, ainsi cultivé, le Beau c'est la vertu. » Et comme je restais songeur, baissant la tête : « Allons ! as-tu crié, ce jour est jour de fête ! Trinquons ensemble, viens ! » Et tu m'as présenté Ta femme et tes enfants avec simplicité.

Les pics rocheux dans le lointain ensoleillé Figuraient des blocs bruts de cristal translucide,

Bizarrement taillé, Et la vallée étincelait, d'un vert acide.

Dieu rêvant, l'univers flottait dans sa pensée, Reflet d'un songe incohérent.

La pierre singeait l'azur transparent, Les prés chantaient, vêtus d'une robe insensée.

Les choses s'amusaient à tromper l'œil humain On aurait pu toucher, semblait-il, de la main

La forêt sur la pente Et la ligne de Fhorizon, nette et coupante.

C'était Tété dans le Tyrol, avec ses jeux,

Avec ses fantasmagories, L'Été qui danse, un pied dans l'herbe des prairies, L'autre en l'air, plus haut que les monts neigeux !

Attentifs, les sapins cherchaient dans leur mémoire Quelque souvenir d'un âge obscurci,

Dans un silence tel, qu'on avait peine à croire Qu'il pût durer longtemps ainsi.

L'un d'eux sans doute allait le crier avec force Le vieux mot qui romprait l'enchantement des bois? Tous, alors, dénouant leurs durs baillons d'écorce, Parleraient à la fois.

Mais non, j'écoule... Rien que l'écrasante étreinte Du ciel et le bruit sec des feuilles sous mes pas. 0 Nature, ton souffle emplit mon cœur de crainte I Oh I ne m'étouffe pas !

Je t'appelle ma mère, et le monde est ton sein,

Les paysages

Sont tes visages, Mais aucun de ces mots n'éclaire ton dessein.

Je vis, du tronc commun en naissant détaché, Mais le sens infini de l'arbre m'est caché ; Je respire la rose et je mords à la grappe. Mais le secret du fruit et de la fleur m'échappe.

Quand je crois avancer, je tourne, circonscrit Dans le cercle de mon esprit,

Et quand, las de tourner, j'aurai clos ce poème, Je n'aurai parlé qu'à moi-même.

Qui donc, à moins d'avoir une âme bien légère, Pourrait, sans être ému, sans une grande envie De pleurer là, devant l'énigme de la vie, Aborder vers le soir une ville étrangère? De pareils souvenirs aucun qui me revienne Plus gros d'angoisse au cœur qu'une arrivée à Vienne. Lourdes, chaudes, tombant d'un ciel d'orage noir. Comme un sang rare sort des blessures mortelles. Quelques gouttes de pluie étoilaient le trottoir ; ' Et foule et rue étaient, quoique banales, telles Qu'il semblait que mes yeux jamais n'avaient su voir Aussi crûment combien c'est une chose triste Que ces jeux de lumière et d'ombre et tous ces pas I Appuyant sur les mots : Gela — vraiment — existe ? Pensais-je. Et me voilà — moi ? Je ne saisis pas.

Quand je rcpoLerais cent fois : Ma vue est nette,

C'est Vienne, Vienne, un coin connu de la planète,

Tout n'en serait pas moins comme si je rêvais !

Et ce doute est terrible. Oh ! qui pourra me dire

Où la réalité commence, où le délire

Finit, et qui je suis, d'où je viens, où je vais?

Comment, ainsi perdu, sans clartés de moi-même,

Vous connaîtrais-je, ô vous, passants, visages, corps.

Tous, jusqu'à vous, amis, et jusqu'à toi que j'aime,

Silhouettes sur un écran, voix du dehors?

Qù courent ces piétons, ces voitures? Mystère.

N'importe! il faut courir ! Homme, suis tes parents !

Depuis mille et mille ans, les cités de la terre

Marchent et marchent comme autant de juifs errants.

Encore si la mort était la mort, la chute

Dans le vide, la fin du rêve et de la lutte I

S'il était sûr, prouvé qu'après elle un repos

Infini s'étendra sur l'âme et sur les os !

Mais qui sait, ah ! qui sait si, derrière les portes.

Là-bas, il ne va pas falloir, estropiés.

Fourbus, nous redresser en tremblant sur nos pieds.

Repartir, resonger avec des têtes mortes !

J'ai vu» la nuit, au bas de pompeux escaliers, Dans la cour d'un château muet, des cavaliers Comme soudain changés en bronze sous la lune. Empereurs, archiducs, dans un âge lointain. Tous ils furent fameux, au point que l'infortune Semblait en les touchant un crime du Destin ; Ou même, s'ils perdaient quelque grande bataille. Le Malheur, disait-on, se guindait à leur taille. Or, un jour qu'ils caracolaient, un brusque éclair Foudroya leurs chevaux cabrés, sabots en l'air. Leur bras paralysé tient encore le glaive. Et leur manteau, bien qu'aucun vent ne le soulève.

Lie VOYAGE DE PARIS 77

A gardé de la course cl reiiflure et le pli.

La foule va et vient sans les voir. Il ne reste

De leur commandement que la forme d'un geste.

Leur nom est sur le socle, et dans lea cœurs l'oubli.

Froid lieu commun, de ceux qu'on enseigne à Técole! Il est vrai. Ne cherchez dans ces vers rien de plus. Mais quand la Mort survient, quand c'est nous qu'elle accole, Lui crions-nous : « 0 Mort, les livres que j'ai lus M'avaient parlé de toi sur tous les tons. Vieux thème! » Hélas! on est toujours surpris, on devient blême. Ce n'est donc lieu commun que pour l'esprit, car l'âme C'est la vie en dehors de toutes nos raisons. L'esprit sait que la Mort entre dans les maisons; Mais l'âme, dites-lui, répétez-lui : « Ta flamme Un jour sera soufflée », elle n'entendra pas. Et même quand la mort prend l'homme dans ses bras. L'âme peut bien trembler, mais au fond, toujours ivre, Elle ne conçoit point qu'elle cesse de vivre.

Réjouis-toi. Le train est entré clans la plaine, Il aura, cette nuit, la lune bleue et pleine Pour compag-ne le long de son chemin luisant. Tu peux dormir en paix, car la plaine fidèle Est comme un Ange gardien toujours présent, Et Ton a beau courir, on demeure auprès d'elle. Demain, après-demain, va, tu retrouveras Son grand ciel circulaire et pâle dont la voûte S'abaisse à l'infini sur un horizon ras. 0 long et lent pays ! c'est par des jours de route,

Moins par les yeux que par le bercement du corps,

Par la marche du temps, par la fatigue même,

Par quelque chose enfin d'invisible au dehors,

Oue l'on pénètre un peu dans son âme et qu'on l'aime.

Ce n'est pas de l'ennui, ce n'est pas du sommeil,

C'est, entre l'un et l'autre, un rythme doux et triste

Qui fait rêver jusqu'à douter que l'on existe.

Réjouis-toi. Demain, tu verras le soleil

Se lever au-dessus de tes pauvres villages ;

Tu reverras, le cœur ému, ces attelages

Si poudreux, si boueux, qu'il semble que leurs roues,

Leurs chevaux, leur cocher, tout soitpoussière et boue ;

Tu reverras, mâchant les grains du tournesol,

Le paysan vêtu de bure épaisse et jaune

Qu'on croirait modelé dans la glaise du sol.

Son sourire naïf est celui d'un bon faune

Qui, de loin, a suivi Jésus dans la forêt,

Et qui, charmé, la tête inclinée, en arrêt,

L'écoute. Et le sourcil du bon faune se fronce

Parce qu'un rossignol indiscret vocalise.

Enfin l'oiseau se tait, et tous, fleur, oiseau, ronce,

Faune, Dieu les baptise et les évangélise.

80 HUxMUS ET POUSSIERE

Réjouis-toi. Demain, nous entendrons peut-être Un berger qui, poussant devant lui son troupeau, Gauchement tirera deux notes d'un pipeau. Deux notes I ce n'est pas Tityre sous le hêtre, Et Virgile en eût ri, ne le comprenant pas. Deux sons ! l'un qui gémit, et l'autre un peu plus bas Qui soupire : le cœur que sa souffrance indigne, Et, le moment d'après, le cœur qui se résigne. Mais pour toi quelle flûte et quel chant modulé, Valent se bégaiement du pipeau monotone ? Quelle voix comme lui dirait l'immense automne Et l'horizon pareil au bonheur — reculé?

C'était hier, jour d'automne, à l'heure où la chaleur Déjà s'épuise et vers le soir penche,

Lorsque l'après-midi ruisselant d'or épanche Un trop plein d'amour et de douleur.

La rivière étalait une nappe glissante

De rayons jaunes dans les prés verts.

Et nous, tout enflammés d'une joie innocente. Nous poussions notre barque au travers.

Que la forêt alors était belle : dorée,

Vibrante de jeunesse, à l'orée, Et, dans ses profondeurs, sombre et sourde, roulant

Un rêve infiniment vieux et lent !

Et j'ai crié, debout à Tavant de la barque,

Du côté des échos endormis, Des mots, des noms français, tous fiers, portant la marq

De mon pays : vos noms, mes amis !

Fidèles à ma voix, vos ombres sont venues :

En se nommant elles ont passé ; Et des vents se levaient, doux comme des mains nues,

Qui me tinrent longtemps embrassé.

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