‹ Humus et poussièreChapitre 20 sur 20 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Je m'en reviens, le soir, par les sombres ruelles Où le vent accouru du fond des grandes plaines Fait trembler la rougeur des lampes incertaines. L'averse dans mes yeux met ses pointes cruelles : C'est l'automne, et mon pied pesamment s'ingénie A déjouer la bourbe effroyable, infinie... J'écoute au loin le bruit des claquets de bouleau Qu'entrechoque un veilleur de nuit sous une porte, Comme le chef d'orchestre invisible de l'eau. En Franceondit :« La ville est déserte, elleestmorte.» Mais il faut dire ici : « La ville est disparue. » Une voie imitant le tracé d'une rue

Se proloniçe à travers une immensité vague ;

Et, d'un saut, Ton enjambe une mare, on zigzague,

Et l'espace succède à l'espace, et parfois

Un chien gronde aux abords d'une maison de bois...

Ah I l'ennui, le funèbre ennui de ces provinces, Pire que tous les maux ! l'ennui brisant l'orgueil, La dignité, l'élan du travail dans ses pinces ! L'ennui plus étouffant que l'ombre du cercueil !

Et tandis que je vais pataugeant dans l'eau sale, Un peu fou, le cœur plein de mon pays quitté. Je dialogue avec moi-même : « En vérité, Quelle vie à bâtons rompus, paradoxale! » Et je confie au vent ce triste souhait tout bas : « Pourvu que mon enfant ne me ressemble pas ! »

Ce qui traîne sur la nappe

En bel habit bleu, Comme jailli d'une trappe,

C'est, la joue en feu, Les bras levés semblant dire

(( Au secours ! » alors Que les jambes en délire

S'écartent du corps, C'est, la tête haut coiffée

D'un chapeau pointu, Suscité par une fée,

Un pantin tortu I

I,\ UONDi: AUTOUR DE L liNFANT 203

Dans noire maison c'est un nouvel hôte Qui revient de loin,

C'est un vieil ami gros comme le poing Qui, tout joyeux, saule.

On l'avait cru mort, il revient après

Une longue absence, Si vieux ! mais le teint étonnamment frais,

L'œil plein d'innocence.

Il revient, qui de nous l'a su?

Et pourtant on l'aimait naguère :

C'est comme un prisonnier de guerre Qui rentre et passe inaperçu.

Soudain, les muscles de sa face D'un rire bref ont tressailli, Et dans une horrible grimace Il m'a crié : « Tu as vieilli 1

Tu as vieilli, ton heure éclatante est passée. Où sont les yeux que j'ai connus, Tes yeux clairs, tes yeux ingénus?

Ton front est presque chauve, et ta lèvre, pincée.

Eh ! eh ! tu prends du ventre, ami.

Quel air grave ! quel port imposant ! quel ton rogue Sais-tu que tu n'es pas ridicule à demi, Monsieur le pédagogue ? »

Pédagogue ? ah ! si c'était vrai,

Je saurais demain que lui dire !

Je lui dirais : « Crois au Progrès. )>

Ou : « N'y crois pas. Le monde est pire

Aujourd'hui qu'au bon temps des rois. »

Je lui dirais encore : « Crois

En Jéhovah, le Dieu terrible

Dont le nom tonne dans la Bible,

Crois en le Fils, crois en l'Esprit. »

Ou, plaisant, ricanant, fort aise

Que tant d'audace le surprît

« Dieu, mon enfant, simple hypothèse! »

Je lui dirais : « A chaque pas

La science hésite et varie :

La vérité n'existe pas.

Quelques noms : Poincaré, Curie,

Appuyés d'un ton absolu,

En ce cas tiendraient lieu de preuves.

Sur les recherches les plus neuves

J'aurais mon mot, car ayant lu

Un livre en passant, de mémoire

Je parlerais lumière noire

Ou rayons ultra-violets...

Mais non, ton père est ce qu'il est,

Petit, sans l'ombre d'un système :

Il ne sait dire que « je t'aime ».

Dans Tauge de bois taillée A même un tronc de bouleau, La bonne femme égayée Verse l'eau.

La paupière écarquillée,

Le visage épanoui,

Dans la savonneuse mousse

Tiède et douce L'enfant rose est enfoui.

Comme un soupir de colombe Sort du mignon cou gonflé, Le gros ventre nu se bombe Tout musclé.

Bébé s'agite : il attrape

Une tape Qui résonne en quelque endroit ; C'est afin qu'il n'ait pas froid.

Puis un silence ! la douche

Interrompt Le souffle au bord de la bouche Et resserre le dos rond.

L'eau semble une sœur câline

Oui s'incline Sur un petit frère, et joue A lui chatouiller la joue, A le baiser dans l'oreille.

L'eau primitive, l'eau vieille Qui a lavé tant de corps, Tant de vivants, tant de morts, Depuis que le monde est monde, L'eau, la grande vagabonde,

L'eau profonde, Où tant d'êtres ont péri, Se fait innocente, et rit.

J'ai songé bien des fois à mon lointain ancêtre, A celui qui reçut le nom qu'il m'a légué Du sordide troupeau de porcs qu'il menait paître Dans la forêt obscure et, de là, boire au gué.

La vase des marais en séchant sur sa guêtre Alourdissait, le soir, son grand pas fatigué, Ou bien le gueux couraitles bois pieds nus peut-être, Hirsute, à demi-fol et sauvagement gai,

Serf de condition sans en porter les chaînes, Il a passé ses jours à rêver sous les chênes, Et maintenant il n'a plus même de tombeau.

Mais, dans mon cœur, comme un reproche à ma faiblesse,

Il revit. A chacun l'orgueil de sa noblesse !

— Il faut aimer ton nom, mon fils, car il est beau.

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