LA PETITE VILLE
La ville où je naquis, un fleuve étroit l'arrose ; L'eau coule sous le pont comme une claire prose, Et mire honnêtement dans son calme miroir
Et le doit et l'avoir:
Elle enregistre un arbre, un mur, sur son passage, Et fait ainsi l'addition du paysage.
La ville OÙ je naquis a de petits pavés Carrés, durs, enfoncés, cimentés dans la terre, Tous proprets et contents d'être si bien lavés, Et blûmant le caillou qui roule, solitaire.
Le clocher, par-dessus le poste de Loctroi,
Regarde avec effroi
Un chemin qui longe une vigne.
Il s'inquiète, il lui fait signe :
(< Reviens donc ! » Mais le fou ne l'entend même pas. Et disparaît au haut des collines, là-bas...
Bonne vieille demoiselle Prudence, Quand passe un chariot dehors, sur ta crédence La porcelaine tremble, et ton cœur tremble aussi.
Ta chatte fronce le sourcil ; L'âme des choses sort à moitié du sommeil, Sourit, étonnée, au soleil.
Puis, lasse d'un effort si grand, replonge Dans les ondes mortes du songe.
Bonne vieille demoiselle Vertu
Qui fais la chasse à la poussière
Et qui me tenais en brassière, T'en souviens-tu ?
J'admire tes planchers brillants comme des glaces; Tu remets avec soin les chaises à leurs places,
Sitôt les visiteurs partis;
Et moi qui jadis me blottis,
Enfant, contre ta chaste robe,
Bien qu'ayant perdu ma candeur, Je te dois de garder un fond naïf et probe
Et le respect de la pudeur
LA CÔTE d'argent
Un petit coin de terre est mon seul juge au monde. Là, pied à pied, les pierres combattent avec Tonde Pour la possession du sable. J'obéis Au doux charme voilé de ce vague pays. Bien qu'il m'ennuie un peu, parfois, comme un poème Trop sincère qui trop ressemble à mon cœur même, 0 ciels marins que, tout enfant, j'ai regardés, Nuages par la brise incessamment cardés,
Fils flottants de la pluie au loin, jaune lumière Dorant sur un fond noir les tuiles des maisons, C'est vous qui, par-dessus la route coutumière, M'attiriez du côté des libres horizons Où va s'amincissant la ligne de la grève, Plate et pâle entre deux abîmes — dans le rêve. Ajoncs d'un vert malade et chardons d'un bleu gris, Dune rose ou blanchâtre ou mauve, selon l'heure, Vos couleurs qui n'en sont presque pas m'ont appris Que, tout n'étant que vain reflet, rien ne demeure. Et, brûlés et tordus, les pins m'ont dit pourtant Qu'il faut lutter, qu'il faut mourir en résistant. L'air est tellement pur qu'on le sent qui s'infiltre Dans tous les plis de l'âme : au dedans c'est un philtre, j Au dehors un bain frais que Dieu parfume avec L'encens de l'immortelle et le sel du varech. L'air ! il compose à lui tout seul ces paysages : Tout le reste, villas, forêts, nappe de l'eau, N'est qu'une bande étroite au bas d'un grand tableau, Et je l'ai respiré, cet air, à tous les âges ! Lorsque j'étais petit, je ne raisonnais point. Je jouais, je prenais du sable dans mon poing. Pour le laisser couler ensuite, sans comprendre Quels liens rattachaient ma vie à cette cendre.
A dix-huit ans, j'errais en déclamant des vers Sur la plage, de méchants vers dont j'ét^iis ivre, Et j'invoquais la Mort, tant j'avais soif de vivre, Tant j'aspirais à tout aimer dans l'univers ! La sirène qui gît dans les livres de classe M'apparaissait, vivante, à l'ombre d'un rocher ; Je la voyais, debout sur sa queue, approcher, Nue... Et je sens encore un bras frais qui m'enlace, Tandis que le soleil, giclant par un trou bleu, Découpe dans la grotte obscure un rond de feu. . . Béni soit maintenant l'été qui me ramène, Après deux ans, après ce mariage au loin, Sur la terre à jamais pour moi la plus humaine ! Ce n'est pas métaphore, elle est vraiment un coin Enfoncé dans la mer, et la mer qui la ronge L'enveloppe de vents, de voiles et de songe. 0 murmures ! les flots, les pins m'ont accueilli ! Tous ont dit à mon cœur : « Non, tu n'as pas vieilli. Nous te reconnaissons, mon enfant. Sois sans crainte. Ta pensée appartient à nous qui l'avons peinte De mille tons fondus l'un dans l'autre. Il est clair Que ton sort est pareil au goéland dans l'air. Lorsque, ne sachant plus où se poser, en butte A la tempête, il va de culbute en culbute.
Mais nous, les pins, la mer, si nous t'avons versé Le poison sombre et doux qui rend l'âme inquiète, S'il est vrai que ce sont nos voix qui t'ont bercé, Pouvons-nous te blâmer, mon fils, d'être poète? La plage, elle non plus, ne produit aucun fruit Utile, rien de bon pour l'appétit des ventres, |
Maislesvagues, chantant en chœur comme des chantres,; Éparpillent dans l'air des semailles de bruit, Et la Beauté, la fleur divine, impérissable, Seule s'épanouit sur les pentes du sable. »
l'aïeule
Un jardin tout petit, là-bas, A des centaines de lieues :
Les ombres du soir y sont bleues Dans les feuilles, et les pas
Si mystérieux sur le sable !
Quel gris indéfinissable Revêt ton visage aimé, 0 vieille femme lasse, assise Dans le crépuscule embaumé, Sous la tonnelle imprécise !
La chaude nuit de septembre Dans le figuier noir fait son nid.
Un rayon de lampe jaunit Aux Persiennes d'une chambre.
Longtemps tu demeures là, Seule avec les grillons qui crient,
Tout ton corps penché vers la Sombre terre et tes lèvres prient.
L'herbe t attire, hélas! tes reins Cèdent au poids des années,
Mais, pauvre âme, comme tu crains Ce lit dans les fleurs fanées !
Ah ! que n'y dort-on d'un sommeil
Qui soit une longue sieste, Où l'on sente un grand ciel vermeil
Qui sur les yeux toujours reste!
Car l'on a bien quelque nausée
Des gens et des choses, mais Le ciel est ami, la rosée
Fidèle, et tu les aimais !
Sous le manteau de l'âtre où le tison charbonne. Une pauvre vieille âme bonne
Songe à la Mort debout près de là sur le seuil, Un pauvre corps songe au cercueil.
L'azur brûle dehors dans la rue aveuglante, Mais Tété ne réchauffe plus Les rameaux séchés de la plante,
Ni les genoux hélas I engorgés et perclus.
Par le soleil ainsi trahie, La vieille femme a dit qu'on allumât du feu, Pour quand même essayer de ranimer un peu
Le peu qui lui reste de vie.
Mais le feu s'est éteint, et, dans le foyer noir. Devenu profond comme un gouffre,
Seul, un bout de fumée inquiétant à voir
Se tord comme quelqu'un qui souffre.
Pauvre vieille ! une larme a coulé de son œil. Car, au fond de son grand fauteuil, Elle a cette atroce pensée
Que son propre foyer aussi l'a repoussée.
Humble face de femme âgée Que, détestable laboureur, Avec fureur Le Temps a ravagée ;
Pâles yeux remplis d'une eau trouble Où chaque image se dédouble, Tous les vivants ayant près d'eux Des squelettes hideux;
Chère main qui vas de toi-même Te placer à l'endroit du corps Où Ton croise les mains des morts Pour la parade suprême;
Poitrine si chaste et si douce Où le mal fouille, où le mal pousse, De quel mouvement horriblement lent !
Son ongle sanglant ;
Bonne aïeule transfigurée, Ame pure encore épurée Par une agonie où je crois Voir un symbole de la Croix ;
C'est peu de dire que je baise Le bas de ta robe, non,
Je fais plus, je fais de ton nom Un nom de sainte française.
Car chez toi l'héroïsme est toujours de la grâce,
Un trait d'esprit, la fleur d'un naturel charmant.
Non, à quatre-vingts ans tu n'es pas du tout lasse
De vivre, et tu le dis, ma foi, très simplement.
Si surmonter la peur est toute la bravoure,
La tienne a de ces mots que longtemps on savoure,
Trésors sans prix légués aux fils par les aïeux :
« Vous n'imaginez pas comme c'est ennuyeux
De mourir, mes enfants 1 » Et toi qui, tout à l'heure,
Étais loin des regards cette vieille qui pleure,
Voici que devant nous tu plaisantes, tu ris.
Et quel parler 1 quel ton ! quel tour ! quel coloris !
Mais lorsque, coupant court à ta fine faconde, L'aiïreux mal dans ton sein se réveille et te mord, Sans un cri, pour mieux voir face à face la Mort, Tu fermes doucement les yeux une seconde... Puis — ce qui vient après est si poignant, si beau, Que c'est en affaiblir le sens que de le dire — Quand tu rouvres les yeux, pâle, au bord du tombeau, Tu fais un grand effort sublime pour sourire.
l'ormeau
Et mainlenant voici, rapetissé, vieilli, Sévère comme ceux qui n'ont jamais failli, Avec sa barbe blanche et ses yeux bruns et tristes, Mon père, tout devoir, tout susceptible honneur, Républicain d'esprit et de mœurs jansénistes, Indépendant et raisonneur;
Et rose de timidité, la tête grise,
Le cheveu bien tiré mais qui s'échappe et frise,
Gardienne des clés, régente des menus,
Multipliée en soins menus, C'est toi, mère craintive et toujours éplorée, 0 prunelle par tant de pleurs décolorée I
Et toi, sœur, qui, le buste droit, Riant d'un rire aigu de nonne.
As muré ta frêle personne Dans un catholicisme étroit;
Et toi, le compagnon de toute ma jeunesse, Des bons et des mauvais jours de Paris, Bouche mince, nez long, visage de finesse Qui du bout des cils me souris;
Vous, vieux parents, vous êtes la racine, Vous, frère et sœur, comme moi les rameaux D'un arbre qui dans l'azur se dessine : Rien qu'un ormeau parmi d'autres ormeaux.
L'arbre est commun, mais fière est sa roture Plus il plonge bas dans Tombre du sol, Plus haut, par-dessus le mur de clôture, Il épanouit son grand parasol.
Et toi, mon enfant, qui n'es pas encore, Bourgeon qui mûris sur l'arbre greffé, Cher embryon impatient d'éclore, Germe aveugle, de lumière assoiffé,
Enfant, quand tu seras né, sois la tige La plus libre, la plus près du ciel bleu, Monte, monte, insoucieux du vertige, Vers le soleil, petite feuille en feu !
Oh ! surpasse-nous, mon enfant I Oublie La branche qui fut ton premier berceau ; Vibre, chante et, si notre amour te lie, Cesse d'être feuille et deviens oiseau I