H VA M S
et lui les (ils multiples de sa propre pensée toujours occupée de Nyza, et il vivait au centre de lui-même, comme la chenille fileuse dans sa coque dorée.
Quand il pensait secrètement à elle, une langueur coulait dans ses membres, pénétrait ses os; son âme était heureuse et ses lèvres spontanément souriaient, comme une fleur s'ouvre.
L'onde unie des mares l'attirait ; sans cesse il éprouvait le besoin d'y refléter son visage; mais en même temps sa propre image, fidèlement renvoyée, lui causait un malaise indéfinissable ; brusquement il se reculait, et d'un rameau violemment agité, il troublait jusqu'au fond l'eau mystérieuse. ^Nfe^x^£4^ 1 risque de se faire découvrir, il multipliait les occasions de revoir le jardin de Nyza; même en son absence, la vue des lieux où elle passait sa vie lui était douce.
Un soir qu'il s'était ainsi aventuré, il fut tout étonné de la trouver encore là. Debout entre les
HVALIS
colonnes du portique, elle regardait la lune rose se lever au fond des vergers. Son père vénérable était assis près d'elle, sur le banc de marbre héréditaire, et respirait la fraîcheur du crépuscule, la joue appuyée sur sa main.
Tous deux étaient silencieux, et l'on n'entendait d'autre bruit que le filet murmurant de la vasque et le cri intermittent d'un oiseau...
Longtemps ils demeurèrent ainsi; les ténèbres avaient noyé le jardin, et les choses prenaient autour d'eux la solennité de l'ombre.
ffà&gZëZZtïjgÇ&gSt1 VNI) 'a lune, arrivée au tiers de sa |$fpfa=£ ~/^Çf|§ course, baigna tout l'horizon de cilf I*v£iM sa molle clarté, doucement, sans
^°aawa Bf m etlort, comme une barque qui .'.-: ■..• -■: -;• -'SM s éloigne de la rive, \yza se nul à chanter. D'abord sa voix trembla, incertaine et frêle, comme si elle allait se briser, puis peu à peu elle se déroula en ondes plus amples pour s'élancer enfin, vibrante el pure, dans le silence étonne de la nuit.
HYALIS. 3i
H y a lis, fasciné, contemplait la vierge. Un rayon bleu descendait sur elle et suivait son profil dune ligne lumineuse; ses bras et son cou semblaient de inarbre; dans son visage immobile ses lèvres seules frémissaient; et ses yeux, levés au ciel, nageaient comme dans une extase d'argent. Elle descendit le degré du seuil, s'avança, fit quelques pas dans le jardin.
Hyalis entendait le bruit imperceptible des petits graviers que sa tunique entraînait au passage, et chaque tintement des bracelets qui jouaient à ses poignets résonnait dans son propre cœur.
ngourdi de bonheur, il ne songeait
i^^^^oi^o^M , al plus à rien. Tout à coup, Nyza, r IW] clLn 8?aSnait Ie fond de l'enclos, ^J% l aperçut nettement découpée sur le ft|sse& sol l'ombre aiguë de ses cornes; en même temps elle vit deux yeux briller dans l'ombre et, saisie d'épouvante, elle poussa un grand cri et s'enfuit vers la maison... Hyalis s'en revint, désespéré.
Il comprenait maintenant qu'un abinie le séparait <le la fille de \vlaos; toute la nuit, il erra à travers les lialliers. Des mains, flans l'ombre, déchiraient son cœur, et les paroles de Glaucos, éclairées d'une étrange lumière, remontaient dans sa mémoire.
Il cherchait à arracher de son àme la pensée qui l'obsédait, mais ses efforts étaient vains, et d'elles-mêmes ses idées retournaient à la souffrance.
l nourrissait maintenant son chagrin du meilleur de lui-même, s'exilant de préférence dans les i lieux les plus sauvages. Là, des ■ heures entières, avec un accent suppliant, il appelait « Nyza! Nvza! « Sa voix, pins sonore dans la solitude, semblait multiplier son désespoir, et cette illusion dans sa détresse n'était pas sans charme. In agneau abandonné, qu'il avait recueilli et qu'il aimait tendrement, l'accompagnait toujours dans ses courses; sa présence
animée et légère — car il s'écartait sans cesse et revenait en courant — la grâce familière avec laquelle il se dressait vers sa main, ses menus ébats détournaient un instant Hyalis de sa tristesse; parfois, quand son cœur débordait de peine, il le prenait dans ses bras, le serrait contre sa poitrine, pressait sur sa bouche la petite tète frisée aux veux doux ; et il se sentait un instant consolé.
i\ jour qu'étendu dans les bruyères roussies il regardait au loin la mer sombre brûler au soleil, Ydragone, la magicienne, le toucha à l'épaule.
^<" 1 Ydragone était fameuse entre les pytbonisses. Elle pouvait par ses philtres détourner le cours des astres, faire émigrer l'àme des métaux ;
et ses enchantements commandaient aux ombres. — Que fais- tu là? lui dit-elle.
Ne le sais-tu point, toi qui connais toutes choses?
Certes, je le sais; mais Nyza, la fille de Yvlaos, ne s'en doute guère.
Oh î écoute, s'écria-t-il, et par pitié, explique-moi ce que j'éprouve ; c'est comme un désir de ne plus sentir, de ne plus voir, de ne plus penser, de ne plus être moi-même enfin. Réponds, ne serait-ce pas là ce que les hommes appellent la mort? O Ydragone, ne pourrais-tu me procurer la mort?
z%FB&&Zœ£*z i •! leva vers elle une face lamenygf^^i^r « (sjjjM table où ses yeux enfoncés brù-
ïf laient comme des charbons.
\% ~" — kn vente, ht-elle, ce que
l$£sËié&*!&pœ%*l lu demandes est impossible, car tu n'ignores point que le sang de l\Egipan coule dans tes veines, et que c'est le sang immortel d'un dieu.
HYALIS. 3ç,
— Pourtant tes philtres sont si puissants î murmura le faune d'une voix suppliante.
Écoute, ta douleur m'a émue, et je veux bien tenter sur toi l'effet de mes enchantements. Auparavant, il faut Rengager à m'apporter quelque chose à cpioi tu sois attaché, tiens, cet agneau, par exemple.
H val i s tressaillit, la petite bête léchait doucement ses doigts.
— Je te l'apporterai, dit-il.
— En outre, sache que, pour attaquer ton essence divine, je serai obligée d'employer des poisons terribles. O rlyalis, tu souffriras horriblement!
Qu'importe! Je serai chez toi cette nuit.
pR» \vvirk de la magicienne était situé
au cœur de la montagne.
Tout au fond d'un cirque de roches aux formes monstrueuses, des arbres vénéneux réfléchissaient dans une eau lourde et plate des ombres qu'on eût dites éternelles. Des vipères se tordaient dans l'herbe noire, grouillaient en nœuds, et des bêtes hideuses sortaient lentement de la marc et
clapotaient dans la vase avec un bruit sec d'écaillés, en agitant des pattes multiples et velues. Une odeur de pourriture traînait dans l'air, et la flamme de la torche haletait.
Au milieu de la nuit, Hyalis s'avança. Son visage était livide, mais ses veux résolus brillaient d'un éclat insolite.
omme il allail franchir le seuil de la grotte, un grand oiseau chauve à face humaine, au ventre gras et rose, secoua deux ailes lourdes el poussiéreuses, et l'appela trois fois par son nom.
La pâleur d'Hvalis devint effrayante, et il s'arrêta, frissonnant, mais Ydragone apparut, et il n'osa point reculer.
Tu vois, lui dit-elle, en lui montrant une cuve d'où sortaient d'épaisses fumées, j'achève de préparer ton philtre, \s-tu pensé à ce que je t'ai demandé?
Ilvalis, sans répondre, tendit l'agneau.
HYALÏS. 43
La magicienne le prit, retendit sur une pierre, Ja tète pendante au-dessus de la cuve, et saisit un large couteau. L'agneau bêla doucement, et llyalis ferma les yeux.
Bientôt une étrange vapeur se répandit, et la grotte tout entière devint rouge, du rouge magnifique et terrible du sang.
— Tiens, dit Ydragone, en s'avançant vers le faune, et elle lui présenta une coupe où Fumait un liquide noirâtre. Or, ajouta- t-elle, écoute-moi bien et fixe mes paroles en ton esprit. Quand la lune prochaine aura à son tour accompli sa carrière, le même jour, à la même heure qu'aujourd'hui, tu mourras. Bois.
~?^jfâ$£^&$^ \'y l'^alis prit la coupe et la vida
mm
renverse, en poussant un cri
effrayant.
Il lui semblait que du feu venait de se répandre en lui, coulait dans ses veines, mordait ses fibres, attaquait ses os. Ses membres
se contractaient, se tordaient, comme des brindilles sèches dans la flamme. Il se roulait à terre, s'arrachant avec les ongles des lambeaux de chair et des touffes de poils; et sa souffrance paraissait si atroce qu'Ydragone elle-même en pâlissait.
Brusquement, il se raidit, demeura immobile; alors la magicienne lui versa quelques gouttes subtiles.
Il rouvrit les yeux, respira longuement, se leva... omme un bois à l'aube où les oiseaux réveillés Font entendre tous à la fois mille cris joyeux, son àme frémissait en tous sens, agitée de sentiments confus.
Il fit quelques pas en tâtonnant; ses mains rencontrèrent la dépouille de L'agneau, et il porta vivement à ses lèvres la laine tiède et bouclée. Alors une sensation étrange monta du fond de son être, comme une lame irrésistible qui vient du large et court se briser sur le rivage. Sa poitrine se gonlla coup sur coup de soupirs saccadés, et
soudain, de ses veux brûlés, une eau mystérieuse jaillit, tomba à larges gouttes sur son chagrin, comme une pluie rafraîchissante sur l'herbe fanée des prairies; et, plein d'un étoimement délicieux, il murmura :
— Les dieux ne connaissent pas la douceur de pleurer.
partir de ce jour, son existence se modifia singulièrement. La pensée qu'il ne porterait plus long- L temps ses peines en atténua sen- HJ siblement l'acuité.
Gomme un homme placé sur le bord d'un fleuve en admire mieux le cours majestueux que celui qui nage au milieu du courant, ainsi llvalis, moins étroitement lié à la vie obscure des eaux el des bois, embrassait avec plus d'ampleur l'ordre et les lois du vaste univers, et tirait de sa contemplation des impressions plus profondes.
A présent, le rythme éternel du monde, le cours silencieux des astres, la mer mobile et infi-
nie, les feux argentés de la nuit succédant à l'éclat du jour, la beauté partout éparse dans les êtres, depuis le hennissement des étalons cabrés jusqu'au vol effilé des hirondelles, tout l'emplissait d'un ravissement confus.
En outre, le poison d'\dragone, poursuivant sa marche sûre, attaquait sourdement ses forces; et son âme, moins nourrie des énergies du sang, s'inclinait avec une sympathie secrète vers les formes de la vie où il percevait un déclin. L'agonie d'un lent crépuscule, la fatigue d'une fleur qui se penchait entre ses doigts propageaient sur sa sensibilité plus fine des frémissements exquis, el il approfondissait chaque jour avec un charme plus nuancé le mystère émouvant de vivre.
Jomme il regardait de loin, un soir, un cortège de funérailles, la pâleur des femmes sous leurs longs voiles, l'éclat douloureux de leurs X .**<*-■« i?~,lM veux, la lenteur morne des chants Funèbres, le prirent soudain d'une étreinte si dou-
cernent poignante qu'elle ressemblait à une volupté ; et il se dit, pensif :
— Les dieux ne connaissent point la beauté de la mort.
Cependant, pins que jamais, il songeait à la fille de Xvlaos, mais ses sentiments à cet égard s'étaient aussi transformés. La pensée que c'était à cause d'elle qu'il allait perdre la lumière et qu'il faisait ainsi le don même de son être illuminait en lui des profondeurs; et, par là, le regret de quitter la terre et la joie de souffrir pour Nyza formaient en son cœur un mélange d'une saveur triste et passionnée, où il goûtait d'inexprimables douceurs.
Iependant la lune nouvelle était sur le point d'achever sa carrière, et
g! ^jgw le terme assigné par la magicienne
était arrive.
Comme un homme qui part pour un long voyage rassemble ce qu'il doit emporter, Hyalis passa la journée à évoquer dans sa mémoire les heures les plus chères; il se souvenait de ses jeuv puérils, des entretiens avec Glau-
cos, des dryades, des grands bois et de la mer; et des détails insignifiants, remontant brusquement dans sa mémoire, le touchaient plus que tout le reste. Il regarda le dernier soir tomber sur le jardin de Xylaos, sur le verger que bordait un rideau de peupliers à la cime d'argent, sur la vasque écaillée et verdissante où les colombes se posaient pour s'envoler ensuite sur le toit, sur les allées de sable fin où s'imprimaient légèrement les pas légers de \\7,a.
à peu les choses s'effacèrent, les derniers bruits du jour se firent plus espacés... la nuit était venue.
Là-bas la maison dressait sa façade pâle et ses colonnes que reliaient des guirlandes de feuillages. Hvalis franchil la haie et s'avança dans les ténèbres. L'odeur des fleurs, qu'une pluie récente avait ranimées, s'exhalait autour de lui, plus pénétrante, et, par moments, il s'arrêtait pour respirer longuement. Gomme il marchait ainsi, suspendant ses pas avec
précaution, un objet qu'il heurta du pied dans l'ombre faillit le faire trébucher.
Il se baissa et reconnut la corde aux poignées de buis que la petite Callidice avait oubliée là tout à l'heure, et, soudain, il se rappela les gentillesses de l'enfant, ses courses dans le jardin sous la corde agilement tournée, et sa joie bruyante quand Nyza consentait à jouer aussi et la faisait danser avec elle, les bras noués à sa taille. Ce souvenir des heures lointaines l'atteignit au plus tendre de son cœur, et il appuya silencieusement sur ses lèvres les poignées de buis polies par les mains charmantes.
l était parvenu maintenant au portique, où les serviteurs dormaient.
11 s'arrêta, un bras appuyé sur une colonne, et tendit le cou dans les ténèbres. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine, et des gouttes de sueur coulaient lentement sur son torse et dans
le creux de son dus
Il écouta : des tourterelles près de lui se mirent à roucouler, puis se turent; les feuillages du jardin remuèrent avec un long murmure.
Alors, domptant l'hésitation qui faisait plier ses genoux, il franchit le seuil et se dirigea en tâtonnant vers une faihle lumière qui filtrait entre des tentures rapprochées.
11 écarta les draperies et pencha la tète. C'était la chambre de Nyza. Une lampe de cuivre en forme d'oiseau y répandait une pâle clarté. Au fond, sur un lit de cèdre, incrusté de lames d'ivoire, la vierge reposait.
y a us s'était avancé et la considérait. Devant ce front poli, devant ces veux scellés par le sommeil, une émotion surnaturelle l'agitait, et |J la chambre autour de lui s'emplissait de divinité. Alors, frissonnant et pale, il se pencha sur ce visage et de tout près l'examina. Un sang rose et comme lumineux transparaissait sous l'épiderme; les veines traçaient un lacis
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bleuâtre sur la cloison fine des tempes ; une mèche légère et que le moindre souffle faisait trembler caressait la joue ; d'imperceptibles frémissements passaient sur les traits immobiles, comme ces rides qu'une haleine d'été propage sur la surface unie des eaux ; et, par moments, l'ombre furtive d'une sensation tirait les lèvres, rapprochait les sourcils, fronçait les ailes du nez délicat. ^^^g^*^&**2 AIS ce qUi faisait fondre le cœur S^t^^ïjy£ d'Hvalis, c'était l'ombre frangée l '«» 4 des longs cils sur la joue, et, b derrière l'oreille bien ciselée, la
?ï^ëî^5^r!SS«'? lisière ambrée de la chevelure, de
la chevelure odorante et mystérieuse comme les forêts.
A tenir ainsi sous son regard celle qu'il n'avait jamais approchée jusque-là, il éprouvait comme un vertige, et des espaces immenses de pensée apparaissaient, se succédaient en lui, comme aux yeux de l'aigle les paysages qu'il domine de son vol.
Il s'inclina encore; un souffle, faible et pur, passa sur son visage, et il frissonna : c'était la respiration de la vierge endormie.
A intervalles réguliers sa blanche poitrine se soulevait, s'abaissait, et il semblait à Hvalis qu'il s'unissait maintenant à elle, qu'il prenait une parcelle de Pâme divine répandue dans son corps, qu'il accordait le rythme de sa propre vie au rythme de la vie adorée.
La bouche exquise s'entr'ouvrait dans l'ombre
comme un fruit.
^<.i>- ..-«, && lors, poussé par l'irrésistible désir,
y| il approcha ses lèvres des lèvres
flp ■
||, de \vza, le plus légèrement qu'il
~~yf'i Put' jusqu'à les toucher, sans qu'elle s'éveillât, d'un contact presque immatériel.
Puis il resta ainsi immobile et ferma les veux. Une infinie douceur coula dans ses membres; en même temps il lui sembla que son cœur s'élargissait, devenait vaste, splendide et bleu comme le
firmament des nuits d'été, et mille étoiles, traçant en tous sens des courbes d'or, y défaillaient...
L'heure était venue; le poison d'Ydragone avait atteint en lui les sources mêmes de l'être. Un froid placé l'enveloppa. Comme une urne plongée dans l'eau, son àme s'emplit rapidement de croissantes ténèbres, il poussa un long soupir, et sa tète, toujours suspendue au souffle de la vierge, glissa sans bruit sur l'oreiller.
Ainsi mourut d'amour llvalis de Mycalèse, le petit faune aux veux bleus.
Wensit