Revue des Deuoo-MondeSf i*^ juin
sol, enfin par les barrières qu'elles opposent aux mouvements de Fair. L'action physiologique est le résultat de la transpiration des feuilles, qui restituent à Tatmosphère une partie de Teau que les racines ont puisée dans le sol; enfin Faction mécanique est produite par les racines qui retiennent les terres, en empêchent le ravinement et facilitent l'infiltration des pluies dans les couches inférieures. Nous allons examiner séparément chacune de ces actions et rechercher les conséquences qu'on peut en tirer.
Quel peut être, au point de vue cUmatologique, Feffet de la décomposition de Facide carbonique de Fair et de Fassimilation du carbone? A priori, on peut affirmer que cet effet doit être un abaissement de température, attendu que, par cela seul que le bois en brûlant dégage la chaleur, le bois en se formant doit en absorber. Aussi peut-on considérer les forêts comme de vastes appareils de condensation destinés à puiser le calorique dans l'atmosphère et à Femmagasiner sous forme de bois jusqu'au jour où celui-ci en brûlant le restituera à la circulation générale. Les faits confirment ce raisonnement purement théorique. Dans son savant ouvrage intitulé Des Climats et de rin/ltience qu'exercent les sols boisés et non boisés^ M. Becquerel avait déjà constaté ce phénomène et cité de nombreux exemples de l'abaissement de température dû à la présence des forêts. M. Boussingault, dans son voyage aux régions équinoxiales, a fait des observations directes et montré que la température moyenne des régions boisées est toujours plus basse, parfois de 2 degrés, que celle des régions dénudées. Depuis lors de nouvelles et nombreuses observations ont eu lieu, qui ont mis ce fait hors de doute. M. Mathieu a depuis 1866 entrepris des expériences comparatives sur la température des régions boisées et des régions déboisées. Il a établi ses stations d'observations, Fune aux Cinq-Tranchées, à huit kilomètres de Nancy, au milieu de la forêt de Haye; la deuxième à Bellefontaine, sur la limite même de la forêt; enfin la troisième à Amance, à seize kilomètres de Nancy, en terrain découvert, et dans une région qui, sans être dépourvue de bois, est plus spécialement agricole. Il y a installé des pluviomètres, des thermomètres et des atmidomètres pour mesurer Févaporation. Ses observations, continuées depuis dix années. Font conduit aux résultats suivants, qui se sont constamment reproduits ei qui peuvent dès lors être considérés comme dépendant d'une loi générale. En forêt, la température moyenne est toujours plus basse qu'en terrain dénudé, mais la différence
5p CHAPITRE n. LA MONTAGNE
est moins sensible en hiver qu'en été; les températures maxima sont toujours plus basses, et les températures minima plus élevées.
Afin de connaître exactement la quantité de pluie tombée, M. Fautrat a placé un pluviomètre à 7 mètres au-dessus d'un massif de la forêt, et un autre en plaine, à la même hauteur, à 200 mètres seulement du premier. 11 a constaté que, pendant les huit mois qu*ont duré les expériences, il était tombé dans le premier 300">™ d'eau, tandis que le second n'en avait reçu que 275">«. Une partie des 300"»"». ayant été arrêtée par le feuillage des arbres, il n'en est arrivé jusqu'au sol que 479"», c'est-à-dire environ 60 pour 100 de la quantité tombée, et 98"*°» de moins qu'en terrain nu; mais cette différence est plus que compensée par la différence d'évaporation qui se produit de part et d'autre. En plaine, où le soleil et le vent exercent leur action sans obstacle, l'évaporation est à peu près cinq fois plus considérable qu'en forêt, où le dôme de feuillage, la couche des feuilles mortes forment des écrans contre l'action solaire, et où la tige des arbres supprime celle du vent. Il en résulte que, si le sol de la forêt reçoit moins d'eau que celui de la plaine, par contre il en conserve davantage et l'emmagasine dans les couches inférieures. D'ailleurs il ne faut pas perdre de vue pendant l'hiver, alors que les arbres sont dépouillés de leurs feuilles, presque toute l'eau qui tombe arrive jusqu'au sol, et l'on sait que ce sont les pluies d'hiver qui surtout alimentent les cours d'eau. Les forêts ralentissent également la fonte des neiges et permettent aux eaux qui en proviennent de s'infiltrer peu à peu dans le sol, au lieu de s'écouler rapidement et superficiellement dans la vallée.
Un autre phénomène résultant de l'action physique des forêts est l'obstacle qu'elles opposent aux mouvements atmosphériques. Les arbres, en effet, en brisant le courant d'air, l'obligent à s'élever au-dessus du massif, où il se trouve comprimé par les couches supérieures, et forcé d'abandonner par conséquent une partie de l'humidité qu'il contient; c'est donc une nouvelle cause de pluie que nous retrouvons ici. Les forêts agissent aussi comme abris, en protégeant nos cultures contre l'action du vent. Sous ce rapport, il est vrai, de simples lignes d'arbres produisent le même effet; c'est ainsi qu'en Provence des rideaux de cyprès garantissent les terres cultivées contre le souffle du mistral, et qu'en Normandie les rangées d'arbres plantées sur les talus qui entourent les prairies permettent aux pommiers de fleurir et de fructifier.
§ ÏV. LES FORÊTS - 51
Au point de vue physiologique, les forêts puisent dans le sol une certaine quantité d'humidité ; elles en assimilent une partie dans les tissus ligneux et rejettent le surplus dans Fat* mosphère par la transpiration des feuilles. Elles agissent ici dans un sens opposé à celui que nous avons d'abord constaté, et qui est au contraire la conservation de l'eau dans le sol. Il est donc utile d'examiner si ces actions n'arrivent pas à se contre-balancer. Pour ce qui est de l'eau, assimilée par les tissus ligneux, elle est très peu importante par rapport à la quantité de pluie tombée. Les éléments constitutifs de Peau, l'hydrogène et l'oxygène, entrent environ pour moitié dans la composition du bois, en sorte que, sur une production annuelle par hectare de 4 mètres cubes de bois pesant 3,200 kilogr., l'eau n'entre que pour 1 ,600 kilogr. , chiffre insignifiant comparé aux cinq et six millions de kilogr. de pluie que reçoit annuellement chaque hectare. La transpiration des feuilles réclame plus d'eau, mais on peut admettre qu'elle est proportionnelle aux surfaces herbacées des feuilles; or un hectare de forêt de hêtres donne environ 4,600 kilogr. de feuilles desséchées, chiffre à peine égal à celui du fourrage produit par les prairies naturelles ou artificielles, d'où l'on peut conclure que les bois n'évaporent pas plus d'eau que toute autre culture. D'après les expériences faites par M. ïlisler, agriculteur à Galèves, ils en évaporent même beaucoup moins, car, tandis que par décimètre carré de surface foliacée la luzerne évapore par heure 0»' ,46 d'eau, le chou Or,25, le blé Off',175, la pomme de terre Off',08S, le chêne n'en évapore que 0ff%06 et le sapin 0«',052. Ainsi, contrairement à ce qu'on pourrait croire, les forêts demandent pour végéter moins d'eau que les autres plantes et n'en enlèvent au sol qu'une quantité relativement peu considérable.
Ce qui a pu faire supposer qu'il en était autrement, c'est le pouvoir asséchant que possèdent certaines essences. On a constaté par exemple que les pins dessèchent rapidement les terrains humides sur lesquels ils sont plantés et assainissent les sols marécageux. En Sologne, les plantations de pins ont fait disparaître les marais ; dans les dunes de Gascogne, elles ont étanché les eaux stagnantes qui s'accumulaient au fond des vallons; dans la forêt de Saint-Amand (Nord), la substitution du pin aux essences feuillues a eu pour effet de dessécher les mares qui s'y trouvaient, d'assainir le terrain et même de faire tarir les sources à proximité desquelles les plantations avaient été faites. Après l'exploitation des pins, les marécages ont reparu, et les sources se sont remises à couler. L'eucalyp-
tus jouit des mêmes propriétés que le pin à un degré bien plus grand encore, et permettra sans doute, grâce à cette circonstance, la mise en culture dans les régions méridionales des terrains jusqu'ici abandonnés à cause de leur insalubrité. Cependant rien ne prouve que ces phénomènes soient dus à la transpiration des feuilles, car, si le pin avait besoin pour végéter d'une si grande quantité d'eau, on ne s'expliquerait pas comment il pousse avec tant de vigueur sur les sols les plus maigres et les plus secs. Je pense pour mon compte que cette propriété asséchante est due non aux feuilles, mais aux racines, qui, s'étendant au loin, augmentent la perméabilité du sol et par une sorte de drainage facilitent Tinfiltration de la pluie dans les couches profondes. Quoi qu'il en soit, c'est un phénomène qui a besoin d'être analysé de plus près.
Nous arrivons à l'étude de l'action mécanique que les forêts exercent sur le sol. Cette action est celle qui à été le moins contestée, parce que les phénomènes qui la constatent frappent tous les yeux. En maintenant les terres par leurs racines, elles empêchent le ravinement des montagnes et par conséquent la formation des torrents. Dans les Alpes, ces torrents sont formés par des pluies d'orage qui, tombant sous forme d'ondées sur les pentes friables et dénudées des montagnes, ravinent le sol et répandent dans la vallée les matériaux qu'elles entraînent avec elles, en recouvrant les cultures d'un immense manteau de pierres et de rochers. M. Surell, dans son bel ouvrage sur les TorrentSy a constaté que ce fléau ne peut être attribué qu'au déboisement, puisque partout où les montagnes ont été déboisées, des torrents nouveaux se sont formés; partout au contraire où Ton a reboisé, les anciens torrents se sont éteints. Le premier, il a érigé en théorie que le reboisement devait être la base de la reconstitution de cette région, et il a été en quelque sorte le promoteur de la loi de 1860. Les résultats qu'ont donnés les travaux exécutés" en vertu de cette loi ont de tout point confirmé ses prévisions, et les rapports annuels que publie l'administration forestière mentionnent un grand nombre de faits qui constatent l'efficacité des reboisements pour empêcher l'effondrement des montagnes. Avant d'y procéder, on commence en général par construire au travers des torrents des barrages, dont on consolide ensuite les berges au moyen de plantations, t L'efficacité de ces travaux, aussi simples qu'économiques, dit l'un de ces rapports, est remarquable. Les eaux, retenues de toutes parts dans leur chute, se précipitent avec beaucoup moins de violence et de rapidité; une grande partie
§ IV. LES FORÊTS 5a
des matériaux qu'elles entraînent se trouve arrêtée derrière les barrages et l'accumulation de ces matériaux, jointe à l'active végétation des boutures, tend à faire disparaître les effets du ravinement entre les barrages successifs et à effacer en quelque sorte le torrent par la suppression des sillons ramifiés dont il se compose. »
Nous voyons dans le compte rendu des travaux faits en 1868 un autre exemple qui mérite d'être cilé; c'est celui du torrent de Sainte-Marthe dans les Hautes- Alpes. « Tout se ti-ouve réuni dans ce torrent pour y produire les effets les plus connus des torrents des Alpes. Le bassin de réception, entièrement dénudé, forme un entonnoir dans lequel les eaux, au moment des orages, se concentrent presque immédiatement. Cette masse d'eau se précipitant sur les pentes rapides du thalweg, arrachait d'abord aux flancs des berges supérieures des quantités considérables de pierres et de blocs de toute dimension. Plus bas, le tout se mélangeait à des laves noires fournies par l'effondrement des berges inférieures, et cette espèce d'avalanche, se précipitant avec une violence à laquelle rien ne pouvait résister, venait déboucher dans le fond de la vallée à l'extrémité de la gorge qui forme le sommet du cône de déjection. Les plus belles propriétés des environs d'Embrun, d'une valeur d'au moins 300,000 francs, une route avec un pont et des digues appartenant à l'État d'une valeur de plus de 200,000 francs, un chemin vicinal de grande communication, tout était menacé de destruction. C'est dans ces circonstances que le torrent de Sainte- Marthe a été attaqué en 1868; on y a établi deux cents petits barrages, dont on a consolidé les berges avec des plantations, si bien qu'aujourd'hui le torrent est éteint et que les plus forts orages peuvent s'abattre sur le bassin sans produire d'autres effets que de gonfler les eaux, mais sans entraîner aucune matière.»
En présence de semblables résultats qui se produisent jouN nellement, les populations, qui, dans l'origine, s'étaient montrées très hostiles au reboisement dans la crainte de voir diminuer l'étendue de leurs pâturages, sont revenues de leurs préventions et sollicitent elles-mêmes le reboisement des torrents qui les menacent, et chaque année les conseils généraux, rendant justice aux efforts et au dévouement des agents forestiers, votent des fonds pour activer l'exécution dé ces travaux, qui doivent régénérer la contrée. Grâce au concours de tous, maiâ surtout des agents subalternes, il a été feboisé dans diverses régions, depuis 1860 jusqu'en 1868, année du dernier compte
rendu, près de 80,000 hectares dont 21,000 environ Font été par Tadministralion, et 59,000 volontairement par lescommunes ou les particuliers propriétaires : preuve évidente que l'efficacité de ces travaux est reconnue partout, et que la loi de 1860 sur le reboisement a été un véritable bienfait.
Quand les rivières descendent des régions boisées et par conséquent à Tabri du ravinement, le lit est régulier et n'est pas encombré de matériaux de transport. S'il survient de grandes pluies, la rivière déborde, les eaux couvrent la plaine, détruisent quelques récoltes, mais les pertes se réparent aisément, une fois que les eaux se sont retirées. Les rivières, comme la Loire et TAllier, qui viennent des montagnes granitiques déboisées depuis longtemps, ne se comportent pas de même. A chaque crue, elles entraînent des masses énormes de sables et de galets qu'elles répandent sur les champs cultivés. Le lit de ces rivières, encombré de débris, n*a pas de profondeur, le thalv\^eg se déplace à chaque crue, emportant les terres qu'on croyait à l'abri, et rendant toute navigation régulière impossible.
^IS. Réintotion d'une opinion de M. Clavé. — Notre auteur attribue au déboisement des montagnes du bassin de la Loire une grande importance, au point de vue de l'encombrementdu litde ce fleuve parles sables. C*estune opinion que contredisent formellement les constatations faites par M. Comoy sur la provenance actuelle de ces sables. Ils viennent bien des montagnes; mais, pour la plus grande partie, ils ont été déposés anciennement dans les vallées, où les reprennent maintenant les eaux. On ne peut guère citer sur le haut fleuve, comme ravinements pouvant influer sur le régime de la rivière, que ceux qui se produisent dans les argiles sableuses tertiaires des environs du Puy.
La superficie du bassin de la Loire supérieure, en amont de PAUier, dépasse huit cent mille hectares. Si Timportance du reboisement dans la région montagneuse était ce que suppose M. Clavé, les ingénieurs des forêts auraient depuis la loi de 1860 dressé des projets s'appliquant à une surface considérable. Eh bien! voici les chin*res que nous devons à M» Tinspecteur général JoUois, qui a été successivement ingénieur en chef des deux départements de la Haute-'Loire et de la Loire :
Haute-Loire : Le reboisement a été déclaré d'utilité publique
pour une surface totale de 5,235 h. 28
Les travaux de gazonnement pour . . . 27 66
Total. 5,262 h. 94
et cette surface se divise à peu près en parties égales entre les l)assins du fleuve et de l'Allier.
Loire : La surface totale des périmètres à reboiser dans ce
département est de . . . 4,100 h. 20
qui sont situés presque entièrement dans le bassin de la Loire proprement dite.
On arrive donc à moins de sept mille hectares en totalité pour le bassin de la Loire supérieure.
Les terrains anciennement boisés, qui se trouvent presque tous en montagne, et principalement sur les parties les plus élevées, occupent une surface d'environ cent mille hectares. L'influence de ces forêts peut être précieuse; mais on voit que les reboisements faits ou à faire sont loin d'avoir une grande importance.
M. JoUois a constaté que les sables et graviers de la Loire supérieure proviennent presque entièrement de la démolition des berges dans les plaines de Brives, Saint- Vincent et Bas, dans le département de la Haute-Loire, et de celles du Forez et de Roanne dans celui de la Loire. On y a exécuté, et on y exécute chaque année, quelques défenses de rives ; mais il faudrait faire bien davantage, et cela est encore plus vrai pour la vallée de l'Allier. Il y a longtemps que nous avons signalé le fait, à la suite de M. Comoy. Les dépenses à faire ne seraient pas considérables et leur utilité serait immense. Il est vrai que l'affaire se complique de questions de répartition de dépenses et autres; mais on aurait pu trancher toutes ces questions, comme on l'a fait pour celles qui se rattachent aux reboisements et regazonnements en montagne (lois de 1860, 1864 et 1882). Il suffisait d'ailleurs d'appliquer la loi de 1865 et au besoin celle de 1807, comme nous l'expliquerons ailleurs avec les détails nécessaires ^
^6. C^nelmiions siir le reboisement. -=- 1 . Les terrains que démolissent les eaux gagneraient à être plantés; cela n'est pas douteux. 2. Gomnle conséquence, les crues des rivières voisines pourraient être atténuées ; mais il faudrait tout un
ours de circonstances pour qu'il en résultât un abaisset notable des crues du grand, fleuve dans lequel ces rivières ttent, directement ou indirectement. 3. Les vallées où les dations sont le plus à craindre sont quelquefois dominées les terrains non boisables (Ardëche). 4. Quand les matét transportés par un torrent s'arrêtent sur le cône de déan, le reboisement ne peut avoir d'effet sur le cours d'eau n qu'au point de vue de l'arrivée moins rapide des eaux, iqu'au contraire le cône manque de l'espace nécessaire se développer complètement, le cours d'eau s'encombre a'à modification de son régime en rapport avec le débit e qui lui est imposé. 5. Il n'est pas prouvé qu'il y ait, en ce, un seul grand fleuve qu'on puisse transformer par opérations de reboisement sur les montagnes de son n.
I peut « reléguer l'action des forêts parmi les infinit petits delà météorologie... Certains auteurs ont prétendu les plantations faites en Egypte avaient rendu les pluies fréquentes. Clot-Bey démontre le contraire... Pour en avec l'exemple si souvent invoqué des Cévennes, disons ces montagnes n'ont jamais été couvertes de forêts ou leur déboisement est bien ancien. L'action modératrice forêts n'est certaine et prépondérante que dans le cas où, leur présence, les terrains en pente seraient ravinés. » inne. Étude sur les torrents.)