‹ Hygiène alimentaireChapitre 2 sur 155 · DE LA DIGESTION EN GENERAL · texte numérisé non relu

DE LA DIGESTION EN GENERAL

Le travail qui s’opère dans l’estomac et les intestins, sur les aliments, se nomme digestion. En d'autres termes : la digestion est une fonction de l’économie vivante, qui a pour résultat la transformation des subtances alimentaires en un fluide lactescent auquel on a donné le nom de chyle ou fluide vital. Le chyle est l’agent, réparateur des pertes que fait incessamment la machine humaine; c’est lui qui alimente les divers tissus du corps : les tissus osseux, musculaires, graisseux, etc. ; c’est lui qui fournit la substance aux nombreuses exhalations; c'est lui, enfin, qui maintient l’équilibre dans la masse du sang, eh réparant incessamment ses per-

tes. Le chyle est donc l’élément réparateur absolu.

La digestion embrasse quatre fonctions qui sont: la mastication , — la déglutition , — l 'absorption des substances réparatrices; — enfin, la défécation on expulsion du résidu des aliments, dépouillés de toute substance nutritive.

Après le repas, les aliments accumulés dans l’estomac en distendent les parois et en augmentent le diamètre. La force vitale se concentre alors dans cet organe; la circulation devient plus active, la chaleur se développe, le suc gastrique est sécrété en abondance, les mouvements de trituration s’établissent dans l’estomac et la digestion commence.

Ramolli par ce concours de causes agissant simultanément, le bol alimentaire se convertit, de la superficie au centre, en une pulpe grisâtre et lactescente appelée chyme. Lorsque le travail de la chymification est terminé, le pylore s’ouvre pour livrer passage à la bouillie alimentaire, qui s’écoule peu à peu dans le premier intestin [duodénum] . Là, elle acquiert de nouvelles qualités : le suc pancréatique et la bile, qui viennent l’imprégner, lui font perdre une partie de son acidité , et la seconde digestion s’opère. Le chyme , après avoir acquis un nouveau degré d’animalisation, se sépare en deux parties : l’une, extérieure , lactiforme, plus légère, c’est le chyle; l’autre, grossière et jaunâtre, occupe le centre. La pulpe alimentaire, ainsi disposée, parcourt

lentement les circonvolutions multipliées des intestins grêles ; les vaisseaux absorbants qui s’ouvrent, en grand nombre, à la surface de la membrane muqueuse de ces intestins, pompent les molécules nutritives pour les convertir en chyle.

Presque entièrement dépouillée de substances nutritives, la pulpe alimentaire arrive au gros intestin [cæcum], où elle prend les caractères qui la constituent matière fécale. Ces caractères se prononcent encore davantage pendant son séjour dans le second des gros intestins (le colon). C’est là que les matières excrémentiti elles se moulent et contractent l’odeur qui les distingue. Arrivés dans le rectum (derniers des gros intestins) , les excréments s’y amassent, s’y durcissent et déterminent un sentiment de gêne qui avertit du besoin de s’en débarrasser.

Telle est, en abrégé, la marche que suit la digestion normale. Mais cette description sommaire ne saurait suffire aux lecteurs qui désirent s’éclairer sur les phénomènes physiologiques et chimiques qui accompagnent la digestion; dans le but de satisfaire à cette utile curiosité, nous allons décrire, en particulier, les divers organes qui concourent à la grande fonction digestive.

SECTION II

DE LA DIGESTION EN PARTICULIER ET DES PHENOMENES QUI l’accompagnent.

Le tube digestif est, comme on sait, composé de la bouche, de l’œsophage, de l’estomac et des intestins.

La bouche est chargée de recevoir et de broyer les aliments. — L’ œsophage les conduit dans l’estomac, où doit s’opérer la digestion.

L 'estomac, principal organe de la digestion, a été Comparé à une cornemuse pour la forme; il est composé de trois membranes superposées et de deux ouvertures : l’une supérieure ou œsophagienne , l’autre inférieure ou py torique. Ses membranes sont de trois ordres différents : la première ou plus extérieure est de l’ordre des membranes séreuses; — la seconde ou moyenne est musculaire; — la troisième appartient à l'ordre des muqueuses.

Ces membranes ont chacune un rôle à remplir. Les fibres de la membrane musculaire affectent différentes directions : les unes sont longitudinales et les autres circulaires. De cette disposition résulte deux mouvements distincts : l’un vermiculaire, de haut en bas, appelé mouvement 'pènsltü ligue ; 1 autre circulaire , dénommé mouvement tviturateur ,

afin de triturer, de réduire en pâte les aliments qui n’ont été qu'imparfaitement broyés par les dents ; c’est surtout vers le pylore que ces fibres musculaires sont plus développées et le mouvement triturateurplus énergique.

Le pylore est l’ouverture par laquelle les aliments, réduits en bouillie, doivent passer, pour entrer dans le premier intestin [duodénum), où doit se compléter la digestion. Le mot pylore signifie gardien , portier , parce qu’il ne laisse passer que les aliments à l’état de bouillie, et refuse le passage aux aliments en grumeaux.

Dans l’acte de la digestion, l’estomac remplit un triple rôle : — le premier est d’offrir une capacité assez spacieuse pour loger les aliments pendant la chymification ; — le second est de sécréter le suc gastrique propre à imprégner, à ramollir et à diluer le bol alimentaire; — le troisième, enfin, est d’agir sur eux mécaniquement, de façon à les mélanger, à les broyer et à les pousser dans l’intestin lorsqu’ils sont réduits à l’état moléculaire.

L’estomac et ses dépendances forment le système d’organes le plus essentiel de la vie organique; le plus sympathique des instruments de la machine humaine, c’est-à-dire celui qui a le plus de rapports avec les autres organes; celui qui souffre le plus de nos excès, tant moraux que physiques; celui, enfin, qui est le plus exposé aux causes morbides. On peut

considérer l’estomac comme le premier fonctionnaire de la place, comme un foyer central de sympathies; car, s’il souffre, s’il est malade, les autres organes partagent son malaise et ses souffrances.

L’estomac est donc l’organe qu’il importe le plus de ménager et de soigner en état de santé ou de maladie : on ne saurait trop veiller à sa bonne conservation.

Un médecin distingué, dans une brochure trèsremarquable sur la corrélation des facultés intellectuelles avec l’estomac, désigne cet organe comme le prince, le souverain des organes de la vie de nutrition.

« Il semble, dit-il, que l’estomac a sur les autres viscères une manière d’être, de sentir et d’exprimer qui n’appartient qu’à lui seul. Il possède des sons, un langage, qui lui sont propres et qui expriment énergiquement ses besoins, son mécontentement ou sa satisfaction; s’il est privé pendant trop longtemps de nourriture, il fait entendre des cris de détresse; si on lui donne des substances insuffisantes ou dangereuses, il se révolte, murmure, il se soulève même d'indignation contre celles qui lui répugnent; il atteste hautement qu’il compatit aux diverses passions de l’individu : il s’attriste, gémit, fonctionne mal dans un amour malheureux; il tonne contre le refus de la jouissance, et les tristes phénomènes qui accompagnent les vapeurs, les /njsl/ries, ne sont que

les résultats de son mécontentement. 11 prouve, en mainte circonstance, qu’il est sensible, intelligent. Quel est l’homme qui, ayant bien apprécié les diverses sensations qu’il éprouve par une bonne ou une mauvaise nouvelle, n’a pas acquis la conviction que la première impression a lieu sur l’estomac? Quel est celui qui, dans un transport de colère, un accès de jalousie, n'a pas senti des mouvements dans la région épigastrique? Cette région est encore l’asile de la mélancolie, de la terreur. C’est donc sur ce foyer vital que viennent se confondre les causes physiques et morales, et, lorsque leurs actions sont trop énergiques, son abattement, ses défaillances, la stupeur en sont la suite. Il n’y a que l’estomac qui ait ce langage et cette expression. »

La salive , produite par les glandes salivaires répandues en grand nombre sous la langue et dans toute la muqueuse buccale, la salive est nécessaire à la digestion ; son action sur les substances alimentaires opère à la manière des dissolvants chimiques. Les phosphates, les sulfates alcalins et les chlorui es contenus dans les aliments sont parfaitement dissous par la salive. Son mode d’action sur les substances féculentes est de les changer, d’abord, en clexlrme , puis en glucose , pour les rendre absorbables ; sans cette métamorphose, les fécules, étant insolubles de leur nature, ne pourraient être dissoutes par le suc gastrique, et seraient perdues

pour l’alimentation. Notez bien que la transformation des fécules en dextrine et en glucose est d’autant plus prompte dans l’estornac, que les grains microscopiques dont elles sont composées ont été parfaitement dissous par la cuisson.

Suc gastrique. — Ce suc est sécrété par de nombreuses glandes logées dans la membrane muqueuse de l’estomac, et qui s’ouvrent à sa surface interne; c’est surtout près du pylore que ces glandes, réunies en grappes, sont plus apparentes. Le suc gastrique n’est sécrété que lorsqu’on a mangé. Dans l’intervalle des repas, la muqueuse gastrique fournit un mucus semblable à celui de toutes les autres membranes du même genre. Les aliments, condiments et boissons, en général, agissent comme excitants et provoquent la sécrétion du suc gastrique.

L’analyse chimique a démontré que le suc gastrique était constamment acide, à la manière de 1 acide lactique contenu dans le lait :

Des chlorures alcalins,

Des phosphate et carbonate de chaux,

Des traces de fer,

de l'eau et une substance organique particulière entrent dans sa composition. Cette dernière substance a reçu les différents noms de pepsine,— gaslerase, — chyniosinc .

Le rôle du suc gastrique dans la digestion est de la première importance ; il agit sur le bol alimentaire à la façon des ferments ; son action se fait par contact et non par combinaison ; il commence par dissoudre les couches superficielles du bol alimentaire , et, de proche en proche, finit par le dissoudre entièrement.

Le suc gastrique agit spécialement sur les matières azotées, d’origine organique, dont la composition élémentaire et les propriétés appartiennent à une même famille chimique, ayant la protéine pour radical. Néanmoins, le suc gastrique agit encore, mais indirectement, sur les deux autres classes d’aliments, les matières amylacées et les corps gras.

L’estomac est une espèce de laboratoire où s’opèrent encore d’autres transformations qui paraissent indépendantes du fluide gastrique. C’est au sein de la masse alimentaire qu’ont lieu ces transformations, dues, sans doute, à des réactions chimiques. De nombreuses expériences, faites sur des digestions artificielles, ont donné la preuve que la principale action du suc gastrique était de dissoudre et de changer en une matière isomérique absorbable, la fibrine, l’albumine, le gluten et la caséine contenus dans le chyme, ou aliments réduits en bouillie. On peut résumer ce qui vient d’être dit sur le suc gastrique, dans les lignes suivantes :

Le suc gastrique acidifie, divise et dissout les ali-

ments ingérés dans l’estomac; ii exerce sur eux la double action de transformation et de vivification. Provenant du sang artériel, il répare les pertes que ce sang a faites en lui donnant naissance ; d’où cet axiome : — Émané des sources de la vie, le suc gastrique est l’agent transformateur qui alimente les mêmes sources d’où il est sorti.

Suc pancréatique. — Le pancréas est une glande conglomérée située dans le bassin ; sa fonction est d’élaborer et de verser dans l’intestin duodénum , au moyen d’un petit canal, une liqueur qui porte le nom de suc pancréatique. Le rôle de ce suc est aussi trèsimportant : c’est par son influence que toutes les matières grasses, réfractaires au suc gastrique et à la salive, sont divisées et émulsionnées. Au défaut de cette métamorphose indispensable, les corps gras ne seraient point absorbés et parcourraient le tube digestif pour être rejetés intacts avec les selles. Une extrême maigreur résulterait de cet état de choses ; car, ce sont les aliments gras, digérés, qui fournissent au corps son embonpoint. Cette question a été résolue par plusieurs observations de sujets affectés d’une maladie du pancréas, qui offraient une maigreur caractéristique ; on retrouvait dans les selles , les aliments gras qu’ils avaient mangés.

Bile. — La bile est un liquide alcalin, brun-verdâtre, d’une saveur amère, avec un arrière-goût douceâtre ; le foie en est l’organe sécréteur. Très-

complexe dans sa composition chimique, la bile contient plusieurs sels , des acides organiques , des matières grasses et du mucus. Voici sa composition, d’après le chimiste Ferrichs :

Cholates et choléates de soude (acides

unis à la soude )

Cholestérine, oléine et margarine (matières grasses)

Sels

Mucus

Eau

La bile se rend, par un canal, du foie dans l’intestin duodénum ; mais, une partie se rend, par un autre canal, dans la vésicule biliaire, véritable réservoir où elle reste en dépôt jusqu’au moment de la digestion. Alors, elle s’écoule dans l’intestin, de telle sorte que la digestion de l’estomac étant faite, les aliments qui descendent dans l’intestin y rencontrent la bile qui, concurremment avec le suc pancréatique, en humecte les parois. Le rôle de la bile est de prêter son concours au suc pancréatique pour émulsionner les corps gras et les rendre absorbables ; cai , nous venons de le dire, sans cette émulsion préalable, les matières grasses contenues dans les aliments ne seraient point absorbées par les vaisseaux chylifères, et resteraient perdues pour la nutrition.

Mucus intestinal. — Dans toute l’étendue des voies

digestives, depuis la bouclie jusqu’à l’anus, la membrane qui les tapisse intérieurement sécrète une humeur muqueuse dont le rôle a aussi son importance. Ce mucus lubréfie les parois intestinales, facilite la marche du chyme et des matières excrémentitielles. Deux savants physiologistes, MM. Bernard et Blondelot, ont pratiqué une série d’expériences , sur des animaux vivants, afin de pénétrer le mystère de la digestion. M. Bernard attribue au seul suc pancréatique la propriété d’émulsionner les parties g lasses des aliments. M. Blondelot prétend que le mucus est aussi indispensable a 1 émulsionnement des corps gras que le suc pancréatique. Nous n’entrerons dans aucune discussion à cet égard, il suffit au lecteur de savoir que les corps gras, pour être absorbés et assimilés, doivent être préalablement émulsionnés, et que cette transformation s’opère dans l’intestin duodénum ou second estomac.

Vaisseaux chylifères. — L’absorption du chyle s’opère par deux ordres de vaisseaux à la fois, les lymphatiques et les veines intestinales qui prennent alors le nom de chylifères. Ce sont eux qui charient le chyle et le versent dans le torrent de la circulation: ce sont eux par conséquent qui fournissent au sang- le produit annualise de la digestion.

Chyle. Le chyle est un fluide offrant la couleur

et la consistance d’un lait clair. Il représente tous les produits de la digestion des aliments azotés et car-

bonés ; il contient aussi tous les principes du sang' dont il répare incessamment les pertes. C’est pour cela que les anciens physiologistes l’avaient surnommé chair coulante ; expression qui ne manque pas de justesse, puisqu’il est le générateur du sang qui produit la chair. Le chyle est absorbé, dans toute la longueur des intestins grêles et dans une portion des gros intestins , par les vaisseaux chylifères qui s’ouvrent à leur surface interne. Ces vaisseaux l'apportent daus un canal qui, du bassin, monte intérieurement sur le côté gauche de la colonne vertébrale , et le déverse dans la veine sous-clavière gauche, située sous la clavicule du même côté.

L’anatomie moderne a découvert que ce n’était point par cette voie seule que le chyle était porté dans la circulation sanguine; que les veines intestinales concourant à former le système de la veine porte absorbaient aussi le chyle et le portaient dans le foie d abord, et puis dans la veine cave inférieure , avec cette différence, cependant, que les veines n’absorbaient point les matières grasses dont on retrouve des traces dans le chyle des vaisseaux chylifères proprement dits.

Et maintenant que les organes concourant aux fonctions digestives sont connus, nous reviendrons sur quelques-uns des principaux phénomènes offerts par les deux digestions stomacale et intestinale ; on ne saurait trop répéter les choses utiles, afin qu’elles

puissent se graver plus profondément dans la mémoire.

Lorsque les aliments de différentes classes, broyés par les dents et humectés de salive, sont descendus dans l’estomac, la digestion commence et se continue sans interruption, à moins d’une circonstance imprévue qui en retarde ou en arrête la marche, comme, par exemple, les cas d’indigestion.

Stimulée par la présence des aliments, la membrane muqueuse de l’estomac sécrète le suc gastrique en suffisante quantité pour acidifier et délayer la masse alimentaire. L’action combinée des mouvements de trituration de l’estomac et du suc gastrique, transforment, au bout de quelques heures, la masse alimentaire, grossièrement broyée par les dents, en une bouillie (le chyme) qui subit une espèce de fermentation et tourne à l’aigre. Ce travail étant complètement achevé, le pylore s’ouvre et livre passage aux aliments chymifiés. Une autre force, le mouvement péristaltique de l’estomac , prête son concours et pousse doucement le chyme dans l’intestin duodénum, où une nouvelle série de phénomènes se présentent. Là, le suc pancréatique et labile viennent se mêler à la bouillie chymeuse et donnent lieu à des réactions chimiques, dont le dernier résultat est la formation du chyle. Cette transformation est donc la dernière qu’opèrent les forces digestives. L’absorption du chyle a lieu, par les vaisseaux chylifères,

comme nous 1 avons dit plus haut, afin de réparer les pertes que notre corps fait incessamment, et les parties excrémentitielles du chyme sont expulsées au dehors par diverses voies.

Page 1