RACES, MŒURS. COUTUMES. HYGIÈNE DES INDIGÈNES
Aucune région du globe n'est peuplée de races aussi diverses par leur origine, leur langue et leurs mœurs que la péninsule Indo-Chinoise. En dehors des trois groupes principaux, Annamite, Cambodgien et Laotien, c'est, dans les régions montagneuses, un chaos de peuplades ou tribus dont l'histoire est à peine ébauchée. On peut y distinguer cinq groupes :
1° Le groupe Aborigène ou Montagnard ;
2° Le groupe Khmer ou Cambodgien ;
3° Le groupe Thaï ou Laotien;
4° Le groupe Annamite ;
5° Le groupe étranger.
1° Groupe Aborigène ou Montagnard.
Sur les sommets et les pentes de toute la région montagneuse indo-chinoise, on rencontre de nombreuses tribus isolées, ayant le plus souvent des mœurs particulières et parlant des dialectes différents. Beaucoup de ces tribus appartiennentau groupe Thaï, dont nous parlerons plus loin. Les autres sont pour la plupart les représentants des races primitives du pays, refoulés sur les territoires les plus pauvres et les plus inhospitaliers par les invasions successives venues de Chine, de l'Inde et du Thibet. Nous réunissons toutes ces tribus montagnardes en un même groupe, bien qu'il n'y ait entre elles aucune unité de race, de langue et de mœurs. On désigne ces
tribus le plus souvent sous les appellations générales de Moïs ou Mans; mais ces termes n’ont aucune signification ethnologique. Elles ont chacune leur nom particulier. Nous envisagerons successivement celles qui sont installées sur les chaînes du bassin du Mékong et celles qui peuplent la région montagneuse du Tonkin, de la rivière Noire à Lang-Son et Monkay, en nous occupant seulement des plus importantes.
En remontant la chaine annamite du sud au nord, nous rencontrons les Tiams ou Chams, les Stiengs, les Bahnars, les Sedangs, les Bolovens, les Sos, les Soués, les Sélés, les Sam-Teu, les Djaraï, les Khas-Kmou, les Khas-Lemet, les Khas-Mou-Seu.
La plupart de ces tribus ont des liens de parenté et appartiennent au type Kha; toutefois les Tiams, les Djaraï et quelques autres paraissent dériver de races différentes et parlent des dialectes ayant peu de rapports avec ceux des tribus Khas.
Tiams. — Les Tiams méritent de nous arrêter un instant. C'est une tribu peu nombreuse et dont les villages sont disséminés. On les trouve en Cochinchine, au Cambodge et dans la province annamite du Binh-Thuan. Ils ont des rapports avec les Annamites, vivent dans les forêts, se livrent à la chasse et exercent le métier de bûcherons.
Ce sont des hommes d’aspect vigoureux, de taille assez élevée (en moyenne 1»,67), dontle facies se rapproche de celui de l’Indou. Ils ont la peau bronzée, le teint assez foncé, le visage ouvert et énergique. Leur vêtement rappelle celui des Malais. Les femmes sont vêtues d'une pièce d’étoffe enroulée à la taille et tombant jusqu'aux chevilles. Par-dessus ce vêtement, elles portent une sorte de blouse ou robe à manches étroites, échancrée au cou, fendue par-devant jusqu’au niveau des seins, qui dessine la taille et descend jusqu'au mollet. La femme a une démarche légère et gracieuse.
Les villages sont formés de cases en bois et bambou, élevées sur pilotis et pourvues d’une seule ouverture.
Ils parlent une langue polysyllabique et possèdent une écriture spéciale. Leur religion actuelle est le mahométisme de la secte d'Al. Anciennement, ils pratiquaient, dit-on, un bouddhisme analogue au culte Djaïn des Banyams de Bombay. C’est là un argument en faveur de leur origine indoue. Ils sont austères de mœurs, et leur vie de famille est patriarchale.
Khas. — Les Khas ont le type mongol. Par la coloration du tégument plus rouge et cuivré que chez l’Annamite, 1ls serapprochent du type indien peau-rouge.
Ceux que nous avons eu l’occasion de voir en Annam et en Cochinchine étaient de taille plus élevée que les Annamites ; la plupart des adultes hommes atteignaient ou dépassaient 1,65. Ils sont forts et hardis, belliqueux, très habiles chasseurs, mais cultivateurs médiocres et routiniers.
Le riz inférieur qui pousse en terrain sec est leur principale ressource. Non seulement il fait le fond de leur nourriture, mais, en outre, illeur donne par fermentation une boisson alcoolique, d’un degré assez faible, qu'ils affectionnent fort. Avec le riz, le sésame et le tabac sont leurs seules grandes cultures. Ils n’ont aucune aptitude pour le commerce et pour l'industrie. Dans les régions chaudes, ils ont pour tout vêtement, les femmes un jupon court, les hommes une pièce d’étoffe qui passe entre les cuisses et retombe en avant et en arrière, retenue par une ceinture.
Les tribus du nord ont des vêtements qui se rapprochent de ceux des populations plus civilisées avec lesquelles ils sont en rapport ; certaines ont des costumes nationaux très pittoresques. Hommes et femmes portent les cheveux roulés en chignons et affectionnent les ornements d'argent et de cuivre, les boucles d'oreilles, les bracelets et les épingles à cheveux.
Pour la chasse, ils se servent d'arbalètes qui lancent des flèches empoisonnées. Le poison employé est le suc obtenu par incision d'une euphorbiacée arborescente, le « Maï-Kok-Nong ». Ce suc est réduit par la cuisson à consistance d'onguent et conservé dans un bambou. On y trempe l'extrémité de la flèche au moment de s’en servir.
D'après Rouffiandis, la blessure d’une flèche enduite de poison frais tue un éléphant au bout d’une heure, un buffle en trente minutes, un homme en vingt minutes.
Le langage des Khas est guttural, lalettre r y revient fréquemment. Ils ne possèdent pas d'écriture.
Il existe un rudiment d'organisation administrative ; chaque village ou groupe de villages reconnaît l'autorité d'un chef, et ce chef est assisté de conseillers pris parmi les notables.
La religion consiste en un culte des génies, auxquels on adresse des incantations et l’on offre des sacrifices. 4
La polygamie est très commune, sinon la règle. Les morts sont enterrés et non crémés comme chez les Thaïs.
Les Khas paraissent être établis depuis une haute antiquité sur les chaînes du Laos et de l'Annam. Ils sont très nombreux au Yunnam et au Quang-Si. Gaide les rattache à la famille chinoise des Hounis. La région chinoise de Ta-Lang serait le berceau de la race.
Si des montagnes annamites on passe à celles du bassin du fleuve Rouge, on y retrouve le même enchevêtrement de tribus, dont les plus importantes, les Thaïs, sont de même race que les Laotiens et dont les autres, Mans, Meos, Muongs, Noungs, ont une souche thibétaine ou birmane.
Thaïs. — Ces tribus, désignées suivant les régions sous les noms de Thos, Thaïs ou Thojens, habitent les hautes vallées du fleuve Rouge et de ses affluents. Ils sont nombreux dans la région de Lang-Son
On les retrouve au Yun-Nan, oùils forment de puissantes peuplades, les Thaïs Lus et les Thaïs Neus. Presque partout dans le Tonkin, ils sont en rapport avec des tribus de race différente, Khas, Mans, Muongs, Noungs. Mais, tandis que les Khas et les Mans sont confinés près des sommets, les Thaïs ainsi que les Muongs et les Noungs habitent les vallons plus fertiles, où ils peuvent cultiver le riz en rizières le long des cours d’eau.
Les mœurs et la langue des Thaïs, leurs caractères physiques, sont ceux du Laotien, dont nous parlerons plus loin, avec quelques modifications locales dans le vêtement, le langage et certaines coutumes.
Ils construisent leurs habitations en bambou. Certaines tribus enterrent les morts au lieu de les crémer, comme les Laotiens.
Ce sont des hommes robustes, au caractère ouvert et loyal.
Mans. — Les Mans, comme les Khas de la chaîne annamite, paraissent représenter une des races les plus anciennes du pays. Le nom de Man est un terme chinois qui, comme Meo et Lolo, signifie barbare.
Ce sont des Mongols, originaires, d'après Bons d'Anty, de larégion de Sse-Tchong-Fou, dans le Quang-Si. Ils appartiennent à la famille des Yaos, montagnards nomades et chasseurs qu'on rencontre dans le Yun-Nan, le Kouei-Tcheou et le Quang-Si.
Ils habitent des huttes en bois grossièrement construites. En certaines régions du Tonkin, ils habitent des excavations élevées, dans les flancs abrupts des rochers, et y accèdent au moyen d'échelles. Leur langue est monosyllabique, à consonance nasale. Ils n'ont pas d'écriture.
Ces tribus occupent les sommets des chaînes où pousse seule la variété de riz dite de montagne; ils ont des mœurs et un costume à part. On les trouve sur le massif du Mau-Son, dans les montagnes qui séparent le Song-Ki-Kong (rivière de Lang-Son)du Si-Kiang, et dans les régions élevées de Cao-Bang et de Bao-Lac. Ce sont des populations douces et tranquilles.
Noungs, Muongs. — Plus rapprochés du delta Tonkinois et occupant à côté des Thaïs les vallées de la rivière Noire, du fleuve Rouge et de la rivière Claire, sont les Muongs. Ce nom de Muong, terme laotien qui signifie chef-lieu de province, provient sans doute de ce que l’organisation administrative des territoires où ils habitent a été, à l'origine, la même que celle de leurs voisins Thaïs.
Enfin, à cheval sur la frontière sino-tonkinoise, principalement du côté du Quang-Si, on rencontre les Noungs.
Les Muongs et les Noungs paraissent être venus du nord de Ja Birmanie. Ce sont des Thibétains, probablement des Pyaos, qui émigrèrent de leur royaume conquis par les Thaïs et vinrent s'installer au nord et à l’est du Tonkin. Les Noungs se donnent eux-mêmes le nom de Pyaos dans la région de Long-Tchéou. Ils n’ont pas conservé
de costume ni de langue nationale comme les Mans. Ils parlent un dialecte thaï et adoptent le vêtement des races avec lesquelles ils se trouvent en contact, Thaïs, Chinois ou Annamites. Cesont deshommes de stature moyenne, à type mongol, assez indolents de leur naturel. Ils sont cultivateurs; les Noungs toutefois manifestent des aptitudes commerciales. Leur caractère fourbe et dissimulé contraste avec la loyauté du Thaï. Souvent ils ont été les auxiliaires des pirates chinois contre les Thaïs, les Annamites et aussi contre nous.
HYGIÈNE. — Il est difficile de parler de l'hygiène et de la pathologie des nombreuses tribus, dont beaucoup à peine connues, qui constituent le groupe aborigène. D'une façon générale, ces tribus sont composées d'individus robustes, très résistants au paludisme quand cette endémie, dont ils éprouvent régulièrement les effets dès l'enfance, leur a permis d'atteindre l’âge adulte. La variole paraît être, parmi les maladies épidémiques, celle dont ils ont le plus à souffrir. On ne trouve que très rarement des tuberculeux ou deslépreux parmi eux.
2° Groupe Khmer ou Cambodgien.
ORIGINES. — À une époque très reculée, d'après une légende, Prea-Thong, fils d’un roi de Bénarès, aurait, à la tête de troupes indoues, conquis sur le peuple Kha les territoires compris entre le Siam et la mer de Chine, c'est-à-dire le Cambodge, la Cochinchine et l’Annam. Du croisement de ces Indous avec la race autochtone serait né le peuple Khmer, dont la puissance atteignit son apogée vers les vint et ix° siècles. Ce peuple a couvert les territoires occupés par lui de monuments de style indou, dont les ruines témoignent du haut degré de civilisation auquel il était arrivé. A la suite de ses luttes contre les Siamois et les Annamites, il aurait perdu sa puissance et son génie primitif. Les Cambodgiens actuels sont ses descendants dégénérés.
Les caractères physiques et moraux de ce peuple, certaines particularités de son architecture, divers traits de ses mœurs, la coutume, entre autres, d’incinérer les cadavres au lieu de les enterrer, comme c'est la règle chez toute la race jaune, sont en rapport avec la tradition, qui les fait descendre des Indous.
CARACTÈRES PHYSIQUES. — On rencontre actuellement au Cambodge nombre d'habitants qui, par suite de mélange de sang chinois, siamois, annamite ou malais, ont perdu le type de la race. Voici la description que donne Angier du Cambodgien pur : la taille est haute (1*,60 en moyenne), les épaules sont larges, le système musculaire bien développé. Les pieds et les mains sont plus petits à corpulence égale que chez les Européens. Les attaches sont fines, les ongles forts. Les Khmers sont généralement grands, bien plantés. La couleur de la peau est bronzée; elle varie suivant que l'individu
est plus ou moins exposé au soleil. Le crâne est brachycéphale. La boîte cranienne est petite, à parois très épaisses avec le front allongé, large. Le nez, quoique légèrement épaté, est assez saillant. Les cheveux sont noirs, forts; la majorité ont les cheveux droits, beaucoup les ont ondulés. Les hommes ainsi que les femmes portent les cheveux courts, taillés en brosse. Les yeux sont noirs, souvent très beaux, ‘mais ni bridés ni obliquement allongés. Les pommettes sont moyennement saillantes. Les lèvres sont épaisses ; les dents, moyennes comme grosseur, sont solides et très blanches. Les oreilles sont assez fortes ; le menton est étroit et assez généralement rentrant. La barbe est peu fournie. On trouve des profils aryens à côté d’autres qui sont plats. Fréquemment, les hommes sont tatoués sur les cuisses et les bras.
La femme cambodgienne est forte, lourde, joufflue avec les hanches larges, les cuisses et les mollets très développés. Le mamelon, large à la base, présente une forme conoïde allongée. Jeune fille, elle est fine et gracieuse, mais à partir de l’âge de dix-huit ans ses membres et ses traits s’épaississent rapidement.
VÊTEMENT. — Le costume des hommes se compose d'un petit caleçon et d’une pièce d’étoffe en soie ou coton, le sampôt, de forme rectangulaire, placée sur les reins, dont les bouts tombants sont réunis en avant, passés entre les cuisses et enfin relevés et engagés derrière dans la ceinture, de manière à donner à cette partie du vêtement l'apparence d’une culotte bouffante. Ce sampôt est maintenu soit par une ceinture plus ou moins riche, soit par une pièce d’étoffe qui sert à tour de rôle de ceinture, de mouchoir, d'essuie-main, ou même de turban pour se protéger des ardeurs du soleil.
Habituellement le Cambodgien n’a pas d'autre vêtement. Quand il fait froid ou qu'il est en cérémonie, il porte un petit veston court, à col droit, en soie ou en coton blanc. Il va nu-pieds et tête nue; cependant l'usage du chapeau européen se répand.
Les gens riches portent des sandales qu'ils quittent à l'entrée des maisons.
Les femmes ont comme les hommes le sampôt. Elles se couvrent la poitrine avec une longue écharpe en sautoir. Dans la haute classe, elles portent un petit veston très court en soie ou en velours. Les femmes du peuple ont souvent une longue robe en fourreau, à manches étriquées.
MŒURS. — Les Cambodgiens ont quelques notions de la propreté; ils sont sobres, paisibles, très endurants, très hospitaliers et très charitables. Comme dans l'Inde, les voyageurs trouvent sur les routes et dans les villages des asiles (salas), où ils peuvent faire leur cuisine et passer la nuit.
Ils ont le caractère gai, aiment les réunions, la musique, les jeux. Ils sont indolents, naïfs, crédules, peu curieux. Incapables de travaux
pénibles, ils ne fournissent que le travail absolumentnécessaire pour assurer les besoins très restreints de leur existence. Ils n’ont d’ailleurs aucune règle ni pour leur travail, ni pour leur repos, ni pour leurs plaisirs. Ils sont très pudiques et de mœurs décentes.
Les deux sexes fument le tabac et chiquent le bétel dès l'enfance. L'opium se répand de plus en plus dans la classe aisée. Le hachisch est aussi en usage.
La famille est très fortement constituée. Les lois autorisent la polygamie (jusqu’à dix femmes, dont trois légitimes). Les riches sont à peu près les seuls à user de ce droit et, dans ce cas, la première femme est seule maîtresse de maison, les autres lui sont soumises. Dans le peuple, la monogamie est à peu près la règle. Les garçons se marient vers dix-huit à vingt ans. Les filles sont nubiles entre la dixième et la douzième année; elles sont mariées à quinze ou seize ans. L'homme qui ne se marie pas est peu considéré, à moins qu'il ne se fasse bonze. Le divorce est réglé par le code et se produit assez fréquemment. L'allaitement dure deux ou trois ans. Il est d'autant plus prolongé que la famille est plus aisée. De bonne heure toutefois on y ajoute une alimentation solide, riz et bananes.
Les enfants sont nus jusqu'à huit ans, époque à laquelle on envoie les petits garçons à l'école. L'instruction des filles est négligée, on leur enseigne surtout la musique et la danse en dehors des travaux du ménage. Les enfants sont respectueux de leurs parents et de leurs aînés ; ils manifestent une vivacité d'esprit et d'intelligence qui s'atténue vers l’âge adulte.
La religion est le bouddhisme, auquel s'ajoutent des superstitions nombreuses, en particulier la crainte des mauvais génies. Les bonzes sont très honorés et appelés dans toutes les circonstances importantes, fêtes, maladies, etc. Tous les Cambodgiens doivent, au sortir de l’école, qui est tenue par les bonzes, entrer à la bonzerie pour y faire un noviciat de trois mois et y passer ensuite trois mois au moins comme bonzes.
ALIMENTATION. — L'alimentation consiste en riz, poisson, bananes et végétaux divers. Le Cambodgien est très frugal, il mange rarement de la viande et boit peu d'alcool. Cependant l'usage de l'alcool de riz fait des progrès dans la basse classe, et les gens riches adoptent, de plus en plus, la cuisine compliquée des Chinois et des Annamites aisés. On mange avec les doigts en se servant seulement de la main droite pour porter les aliments à la bouche.
De même que dans les castes brahmanes de l'Inde, on se lave la bouche et les mains à la fin du repas.
HABITATION. — Les habitations cambodgiennes sont en bois ou en bambous, suivant le degré d’aisance. Elles sont construites sur pilotis, élevées en général de 12,50 au-dessus du sol. La toiture est en chaume ou en feuilles de palmiers; le plancher est formé d’un
treillis de bambou. Le corps de logis est divisé en petites chambres par des cloisons de feuilles ou de lattes, en treillis.
Les habitations riches comportent généralement deux corps de logis séparés par une plate-forme à ciel ouvert, sur pilotis comme toute la maison; elles sont d’une construction plus soignée, avec la charpente et les planchers en bois dur. Souvent elles ont des toitures en tuiles et sont entourées d’un jardin. D'ailleurs le Cambodgien, passionné pour les fleurs, les cultive en pots dans sa maison, quandil ne peut avoir de jardin.
L'élévation de la maison sur pilotis la rend plus hygiénique ; elle est mieux ventilée, préservée des insectes, des reptiles et des fauves, de l'humidité du sol et des inondations.
En certains endroits, périodiquement inondés, on voit des villages flottants dont les habitations reposent sur de grands radeaux de bambous.
PATHOLOGIE ET HYGIÈNE. — Les Cambodgiens manifestent un souci de la propreté qui fait totalement défaut aux Annamites. Journellement hommes et femmes font leurs ablutions ; ils nettoient leurs vêtements et entretiennent leur habitation en état de propreté. Malheureusement, par beaucoup d’autres côtés, ils pèchent gravement contre l'hygiène et neutralisent l'effet de leurs habitudes de propreté relative. C’est ainsi qu'ils emploient soit pour préparer leurs aliments, soit comme boisson, soit pour leur toilette, aussi bien l’eau stagnante des mares que l’eau des rivières. Les eaux courantes des rivières sont habituellement souillées, par suite de l'établissement de latrines sur leurs bords. Ils laissent les ordures s’amonceler au voisinage de leurs maisons. Enfin ils ne prennent aucune précaution contre les maladies contagieuses, choléra, lèpre ou variole, quand elles atteignent un membre de leur famille.
Leur peu de vigueur naturelle, joint à cette hygiène défectueuse, contribuent à entretenir un état sanitaire médiocre parmi la population. Le Cambodgien se laisse déprimer et abattre par la moindre maladie ; sa résistance aux influences morbides est très faible.
Les maladies endémiques communes sont le paludisme, la tuberculose, la lèpre, la dysenterie, la diarrhée; les affections pulmonaires, grippe, congestion pulmonaire, bronchopneumonie, les affections rhumatismales.
Lesascarideslombricoïdes etletænia sont communs chez les adultes comme chez les enfants. Les maladies des yeux sont fréquentes. Parmi les affections de la peau, il faut citer la gale, les ulcères, le viiligo et une dermite caractérisée par la desquamation furfuracée de la peau. Le tétanos fait de nombreuses victimes chez les nouveau-nés. La rage est rare. On observe au Cambodge le ki-mo et particulièrement les lésions plantaires de cette maladie. Elle est moins fréquente au Cambodge qu’au Laos.
Le choléra, qui revêt en général un caractère épidémique au Cambodge, occasionne annuellement de nombreux décès. La variole fait relativement peu de victimes depuis que nous avons introduit la vaccine. On observe avec une fréquence variable des épidémies de rougeole grave, d’oreillons, d'influenza, de dengue, de fièvre typhoïde.
Contrairement à ce que pourrait faire supposer leur faible résistance à la maladie en général, les Cambodgiens résistent remarquablement aux traumatismes graves et aux grandes opérations. Ils ne manifestent pas de réaction fébrile etn'éprouvent pas, au même degré que l'Européen, le choc opératoire.
La mortalité, considérable chez les adultes, est surtout très importante chez les enfants. Ceux-ci sont décimés par la variole, les diarrhées infantiles, le tétanos.
Grâce à la fécondité de la race et à la diminution de la mortalité par la variole, la population paraît être en accroissement.
POPULATION. — La race Khmer est représentée actuellement par 1 400 000 individus, qui se trouvent tous réunis dans le Cambodge. A côté de cette population cambodgienne pure, on trouve au Cambodge environ 120 000 Chinois et autant d'Annamites, des Malais, des Indiens Malabars et des Siamois, au nombre d’une centaine de mille et enfin quelques centaines d'Européens. Soit une population totale de près de 1750000 habitants répartis sur un territoire qui mesure approximativement 120 000 kilomètres carrés de superficie.
3° Groupe Thaï ou Laotien.
ORIGINES. — Calqhoun place le berceau de la race au nord de la province du Se-Tchouan, dans le massif montagneux du Kiou-Long. Cependant les Laotiens ne sont pas des Mongols. A en juger par leurs caractères physiques et moraux, les Thaïs seraient, comme les Khmers, les descendants d’Indous dont le type a été modifié par le croisement avec des éléments mongols. Il ne nous paraît pas douteux que cette race ait du sang Aryen avec un mélange de sang jaune.
Un siècle avant Jésus-Christ, les Thaïs existaient sous le nom d'Aï- Laos. Ce peuple occupait le Laos actuel et le Yun-Nan. Son empire ne tarda pas à s'étendre et devint très puissant aux vu* et vin siècles. Il confinait au nord au Thibet, à l'ouest au royaume indien de Maghäda. A l’est, il s'étendait sur le Tonkin jusqu'au Quang-Si. Au sud, il touchait l'Annam, l'empire Khmer et la Birmanie dont il engloba au vu® siècle la partie nord ou royaume des Pyaos. Nous avons vu qu'une parte de ces Pyaos, forcés d'émigrer par la conquête, sont arrivés au Tonkin et au Quang-Si, où ils ont des descendants, les Muongs et les Noungs.
Plus tard les Sungs, ou Chinois du sud, qui s'étaient constamment trouvés en lutte avec les Thaïs, refoulèrent cette race vaillante. Elle
dut rétrograder vers le Mékong et le Mé-Nam. Ce sont les Thaïs, émigrés à cette époque dans le bassin du Mé-Nam, qui auraient été la souche de la race siamoise actuelle.
Les Siamois se désignent eux-mêmes sous le nom de « petits Thaïs » et appellent « grands Thaïs » les Laotiens du nord. La race Thaï, aujourd'hui très disséminée, paraît compter encore plus de trente millions de représentants. On la retrouve jusque dans l'ile de Haï-Nan, sous le nom de Lis ou de Loïs.
En Indo-Chine, elle occupe le bassin du Mékong jusqu'aux fronüères de la Birmanie et du Yun-Nan. C'est le peuple Laotien. On trouve en outre des tribus nombreuses au nord-est du Laos, dans toute la région montagneuse du Tonkin. Ces tribus sont les Thaïs des hautes vallées du fleuve Rouge, dont nous avons parlé à propos du groupe montagnard.
Le nom de Thaï signifie homme libre dans la langue laotienne. Cette langue, avec des modifications locales dues à un isolement séculaire, est demeurée le langage des tribus Thaïs dispersées au Tonkin. C’est aujourd'hui le Laotien qui représente le type le plus pur de la race, type assez peu éloigné de celui du Cambodgien.
CARACTÈRES PHYSIQUES. — Le Laotien a le visage aplati, le nez enfoncé à la racine, les arcades sourcilières saillantes, le front large et bombé, les yeux non bridés. Sa peau a la coloration bronzée de l’Indou du nord de l'Inde. La taille moyenne de l'homme est 1",60. La femme est fine et élancée dans la jeunesse : la maternité et les travaux auxquels elle est astreinte la déforment de très bonne heure.
ALIMENTATION. — Le riz forme la base de la nourriture ; on y ajoute du poisson sec, salé, ou frais, et quelques rares légumes. Comme le Cambodgien, le Laotien mange avec les doigts. Il boit de l’eau et de l'alcool de riz. Hommes, femmes et enfants chiquent le bétel et fument le tabac. La femme est plus active que l'homme.
MŒURS. — Le caractère du Laotien est doux et paisible, ni tapageur, ni querelleur. L'hospitalité est pratiquée de manière à supprimer la mendicité. Fort gais de leur naturel, les Laotiens multiplient les fêtes, qui sont très animées par la musique, les chants, les danses et les jeux les plus variés. Les mœurs sont assez austères, bien que dans leurs propos et leurs chansons domine la licence la plus dévergondée. Le mariage est pratiqué de bonne heure; la monogamie est la règle générale.
LANGAGE. — La langue thaï est monosyllabique et chantante. Comme en annamite, une syllabe a diverses significations suivant le ton sur lequel elle est prononcée.
L'écriture est alphabétique; l'alphabet comprend quatorze voyelles ou diphtongues et trente consonnes simples ou composées. Elle est enseignée par les bonzes.
VÊTEMENT. — Le costume se compose pour l’homme d’un sam-
pôt et d’un langouti (écharpe qui drape le thorax). Le veston et le chapeau de feutre se sont introduits récemment. La femme a, comme au Cambodge, le sin ou jupon et l'écharpe qui couvre la poitrine.
Les deux sexes portent les cheveux coupés en brosse.
TATOUAGE. — Les hommes sont généralement tatoués depuis les genoux jusqu'à la ceinture. Le tatouage, bleu foncé, représente des animaux fantastiques ou des fleurs. Parfois 1l existe des tatouages différents et de couleur rouge sur le tronc et les bras.
HABITATION. — La maison laotienne est en bambou, élevée sur pilotis à 1,50 du sol environ. Le toit, en paillote ou en tuiles de bambou, est pointu, à pans très inclinés et relevés à la base. Sur un côté existe régulièrement une véranda, qui sert de cuisine en même temps qu'elle agrémente l'habitation. L'intérieur comprend une salle commune et deux à cinq compartiments servant de chambres.
Vêtement, coiffure et habitation présentent des modifications profondes, suivant qu'on envisage les Laotiens des bords du Mékong ou ceux qui habitentles montagnes du même bassin, Pou-Thaï, Thaï- Neua, Pou-Eun, ou les Thos du Tonkin.
RELIGION. — Un bouddhisme plus ou moins altéré par le brahmanisme constitue la religion officielle. Le fonds des croyances populaires consiste en superstilions dérivées surtout de la crainte des génies.
Les morts sont incinérés, coutume qui révèle bien une parenté indoue. Toutefois on enterre les individus décédés de maladies épidémiques ou contagieuses. La crémation n’est pas également pratiquée par toutes les tribusde race Thaï.
POPULATION. — On peut évaluer à trois millions la population de race Thaï répandue dans notre Indo-Chine. Le groupe Laotien proprement dit compte à lui seul plus de deux millions d'individus.
PATHOLOGIE ET HYGIÈNE. — La race Thaï est plus vigoureuse et résistante que les races Annamite et Cambodgienne. Les territoires qu'elle occupe dans notre colonie sont essentiellement paludéens; néanmoins le paludisme cause assez peu de décès chez les adultes. Cela tient, d'une part, à la résistance de l'organisme, d'autre part, à l’'accoutumance qui se produit dans le‘jeune âge. Au Laos, par exemple, il y a peu d'individus qui n’aient subi l'impaludation avant la dix-huitième année. Dans cette période de la vie, une sélection s'opère : les moins résistants sont enlevés par les accès, les autres acquièrent cette accoutumance à l’hémamibe de Laveran qui n’est pas l'immunité proprement dite, mais la faculté pour l'organisme de subir la présence du parasite sans en éprouver les effets nocifs au même degré que les individus non impaludés dans l’enfance.
La lèpre est presque totalement inconnue au Laos, probablement en raison des rigoureuses mesures d'isolement que les Laotiens praüquent vis-à-vis des lépreux.
La tuberculose est exceptionnelle également chez les Thaïs du Laos et du Tonkin. |
Les maladies non épidémiques auxquelles ils paraissent le plus sujets sont les affections cutanées, teigne, eczéma, furoncles, myxœdème, gale, chloasme, vitiligo, sclérodermie et une affection très commune au Laos, très proche du pian, le ki-mo; les maladies du tube digestif, diarrhée, dysenterie; les tumeurs, sarcomes, carcinomes, épithéliomes, lipomes; les affections oculaires et les affections vénériennes.
Les maladies épidémiques qui causent desravages dans la populaüion sont la variole, le choléra et le béribéri.
Les malformations congénitales sont fréquentes parmi la race Thaï, ce sont: lapolydactilie, les hernies ombilicales et les vices de conformation du coccyx, qui proémine sous la peau et représente un embryon de queue.
Le Laos est jusqu'ici indemne dela rage.
La mortalité est fort élevée chez les enfants, moyenne pour les adultes. Les vieillards de soixante-dix à quatre-vingt-dix ans sont nombreux, et l’on rencontre quelques centenaires. La mortalité infanüle tient, d'une part, au manque de soins hygiéniques : malpropreté, alimentation précoce par le r1z ; d’autre part, à la variole et au paludisme. Ces différentes causes font qu’au Moyen-Laos, par exemple, d'après Rouffiandis, sur cinq à huit enfants que compte d'ordinaire chaque famille, souvent un seul parvient à l’âge adulte.
4° Groupe Annamite.
ORIGINES. — Ce groupe est de beaucoup le plus important. Toutes les parties basses de la côte orientale de l'Indo-Chine, les basses vallées des rivières, le delta du fleuve Rouge, celui du Donaï et la majeure partie du delta du Mékong, sont occupés par la race Annamite.
Cette race est purement mongole. Il est difficile de préciser à quelle époque elle s'est implantée sur le sol de l’Annam et par quelle longue série de luttes contre les autochtones, les Chinois, les Thaïs et les Khmers, elle a réussi à conserver la propriété des régions riches et fertiles de l’Indo-Chine.
CARACTÈRES PHYSIQUES.— Du nord au sud, la race Annamite est partout semblable à elle-même, avec des modifications légères de taille et de caractère imputables au climat. Sous le ciel de la Cochinchine, elle s’est amollie et a subi un certain degré de dégénérescence. C’est au Tonkin qu'on rencontre le type le plus vigoureux.
Le Tonkinois est de taille moyenne, 1,60 environ. Il a le buste maigre et allongé, les membres grêles, les mains longues et fines. Les pieds sont étroits avec le gros orteil écarté; cette particularité
est l'origine du nom de la race : Annam signifie orteil écarté. La tête est assez bien proportionnée, le crâne est brachycéphale. La face est aplatie et large, avec le front peu élevé, arrondi, et les pommettes saillantes. Les yeux sont bridés, à un degré moindre que chez le Chinois, noirs et petits. Le nez est large et très effacé à la racine, peu proéminent dans sa portion inférieure en saillie, avec les narines minces à ouverture arrondie.
La femme, mince et élégante dans les villes, est de tournure plus lourde à la campagne ; sa taille moyenne est de 1",53.
L'homme a la barbe rare et d'apparition tardive. Chez les deux sexes, le pubis ne se couvre de poils qu’à un âge déjà avancé.
En Cochinchine, la taille est diminuée, la moyenne est de 1,58. L'homme a un aspect efféminé qu'accentuent la similitude des costumes des deux sexes et la rareté de la barbe.
VÉTEMENT.— Le vêtement masculin se compose d'un pantalon très ample et d’une blouse fendue sur les côtés et boutonnée pardevant, à manches étroites. Les cheveux, roulés en un chignon plus ou moins volumineux selon leur abondance, sont maintenus par un turban. :
Pour les femmes, le costume est le même; seulement le pantalon est plus large, et la robe ou blouse tombe très bas. De plus, toutes les femmes portent des boucles d'oreilles et disposent leur turban d'une façon particulière.
Le chapeau masculin est un cône évasé. Les femmes vont nu-tête en temps ordinaire. En grande toilette, les Tonkinoises ont un chapeau large et plat, à bords tombants, en feuille de latanier. Ce chapeau a tout à fait la forme d’un tamis ou d'un grand tambour de Basque. Il protège admirablement contre le soleil.
HABITATION. — L'habitation annamite est une maison en treillis de bambou et feuilles de palmier, élevée au ras du sol, plus ou moins grande et confortable, suivant la région et suivant l'aisance du propriétaire,
Chez les riches et les hauts fonctionnaires, surtout dans les villes, elle est souvent en briques avec toiture en tuiles et de style chinois.
Les pagodes sont les seuls monuments que l'on rencontre dans les villages et dans les villes. Elles sont de style chinois, en briques, avec des toitures et des portiques très ornementés.
ALIMENTATION. — La nourriture se compose de riz, de poisson et de viande de porc. La cuisine, surtout pour les fêtes, est très compliquée à la façon chinoise. Les Annamites boivent de l'eau et, en quantité modérée, de l'alcool de riz.
CIVILISATION ET RELIGION. — La civilisation annamite est calquée sur la civilisation chinoise et remonte sans doute à la même antiquité. Le bouddhisme, qui estla religiontraditionnelle, est modifié
POPULATION INDO-CIHINOISE. Ai.
de la même facon qu'en Chine par les pratiques du culte des ancêtres.
MŒURS. — L'Annamite est sobre, laborieux et patient. Il apprécie comme le Chinois l'instruction et se montre studieux dès l'enfance. Il conserve toute sa vie et dans toutes les classes de la société le goût de la lecture, de la poésie, du théâtre et de la musique. Il a le sentiment et le goût artistique très développés. Il est gai et amateur de jeux, de fêtes et de plaisirs. Ses mœurs ne sont point austères. D'un naturel moins doux que le Laotien ou le Cambodgien, on le voit souvent se quereller ; toutefois ces querelles se résolvent rarement par des coups et se bornent, d'ordinaire, à des invectives et à des injures. Discipliné, il fait un excellent soldat.
Il ne redoute pas la mort et craint peu la douleur. Il est surprenant de constater combien il manifeste peu de réaction aux coups, aux opérations et même aux supplices. Le châtiment le plus usuel en Indo-Chine, jusqu'à ces dernières années, était Le rotin, dont le Code annamite fixait le nombre de coups en proportion du délit commis. Nous avons maintes fois constaté que ce châliment, appliqué avec une rigueur telle qu'il ne manquerait pas de déterminer la syncope chez l'Européen, n'arrachait guère que des gémissements au patient Annamite. Celui-ci, après un supplice de ce genre assez rigoureux, trouve encore la force de marcher et de faire à son juge les salutations prescrites. La femme annamite accouche sans pousser un cri. Les grandes opérations sur l’Annamite sont rarement suivies du choc que l’on observe sur les opérés, chez nous.
Cette moindre sensibilité physique, qu’on retrouve à divers degrés chez les populations chinoises, nous paraît tenir à une impressionnabilité moindre du système nerveux. Elle ne dépend pas d'un stoicisme spécial, ni d’une éducation du caractère, mais de ce que la meurtrissure des tissus ne réagit pas de la même façon sur la cellule nerveuse. Le Mongol ne ressent pas la douleur d'une manière aussi aiguë que les races caucasiques. On peut expliquer par ce fait que, pour empêcher les délits et les crimes, tous les Codes de l'Extrème- Orient aient établi des gammes de supplices variés et cruels. Il est certain que la prison seule, ou les coups de rotin en nombre modéré, ne représentent pas pour le Chinois et pour l'Annamite des châtiments dont ils puissent s'effrayer.
A côté de ses réelles qualités, l’'Annamite possède des défauts qui paraissent inhérents à la plupart des races mongoles. Il est à un certain degré fourbe et dissimulé. Il n’a pas l'esprit d'économie et dépense ses gains sans souci du lendemain. Il est joueur passionné; enfin il se laisse très facilement entraîner à pratiquer de mauvaises mœurs,
Tous les Annamites fument le tabac et chiquent le bétel. Beaucoup fument l'opium.
PA
PATHOLOGIE ET HYGIÈNE. — Malgré son endurance aux travaux pénibles el à la grande chaleur, la race annamite offre une médiocre résistance à la plupart des maladies : choléra, peste, dysenterie, diarrhée, lèpre, tuberculose et surtout paludisme. Il est inattendu de constater que l’Annamite, qui supporte mieux que l'Européen les fatigues, la douleur, les opérations, se laisse abattre davantage par la maladie. Dès qu'il a de la fièvre, quelle qu'en soit la cause, il tombe dans une sorte de prostration, prend une attitude dolente et présente une altération des traits et de la voix généralement disproportionnée avec la gravité de son mal.
Les territoires qu'il occupe sont, au point de vue du paludisme, les plus favorisés en raison du déboisement et de la culture intensive en rizières. Le paludisme, sauf en des points limités, y sévit modérément.
Lorsque des circonstances météorologiques, comme nous l'avons observé en Annam, créent sur la côteun foyer paludéen, les habitants manifestent une grande sensibilité à la maladie, et elle fait de très nombreuses victimes parmi eux. Il en est de même pour les Annamites qui s’éloignent de la côte et vont séjourner dans la région montagneuse. Très rapidement ils sont impaludés et fournissent une mortalité considérable. Aussi manifestent-ils une vive répugnance à quitter leurs plaines pour la région montagneuse. L'eau y est pernicieuse, disent-ils.
Les maladies endémiques que l’on observe le plus fréquemment chez les Annamites sont la dysenterie, la diarrhée chronique, le paludisme, l’ulcère phagédénique, la lèpre, la tuberculose, la grippe, la bronchopneumonie.
On observe chez les Annamites une maladie professionnelle qui mérite d'être signalée, c'est l'érysipèle des laqueurs, décrit par Tédeschi (1).
L'industrie du laquage est très répandue chez les Annamites, particulièrement au Tonkin. La province de Nam-Dinh et la ville de Hanoï sont les centres les plus importants de fabrication des objets laqués.
La laque s'obtient en Indo-Chine du Melanorrhea baccifera et du Rhus succedanea, qui poussent, le premier au Cambodge, le second au Tonkin. Elle s'écoule des incisions faites au tronc de ces arbustes à latex ; elle est recueillie dans des pots qu'on ferme ensuite herméti quement. Pour l'emploi, on la mélange soit à l’huile d'une euphorbiacée, l’Aleuriles cordata, soit à d’autres ingrédients.
Lorsqu'on ouvre les pots qui contiennent la laque, il s'en dégage une huile volatile très irritante pour les tissus. C'est le contact de ce gaz qui produit la maladie des laqueurs. Sur les points de la peau
(1) Tévescar, Ann. d’hyg. et de méd. coloniales, 1899.
qu'il a atteints, tantôt à la main, tantôt au bras, tantôt à la face, il se manifeste soit un simple érythème, soit un gonflement érysipélateux ; au degré le plus grave, une éruption vésiculeuse qui peut simuler un véritable eczéma se développe sur la surface enflammée.
En même temps que cette inflammation locale, on observe des symptômes généraux, fièvre modérée et céphalalgie. La maladie dure deux à six jours; elle cède facilement à l'administration d’un purgatif et à l'application de pommades émollientes. Elle est caractérisée par la soudaineté de son début, par la localisation de l'inflammation aux points qui ont subi le contact de l'huile essentielle et par sa bénignité. Les laqueurs en éprouvent d’une façon réitérée les atteintes, dont la première est la plus grave. Les récidives, sur un même point, déterminent à la longue une sorte de lichénification de la peau.
Les maladies épidémiques sont la variole, le choléra, le béribéri, les oreillons. La peste a fait en Annam, en 1894 et en 1897, des apparitions discrètes. La fièvre typhoïde, la rougeole et la diphtérie sont assez rares.
Les maladies vénériennes sont excessivement répandues dans les villes.
Parmi les affections parasitaires, les teignes, la gale, le tænia sont très communs. La distomatose hépatique, due au Distomum sinense et communiquée par l’eau de boisson, n’est pas rare au Tonkin.
Les Annamites n'ont aucun principe d'hygiène. Ils ignorent la propreté corporelle comme celle du vêtement, de la literie, de l'habitation et de la nourriture. Les parasites, pous, puces, punaises pullulent dans leurs maisons et sur eux-mêmes. Les abords de leurs maisons et de leurs villages sont souillés par des ordures. Nous leur connaissons une seule habitude hygiénique, celle de boire du thé, de préférence à l’eau et à toute autre boisson.
Les résultats de ce manque d'hygiène se traduisent surtout par une mortalité infantile très considérable. Les enfants meurent de tétanos de diarrhée infantile et surtout de variole. Il faut la fécondité remarquable de la race pour que la population ne diminue pas.
Notons que l'accroissement très marqué que l’on observe, surtout en Cochinchine, tient exclusivement à la suppression des épidémies de variole par suite du fonctionnement des services de vaccine.
POPULATION. — La race annamite est représentée par 14000000 d'individus répartis de la façon suivante :
AU TONER RE ES ie CS I PR IE 6 000 000 OP DA EU BA Po So One D SE D EE 6 000 000 ENÉCOCBIR CINE PE ee nine duos 2 000 000
On trouve en outre 200000 Annamites installés au Cambodge et dans le Laos.
5° Groupe étranger.
Ce groupe compte environ 380000 individus. Il comprend des Européens (presque exclusivement Français) et des Asiatiques : Chinois, Malais, Siamois, Indous, quelques Japonais et quelques Tagals.
La race chinoise est l'élément étranger le plus important : on compte environ 130000 Chinois en Cochinchine, 120000 au Cambodge, 100000 en Annam et au Tonkin, soit en tout 350 000.
Les Malais, les Siamois et les Indiens de la côte de Malabar figurent, dans les populations du Cambodge et de la Cochinchine, pour une dizaine de mille.
Enfin la population européenne compte à peu près 9000 Français, colons ou fonctionnaires, et un nombre variable de 12000 à 18000 hommes de troupes de terre et de mer.
Les colons et les fonctionnaires français sont ainsi répartis :
Au Laos, 200; au Cambodge, 500; en Cochinchine, 4500; en Annam, 800; au Tonkin, 3000. Ce nombre, d’ailleurs, s'accroît d'année en année.
Chacun des éléments du groupe étranger a conservé en Indo-Chine sa langue, ses mœurs et ses habitudes particulières d'hygiène.
IV. — PATHOGÉNIE, HYGIÈNE ET PROPHYLAXIE DES MALADIES ENDÉMIQUES DE L'INDO-CHINE.
PALUDISME. — Il faut, au point de vue du paludisme, considérer l’Indo-Chine comme divisée en deux régions, dont l’une est faiblement et l’autre fortement paludéenne (fig. 60). La première comprend toutes les parties basses non boisées, cullivées et populeuses : vallées élargies des fleuves, deltas et plaines côtières. La seconde se compose de tous les territoires montagneux boisés ou incultes et des parties de plaines qui sont en forêts.
On peut poser en principe qu'en tout point de la colonie où le sol est vierge, inculte, couvert de broussailles ou de forêts, l'homme est exposé à contracter la fièvre paludéenne. Il y est exposé aussi, il est vrai, dans les régions considérées comme salubres, mais à un degré beaucoup plus faible, aussi bien quant à la fréquence des atteintes qu'au point de vue de leur gravité. Les grandes villes des deltas sont très peu éprouvées par le paludisme.
La culture est le facteur de la salubrité. Elle éloigne les Anopheles el transforme en localité habitable une contrée jusqu'alors paludéenne. Réciproquement, un territoire qui cesse d'être cultivé redevient très vite un foyer palustre.
L'assainissement par les cultures, en terrain sec, résulte du drainage du sol et de l’assèchement de sa superficie par les plantations. Le
INDO CHINE | a CARTE DU PALUDISME