B. — MALADIES ENDÉMIQUES
MALADIES VÉNÉRIENNES SPÉCIFIQUES. -- Blennorragie. — La blennorragie, très répandue chez le Malgache, ne semble pas avoir pour lui la gravité que nous lui connaissons en Europe. Elle n’en occasionne pas moins chez l'homme de nombreuses complications, surtout des rétrécissements, des abcès urineux, de l'infiltration d'urine. Les femmes ont peu d'accidents puerpéraux gonococciques, et chez le nouveau-né l’ophtalmie purulente, malgré le peu de précautions prises, est une rareté.
Il en est tout différemment de l'Européen, qui se contamine d'autant plus facilement que la maladie est plus répandue. Chez lui, souvent anémié par le climat et fortement impaludé, l'infection devient.tenace avec des allures torpides et chroniques. Grande donc doit être l'attention du blanc et nombreux ses efforts pour éviter la contamination. Là encore il peut interroger et se rappeler que le Malgache appelle la chaude-pisse angaltra et que, de toutes les maladies vénériennes, c'est une de celles qu'il connait et différencie le mieux.
Chancre mou. — Le chancre mou existe, souvent accompagné d’accidents syphilitiques et quelquefois aussi de blennorragie. Il prend facilement, comme dans tous les pays tropicaux, le caractère phagédénique etcause, en ce cas, des mutilationsgénitales étendues etgraves,
et cela aussi bien chez l'indigène que chez le blanc. C'est une des raïsons pour lesquelles toute plaie suspecte des organes génitaux doit être traitée comme si elle devait devenir phagédénique. Quand elle le devient, le meilleur traitement que nous ayons employé est l’application locale de la chaleur, obtenue facilement par l'exposition à quelques centimètres de la plaie, pendant une dizaine de minutes, d'un thermocautère surchauffé ou, à son défaut, par l'application permanente de compresses extrêmement chaudes d’eau bouillie.
Syphilis. — La syphilis jouit, à Madagascar, du triste privilège d'être la maladie vénérienne la plus répandue, fréquente au point que, dans certaines régions, celles du centre par exemple, la plus grande partie de la population est contaminée. Elle y existe sous toutes ses formes acquises et héréditaires.
Acquise, la contamination se fait tôt, le Malgache se contaminant jeune, que ce soit un garçon ou une fille, ce qui fait que la syphilis tertiaire se montre chez des gens encore tout jeunes, et cela sans brûler les étapes.
Le chancre est pour ainsi dire toujours génital.
La plaque muqueuse, à l'encontre de ce qui a lieu chez le blanc, fuit les lèvres, la bouche et le pharynx, montrant au contraire la plus grande prédilection pour les organes génitaux et l’anus.
L'hérédo-syphilis, très répandue, se manifeste soit par des lésions tardives, soit par la polyléthalité infantile et, dans ce dernier cas, constitue pour la colonisation un véritable fléau, l'accroissement rapide de la population étant pour ce pays, sans main-d'œuvre, une question de vie ou de mort. A Tananarive, où la population indigène est de 60000 habitants, nous relevons sur les statistiques municipales les chiffres suivants :
De 1901 à 1903. Naissances d'enfants vivants.........…. 200 81039 — Mort-nés se MS CT 1 118 Décès d'enfants de un jour à trois ans FOOD EURE LIRE SR CAE ER 390 1902 noce se IEEE LE 523 190825 6 CE RÉ RS ES 615 ITOtAl En se et neue 1 528
ce qui donne pour 1903, année maxima, la proportion suivante de mortalité infantile pour 10 000 habitants vivants :
Mortnés:. 2e: hithe ne ECC 68 p. 10 000 Moins d'un:an. 8 PR ee 19 — Dean à:3/ans ARR CRE 32 —
Or les diarrhées infantiles et les gastro-entérites infectieuses étant rares, par le fait que la femme malgache allaite toujours son enfant et lui donne le sein très longtemps, le paludisme étant encore peu répandu à Tananarive à cette date de 1903 et insuffisamment grave,
en Lout cas, pour donner lieu à une grande polyléthalité infantile, les seuls facteurs restants se trouvent être la syphilis et quelques bronchopneumonies relevant d’ailleurs elles-mêmes, dans une certaine proportion, de la diathèse syphilitique.
Les quelques particularités que nous avons signalées concernant Ja syphilis acquise font que la contamination de l'Européen, malgré sa fréquence, n'est pas encore celle qu'elle pourrait être. Pour que cette contamination se produise, le coït est pour ainsi dire nécessaire, de même la cohabitation avec une femme très jeune, puisque le tertiarisme acquis, non contagieux, se rencontre à un âge où nous ne sommes pas habitués à l’observer en Europe.
Les jeunes enfants confiés à des bonnes syphilitiques se trouvent moins exposés qu'en Europe, étant donnée la rareté des plaques muqueuses buccales.
Les Sakalaves, quand un cas d'infection syphilitique est connu, évitent tout contact : la femme n'a plus de rapports et ne reste au domicile conjugal que comme garde-malade (Lasnet) (1).
Il en est pour la syphilis comme pour toutes les maladies vénériennes chez le Malgache : elle n’est pas « honteuse », elle est naturelle. On se le dit les uns aux autres. Il suffit de demander et de savoir interroger. Malheureusement, les notions de syphiligraphie des indigènes sont assez confuses. La dénomination malgache des différentes maladies est donc utile à connaître pour l'Européen, qui le plus souvent l'ignore. Le Malgache, en langue hova, emploie les mots suivants : farasisa, lety, mamaky Holatra, kobay, angatra.
Farasisa, c'est ce que lèguent les parents à leurs enfants, et en réalité tous les accidents cutanés arrivant à un enfant dans les premières années ou les premiers jours de sa vie, accidents pouvant se reproduire au cours de l'existence adulte; c'est le plus souvent de la syphilis héréditaire, mais souvent aussi de la gale.
Tety, c'est la syphilis acquise, maladie qu'ils savent fort bien être contagieuse et amener conséculivement toute une série d'accidents. C'est le chancre induré, mais souvent aussi le chancre mou. Les Sakalaves, au lieu d'employer le mot /ely, se servent de celui de kaisa,
Mamaky Holatra, c'est la plaque muqueuse.
Kobay, c'est l’adénite inguinale, mais le plus généralement le bubon suppuré chancrelleux.
Angatra, c’est la blennorragie.
Voici comment la lutte antisyphilitique est organisée depuis plusieurs années à Tananarive.
1° AU POINT DE VUE INDIGÈNE. — ]. Contre la syphilis acquise el les maladies vénériennes en général. — 1° Création de deux centres de consultations: a. consultations quotidiennes de l’hôpital indigène;
(1) Lasxer, Notes d'ethnologie et de médecine sur les Sakalaves du Nord-Ouest’ Annales d'hygiène et de médecine coloniales, 1898.
b. consultations spéciales du dispensaire municipal, un jour étant réservé aux hommes, un autre aux femmes, un autre aux enfants ;
2° Distribution gratuite de médicaments pendant la consultation ;
3° Cours faits aux élèves de l'École normale d'instituteurs pour leur apprendre ce que sont les diverses maladies vénériennes, leur danger et la nécessité de les soigner.
II. Contre la syphilis héréditaire el la polyléthalité infantile, — 1° Inspection médicale des femmes enceintes et des enfants en bas âge ;
2 Visite médicale consécutive aux avortements et accouchements prématurés.
La ville de Tananarive, divisée en un certain nombre de quartiers administratifs, a été mise sous la surveillance d’un nombre correspondant de médecins indigènes, munis la plupart du titre de docteur en médecine d'une des Facultés françaises : de Paris, de Lyon ou de Montpellier. Outre les enquêtes d'hygiène et la surveillance médicale de leurs quartiers respectifs, ils ont surtout pour mission d'examiner une fois par mois les femmes enceintes et les enfants en bas âge de leur quartier, que l'administration municipale et les gouverneurs indigènes encouragent à venir à la consultation. Le médecin recherche la syphilis chez l'enfant, attire l'attention des parents s'il y a lieu, s’enquiert des accouchements antérieurs et, s’il y a eu polyléthalité infantile, fait traiter la mère en lui expliquant la nécessité de faire soigner également son mari.
Chaque fois qu'un avortement ou un accouchement avant terme est déclaré à la mairie, le médecin-inspecteur, prévenu, visite la parturiente, fait une enquête discrète pour s'assurer si la syphilis est en cause, ce qui est presque la règle; en ce cas, donne à la mère les conseils nécessaires, de façon à lui éviter des accidents ultérieurs,
Ajoutons que le D' Villette a fondé une maternité modèle, où les femmes qui ne veulent pas se rendre à la consultation des médecinsinspecteurs indigènes sont sûres de trouver et soins éclairés et conseils utiles. Cette œuvre privée rend les plus grands services.
Depuis 1902, la lutte antisyphilitique est engagée. Elle a donné déjà de brillants résultats, ainsi que le montre la courbe de la figure 35, où l'on voit la natalité croître d’une façon continue.
Par le seul accroissement des naissances, la population infantile de Tananarive a passé du chiffre de 20230 en 1901 à 26361 en 1903, donnant comme chiffre de natalité pour deux ans 6131 enfants, soit un dixième de la population totale, évaluée en chiffres ronds à 60000 personnes (exactement 60 090 au 31 décembre 1903).
2° AU POINT DE VUE EUROPÉEN. — 1° Visite sanitaire des femmes malgaches très notoirement prostituées et reconnaissant comme clientèle habituelle les hommes des corps de troupe de la garnison européenne et indigène:
2° Visite sanitaire dans les corps de troupe.
Fig. 35. — Courbe de la natalité à Tananarive de 1900 41903.
S S D TD 7 à
DUDSSION
Ces mesures ont été basées sur cette idée, qu'il faut pour l’indigène la plus grande tolérance, que la prophylaxie par l'extension des hôpitaux et des dispensaires médicaux ainsi que l'éducation de l'enfant sont les seuls moyens de ne pas rendre « honteuse » une maladie qui, pour les Malgaches, est toute naturelle, n'entraîne aucun opprobre et se soigne comme toute autre au vu et au su de chacun; que pour les Européens et principalement nos soldats, malheureusement imbus des préjugés d'Europe, la surveillance de la prostitution autour des casernes et la visite régulière des femmes s'adonnant d'une manière exclusive à ce genre de vie sont encore nécessaires.
PALUDISME. — Le paludisme est de beaucoup la maladie la plus fréquente et la plus grave: elle atteint l'indigène comme le blanc et est pour ainsi dire le seul obstacle à la colonisation. Sa transmission par les moustiques, reconnue certaine à l'heure actuelle, se voit confirmée par la présence dans la grande île d'un nombre considérable de moustiques, et parmi eux de grandes variétés d’anophèles, qu'ont étudiées tout particulièrement le professeur Laveran et M. Ventrillon, pharmacien des troupes coloniales. M. Ventrillon a bien voulu me remettre la note ci-dessous, qui est un appoint important à l'étude en cours des culicides de Madagascar.
Les culicides sont représentés par une vingtaine d'espèces à Tananarive et dans sa banlieue; on peut les classer ainsi:
| Cellia squamosa, espèce connue.
Myrorhynchus Maurilianus, espèce connue.
Anophèles ) Pyrelophorus costalis, espèce connue. ; CAE OR CE Cellia alba, espèce nouvelle, variété du C. pharoensis. pere Neireti, espèce nouvelle, variété du funeslus. \ Un Pyrelophorus que je n'ai pas encore déterminé. SLCFOMUYIA Eee. Stegomyia Tananariviensis, espèce nouvelle. : Heptaphlebomyia argenteo-punctata, espèce nouvelle. CE UE ES Ê £x — Mt nouvelle.
CORETRRINA EEE Corethra Pini, espèce nouvelle.
Les autres culicides appartiennent aux genres Culex et Mansonia.
Anophèles. — Le plus commun est le Cellia squamosa. Il existe dans tout Madagascar et est excessivement abondant à Tananarive el dans ses environs. Sa présence a été seule constatée à Tsiafahy au moment de l’épidémie de paludisme de février-mars 1904 et 1905.
Le Myrorhynchus Mauritianus vient ensuite comme nombre. Il existe aussi dans tout Madagascar. Il ne doit pas être très dangereux à cause de sa grosseur et de son vol lourd. On le sent facilement quand il se pose sur la peau.
Le Pyrelophorus coslalis est assez rare à Tananarive, mais il est très commun sur la route de Tamatave et en particulier à Moramanga.
Les trois autres anophèles sont rares à Tananarive et setrouvent localisés dans certains endroits seulement. ;
Le Sfegomyia que j'ai décrit a été découvert au village d’Itaosy, situé à 10 kilomètres à l’ouest de Tananarive, au mois de janvier, c’est-à-dire pendant la saison chaude. Je l’ai trouvé peu abondant, peut-être à cause du
peu d'élévation de la température pendant les nuits, les minima observés pendant ce mois étant de 150 à 160.
Les Heptaphlebomyia sont des Culex qui ont sept nervures écailleuses aux ailes. Ils sont très nombreux à Tananarive. Jusqu'à présent on n’en connaissait qu'une espèce, découverte dans le Mashonaland, à Salisburg (Afrique Australe).
Le Corethra est un cucilide qui ne possède pas de trompe : il n'est donc pas dangereux ni ennuyeux.
J'ai décrit un S{egomyia qui est très abondant sur la côte ouest. I1 m’en est venu des spécimens de Majunga, Diégo-Suarez, Maintirano et Morondava. Je l’ai désigné sous le nom de Sfegomyia Lamberti, comme espèce nouvelle, Ce Stegomyia, d'après Théobald, professeur au Muséum de Londres, est allié de près au Slegomya fasciala et au Stegomyia scutellaris de l'Inde.
J'ai également décrit un Sfegomyia sous le nom de S. Cartroni, qui m'est parvenu de Morondava, Maintirano et Mayotte. Je n’en ai eu jusqu’à présent que des femelles.
Est-il à dire que parmi ces anophèles, dont certainement seront encore décrites d’autres espèces, tous soient capables de transmettre la fièvre paludéenne ? Nous ne le croyons pas. C'est ce que devront élucider des recherches nouvelles, une fois faits et l'inventaire exact des moustiques du globe et la statistique exacte des cas de paludisme, concurremment avec l'étude des mœurs de ces diptères dans chaque région où ils se trouvent.
Néanmoins, nous en savons assez sur le rôle propagateur et nocif des moustiques en général pour que nous essayions de les détruire par tous les moyens possibles, quelles que soient leurs espèces. On a mené cette campagne en un certain nombre d'endroits avec succès. En sera-t-il de même à Madagascar le jour où la lutte sera sérieusement entreprise? À priori, on répondrait par la négative, puisque la population vit presque exclusivement de riz, que la culture du riz est basée sur des inondations régulières des terrains de culture, et que d'immenses régions à peu près désertiques sont marécageuses. Et cependant les recherches intéressantes faites par les D' Neiret, Jourdran, Pin et moi-même permettent,en se rendant compte des habitats et des mœurs des différents culicides de notre ile, d’envisager cette lutte avec plus de confiance. Voici le résultat de nos recherches concernant l'anophèle dans les rizières et les autres cultures :
a. DANS LES RIZIÈRES. — Avant tout, rappelons que le riz pousse dans l’eau et que, pour le cultiver, il faut faire des semis, ensuite repiquer chaque tige brin à brin.
1° Avant la mise en culture. — En juillet, août et septembre, les rizicres sont desséchées, mais autour d’elles existe, la plupartdu temps, un fossé très étroit, très peu profond, avec de l’eau stagnante. Dans ce fossé, les larves d'anophèles abondent.
20 Semis du riz. — Le riz se sème dans une sorte de boue, et la quantité d'eau n'est pas suffisante pour que les larves puissent s'y développer. Quand il a commencé à germer, les petites pousses s'appellent du « ketsa ». Ce sont elles qui sont arrachées, puis repiquées dans la rizière. Or le ketsa lui-même ne contient pas de larves, tandis que le petit fossé minuscule qui entoure la plantation, fossé où l'eau est un peu plus profonde, découverte et généralement à courant très faible, est rempli de larves d'anophèles.
3° Avant le repiquage. — En octobre, aux premières chaleurs, on bêche la terre, on irrigue, puis on brise les mottes de terre soit à coup d'angady (bêche malgache), soit en faisant piétiner les rizières par les bœufs. Pendant ce temps, où l’eau est sale et remuée, il n'y a pas de larves.
4 Repiquage. — Ensuite on repique le riz. Une fois ce travail terminé, on n'entre plus dans la rizière, qui doit rester irriguée. L'eau entre par un coin et sort par l’autre. Si la vitesse d'écoulement de l'eau est suffisante, 1l n’y a pas de larves. Si l’eau reste stagnante ou coule à peine, il y en a en quantité.
5° Pendant la pousse du riz. — Quand le riz grandit, si les épis arrivent à se toucher, les larves disparaissent; mais que ces tiges soient clairsemées ou que le courant d'eau diminue de violence, on retrouve des larves. En d’autres termes, pendant la croissance du riz, si le courant est suffisant, il n'y a qu'un nombre infime d’anophèles.
6° Après la récolle du riz. — Le riz coupé, on abandonne la rizière avec son eau ; à ce moment, les larves deviennent d’une abondance extraordinaire et ne disparaissent que lorsque la rizière est asséchée, c'est-à-dire après plusieurs mois. Ce moment coïncide avec la période annuelle de recrudescence des fièvres. Dans ces rizières, après la récolte, des facteurs nombreux vont d'ailleurs faire varier la quantité des anophèles. Ainsi, que l'eau devenue stagnante dans la rizière soit abondante et surtout que sa surface puisse être agitée par le vent, il ÿ aura relativement peu de larves. De mème si des bestiaux et surtout les canards y viennent errer journellement. Au contraire, les larves seront très abondantes si la rizière est petite ou à demi asséchée, et si l’eau y est tranquille. Si l'on y a pêché et par ce fait détruit les poissons (cyprins dorés), toujours très abondants, le nombre des anophèles devient encore plus grand.
Donc le bilan de la rizière en anophèles est le suivant : dans les semis, il n’en existe pas dans le champ lui-même, mais il y en a beaucoup dans les rigoles, si l'eau tend à rester stagnante. Au repiquage, il n'y en a pas. Quand le riz pousse, il n'y en a pas, ou peu si l'eau coule rapidement; beaucoup si elle est stagnante. Après la récolte, 1l y en a des quantités énormes.
b. DANS LES AUTRES GULTURES. — Outre le riz, le Malgache cultive
du manioc, de la canne à sucre, des patates, des saonjos et des légumes de toutes sortes, Seuls la canne à sucre, les saonjos et les légumes qui ont besoin d’arrosages entrent en ligne de compte. La canne à sucre comparée à la rizière est une quantité négligeable, et comme étendue de culture et comme nid d’anophèles. Néanmoins, l'humidité nécessaire pour sa culture, toujours faite dans des terres très riches et de bas-fonds, lui permet d’abriter de nombreux moustiques.
Les champs de saonjo et d’anandrano (cresson) contiennent beaucoup de larves. Pour la culture maraïchère, les remarques que mes collègues et moi ont pu faire sont de la plus grande importance. Le Malgache, dans les jardins maraichers entourant les villes (à Tananarive, en particulier), creuse des trous assez profonds dans lesquels il amène de l’eau par une petite rigole. Chaque jour il puise l’eau nécessaire à l’arrosage des carrés de légumes voisins, ou encore avec un tesson de bouteille projette en pluie cette eau sur ses cultures. Or, tant que ce trou d’eau est utilisé journellement et que l’eau s’y trouve remuée, 1l n’y a pas d’anophèles; mais, dès que les légumes étant épuisés sur les carrés l’indigène abandonne son trou d'arrosage devenu inutile, aussitôt les larves d’anophèles y croissent avec une rapidité extraordinaire. La culture des légumes, inoffensive dans certains cas, peut donc devenir très dangereuse en certains autres.
Un autre nid d’anophèles est le trou d'où le Malgache a, pour construire sa maison, extrait la terre nécessaire à la fabrication des briques crues employées dans tout le plateau central. Ce trou, qui est toujours au côté de la nouvelle construction, n’est jamais refermé; à la saison des pluies, l’eau s’y accumule et bientôt se peuple d’anophèles. Il en est de même pour les nombreux trous, parcs à bœufs abandonnés et fossés entourant les villages. De même aussi pour les abords des sources, où l’eau perdue pendant le remplissage des récipients va s’accumuler à une certaine distance dans un creux du sol, ainsi que pour les caniveaux lorsque la déclivité n'est pas suffisante pour permettre à l'eau de courir.
Il ne semble pas que les marais soient aussi dangereux qu'on pourrait le croire, à condition toutefois qu'ils constituent de larges nappes d'eau découvertes, profondes, poissonneuses et balayées par les vents. Ils ne le deviennent vraiment que lorsqu'une végétation aquatique abondante recouvre les eaux et que les bords recèlent des multitudes de flaques d’eau.
Ces constatations sont identiques à celles qu'a faites le D' Bouet. Il est toutefois un autre facteur non moins important et nécessaire pour la propagation épidémique du paludisme sur les hauts plateaux de Madagascar, auparavant réputés presque indemnes : ce sont les déplacements humains, nécessités parles grands travaux entrepris dans l'ile au lendemain de la conquête. Les Malgaches du centre sont allés
s'infecter en masse dans les régions basses et palustres, puis ont contaminé, au retour dans les villages, femmes, enfants et vieillards restés indemnes jusque-là.
Comment dès lors, étant donné ce que nous connaissons, entamer la lutte avec quelque chance de succès? Il faut procéder méthodiquement : 1° détruire autant que possible les anophèles ; 2° protéger les individus; 3° enfin surveiller et éviter les déplacements en masse des habitants.
Destruction des moustiques. — Dans LES RIZIÈRES. — Puisque, après la coupe du riz, l'eau de la rizière est absolument inutile, comme tous les indigènes s'accordent à le dire : puisqu'elle ne sert qu'à faire pousser dans la saison sèche de l'herbe pour les bestiaux, ce que le Malgache appelle le kolokolo, il faut assécher la rizière après la récolte, ce qui n'empêchera pas d'irriguer de temps en temps, à la seule condition de laisser l’eau sur le terrain moins des trois semaines nécessaires pour le développement complet de la larve de l'anophèle.
Si la rizière est en contre-bas de la rivière endiguée, il faut ou la supprimer, ou étudier un autre mode d'irrigation, car cette rizière sera en tout temps dangereuse. Elle sera un danger pendant sa mise en culture, car l'eau ne sera pas assez courante ; un plus grand danger encoreaprèslarécolte, parce qu’ellene pourra pas être asséchée.
DANS LES JARDINS MARAICHERS. — Ne permettre la culture des saonjos, des ananandranos et des cannes à sucre, que loin des endroits habités, en tout cas hors de la ville. Encourager les cultures maraîchères, mais à l’expresse condition de veiller à ce que les trous d’arrosages inutilisés disparaissent de suite.
DANS LES VILLES ET VILLAGES. — Veiller à ce que les moindres trous soient comblés, en particulier ceux qui ont servi à retirer de la terre à brique. Combler également tous les anciens fossés inutilisés des villages, ou, s'ils servent de lieu de culture, en aplanir le sol. Détruire autour des maisons et sur les terrains en friche situés dans les villes et villages ou les entourant les herbes plusieurs fois dans l'année, surtout pendant la saison des pluies et à sa fin. Faire cette destruction par le feu, chaque fois que ce sera possible sans danger. Exiger que les caniveaux et les voies d'écoulement des eaux aient une pente suffisante pour que le courant d'eau soit rapide et que les canalisations soient étanches, de façon à ne pas créer des petites agglomérations d’eau. Capter les sources et les fontaines en assurant t'écoulement de l’eau résiduelle sans stagnation sur le sol.
Défendre dans les maisons la conservation d'eau, à moins qu'elle ne soit contenue dans des récipients bien fermés. Supprimer les pièces d'eau dans les jardins.
Enfin il faut abolir les gardes de nuit, qui ont certainement été une des causes de propagation du paludisme. Dans chaque village, eneffet, un certain nombre des habitants sont commandés de garde et
doivent passer la nuit sous un simple auvent pour veiller à la sécurité de tous. Là, avec leur fanal allumé, à peine enroulés dans leur lamba, ils sont la proie des moustiques. Ajoutons que d'ailleurs la multiplicité des villages et le peu d'habitants de chacun d'eux fait de cette obligation une charge, même s'il n'y avait pas le paludisme, extrêmement lourde pour l'indigène. Comment faire pour que ces mesures soient efficaces ? Il faut le concours de la population toute entière, Européens et Malgaches, après l'avoir convaincue de la nécessité de détruire les moustiques. Et, pour cela, lui apprendre à reconnaître les larves des anophèles, inscrire au programme des écoles des cours spéciaux sur le paludisme, faire des conférences, distribuer des brochures illustrées, agir par la voie de l'affiche, toute choses très faisables au moins dans les régions du plateau central, étant donnés l'intelligence de l’indigène, ses facultés d'assimilation et son désir de s'instruire. Dans les villes, il sera nécessaire de charger les agents voyers de dresser une équipe d'ouvriers indigènes qui, sur les indications du médecin municipal, procéderont systématiquement, quartier par quartier, rue par rue, au comblement des mares, au nivellement des terrains, à la destruction des herbes, à la surveillance des trous d'arrosage, au nettoyage des caniveaux, etc. Dresser, en somme, un véritable plan de campagne.
Les services d’égout et d’adduction de l'eau étant sur le point d'être créés dans les villes, il est indispensable que les projets tiennent compte des desiderata exprimés plus haut, et il ne faut pas attendre, pour prendre des mesures, que les canalisations soient déjà établies et le mal sans remède.
Dans les villages, c'est aux administrateurs, guidés par les médecins inspecteurs de l'assistance médicale, de faire ce qui a été indiqué plus haut. Pour les rizières, c’est au Gouvernement de la Colonie de faire étudier par le service des travaux publics l'irrigation générale des terrains, de façon que ne soient mis en rizière que les terrains capables d'être irrigués à volonté avec un courant d'eau de vitesse suffisante. Il y a là une œuvre immense d'intérêt général qui ne peut être faite que par l'État.
Le pétrolage des mares et l'usage des toiles métalliques, si utiles en Europe, ne peuvent pas entrer en ligne de compte, comme moyen de lutte dans un pays où le pétrole est un objet de luxe, où les toiles métalliques sont extrêmement coûteuses, alors que les cases d'indigènes n'ont pas la moindre valeur, le plus souvent.
Pour les habitations d'Européens, pour les casernes, les prisons, il en est tout autrement, la toile métallique peut rendre de grands services. Pour les hôpitaux, elle est indispensable.
Nous venons de voir ce qui regarde l'État, voyons maintenant ce qui regarde les individus. DES
Moyens de défense individuels. — Les moyens de défense indivi-
duels ne doivent pas être négligés. Ce sont ceux précisément pour lesquels il faut faire l'éducation du public européen et indigène, à savoir :
Rechercher dans les maisons les moustiques et les détruire ;
Isoler les maisons d'habitation à distance de toute verdure, même des eucalyptus ;
Veiller à ce qu'il n'y ait autour des maisons ni mares, ni bassins, ni réservoirs à ciel ouvert;
User d'une moustiquaire sans trou et bordée sous le matelas une fois que l'on est couché et que l’on a chassé les moustiques qui auraient pu auparavant y pénétrer, ou mieux clore les fenêtres et les portes avec des grillages métalliques, ou, si l'habitation est provisoire, clore les ouvertures avec un tulle à moustiquaire ;
Ne jamais allumer de lumière dans les chambres avant d’avoir fermé portes et fenêtres s'il n’y a pas de toiles métalliques ;
Ne jamais voyager sans sa moustiquaire, et le soir se garantir la têle avec un masque de tulle et les mains avec des gants;
Toujours entourer le lit d'un malade fiévreux d'une moustiquaire et le faire, à plus forte raison, dans les hôpitaux, où tout paludéen devrait être considéré comme un malade contagieux ;
Enfin user largement de la quinine, tant à titre curatif qu'à titre préventif. ;
Usage dela quinine. —— Etant bien entendu qu'ilsera complètement impossible de détruire tous les anophèles, quelles que soient les mesures prises, la quinine reste et demeure le moyen par excellence d'éviter le paludisme et ses graves dangers ainsi que d’en enrayer la propagation.
À. EuroPÉEN. — 1° Arrivée el séjour. — La manière dont il faudra prendre la quinine différera suivant que l’on doit séjourner à la côte ou dans une des régions palustres de l'intérieur, ou bien que l’on habitera un des endroits relativement sains du plateau central. A celui qui doit habiter une région palustre, je conseille de prendre du jour de son arrivée et quotidiennement, à l'un de ses repas, 25 à 30 centigrammes de quinine, puis de continuer ainsi tout le temps qu'il séjournera dans la colonie, fût-ce des années. C'est la pratique employée par plusieurs missionnaires catholiques, qui ont pu séjourner impunément de très nombreuses années dans les endroits les plus malsains de l'ile. À celui qui vient habiter un des endroits salubres, point duquel il ne doit pas bouger, je conseille la même dose de quinine dès l’arrivée, puis la continuation pendant au moins six mois pour détruire les hématozoaires qui, de temps en temps, pourraient repulluler. Ensuite, même dose de quinine aux changements de saisons pendant une dizaine de jours et à toute menace de malaise ou de fatigue. Il faut, en un mot, absorber de la quinine chaque fois que l'on pourra penser s'être mis ou avoir été mis en état de moindre résistance.
2° Retour en France. — Au retour, il faut avoir soin de continuer le traitement quinique; car il n’est pas rare de voir éclater en France des accès chez des gens n’en ayant jamais présenté auparavant. Tout le temps du voyage, les 25 à 30 centigrammes de quinine doivent être pris quotidiennement, et cette manière de faire continuée pendant un mois où deux suivant le genre de vie menée dans la métropole, suivant le séjour à la campagne ou dans les grandes villes, suivant que la température à l’arrivée est chaude ou oies
B. L'INDIGÈNE. — La propagation de l'hématozoaire par l'intermé-
Fig. 36. — Courbe des cas de paludisme à l’hôpital indigène de Tananarive de 1900 à 1904.
diaire de l’anophèle et la nécessité pour ce moustique de puiser le germe dans le sang des personnes malades et non traitées par la quinine indiquent bien la nécessité pour le blanc de traiter les indigènes, s’il veut se préserver lui-même. Il y a là une question de solidarité sociale des plus nettes.
Donc nécessité, pour le gouvernement de la colonie, de fournir la quinine à tous au prix le plus bas possible, nécessité de la distribuer très largement aux indigènes, nécessité pour l'employeur de soigner ses employés alteints de fièvre paludéenne, au colon et au fonctionnaire de soigner ses domestiques et de distribuer fréquemment aux enfants indigènes, même s'ils ne sont pas malades, de la quinine, car Koch a bien montré que les enfants étaient pour le moustique la mine la plus inépuisable d'hématozoaires. Dans certains villages, le == 45)
D' Neiret a trouvé des habitants porteurs d’hématozoaires dans la proportion d'un sur quatre (1).
Puisque nous demandons une campagne aussi coûteuse et aussi énergique, il faut que des raisons hygiéniques et impérieuses le commandent. Les chiffres statistiques vont répondre pour nous.
Pendant longtemps, le paludisme resta endémique ; ces dernières années, 1l prit en certains points une forme véritablement épidémique. A Tananarive, dans la population indigène, la mortalité par paludisme, qui avait été de 104 pour l'année 1902, de 137 pour l’année 1903, atteint en 1905 pour les seuls mois de janvier 14, de février 34, de mars 53, d'avril 83, de. juin. 119;° elle représente en avril 43,92 p. 100 de la mortalité totale et en juin 44,56 p. 100.
C’est une progression véritablement effrayante.
La courbe{fig.36), empruntée à l'un des rapports du D' Jourdran, dirigeant le service de médecine de l'hôpital indigène de Tananarive, n'est pas moins caractéristique.
| Dans la province Fig. 37. — Schéma de la différence entre la mortalité 4e l'Émyrne cen-
et la natalité à Madagascar (province de l'Imerina centrale).
tral, sur un total de 5158 entrées dans les différents hôpitaux indigènes, la proportion pour paludisme a été la suivante :
ACCÈS INtenMIÉTENES eee ee Rec Ce Sos 1514
+ 1POTNICIEUX see cree es 35 Æÿpho-malarin SEP 8
£ Anémie eficachexie palusires 2. 7." 342 TO TAR etes rue 1 899
c'est-à-dire plus du tiers des entrées totales.
(1) Dans les endroits de la colonie où l’endémie palustre a pris la forme épidémique, on est arrivé à abaisser fortement la morbidité, en pratiquant, à la plus grande partie de la population, des injections de quintne. A cet effet, des élèves dé l'École de médecine de Tananarive ont été plusieurs fois envoyés en mission avec ordre d'injecter de la quinine à toute la population.