‹ Hygiène de l'ame par le baron E. De FeuchterslebenChapitre 1 sur 41 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

■4 ÉT DDE BIOGRAPHIQUE.

Édouard de Feuchtersleben naquit à Vienne, le 20 avril 1806. Sa famille d’origine saxonne était depuis longtemps établie en Autriche, où son père remplissait les fonctions élevées de conseiller aulique.

-f* En naissant, Feuchtersleben apportait déjà avec lui le germe de cessoufirances physiques, qui, pendant quarantc- > trois ans , ne devaient laisser à son corps que de bien courts instants de répit. Sa constitution était si faible ou pour mieux dire si chétive, que longtemps on désespéra de sa vie et qu’à bout de ressources, les médecins durent lui interdire le séjour de la ville. On lui fit quitter Vienne, pour l’envoyer à la campagne. C’est là que s’écoulèrent ses premières années; bientôt l’air pur des champs eut ranimé sa santé débile. Mais si ce milieu vivifiant exerça sur son corps une action puissante, il ne resta pas non

FEUCHTBRSLKBEH. 1

plus sans influence sur le développement et les tendances de son esprit. Comme beaucoup d’enfants maladifs, il était doué d'une disposition précoce à la réflexion, et le spectacle grandiose de cette nature bienfaisante qui semblait l’avoir fait renaître, produisit sur son âme une impression durable. La vue du beau éveilla de bonne heure en lui les idées d’admiration et de reconnaissance ; de bonne heure, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même, il éprouva le besoin de remercier et d’adorer. La nature fut le premier objet de son culte ; c’est elle qui l’initia aux croyances élevées qui, plus tard, devinrent sa force et son soutien.

Cependant l’âge des études classiques était arrivé; l’enfant, devenu jeune homme, pouvait sans danger supporter la vie du collège; il fut donc ramené à Vienne et placé à l’Institut impérial de Marie-Thérèse, où sa naissance lui donnait le droit d’être admis. Ce dut être pour lui une épreuve bien rude ; il quittait ces horizons lointains qu’il avait adorés, cet air embaumé qui l’avait sauvé, pour ne plus voir que les murs étroits d’une Académie dont il devait subir les habitudes moitié militaires et moitié ecclésiastiques. Beaucoup n’eussent pas résisté à cette transition si brusque; mais ce n’était pas une intelligence ordinaire que celle de cet enfant précoce qui dès l’âge de onze ans (1817), composant un sonnet sur le but de la poésie, lui assignait, comme récompense unique, l’immortalité.

Feuchtersleben se soumit donc, sinon sans douleur, du moins sans révolte, et bientôt il sut trouver dans cette vie nouvelle la source de nouvelles jouissances. Enfant , il avait chéri la nature; adolescent, il aima les lettres, puis les

sciences, et cet amour auquel il resta fidèle toute sa vie charma les petites misères de l’écolier, comme il consola plus tard les douleurs et les désillusions de l’homme. Le monde antique s’ouvrait devant lui et présentait ses riches trésors à cet esprit si bien fait pour en comprendre toute la beauté. Grâce à son heureux naturel, à son travail assidu, aux soins éclairés du savant père Bonifacius, son maître, il eût bientôt franchi les premiers obstacles qui le séparaient de l'étude des chefs-d’œuvre de la Grèce et de Rome. Bientôt il fut à même de comprendre ce que pouvaient l’art et la pensée humaine ; dès lors, il était réconcilié avec le collège : ce n’était plus pour lui une prison.

Ses progrès dans les lettres grecques et latines avaient été rapides, et pourtant, contrairement au reproche banal fait à la science, le développement de l’intelligence n’avait ni affaibli son sens moral, ni dépravé son cœur. Ce penseur de douze ans, enlevé tout à coup à ses réflexions solitaires pour être transporté au milieu de collégiens bruyants, avait trouvé parmi ses jeunes camarades, des compagnons de jeu, il ne pouvait y rencontrer des confidents de ses méditations précoces. Cependant ces idées que l’observation et la lecture lui suggéraient, il éprouvait le besoin de les communiquer; aussi n’ayant personne qui put encore les comprendre, il prit le parti de se les conter à lui-même et résolut de les consigner chaque jour par écrit. C’est au collège qu’il commença à tenir une sorte de journal de sa pensée, et persuadé sans doute que ce travail, fait avec loyauté, serait à la fois une satisfaction intellectuelle et un frein moral, il le continua pendant toute sa vie.

Nous devons à l’exécution persévérante de ce plan de sa

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jeunesse une série de documents intéressants et précieux, bien qu'ils contiennent fdrt peu de renseignements biographiques proprement dis.

Ce n’était pas, en effet, des événements matériels et vulgaires que Feuchtersleben prenait note ; le journal du collégien, pas plus que celui du médecin ou du ministre, ne renferme guère de ces détails individuels ayant le caractère de l’anecdote ; en revanche, les remarques, les réflexions générales y abondent et chaque phase par laquelle passe l’esprit de l’auteur y est soigneusement enregistrée. Il nous raconte, par exemple, les hésitations qui s’emparèrent de lui, quand, à l’âge de quinze ans, il voulut par un examen consciencieux, acquérir une conviction religieuse. Partagé entre le sentiment et la raison, entre l’esthétique et la logique, nous le voyons tantôt, entraîné par ses sympathies, incliner vers Luther, tantôt, contraint par ses réflexions, se rallier à Calvin. Puis, sous l’empire d’un enthousiasme littéraire, il se passionne pour les croyances des philosophes de la Grèce et de Rome et finit par confesser qu’au fond de son cœur règne toujours le catholicisme au sein duquel il a été élevé et dont il sent en lui la vitalité puissante, alors surtout que la souffrance vient éprouver son âme ou torturer son corps.

Il nous dit aussi l’impression profonde que lui causa la première lecture de Plutarque, et, parmi les grands hommes, vivants dans l'histoire ou créés parle génie des poètes, il nous cite comme ses héros préférés : l’empereur Josephll, Guillaume Tell, Washington, le marquis de Posa, Napoléon ; personnages disparates, il est vrai, mais que le jeune enthousiaste réunissait dans une admiration com-

mûrie, car pour lui ils représentaient les deux côtés lumineux et enviables de la nature humaine, le beau et le bien, l'intelligence et la volonté.

En effet, comme les esprits véritablement supérieurs, dans les études littéraires ou historiques, Feuchtersliben ne se laissait jamais séduire par le seul charme de la forme ou par l’éclat isolé du fait; toujours avant d’admirer, il cherchait la valeur de l’idée et la portée de l’enseignement. Le beau pour lui ne consistait pas seulement dans le pouvoir plastique et les dehors sensuels; il existait et captivait surtout par ses qualités morales et immatérielles. Ainsi, lorsque, plein de respect, le jeune écolier s’inclinait devant les puissants génies de Goëlhe et de Schiller, il vénérait en eux non-seulement les poètes harmonieux, mais encore les sublimes penseurs auxquels l’humanité devait des chefs-d’œuvre tels que don Carlos et Goëlz von Berlichingen.

Cette méthode d’études ne devait pas rester stérile ; Feuchterslebcn n’était pas un de ces dilettantes du bien, un de ces Athéniens ingénieux, sachant parfaitement distinguer et approuver la vertu, osant même parfois critiquer le vice, mais incapables, par indolence ou par lâcheté, d’établir l’accord entre leur conduite etleur doctrine. Il comprit bien vite que tout n’était pas dans l’excellence du précepte, mais que chez l’honnête homme, l'action doit toujours confirmer la parole. Cette tendance pratique de son esprit, il la manifesta de bonne heure ; nous en trouvons la preuve dans une des rares anecdotes que contient son journal.

Un de ses amis les plus intimes, pour l’éprouver sans doute, imagina un jour de l’accuser près de ses maîtres

d’un assez grave méfait. Avant de chercher à se disculper, Feuchtersleben demanda d'abord quel était son accusateur, et, quand on le lui eut nommé, il ne voulut pas se défendre et se soumit sans murmurer à la punition sévère qui lui était infligée. Voyant l’issue inattendue de sa malencontreuse idée, son imprudent ami se jette tout éploré dans ses bras ; il avoue ses torts, demande son pardon et l’obtient sans recevoir d’autres reproches que ces mots ; « La seule peine que tu m’aies faite, c’est qu’il l'ait fallu mentir pour te convaincre de mon amitié. »

Une autre fois, comme il venait de composer une esquisse historique de la vie d’Algernon Sydney, il voulut la lire à un de ses camarades dont il aimait la vive intelligence. Son jeune auditeur, insensible aux tendances élevées du travail qui lui était soumis, n’en parut saisir que le côté mondain et dramatique. Ce fut pour Feuchtersleben un premier grief, mais la rupture devint complète, lorsqu’un jour, il découvrit par hasard dans le pupitre de son ami une sorte de brevet imaginaire dans lequel, par plaisanterie, celui-ci se décorait d’une foule d’ordres de tous pays, d’une masse de titres, de places et de pensions. A partir de ce moment, toutes relations amicales cessèrent entre ces deux caractères si opposés et si peu faits pour se comprendre.

Nous aurions omis sans regret ces traits d’héroïsme juvénile, si dans la vie que nous avons entrepris de raconter, ils eussent seulement brillé comme des étincelles fugitives, jaillisant sous l’action des études classiques ; nous les avons rapportés au contraire, parce qu’ils sont les manifestations premières d'un caractère déjà formé et où seule

SLR LE BARON K. DE FEl'CHTERSLEBEN.

l’exagération de l’adolescent devait faire place à la tolérance charitable de l’homme qui a vécu et souffert.

La littérature ancienne et la moderne ne composaient pas seules le programme suivi à l'Académie. Les sciences, et particulièrement les sciences naturelles occupaient aussi une place honorable dans l’enseignement scolaire. Leur étude apprenait à Feuchtersleben à sonder ces mystères devant lesquels son enfance contemplative s’était arrêtée étonnée et rêveuse ; elle semblait de plus devoir lui révéler les moyens de rendre à son corps souffrant la santé et la vigueur; aussi, exerça-t-elle une influence considérable sur la grave détermination qu’il était sur le point de prendre. Après douze années passées au collège, il arrivait à l’âge où le choix d’une profession devient nécessaire. Sa naissance, son instruction profonde, les services rendus par son père, lui assuraient un avenir brillant s’il eût voulu suivre la carrière administrative et consacrer au service de l’État ses rares et solides qualités. Tout semblait l’attirer dans cette voie qui promettait de le conduire rapidement au but ordinaire de la convoitise humaine, à la fortune et aux honneurs ; mais, fidèle à ses principes, il préféra à cette perspective séduisante un horizon plus modeste et plus circonscrit. 11 renonça donc à l’ambition de devenir un homme d’État, et choisit la seule profession où l’activité de son intelligence pût librement s’exercer, sans nuire à l’indépendance de son cœur ; il voulut être médecin.

Du reste, cette résolution n’était pas le fruit d’un mouvement d’enthousiasme passager; elle résultait de longues réflexions. Dans une lettre adressée à son père dont il cherchait à obtenir le consentement, il a exposé les rai-

sons qui décidèrent son choix. Cet écrit, œuvre de sa dixneuvième année, prouve la maturité précoce de son esprit, il met, en outre, en évidence, les motifs qui réglaient sa conduite ; aussi, croyons-nous devoir en reproduire ici quelques passages.

Il commence d’abord par rappeler à son père, son enfance passée au milieu des champs et la délicatesse excessive de sa constitution, qui de bonne heure durent diriger son attention vers les phénomènes de la nature et les mystérieuses conditions de la vie. Puis, après avoir fait valoir les avantages qu’il devait tirer des connaissances acquises à l’Académie, il ajoute : « Je n’aborderai donc pas des études « auxquelles je serais tout à fait étranger. D’ailleurs, un « citoyen n’a de valeur qu’autant qu’il sait proportionner « son action à ses forces, et, un examen approfondi m’a « convaincu que, si je suis apte à rendre quelques services, a c’est surtout en qualité de médecin. Toujours mon vœu « le plus cher a été de contribuer directement au bonheur « de mes concitoyens, et toujours, à mon esprit préoccupé « de cette pensée est apparue l'image du médecin, dont « l’influence sur la vie et l’activité humaine est si évidente. « Tout le monde n’est pas appelé à exercer des fonctions « aussi belles ; bien petit, au contraire, est le nombre de « ceux à qui cela est permis. Pourquoi donc, si je sens en « moi cette vocation, l’étoufferais-je afin d'embrasser une « carrière plus brillante en apparence, mais pour laquelle « peut-être je serais insuffisant. Pourquoi ne suivrais-je « pas les cours d’une Faculté qui dans mon pays occupait « et occupe encore un rang si honorable. D'ailleurs, n’y « suis-je pas déjà préparé par mon séjour à l’Académie

SÜR LE BARON E. DR FEUCHTERSLEBEN.

« où le temps, j’ose le dire, n’a pas été complètement « perdu pour moi. J'ajouterai en outre, que devant moi,

« planent sans cesse les grands exemples de Jenner et de « Van-Swieten dont, il est vrai, je ne puis espérer d’at- « teindre le mérite, mais que j’égalerai en volonté quand « il s’agira de contribuer par mon travail au bien-être de « mes semblables. On m'objecte que l’Académie n'est point « destinée à préparer des médecins ; mais je répondrai à « cela que la grande Impératrice Marie-Thérèse n'a ja- « mais eu l’intention d’empêcher ses pupilles de se consa- « crer à l’étude de la médecine, et que jamais elle n’a pu « prétendre à les détourner de leur vocation, surtout, « quand celle-ci est le fruit d’une méditation sérieuse, d’un « penchant irrésistible. N'ai-je pas du reste, en ma faveur, « l'exemple d’un certain nombre de mes camarades. J’ose « donc, mon cher père, espérer que vous approuverez ma « résolution, et que loin de me détourner de ce plan de « conduite, vous m’encouragerez à y persévérer. » Toutefois, son père avait rêvé pour lui une autre destinée. Croyant d’abord que c’était une fantaisie d’adolescent, il s’opposa à l’exécution d’un projet si contraire à ses propres vues; mais bientôt il reconnut qu'il s’agissait d’une conviction inébranlable, et son opposition céda devant l’insistance respectueuse, mais opiniâtre de son fils. Le jeune homme put donc quitter l’Académie pour l'Université, et se livrer sans contrainte à des études vers lesquelles l’entraînait une curiosité ardente. C’est un rude apprentissage que celui de la médecine. Soumis aux travaux les plus pénibles et les plus repoussants, ayant sans cesse devant les yeux les sombres tableaux de la souf-

fi ance et de la mort sous ses formes les plus réelles et les plus désolantes, le jeune étudiant doit, certes, posséder beaucoup de fermeté et de courage pour n’être pas effrayé, et arrêté dès son début. Feuchterslcben était soutenu par sa volonté énergique; la noblesse du but qu’il poursuivait l’encourageait; aussi parvint-il à dompter la répulsion instinctive qu’inspire toujours à une organisation délicate le contact incessant avec la mort. Jamais il n'hésita, jamais il ne pensa à reculer ou à regarder en arrière. S’il sortit victorieux de cette première épreuve, il sut triompher aussi d’un danger plus pressant encore auquel l’exposaient fatalement ses études de chaque jour. L’enseignement de la médecine repose sur l’analyse. L’école apprend à décomposer le tout, afin d’en étudier les détails; rarement, elle montre à reconstruire l’ensemble pour le ramener à son unité fondamentale. Aussi, bien souvent l’étudiant aperçoit seulement l’heureux agencement, l'ingénieuse texture de la machine admirable soumise à son examen. 11 classe avidement dans sa mémoire tous les faits, tous les phénomènes, mais il néglige ou ne saisit pas le lien qui les unit, la source d’où ils procèdent; en un mot,

11 regarde l’effet et ne voit pas la cause. Feuchtersleben ne pouvait tomber dans de pareils écarts; le principe de la vie ne se trouvant nulle part sous son scalpel, il n’alla pas, comme tant d’autres, conclure qu’il n’existait pas; mais, fort du témoignage de sa conscience, il le plaça en dehors de celte matière, qu’il interrogeait en vain, et en fit une force distincte, sinon indépendante. Il reconnut donc que le corps était animé par l’âme et l’âme par Dieu ; dès lors, armé de cette croyance, où se résumaient fidèlement

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scs premiers instincts, il se sentit capable d’affronter les plus dures épreuves.

L’époque de la lutte véritable était arrivée ; le jeune étudiant venait d’être reçu docteur, et quittait l’Université pour entrer dans le monde. Mais, à peine à ses débuts, une effroyable catastrophe allait le frapper. Privé depuis longtemps de sa mère, il s’était uni à son père par les liens d’une affection devenue chaque jour plus intime. Celui-ci, déjà au seuil de la vieillesse, avait osé tenter une de ces démarches qui réussissent rarement à un âge aussi avancé que le sien. U paraissait triste et préoccupé ; cependant, rien dans sa conduite ne pouvait faire soupçonner à l’amitié inquiète de ses enfants qu’il méditât quelque sombre' projet. Un soir, il fit appeler ses deux fils près de lui, s’entretint longtemps avec eux de leur avenir; puis, après leur avoir remis une certaine somme d’argent destinée, dit-il, à récompenser leurs succès, il les congédia en les embrassant. Rien dans l’attitude ni dans les discours du père ne faisait prévoir une détermination fatale : la valeur de l’argent distribué n’avait rien d’excessif; les deux frères se retirèrent donc sans défiance. Aussi, le lendemain, quelle dut être leur stupeur, quand ils ne virent point leur père, d'habitude si exact, descendre pour prendre part au repas de la famille. Ils le cherchèrent partout sans pouvoir le trouver ; et bientôt des indices trop certains vinrent les convaincre de l’horrible réalité. Leur père les avait abandonnés pour toujours. Pendant la nuit, le vieillard avait quitté furtivement sa demeure, s’était fait conduire à un endroit nommé Nutzdorf, situé sur les bords du Danube, et là, égaré par un désespoir qu’il

avait dissimulé à tous, il s’était précipité dans le fleuve.

Feuchtersleben n’avait plus de père; son ami le plus cher, son appui le plus sûr lui manquait. Et maintenant, il ne lui restait pas même le loisir de soulager par des larmes son cœur cruellement déchiré. La misère était entrée chez lui en même temps que la mort. Par suite de circonstances qu’il est inutile de rapporter ici, il se voyait dépouillé de tout son patrimoine et sauvait à peine de la saisie ses propres effets. Tout à coup il tombait d'une position aisée dans un dénûment presque absolu, et il lui fallait, sans tarder, se mettre au travail, pour gagner son pain.

Bien d’autres, certes, eussent désespéré; il ne se laissa point abattre, et, loin de se courber devant l’adversité, il résolut de lutter contre elle ; bien plus, même, il la brava. Peu de temps, en effet, après la mort de son père, il se maria et choisit pour compagne une femme sans fortune, sans naissance, dont l’éducation même était moins qu’or- ’ dinaire, mais pour laquelle il ressentait l’amour le plus vif, l’estime la plus sincère. Dans la position précaire où il se trouvait, ce mariage, audacieux défi jeté à la fortune, qui aurait dû le perdre à jamais, le sauva. Il y puisa une énergie nouvelle. Désormais, ce n’était plus pour lui seul qu’il devait vaincre : à ses côtés, un être chéri soutenait son courage et sanctifiait son travail.

Pour subvenir aux besoins de son modeste ménage, il devait avant tout se créer une clientèle, il y parvint, grâce â son activité incessante, à son infatigable dévouement. Toutefois, les commencements furent pénibles ; car, outre sa jeunesse, Feuchtersleben avait contre lui sa naissance. Naguère, guidé par l’enthousiasme un peu superficiel de

l’adolescence, il avait renoncé à son titre de baron, et, malgré les remontrances sensées de son frère, il n'avait jamais voulu se prévaloir de cette qualité. Devenu homme et chef de famille, il avait repris son titre, car sa raison, mûrie par l'expérience, n’avait pas tardé à reconnaître que, de nos jours, il est plus facile d’abdiquer sa noblesse que de la porter avec honneur et dignité. Mais, parmi les clients du docteur, quelques-uns, par un scrupule exagéré, craignaient que d’insuffisants honoraires n’humiliassent le jeune baron, et oubliaient de s’acquitter envers lui; d’autres, au contraire, pensaient bien à la dette contractée ; mais ignorant cette détresse, qui se cachait noblement à tous les yeux, ils reconnaissaient les soins du gentilhomme par le don d’un objet d’art, d’un tableau, d’une statuette. Ces cadeaux précieux, qui, par égard pour les donateurs devaient être conservés, remplissaient, il est vrai, et ornaient le salon, mais ils laissaient chômer la cuisine. Aussi, trop souvent les jeunes époux durent-ils, par économie, abréger la veillée du soir et, sacrifice plus pénible à leur âge, réduire le nombre de leurs frugals repas. Dans cette misérable lutte contre les prosaïques, mais implacables besoins de la vie matérielle, combien de brillants esprits ne voit-on pas s’obscurcir, de nobles cœurs se dégrader. Feuchtersleben sortit de cette épreuve énervante sans avoir rien perdu de sa pureté ni de sa puissance. Au secours de la médecine, insuffisante pour le faire vivre, il appela la littérature, qui n’avait jamais cessé d’être l’objet de son culte assidu. Ce qui n’avait été jusque-là qu’un délassement, devint une ressource.

Sous des titres divers, il publia, de 1835 à 1836, quel-

ques poésies, qui, sans avoir un grand retentissement, attirèrent cependant l’attention sur le nom de leur auteur. Cette notoriété lui permit de trouver facilement un éditeur pour des œuvres plus sérieuses, et bientôt après il fit paraître d’abord un travail critique sur le premier livre de la Diététique d’Hippocrate, puis un Traité de la Certitude et la Dignité de l'art médical ; enfin, en 1839, son livre sur 1* Hygiène de l’âme, qui obtint le succès le plus éclatant.

Ces œuvres, où brillaient à la fois les grandes qualités du savant et du penseur, augmentèrent sa réputation naissante et lui valurent une place éminente dans le monde lettré. A partir de ce moment, les nuages qui obscurcissaient son avenir se dissipent, les obstacles qui entravaient sa marche sont chaque jour renversés, et nous le voyons s’avancer d'un pas rapide dans la voie du succès. Sa clientèle devient plus nombreuse et plus rémunératrice; il est élu membre, puis bientôt après secrétaire de la Société médicale de Vienne. A quelque temps de là, il est en outre nommé professeur, et commence une série de leçons sur la science de l’âme, envisagée au point de vue de la médecine. Vulgarisateur puissant et lucide, il possédait encore une connaissance approfondie du sujet qu’il voulait traiter ; aussi son enseignement eut-il dans l’école un succès prodigieux. On accourait en foule pour entendre sa parole; et la vogue devint telle, que ses collègues de la Faculté, privés de leur auditoire habituel, furent obligés de changer l’heure des cours qui coïncidaient avec le sien. En outre, sa réputation ne resta point enfermée dans l’étroite enceinte de l’Université; elle se propagea au dehors. Ses leçons, recueillies et imprimées, furent lues avidement

par tous ceux que préoccupent les études sérieuses. Traduites en Angleterre, par Lloyd et Babinglon, elles y firent sensation et y acquirent, de même qu’en Allemagne, une autorité classique qu’elles conservent encore.

Les exigences de la pratique et les devoirs du professorat absorbaient à cette époque presque tous les loisirs de Feuchtersleben. D’ailleurs, juge rigoureux de son propre mérite, il avait renoncé à l’exercice actif de la littérature, et allait même, d’après le témoignage de Grillparzer, jusqu’à se refuser toute inspiration poétique. Cependant, il n’avait point pour cela rompu tout commerce avec les lettres ; les œuvres de l’art ne cessaient pas d’exercer sur lui un puissant attrait, et partout oxi il le rencontrait il applaudissait au talent qu’il croyait ne pouvoir posséder luimême. Depuis longtemps, il était intimement lié avec Bauernfeld, Schober, Mayrhofer; l’excellent Grillparzer était devenu son ami, et des hommes plus jeunes, dont il avait su deviner l’avenir, lui témoignaient autant de déférence que d'estime. Plein de sympathie pour leur jeunesse, il prodiguait h leurs efforts les encouragements et les éloges; mais, ami sincère et clairvoyant, il savait au besoin y joindre les conseils et même les critiques. Il les exhortait sans cesse à ne jamais sacrifier dans leurs écrits l’idée à la forme, et leur prescrivait, comme souveraine loi, la clarté, qui est la probité du poète.

C’est ainsi que Feuchtersleben utilisait la haute influence que lui avait acquise un travail opiniâtre ; c’est par cette incessante activité de sot» esprit qu’il parvenait à dompter son corps toujours prêt à se révolter, et qu’il le forçait, pour ainsi dire, à s’oublier et à vivre. Les dix an-

nées comprises entre 1837 et 1847 furent pour lui l’âge d’or. Aimé, estimé de tous, il était presque puissant et se sentait utile. En 1846, il était devenu doyen de la Faculté de médecine et venait d’êire nommé vice-directeur des éludes chirurgicales, lorsque les événements de 1848 éclatèrent à Vienne.

Bien qu’il aimât la liberté, Feuchtersleben n'était certes pas un révolutionnaire. Esprit sensé et réfléchi, il répugnait aux secousses violentes et désordonnées d’une révolution, qui trop souvent ne font dépasser le but que pour vous ramener ensuite bien en deçà du point de départ. Loin donc de désirer le mouvement de mars 1 848, il le désapprouvait et le redoutait même. Toutefois, il ne possédait pas ce cœur froid, cet amour-propre implacable qui pousse certaines gens, dont les conseils ont été méconnus, à s’abstenir de la lutte pour assister impassibles et presque triomphants aux catastrophes qu’ils ont en vain annoncées et prévues. 11 avait, en 1847, comme doyen de la Faculté, prononcé un discours, où il prouvait la nécessité d’une réforme universitaire, et avait signé plus tard une pétition qui réclamait pour tous la liberté de l’enseignement. Ces actes, qui naguère avaient eu un certain retentissement, firent penser à lui en ce moment critique. On réclama son concours, qu’il refusa d'abord ; mais on lui représenta le mal qu’il pouvait empêcher, le bien qu’il devait faire, et il se laissa convaincre. On était alors en juillet 1848 ; un nouveau ministère venait de se former; on lui offrit d’en faire partie comme ministre de l’instruction publique.

Dans les circonstances présentes, pour remplir utilement

un pareil poste, il fallait une vigueur physique et un ascendant politique que Feuchtersleben ne crut pas posséder. Il repoussa donc l’oflre qui lui était faite, et, renonçant au premier rôle, il accepta seulement les fonctions de sous-secrétaire d’État, qu’il jugeait plus conformes à ses connaissances spéciales. A peine monté au pouvoir, sans perdre un seul instant, il se mit résolument à l’œuvre ; mais la tâche qu'il s’était imposée était au-dessus des forces humaines. Il voulait à la fois réformer et modérer, corriger sans détruire, tandis qu’autour de lui tout se précipitait vers la confusion et la ruine. Chaque jour, les hommes et les choses lui devenaient de plus en plus étrangers; il s’adressait à la raison, et la passion seule lui répondait; il voulait diriger les événements, et c’étaient eux qui l’entrainaient. Bientôt il s’aperçut que dans cette lutte ingrate, il usait inutilement ses forces et compromettait son caractère. Dès lors, son parti fut bien vite pris.

Vers la fin de septembre, sous prétexte de rétablir sa santé gravement compromise, il partit pour la campagne, et lorsque survint la catastrophe du 15 octobre, il envoya volontairement sa démission. Retiré à Aussée, près d'un frère qu’il chérissait, il chercha dans la vie de famille le repos et l'oubli. Pour charmer les angoisses de son âme troublée, il eut recours à son remède habituel, à l'étude, et entreprit de sérieuses recherches sur l’anthropologie dont il voulait faire le sujet de ses prochaines leçons. Peu à peu, le calme revint dans son esprit, son corps épuisé sembla recouvrer de nouvelles forces : il résolut donc de retourner à Vienne pour y reprendre l’exercice de la médecine et ses fonctions de pro-

l'esseur. Il oubliait, hélas ! la malédiction qui pèse sur le réformateur dont l'œuvre est restée inachevée. Pendant son court passage aux affaires, préoccupé avant tout du bien de l'État, il n'avait pu toujours épargner les personues, et ses réformes avaient lésé certains intérêts privés. Il s’était ainsi créé des ennemis dont il allait éprouver maintenant l’implacable rancune. A peine eut-il voulu reprendre sa charge de Doyen, qu’aussitôt, les professeurs de l’université, refusant de l'admettre parmi eux, signèrent une pétition afin d'obtenir sa révocation. 11 est certain que le gouvernement ne fut point l’instigateur de cette démarche, et qu’il dut même la voir avec regret. En effet quelque temps après, mais malheureusement trop tard, la justice qu’on refusait maintenant à Feuchtersleben, était rendue à sa mémoire. L’empereur accordait à sa veuve une pension, et, en lui annonçant celte faveur toute gracieuse, il prononçait ces paroles consolatrices : « Votre mari ne m’a servi que peu de temps, et cependant il a su faire beaucoup de bien. »

Quoi qu’il en soit, Feuchtersleben crut qu’il ne pouvait plus faire partie d’une compagnie qui le repoussait ainsi, et, spontanément, sans être contraint autrement que par le sentiment de sa dignité offensée, il se démit de ses fonctions. Jusqu’alors, l’adversité l’avait frappé sans parvenir à l’abattre, cette fois il se sentait brisé. Il était renié, méconnu ; il avait vu s’évanouir tous ses rêves, toutes ses illusions les plus chères; le doute et le dégoût avaient envahi son cœur, désormais fermé au sentiment qui naguère le soutenait encore, à l’espérance. Il tomba malade etbientôt dut prendre le lit. C’était la mort qui arrivait, elle venait

réclamer ce corps qu'une âme énergique lui disputait depuis si longtemps ; après quarante-trois années de lutte la matière violentée reprenait ses droits. Feuchtersleben était la proie d’une maladie sans nom, qui pendant quatre longs mois lui infligea les plus horribles tortures. Son corps paralysé semblait à chaque instant près de se dissoudre, tandis que son esprit, resté lucide, comptait chacun des pas qui le rapprochait du terme fatal. Atteint par moments de syncopes étranges, il semblait alors avoir cessé de vivre, et cependant l’âme veillait toujours et continuait de percevoir ce qui se passait autour de lui : une fois, à la suite d’une de ces horribles attaques, on crut que tout était fini et il put entendre un prêtre appelé près de lui, murmurer à son chevet, les prières des agonisants.

Ces trop longues souffrances devaient enfin avoir un terme. Le 3 septembre 1849 ses amis éplorés recueillirent ses dernières paroles. Elles attestaient encore sa foi spiritualiste. ■< Au revoir, leur dit-il, je vous quitte, je « pars pour un monde plus brillant et plus pur. » Quelques heures après, il n’existait plu3. Malgré les graves préoccupations dont chacun alors était assiégé, la nouvelle de cette mort produisit à Vienne une sensation profonde. L’opinion publique, un instant égarée, reconnut alors sa fatale erreur, elle comprit l’étendue de la perte que le pays venait de faire, et les plus grands honneurs furent rendus à la mémoire de ce vertueux citoyen si injustement condamné. Enfin, le jour de la justice était venu pour cet homme de bien que l’ingratitude avait tué.

Telle est l'histoire de Feuchtersleben. Condamné en apparence, par des infirmités précoces, à traîner péniblement

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