ÉTUDE BIOGRAPHIQUE SUR LE BARON, ETC
une existence misérable et sans utilité, il sut trouver dans sa volonté énergique les moyens d’oublier ses souffrances et même de servir son prochain. Cette vie, preuve évidente de l’intluence du moral sur le physique, nous a semblé utile à raconter ici. Elle forme, selon nous, la préface naturelle d’une hygiène de l’àme ; c’est l’exemple venant confirmer le précepte.
Dans cette étude, purement biographique, nous avons cherché à montrer l’homme, sans nous occuper de son œuvre. Publiée pour la première fois à Vienne en 1839, Y Hygiène de l'âme a eu déjà vingt éditions successives en Allemagne, plusieurs traductions en France et en Angleterre. Nous ne chercherons pas à apprécier ce livre dont le mérite est déjà consacré par un si brillant succès ; d’ailleurs cette tâche a déjà été accomplie par nombre d’écrivains distingués.
Nous laisserons parler M. Adrien Delondre, qui, dans un remarquable travail publié par la Revue contemporaine (15 avril 1838), a su, mieux que personne, rendre justice à la valeur littéraire et scientifique de ce petit traité de philosophie pratique.
J. PELLAGOT.
31 janvier 1860.
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Voilà un petit livre plein de sens et de raison ; il donne, sous une forme simple et populaire, des conseils de la plus haute sagesse; on sent qu’il a été écrit, comme l'auteur nous le dit, dans le recueillement et dans le repos ; qu’il est le fruit d’une méditation lente et d'une précieuse expérience. M. de Feuchtersleben a eu le rare bonheur d'éviter les spéculations nuageuses dans lesquelles se perdent trop souvent les penseurs allemands ; il n’a pas construit de système, il a fait un livre vraiment pratique, c’est-à-dire vraiment utile. 11 y avait deux écueils dans une œuvre de ce genre, c’était de se perdre dans des généralités vagues et par conséquent dépourvues d’utilité, ou bien de descendre à des détails mesquins, à une sèche et stérile énumération de conseils qui ne peuvent exercer une influence réelle et salutaire sur les âmes : l’auteur a su éviter ce double péril. 11 n’affiche ni une science pédantesque, ni une simplicité trop vulgaire ; il intéresse toujours, même en enseignant, et, ce qui est bien plus important encore, il persuade toujours, grâce à celte philosophie douce et insinuante qui est répandue dans tout son livre. C’est que
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l’ànie noble et élevée de l’auteur s’y montre à découvert ; on sent qu'une conviction profonde anime toutes ces pages, et l'on aime, comme Pascal, à retrouver l’homme sous l’écrivain. Nous l’avouons en toute sincérité, ce livre ne nous a pas seulement plu, il nous a ému, il nous a charmé, il nous a inspiré un vif sentiment de reconnaissance et de respect pour celui qui l’a écrit.
Je dois cependant adresser à l’auteur quelques critiques. D’abord le titre est obscur et répond mal à l’idée qu’il est destiné à éveiller. Par les mots Hygiène de l’âme, on entend tout d’abord « la science des moyens propres à préserver la santé de l’âme,» c’est-à-dire la morale, et l’auteur donne lui-même cette définition au début de son livre. Mais bientôt il restreint le sens de ces mots, et prévient qu’ils désignent « la science de mettre en usage le pouvoir que possède l’âme de préserver par son action la santé du corps » : tel est en effet le véritable sujet du livre, qui n’est pas un traité de morale proprement dit, mais une application de la morale à l’hygiène. Il y a donc quelque chose d’obscur et de mal défini dans les termes. Ce n’est là au reste qu’une querelle de mots, et j'y insiste d’autant moins que dès son introduction l’auteur annonce son dessein de la façon la plus claire et la plus précise : « Je veux, dit-il, par une alliance qui peut paraître singulière, de la morale et de l’hygiène, étudier au point de vue pratique l’influence de l’âme sur le corps humain. » Il n’y a pas à s’y méprendre, M. de Feuchtersleben attache une grande importance à la question des rapports du physique et du moral de l’homme; mais, en médecin vraiment philosophe, il veut traiter de l’influence du moral sur le phy-
sique, et montrer tout ce que peut l’âme seule sur la santé du corps. C'est là un programme qui à nos yeux a le plus grand intérêt, et nous suivrons scrupuleusement le docteur allemand dans tous les points de cette curieuse étude.
Puisqu’il est question des rapports de l’âme et du corps, il semble qu’on ne puisse pas hésiter sur la pensée de l'auteur et que la distinction de ces deux natures soit un point accordé et mis hors de discussion. Pas du tout : notre docteur affiche une complète indifférence à cet égard, et nous avons été singulièrement étonné de rencontrer ces lignes qui semblent un démenti formel donné à tout l'ôuvrage : « Nous laisserons aux philosophes qui ont du temps à perdre toute recherche sur la distinction à établir entre le corps et l’âme, et même sur l’existence de l’un et de l’autre. 11 importe peu que j’assigne à l’âme la puissance que les matérialistes attribuent à une certaine partie du corps, ayant fonction de penser et de vouloir. De quelque nom qu’on désigne la cause, l'effet ne change pas, ni l’enseignement que j’en tire. » Il est impossible de laisser passer sans protestation cette concession imprudente faite au matérialisme médical. La doctrine de M. de Feuchlersleben est essentiellement spiritualiste. Puisqu'il veut établir la réalité de l’empire que l’âme exerce sur le corps, il faut bien qu’il admette l’existence distincte de l’une et de l’autre. Pourquoi donc afficher une sorte de dédain à l’égard des philosophes qui s’efforcent d’établir le plus clairement possible la spiritualité de l’âme? Pourquoi donner la main aux matérialistes, qui nient formellement dans l’homme l’existence d’un principe distinct du corps et
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supérieur au corps? « De quelque nom qu’on désigne la cause, dites-vous, l’effet ne change pas, ni l’enseignement que j'en tire.» J’en demande pardon au savant professeur, son enseignement est singulièrement compromis par l'alliance qu’il contracte avec les matérialistes. Que veut-il prouver? L'influence immense que les idées, les passions, la volonté exercent sur la santé physique et le parti que l’on en peut tirer pour l’hygiène. Mais si ces idées, ces passions, cette volonté ont pour principe le corps luimême, elles dépendent de l’état de ce corps, elles sont esclaves de la matière, et, loin de pouvoir modifier l’organisme par une action indépendante et propre, elles sont entièrement subordonnées à la santé physique. Par exemple, si mes idées sont le produit fatal, nécessaire de l’organisation du cerveau, comment pourraient-elles réagir sur le cerveau pour l’exciter ou le calmer? Elles seront ce que le cerveau les aura faites; mais, incapables de se modifier elles-mêmes, elles ne pourront rien sur l’état du cerveau. Ainsi, le principe Je M. de Feuchtersleben est ruiné dans l’hypothèse du matérialisme, qu’il admet comme aussi favorable à sa doctrine que celle du spiritualisme. L’hygiène morale ne peut exister qu’à condition que l’on se place au point de vue de la philosophie spiritualiste ; pour les matérialistes, il ne peut y avoir d’autre hygiène que celle qui cherche à préserver le corps humain des influences morbides que les agents physiques lui envoient.
11 n’y a pas de compromis possible entre ces deux ennemis irréconciliables que l’on appelle le spiritualisme et le matérialisme : les médecins ou les philosophes qui veu-
lent se tenir entre les deux camps, ménager ceux-ci, ne pas se brouiller avec ceux-là, ne satisfont personne, et malgré tous leurs eflorts, il y a nécessairement dans leur doctrine, quelque chose qui offense la logique. Je trouve la même tentative et le même résultat dans VHygiène morale de Casimir Broussais. Seulement les rôles sont renversés • M. de Feuchtersleben fait une avance aux matérialistes, et Casimir Broussais une avance aux spiritualistes. Quoi qu'il en soit, tous deux prétendent laisser là les systèmes et demander à la seule observation des faits la découverte de la vérité. «Est-ce ici du spiritualisme ou du matérialisme?» se demande Casimir Broussais au début de l'introduction, et il répond : « C’est du physiologisme. » Mais inventer un mot nouveau, et, j’oserai dire, quelque peu barbare, n’est pas résoudre une difficulté. L’auteur nous promet cependant monts et merveilles de ce puissant médiateur : « Le physiologisme est une question de paix qui vient s’inter poser entre deux questions de guerre. Il fait cesser toute lutte, ou du moins suspend toute hostilité entre les spiritualistes et les matérialistes, en disant aux uns et aux autres qu'il- ne prétend point résoudre la question qui les divise, mais qu’avant d’y arriver, il y a toute une science à élever. » Quelle est donc celte science? Celle qui étudie les phénomènes apparents de la vie de l’homme eten déduit les lois de son existence, laissant de côté les questions relatives à la nature intime de ces phénomènes ou de leur principe; c’est en d’autres fermes la science de l'organisation physique de l’homme. Il suit de là qu’à la physiologie seule il appartient de poser les lois de l'activité humaine, parce que seule elle connaît l'organisme et ses besoins ; et
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c’est de l’histoire de ces besoins que doit sortir l’hygiène morale. Ainsi, voilà la morale subordonnée à la physiologie! Le devoir, dans cette doctrine, c'est d’obéir aux injonctions de la nature, de satisfaire à ses besoins, de se plier aux nécessités de l’organisme. Obéis à tes instincts, voilà l'unique précepte de la morale physiologique. Que si, par une noble inconséquence, on vient à parler de l’obligation de sacrifier des instincts bas et grossiers à des instincts nobles et purs, je demande au nom de quel principe on impose ce sacrifice ; car tous les instincts sont égaux devant la nature. Fait-on appel à la conscience, au sentiment, à la raison ? C’est une contradiction manifeste ; car on avoue par cela même qu’il y a des lois supérieures aux lois de l’organisation et qu’il y a une science qui domine la physiologie.
Je me défie toujours de l’indifférence que l’on affecte pour les questions métaphysiques: sous cette indifférence prétendue se cachent des négations que l’on n’ose pas produire au grand jour. Cabanis a le premier donné l’exemple de cette tactique que ses successeurs n’ont pas manqué d’imiter. Lui aussi ne veut rien préjuger sur l’existence de l’âme, et sa distinction d’avec le corps. Il prétend se tenir en dehors et au-dessus des systèmes, il ne prend ouvertement parti ni pour les spiritualistes, ni pour les matérialistes ; il recherche l’influence que le physique exerce sur le moral et le moral sur le physique, sans s’inquiéter si ces deux ordres de faits dérivent d’un seul principe, ou s'ils doivent être rapportés à deux principes distincts. Mais cette impartialité n’est qu’apparente. On ne tarde pas à s’apercevoir, en lisant Cabanis, qu’il a une doctrine arrêtée.
Une seule chose le préoccupe, une seule chose absorbe toute son attention : c'est l'influence du physique sur le moral. Son livre tout entier n’a pas d’autre but que de démontrer la réalité de cette influence. Si, dans un seul chapitre qui semble comme perdu dans tout l’ouvrage, Cabanis traite de l’influence du moral sur le physique, il est facile de voir que le moral n’est à ses yeux qu'une des faces du physique, et que cette influence n’est autre chose pour lui que l’influence de l’organe cérébral sur les autres organes. Il semble, en effet, ne plus admettre pour son propre compte la distinction du physique et du moral, il ne parle qu’avec embarras et réserve de l’influence de ce qu'on appelle le moral sur ce qu’on appelle le physique. Enfin il conclut en disant : « Nous ne pouvons plus être embarrassés à déterminer le véritable sens de cette expression : Influence du moral sur le physique; nous voyons clairement qu’elle désigne cette même influence du système cérébral, comme organe de la pensée et de la volonté, sur les autres organes, dont son action sympathique est capable d’exciter, de suspendre et même de dénaturer les fonctions. C’est cela : ce ne peut rien être de plus. » Si ce passage ne paraissait pas suffisamment clair, nous renverrions le lecteur à cette phrase célèbre de Cabanis, qui nous montre le cerveau digérant les impressions et faisant organiquement la sécrétion de la pensée.
Encore une fois, ce n’est pas à M. de Feuchtersleben que nous ferons le reproche de matérialisme : tout son livre respire le spiritualisme le plus pur, le plus sincère, le plus noble. Mais pourquoi suivre l’exemple de Cabanis et de Broussais? Pourquoi affecter de laisser indécise une ques-
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tion qui a une telle importance? Pourquoi laisser croire que le matérialisme est aussi favorable que le spiritualisme aux préceptes de l’hygiène morale ? Je comprends que Cabanis et Broussais cherchent à faire illusion aux autres, et se fassent peut-être illusion à eux-mêmes, en ajournant la solution du problème de la nature de l'âme, et en soutenant que la science des rapports du physique et du moral de l’homme en est complètement indépendaute. Ils ont tout intérêt à se placer sur ce terrain neutre, et à y attirer les philosophes spiritualistes. Ils ne veulent pas que l’on parle de l’influence que l’âme exerce sur le corps , mais ils parlent volontiers de l’influence du moral sur le physique, sauf à se dire à eux-mêmes, et à le déclarer plus tard aux autres, que le moral n’est qu’une des faces du physique. C’est une petite guerre fort peu loyale, où les matérialistes abusent de l’équivoque des termes, et couvrent des apparences trompeuses du langage vulgaire les négations impudentes d'une grossière philosophie; ilscherchent à déguiser ce qu’il y a de repoussant dans leur doctrine. Ils éludent un problème qui les gêne, mais ils n’en ont pas moins une solution arrêtée dans leur esprit, et, sous le nom bizarre de physiologisme, ils ne font que reproduire ' l’antique matérialisme. N’espérons pas en eux des alliés; ils ne seront jamais que nos adversaires. Il n’y a pas de transaction possible entre les spiritualistes et les matérialistes. Pour nous, nous avouons en toute sincérité que si l’âme n’est pas distincte du corps, il n’y a plus rien que de chimérique dans ce qu’on appelle la science des rapports du physique et du moral, et que les préceptes de l’hygiène morale n’ont plus aucune valeur.
Ces réserves faites, je me hâte de dire que le livre de M. de Feuchtersleben a toutes mes sympathies.
L'auteur examine successivement l’influence de la sensibilité, de la volonté et de la raison sur la santé physique. Nous commencerons, comme lui, par l’étude de la sensibilité. C'est d’ailleurs cette faculté qui est l'intermédiaire naturel de notre nature morale et de notre nature physique ; c'est elle qui exerce une action décisive sur l’organisme, et les deux autres facultés n'agissent sur le corps que par l’impulsion qu’elles donnent à la sensibilité. • !
Tout le monde sait que nos sentiments intérieurs se peignent sur le visage, qui a été justement appelé le miroir de l’âme. Notre physionomie reflète, avec une fidélité remarquable, les mouvements intérieurs qui nous agitent : la honte, la crainte, le mépris, la pitié, la colère, l'envie, la tristesse, la joie, se peignent sur nos traits à notre insu et même contre notre volonté. Mais ce ne sont pas là les seuls effets que produisent en nous ces sentiments : ils exercent sur notre corps une action bien autrement profonde ; ils produisent, dans les systèmes d'organes les plus essentiels à la vie, des révolutions qui troublent gravement leurs fonctions, et quelquefois même les arrêtent tout à fait. Toutes les émotions vives et soudaines ont pour effet de jeter le désordre dans les fonctions de la respiration, de la circulation, de la digestion. Une frayeur subite glace notre sang dans nos veines, un bonheur inattendu fait battre notre cœur avec violence. Une nouvelle agréable ou fâcheuse, qui vient nous saisir à l'improviste, trouble les fonctions digestives et produit particulièrement, dans la
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région de l’épigastre, ces contractions spasmodiques que l’on appelle vulgairement serrements de cœur, et qui sont bien connues des personnes délicates, nerveuses et sensibles à l’excès. On étouffe de plaisir et de rage, on meurt de joie et de douleur. La colère ne produit pas des effets moins terribles. Les signes extérieurs en sont faciles à reconnaître. Le pouls est plein, fréquent, irrégulier. Les yeux étincelants semblent vouloir sortir de leurs orbites. Le visage est rouge et comme enflammé; la voix tonne, la bouche écume. Les veines, les jugulaires surtout, sont distendues outre mesure et ne peuvent donner un passage assez rapide au sang, qui arflue par l’effet de la circulation qui est précipitée. Le cerveau ne peut résister à cette excitation violente, et ses fonctions troublées jettent le désordre dans les facultés intellectuelles. Quelquefois la colère produit des effets tout opposés : le visage pâlit, les lèvres deviennent tremblantes, la voix s’éteint ; le pouls est petit, serré et toujours irrégulier; la langue épaisse permet k peine de bégayer ; la respiration est convulsive, et l’on court le danger imminent d’être suffoqué. Ces sortes d’accès sont plus particuliers aux tempéraments faibles ou mélancoliques ; ils sont surtout familiers aux caractères lâches et profondément pervers que la crainte ou l’impuissance de nuire plonge dans la stupeur du désespoir.
« Le sang de Danton t’étouffe ! » disait Tallien à Robespierre, et, en effet, Robespierre se voyant décrété d’accusation du haut de celte même tribune d’où il avait tant de fois lancé lui-même ses arrêts sanguinaires, fut si stupéfait de l'audace de son adversaire, que la fureur dont il
était transporté lui ôta l'usage de la parole, et le laissa en butte à tous les traits de son adversaire. Dans ce cas, la colère provoque un spasme général qui intervertit la circulation. Le sang ne pouvant vaincre la résistance que lui oppose la constriction du cœur, rétrograde dans les veines caves et dans les veines pulmonaires. Les conséquences d’un tel état de choses sont faciles à prévoir : on en a vu résulter souvent des hémorrhagies graves, la rupture d’anciennes cicatrices, la formation subite d’un anévrisme, des exsudations sanguines, des accès d’épilepsie ou de paralysie. Mais un des effets les plus surprenants de cette passion violente, c’est l'altération subite des humeurs animales. Le sang, la bile et le lait se décomposent et perdent leurs propriétés salutaires, pour se changer en poisons qui exercent une influence pernicieuse sur toute l’économie. Les naturalistes croient que le venin de la vipère n’a de propriété toxique que lorsque l’animal est irrité. Le virus de la rage aurait aussi la même origine. On cite des exemples curieux à l’appui de cette assertion. Un jeune homme, rnordu par un cheval en fureur, mourut sept jours après avec les symptômes de l’empoisonnement le plus violent. Tissot rapporte qu’un enfant à la mamelle éprouva de violentes convulsions pour avoir sucé le lait d’une nourrice qui venait, peu de temps avant, d’avoir un accès de colère. Boërhaave rapporte aussi que, dans une circonstance analogue, un enfant fut pris sur-le-champ d’une attaque d’épilepsie, et qu’il conserva toute sa vie des traces de cette terrible maladie.
Tous les sentiments violents ont une grande influence sur le résultat des opérations chirurgicales et même sur
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l’état des plaies. L'amputation d’un membre peut avoir des conséquences beaucoup plus graves pour le patient, s’il est dominé par la colère, la baine, le désespoir, s’il est encore échauffé par l’ardeur du combat. Les plaies ellesmêmes ont beaucoup plus de peine à se cicatriser quand le malade n’est pas calme d’esprit et de cœur.
Les passions tristes altèrent aussi la santé, et, quoique leur action soit plus lente et plus cachée, elle n'en est pas moins funeste. La crainte, la douleur, le regret, la jalousie, l'envie, minent sourdement la santé, usent les forces, dessèchent le corps, et, si elles se prolongent, peuvent même abréger la vie. La crainte aggrave les maladies dont nous sommes affligés ; elle peut nous donner même celles que nous n'avons pas. L’inquiétude du malade est souvent le plus grand obstacle qui s’oppose à notre guérison : l’espoir de guérir est un premier pas fait vers la santé. Cet effet est très-sensible dans le traitement des plaies et des blessures : la crainte les rend plus dangereuses et plus difficiles à fermer; la confiance, au contraire, aide le travail réparateur de la nature et hâte la terminaison du mal. Mais ce qui semble plus extraordinaire, c’est que la crainte du mal puisse donner le mal lui-même; cependant rien n'est plus vrai, et les annales de la médecine en offrent de nombreux exemples. On connaît l’histoire de cet élève de Boërhaave qui éprouvait successivement tous les états morbides décrits par le maître : les fièvres et les inflammations pendant le semestre d’hiver, les névroses pendant le semestre d’été. 11 fut obligé de renoncer à l'étude de la médecihe, qui mettait sa vie en danger. 11 peut y avoir quelque exagération dans ce récit ; mais il est cer-
tain que la plupart des jeunes étudiants qui abordent pour la première fois les études médicales croient trouver en eux les symptômes de toutes les maladies dont ils lisent la description. On dit quelquefois qu’un demi-savoir est pire qu’une entière ignorance : cela est vrai surtout de l'étude de la médecine. Au reste, cette influence de la crainte est si forte, que les médecins les plus expérimentés y échappent difficilement. Lorsqu’ils sont malades, ils sont plus prompts à s’inquiéter, ils s’exagèrent à eux-mêmes leur état de souffrance, ils redoutent les conséquences les plus fâcheuses du mal dont ils ressentent les premières atteintes. Aussi sont-ils presque toujours plus difficiles à soigner que d’autres malades.
L’effet de la peur se fait surtout remarquer dans les épidémies. Les personnes au caractère faible, timoré, facile à abattre, sont une proie dévolue à la maladie- Tous les médecins ont pu constater cet effet dans les terribles invasions du choléra. Combien de personnes bien portantes, au milieu d'une conversation sur les caractères et les ravages du fléau, ont cru ressentir tout à coup les symptômes accusateurs, et sont mortes victimes du mal qu’avaient fait naître de vaines terreurs ! Si la peur était l’auxiliaire de l’épidémie, le courage et la force d’âme étaient un préservatif des plus efficaces. Tandis que les hommes faibles, tremblant sans cesse pour eux-mêmes, attiraient- sur eux les atteintes du mal, les hommes au cœur dévoué, les médecins, qui se multipliaient pour porter partout, le jour et la nuit, les secours de leur art aux malheureuses victimes ; les Sœurs de charité, qui continuaient dans les hôpitaux, avec plus de zèle que jamais, leur œuvre de sacri-
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lice et d'abnégation, échappaient le plus souvent au fléau, dont ils bravaient les menaces, et trouvaient ainsi leur salut dans l’énergie de leurs âmes, dans la force de leur volonté, dans la chaleur de leur dévouement.
11 est encore une maladie dans laquelle les effets de la peur se manifestent de la manière la plus étrange et la plus terrible : c’est l’hydrophobic. Il est avéré, par des faits nombreux et bien constatés, que l’imagination aune trèsgrande influence, non-seulement sur le développement et la marche de cette cruelle maladie, mais encore sur sa production; on cite même des exemples de personnes qui, sans avoir été mordues, ont été atteintes de la rage par le seul effet d'une vive affection de l'âme, et particulièrement à la suite du trouble causé par le récit de semblables accidents. Dans un recueil médical publié en Angleterre, on cite le fait suivant : « Un domestique, qui avait lu dans un journal le récit d’une mort horrible causée par la morsure d’un chien enragé, se trouva immédiatement atteint luimême d’hydrophobie, et ne fut sauvé que par le traitement approprié à cette maladie. » (Britannia, april 1825.)
II n’y a peut-être pas de mal que la peur ne puisse faire naître. L'imagination est féconde en mille maux divers, surtout chez les femmes, dont les impressions sont si vives, et dont l’organisation nerveuse se prête merveilleusement à changer en souffrances réelles des craintes chimériques. De là vieunent ces malaises indéfinissables qui, sans être graves en eux-mêmes, finissent cependant par compromettre la santé, et devant lesquels la médecine reste impuissante, parce que les médicaments ne peuvent rien sur les maladies de l’âme. « Des malheureux, ditM.de
Feuchtersleben, à qui les débauches de leur jeunesse donnent des remords, et qui redoutent les conséquences de leurs excès, se gravent dans l'esprit l’image des maux dont ils se croient menacés, et ces craintes incessantes amènent à la longue l’état caractérisé par Weikard du nom de phthisie imaginaire, triste mélange de terreurs morales et de maux physiques nés de ces terreurs mêmes. » Épictète avait bien raison de dire qu’il ne faut avoir peur ni de la douleur, ni des maladies, ni de la mort, mais qu'il faut avoir peur de la peur. C’est là, en effet, notre plus dangereux ennemi. Nous accusons sans cesse la faiblesse de notre tempérament : c'est à la faiblesse de l’âme qu’il faudrait nous en prendre ; le courage moral est la première condition de la santé physique.
La crainte unie à une imagination maladive a souvent pour effet de nous communiquer les accidents nerveux que nous voyons se produire chez les autres. La contagion gagne ainsi de proche en proche tous les spectateurs. A Saint-Médard, à Loudun, autour du baquet de Mesmer, les convulsions se propageaient avec une facilité merveilleuse et comme si tous Jes assistants eussent formé une chaîne électrique. Cependant une crainte plus forte peut triompher de ce penchant et manifester encore, par un effet opposé, la puissance de la crainte et de l'imagination. C’est ainsi que Boërhaave, dans la maison des pauvres de Harlem, voulant faire cesser une épidémie nerveuse qui prenait des proportions effrayantes, fit rougir un fer et menaça de l’appliquer à quiconque entrerait en convulsions. Dès lors les convulsions cessèrent comme par enchantement.
La tristesse n’est pas moins fatale que la crainte à la
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santé de l’homme : c’est un de ces fléaux qui rongent le corps et contre lesquels l’hygiène morale doit nous prémunir. Dans l’état de maladie la joie et la tristesse sont loin d’èlre indifférentes. Aussi le médecin doit-il observer avec la plus scrupuleuse attention l’état moral du malade: la gaieté est, en général, un symptôme rassurant; l’humeur noire et sombre a, au contraire, quelque chose d’alarmant. Cette différence s’observe jusque dans le délire. Hippocrate avait remarqué que le délire gai vaut mieux que le délire triste, et l’école de Salerne dit fort élégamment qu’à défaut de médecin il faut prendre pour médecins trois choses : gaieté d’esprit , repos modéré et diète :
Si tibi deiiciant medici, medici tibi fiant
Hæc tria : mens hilaris, requies moderata, diæla.
Pourquoi faut-il que l’homme ajoute à des souffrances, hélas! trop réelles, des maux imaginaires, et travaille luimême à la ruine de son bonheur et de sa santé?ll y a, en effet, une tristesse vraiment maladive, qui n’a pas de cause réelle et qui semble être à la fois une affection de l'âme et des organes. Cette tristesse s’appelle mélancolie ou hypocondrie, et elle devient même souvent une des formes de la folié. L’homme attaqué de ce mal étrange et mystérieux se renferme tout entier en lui-même pour être plus attentif aux sensations qu’il éprouve. Pour lui plus d’amitié, plus d’affection sincère, plus de dévouement. Tout ce qui l’entoure lui est étranger; le bonheur d’autrui lui est un perpétuel objet d’envre; confiné dans un triste et sombre égoïsme, il ne pense qu’à lui, il ne vit que pour lui ; il épie toutes ses sensations, il les guette au passage; il les
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analyse, les scrute, les interroge avec une curiosité pleine d’angoisses ; il les soumet à un examen scrupuleux qui a pour résultat d’en augmenter l’intensité, comme la loupe fait ressortir les défauts d’un objet. Lichtenberg de Gœttingue, que M. de Feuchtersleben appelle avec raison le plus spirituel des hypocondriaques et le plus hypocondriaque des hommes d’esprit, a caractérisé d’une manière piquante ce singulier travers. « II y a, dit-il, des maladies graves qui peuvent causer la mort; il en est d’autres qui ne sont pas mortelles, mais qui se manifestent avec évidence. Enfin, il y en a qu’on n’aperçoit qu’au microscope : elles apparaissent d’autant plus horribles. Ce microscope, c’est l’hypocondrie. Si les hommes voulaient se donner la peine d’étudier les maladies avec un verre grossissant, ils auraient la satisfaction d’être tous les jours malades. » Une telle existence est, en effet, un perpétuel supplice, une agonie de tous les instants. Comment la santé pourrait-elle résister à de telles épreuves ? Le mal affreux qui a porté le désordre dans l’âme fait bientôt des ravages dans le corps. Plus l’hypocondriaque s’attache à la vie, plus la vie lui échappe. Une langueur générale s’empare de ce corps usé par les souffrances morales ; il est devenu la proie du mal qu’il redoutait, ses forces s’épuisent, et si la mort ne vient le délivrer promptement, il traîne au milieu des plaintes et des regrets les malheureux restes d’une existence vouée à toutes les tortures physiques et morales.
J’insiste à dessein sur ce point, parce que l’ennu* est un des traits caractéristiques de notre époque. L’absence de principes arrêtés, de convictions fortes, de croyances solidement établies, conduit naturellement à cet état de fa-
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tiguc, où l'âme épuisée de ses aspirations vers un idéal qu’elte cherche toujours sans l’atteindre jamais, brisée par les douleurs que la vie sème sur notre roule, et incapable de puiser une force nouvelle dans les sérieuses pensées de l’avenir, retombe affaissée sur elle-même et s’abandonne au désespoir. La littérature a contribué à propager cette, funeste maladie : l’humeur noire de nos voisins d’outre- Manche et d’outre-Rhin a envahi nos poètes et nos romanciers. Goëlhe et Byron ont fait école; les Werther et les Manfred ont eu une nombreuse postérité célébrant à l’envi ses tristesses et ses douleurs, s’apitoyant sur les maux de l’humanité, et soufflant avec le doute, qui est la mort de l’âme, le mépris et le dégoût de la vie. A cette littérature énervante joignez l’influence d’une civilisation plus raffinée qui corrompt la vigueur native des âmes, la saine et robuste énergie des caractères, et vous ne vous étonnerez pas de rencontrer ces visages pâles, contractés, maladifs, ces tempéraments faibles et languissants, ces natures molles, paresseuses, délicates à l’excès, véritables sensitives qui s'offensent du moindre contact. Pour rendre la santé à ces corps usés et flétris avant le temps, il faut commencer par retremper le caractère, il faut lutter contre l’affaissement de l’esprit, il faut réprimer l'intempérance du sentiment qui épuise à son profit les forces vives de l'âme. Je sais bien qu’il est de mode, à certaines époques, d’affecter une sensibilité excessive, une délicatesse outrée. On s’imagine qu’il sied bien d’avoir sur son visage une teinte de mélancolie et de tristesse rêveuse; on croit avoir quelque chose de poétique dans sa personne quand on traîne après soi un ennui indéfinissable ; on veut paraître avoir oublié
la terre et ne respirer plus que pour le ciel. Il y a quelque chose de malsain et pour l’âme et pour le corps dans cette sensiblerie qui énerve les forces physiques en même temps qu’elle condamne l’esprit à une impuissante stérilité. La douleur a sans doute son charme et sa poésie ; mais ce n’est pas cette douleur mesquine et puérile qui se confond en d’inutiles gémissements, qui inspire le dégoût de cette vie sans fixer un but aux aspirations de l’homme ; c’est celle douleur sévère, forte, vivifiante, qui éprouve l’âme sans l’abattre, ‘qui confond les espérances fragiles de ce inonde pour nous faire songer aux promesses de l’avenir, et, plaçant le remède à côté du mal, nous montre au delà de l’horizon terrestre la main protectrice de la Providence.
L’hygiène morale ne consiste pas seulement à combattre ces sentiments qui jettent le trouble dans l’organisme ; elle s’en sert quelquefois pour les tourner à la guérison d’un état maladif. Presque tous les remèdes qui sont en usage dans la médecine sont des poisons et des poisons violents ; il en est de même des passions qui sont le poison de l'âme; elles peuvent devenir aussi un remède salutaire lorsqu’on sait les appliquer avec discernement.
Un désir très-vif produit quelquefois une révolution favorable dans l’état du malade. L’illustre Barthez, de la Faculté de Montpellier, dit qu’un grand désir de voir, avant de mourir, une personne chérie, pèut prolonger l’agonie, et les annales de la médecine confirment cette pensée judicieuse par de nombreux et remarquables exemples.
L'indignation et la colère peuvent produire de semblables effets. Tout le inonde connaît l’histoire de ce prince
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maure qui, voyant ses soldats prendre la fuite dans un combat, saute à bas de la litière où il se fait porter malade, et, privé de ses forces, rallie les fuyards, les ramène au combat, remporte la victoire et meurt quelques instants après cet effort extraordinaire.
Si la crainte aggrave les maladies et nous dispose, alors même que nous sommes bien portants, à recevoir l’impression délétère de certains miasmes contagieux, en revanche, elle peut être, entre les mains d'un habile médecin, un puissant moyen de guérison et de salut. Des observateurs dignes de foi citent un grand nombre de faits qui prouvent qu'une vive frayeur a sur-le-champ rendu la parole à des muets, et le libre usage de leurs membres à des goutteux ainsi qu’à des paralytiques, pour la guérison desquels toutes les ressources de l’art avaient été infructueuses. Qui ne se souvient du fils de Crésus, de ce muet qui, voyant le glaive levé sur la tête de son père, retrouve tout à coup la voix et s’écrie : «Soldat! épargne mon père! » On a cité bien des fois la curieuse histoire d’un goutteux qui s'était fait transporter dans une des églises de Bordeaux, et écoutait la messe dans sa chaise à porteurs. Tout à coup, il entend autour de lui un grand tumulte, et il apprend qu'un lion d’une taille énorme, que l’on montrait dans la ville, s'est évadé de sa loge et rôde autôur de l’église. Saisi de terreur, le malade se lève tout à coup, s’élance hors de la chaise et saute avec une merveilleuse agilité sur l’autel, d’où il grimpe dans une niche heureusement vide. On ne put, sans le secours d’une échelle, retirer de sa niche ce saint d’une nouvelle espèce, si inopinément exposé à la vénération des fidèles. Voiture parle d'une guérison non
SUR LE BARON E. DE FEUCHTERSLEBEN. Al
moins curieuse, dans laquelle il fut non-seulement témoin, mais acteur. Il avait été voir une dame dont l’état était désespéré. Une consomption lente, causée par des souffrances morales non moins que par des souffrances physiques, avait miné ses forces, et il semblait que la nature ne pût reprendre le dessus. Voiture sort triste et pensif ; il aperçoit dans la rue un homme qui promenait des ours. Une pensée traverse subitement son esprit, et aussitôt sa résolution est prise. Il fait monter l’homme et les ours dans la chambre de la malade, et, à un moment donné, la malheureuse voit surgir au-dessus des paravents dont elle est entourée les têtes informes de ces horribles animaux. La révolution causée par ses terreurs, trop justes celte fois, fit naître une crise favorable, et la malade fut rendue à la santé. Le docteur Marc Herz cite un exemple où la crainte de la mort, prédite par le médecin, a produit une heureuse guérison. Un malade se trouvait dans la dernière période de la fièvre hectique. Le médecin avait cru devoir lui donner toujours de l'espérance; lui-même avait la conscience de son état désespéré. La lutte de ces deux sentiments entretenait et redoublait la.fièvre. Alors le médecin se décida à une démarche fort hasardée ; il annonça au malheureux qu’il était perdu. Cette révélation amena naturellement une agitation excessive, suivie d’un morne abattement. Le soir, le pouls était régulier, la nuit fut plus calme que les précédentes. La fièvre diminua de jour en jour, et, au bout de trois semaines, la guérison fut achevée.
L’histoire de la médecine est pleine de ces cures opérées par des secousses morales. Un joueur, tombé dans un état
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profond de léthargie, ne put en être tiré que quand on lui eut crié à haute voix : Quinte, quatorze et le point! Celse ne put dissiper les vaines terreurs d'un maniaque qui avait toujours peur de mourir dans la pauvreté, qu'en lui faisant annoncer de fausses successions. Plusieurs musiciens, passionnés pour leur art, ont été guéris du délire fébrile par une musique mélodieuse exécutée près de leur chambre à coucher. (Descuret, La médecine des passions.)
Virey raconte l’ordonnance ingénieuse, autant que charitable, du docteur Bouvart qui, appelé auprès d’un homme gravement menacé d'une attaque d'apoplexie, à la suite d’une nouvelle qui lui annonçait une ruine complète, se contenta d’écrire cette ordonnance : Bon pour 30,000 fr. à prendre chez mon notaire. (Virey, Hygiène philosophique.)
De toutes les affections de l'âme, l'espérance est une des plus douces et des plus actives en même temps. Aussi doit-elle avoir une place importantedansrhygiènedel’àme. Elle imprime à toute la circulation une accélération légère qui anime la physionomie, donne à la figure un coloris plus vif et répand dans tout le corps un sentiment délicieux de bien-être. L'espoir de guérir est un premier pas fait vers la santé. M. de Feuchtersleben dit poétiquement de l’espoir : « Ce pressentiment céleste est, si je puis dire, une partie délicate de notre moi, un moi charmant qui ne veut jamais se laisser anéantir. » Cet espoir de guérir agit sur le malade d’une manière d’autant plus efficace, qu’il a plus de confiance dans le médecin. Aussi voit-on tous les jours des affections graves et rebelles céder en grande partie à l'espoir qu'on a habilement fait naître. L’imagination a son rôle. dans cette puissance que le médecin exerce sur le
moral du malade, et il n'est pas défendu au praticien d’en faire usage quelquefois et d’aider ainsi, par une pieuse supercherie, au travail réparateur de la nature. Un jour, un malade demande certaines pilules que le médecin lui refuse ; il insiste ; le médecin fait semblant de céder et lui administre des pilules de mie de pain dorées. Le lendemain, joie et remercîments du malade : non-seulement les pilules ont eu l’effet désiré, mais encore elles ont provoqué des vomissements très-salutaires. Pour être produit par l'imagination, dit le docteur allemand, cet effet en était-il moins réel? Un fait plus curieux encore est le suivant : Un médecin donnait ses soins à un homme atteint depuis longtemps d'une paralysie de la langue et que nul traitement n’avait pu guérir. Il voulut essayer sur ce malade un instrument de son invention, dont il se promettait un excellent résultat. Avant de procéder à l’opération, il lui introduit dans la bouche un thermomètre de poche. Le malade s’imagine que c’est là l’instrument sauveur ; au bout de quelques minutes, il s’écrie plein de joie qu’il peut remuer librement la langue. (Sobernheira, Gesundheilslehre.) Le médecin ne devait pas être moins surpris que le malade d’un tel résultat. La liste serait longue des effets physiques produits par l’imagination et par les diverses dispositions morales. Elle comprendrait sans doute le plus grand nombre des faits réels qui sont attribués à des puissances occultes, au magnétisme ou à la magie. 11 a été dit, depuis bien longtemps, que la foi transporte les montagnes; l’imagination n’a pas une moindre puissance; elle a aussi ses merveilles et, si je l'ose dire, ses miracles.
Je me suis laissé entraîner à parler de l’imagination à
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propos de la sensibilité, et cela ne doit surprendre personne, car il y a entre l’imagination et les passions les rapports les plus intimes. C’est en offrant à l’esprit les tableaux les plus propres à l'émouvoir que l’imagination agit sur les passions et, par suite, sur l’organisme tout entier. Elle devient ainsi un lien naturel et comme une sorte de pont jeté entre le monde physique et le monde intellectuel. a L'imagination, dit Herder, liée comme elle est à tout le système, surtout aux nerfs et au cerveau, ce que démontrent tant de maladies étrangères, semble être nonseulement le lien et la base de toutes les facultés supérieures de l’âme, mais encore le nœud qui unit l’esprit et le corps; elle est, pour ainsi dire, la fleur de toute l’organisation matérielle mise au service de la faculté de penser. » Il n’y a rien d’étrange dans ce langage, si l’on songe que, dans une foule de circonstances, l’imagination exerce sur les organes une action intime et profonde, une sorte de puissance plastique. C’est elle qui, dans l’union du père et de la mère, contribue pour une part considérable à déterminer d’avance les formes de l’enfant. Et, en ce sens, on peut vraiment dire que l’homme tout entier est fils de l’imagination. Ce que le monde extérieur, avec toutes ses influences, est pour l’homme extérieur, l’imagination, ce monde intérieur qui enveloppe le fond et la substance de la vie, l’est pour l’homme intérieur. Elle produit ces joies et ces peines intimes qui ont une influence décisive sur la santé. J’ai déjà dit comment l’imagination, engendrant la crainte après elle, devient fatale au malade dans la plupart des états morbides et surtout dans les maladies contagieuses. Puisque l’imagination peut attirer sur l'homme
tant de périls et de souffrances, ne doit-elle pas aussi avoir la puissance de le rendre heureux et bien portant ? Et si, comme je l'ai montre par des exemples, l'imagination excitée à propos a la vertu de guérir des organes malades, ne doit-elle pas contribuer efficacement aussi à conserver les organes sains? C’est donc une des parties les plus importantes de l’hygiène morale que de savoir régler l'imagination. Or, l’imagination est sujette à une double infirmité : elle pèche ou par faiblesse ou par entraînement. La faiblesse de l'imagination engendre ou favorise tous les sentiments tristes et douloureux, elle ôte à l’âme tout ressort. M. de Feuchtersleben dit, non sans raison, que l’imagination est comme le poumon de l’âme et que la faiblesse de l’imagination est une sorte de phthisie morale. On conçoit facilement tous les dangers qu’un pareil état de l’âme peut avoir pour la santé physique. Mais ils ne sont pas plus à redouter que ceux qui naissent des écarts d’une imagination déréglée. De l’exercice régulier ou désordonné de cette faculté capricieuse dépendent souvent le bonheur et le malheur de la vie humaine, le bon et le mauvais état de la santé, et jusqu’à la durée delà vie. Combien d'écrivains, de poètes, d’artistes ont abrégé leurs jours en s’abandonnant à tous les caprices de leur imagination ! Et, sans rappeler la triste fin de Chatterton et de Kleist, cités par notre auteur, et tant d’autres morts prématurées, à combien d’égarements funestes n'a pas donné lieu cette merveilleuse, mais terrible puissance de l'imagination! Quand nous la laissons régner en souveraine dans notre âme, elle nous fait rêver tout éveillés, et c’est le premier degré de la démence. « Le regard même du poète, dit M. de Fcuch-
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tersleben, perdu dans la contemplation de l'idéal, n’a-t-il point quelquefois attiré, comme par un charme funeste, des fantômes terribles qui l’obsèdent aussi longtemps que ses yeux restent délournés de l’étoile éternelle du beau ? » Il importe donc à la santé du corps comme à la santé de l'âme de donner une direction convenable à l’imagination, et à ce point de vue les arts peuvent exercer la plus salutaire influence sur notre vie. Le docteur allemand a fait ressortir avec bonheur cette puissance merveilleuse des beaux-arts. « De même que, pendant le sommeil, les songes reposent l’àme de la lutte fatigante contre le monde physique, de même, dans l’état de veille, l’art, par ses conceptions idéales, ranime la vie prête à succomber sous le poids accablant de la réalité. La musique, l’art plastique, l’art oratoire, s’adressent également au corps et à l’âme. Un observateur très-profond a remarqué que la musique a pour dernier but la santé; car, dit-il, quand un être se sent vivre lui-même dans son âme avec toutes ses forces et tous ses penchants, il se porte bien. Le chant et la musique animent tous les organes; les vibrations se communiquent au système nerveux, et l'homme entier se met à l’unisson. Et, en effet, le sentiment même est-il autre chose que la musique de la vie, une sorte de vibration intérieure, à laquelle les sons de la musique ne font, pour ainsi dire, que donner un corps et une forme saisissable? Tous les arts ont pour principe, comme l'art musical, le sentiment de l’harmonie. Donc ils deviennent tous les gardiens de la santé, lorsque, sous la direction de la volonté, iis tendent à mettre dans l’âme la paix et le calme. » Les arts, en effet, ne sont pas seulement le charme de la vie,
ils sont la condition de la santé, et même ils peuvent contribuer à la prolonger. Dans la Macrobiotique, ou l’art de prolonger la vie de l’homme, un autre médecin allemand, Hufeland, a dit avec raison qu’un des meilleurs moyens de prolonger son existence est de donner à son imagination une direction agréable. 11 faut donc le reconnaître, il y a une médecine de l’âme et comme une thérapeutique morale, si je puis ainsi parler, qu’il importe de connaître pour assurer la conservation de la santé physique. Voilà ce qu'on oublie trop souvent et ce qu'il faut rappeler sans cesse à ceux qui abordent pour la première fois les études médicales. L’art de la médecine suppose l’étude de l’homme moral aussi bien que de l’homme physique. Le médecin doit agir sur l’esprit du malade non moins que sur ses organes, a Malheur, dit Cabanis, cette fois bien inspiré, malheur au médecin qui n’a point appris à lire dans le cœur de l'homme aussi bien qu'à reconnaître l’état fébrile, qui, soignant un corps malade, ne sait pas distinguer dans les traits, dans les regards, dans les paroles, les signes d’un esprit en désordre ou d'un cœur blessé ! »
La direction de l’imagination ne saurait être séparée de la direction des autres facultés de l’intelligence, car toutes nos facultés se tiennent, et l’imagination suit la voie qui lui est tracée par les idées. Nos idées agissent puissamment sur notre humeur et par là sur notre bienrêtre et notre santé. Notre bonheur dépend du point de vue d’où nous envisageons le monde et nous-mêmes, et ce point de vue dépend de notre constitution intellectuelle. On l’a dit avec raison : <c C’est en soi que l’homme puise ou consolation ou découragement; c’est en soi que l’on porte et le paradis
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et l’enfer. » La culture de l’esprit peut seule donner à l'homme ce calme, cette sérénité, cette paix de l'âme qui est une condition essentielle du bien-être. L'une des principales causes de nos souffrances étant une attention exagérée à tout ce qui concerne le corps, le meilleur remède ou plutôt le meilleur préservatif est dans ces hautes spéculations, qui arrachent l’esprit aux préoccupations matérielles et détournent son attention des maux physiques. J’ai déjà dit comment ces natures égoïstes, et uniquement préoccupées d’elles-mêmes, s’exagèrent leurs souffrances et se condamnent à un éternel supplice. Renfermées dans le plus étroit horizon, elles sont plus accessibles aux atteintes du mal, et trouvent dans leur égoïsme même leur châtiment. Pour se soustraire à cette fatale influence, il faut apprendre à élargir le cercle de ses idées et de ses sentiments ; il faut s’élever par la raison au-dessus des considérations mesquines de l’intérêt personnel ; il faut rechercher ces joies de l’esprit, ces jouissances pures de la science, de l’art et de la vertu, qui ne contribuent pas moins à la conservation de la santé physique qu’au bonheur de l'homme. M. de Feuchtersleben a merveilleusement compris cette puissance suprême de la raison, et il en parle avec une conviction, avec une grandeur, avec une autorité qui rappellent les austères et éloquentes maximes du grand stoïcien de l’Allemagne, du vénérable Kant. On en pourra juger par le passage suivant : « C’est là la puissance bienfaisante que possède la véritable philosophie, d’assigner à l’homme un point de vue, d’où, sans indifférence, mais sans angoisses, comme d’une hauteur inaccessible, il regarde les flots changeants des phéno-
mènes qui passent, où le passé lui apparaisse comme un legs sacré, l’avenir comme un but plein d’espoir, le présent comme un dépôt confié à la disposition de son intelligence et de ses besoins. Cette puissance appartient à la philosophie, mais seulement à celle qui échauffe le cœur en même temps que la tète ; qui a sa source dans l’âme même du penseur, et qui pénètre tout son être ; qui ne s’apprend pas comme une leçon, mais qui est inhérente à la personne même et respire dans l’homme tout entier ; qui a pour commencement et pour fin de s’examiner soimême et de se comprendre. »
S’il en est ainsi, on ne doit pas s’étonner de trouver des exemples remarquables de longévité chez les hommes de lettres et les savants. Tous les hommes qui ont traité de l’hygiène morale se sont plu à faire remarquer que le développement des plus hautes facultés de l’intelligence est loin d'exclure la possibilité de parvenir à un grand âge.
« 11 est bon, il est utile, dit M. de Feuchtersleben, de montrer ces individualités brillantes, symboles de la puissance de l’esprit sur la matière, qui sont placées dans le temple de l’histoire comme des images vénérables. » Et lui-même nous cite les exemples de Kant qui, maltraité par la nature, finit par vaincre une santé rebelle ; de Platon, qui enseignait et apprenait encore à l’âge de quatre-vingts ans; de Sophocle, qui composa son Œdipe à Colone à un âge très-avancé ; d’Isocrate, qui brillait encore comme orateur à quatre-vingt-quatorze ans; de Fleury, qui, à quatre-’ vingt-dix ans, était parfaitement apte à diriger les affaires de l’État, et, enfin, de Goëthe, le maître suprême, Goëthe- Jupiter, comme on l’a appelé, qui, parvenu bien au delà
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des limites de la vie, cherchait encore à pénétrer le secret de la nature dans le type primitif de ses créations.
Les faits viennent donc confirmer la théorie, et l’histoire vérifie les inductions de la science morale. Sans doute, l'abus de certaines facultés développées sans mesure peut offrir quelques dangers ; la science et l’art ont eu leurs victimes et leurs martyrs. L’imagination et la méditation elle-même peuvent devenir une cause de fatigue pour l’esprit, une occasion de souflrance et de maladie pour le corps. Mais quand on soutient que le meilleur moyen de préserver et de rétablir la santé de l’homme est d’éclairer son esprit, on parle du développement harmonique et réglé de toutes les facultés, de celte haute culture de l’esprit qui entretient et nourrit les forces vives de notre être, bien loin de les épuiser.
« Lorsque nous aurons récréé notre imagination par les jouissànces de l’art, fortifié notre caractère par des convictions morales, élargi et orné notre existence par la culture intellectuelle, alors nous résisterons avec facilité aux influences ennemies qui nous assaillent de toutes parts. Nous nous apercevrons avec satisfaction que les forces physiques et intellectuelles tendent toutes vers un but unique, qui est de nous perfectionner et de nous rendre heureux ; que la vie, l’art et la science sont des rayons du même soleil, dont le sourire embellit toute existence. »
Si telle est l’influence salutaire ou funeste que les sentiments et les idées exercent sur la santé physique, quelle ne sera pas la puissance de la volonté qui a une aulorité incontestable sur toutes nos facultés ? 11 ne parait pas que la volonté puisse agir directement sur les organes, si ce
n'est sur ceux qui président au mouvement des membres et de quelques autres parties du corps placées immédiatement sous l’empire de l'àme. On cite toutefois des faits qui, s'ils étaient certains, prouveraient sans réplique le pouvoir de la volonté sur certains organes qui ne sont pas soumis ordinairement à l’action de cette faculté. Que penser de cette propriété singulière attribuée à un homme qui pouvait, dès qu’il le voulait, faire naître une inflammation érésipélateuse 6ur chaque partie de son corps? M. de Feuchtersleben cite ce fait sur la foi de je ne sais quel auteur; mais pour ma part je suis tout disposé à le considérer comme apocryphe. Un fait fort extraordinaire aussi, mais certifié par plusieurs savants, est l’action exercée par la volonté sur les contractions du cœur. Il paraîtrait que certaines personnes peuvent accélérer, ralentir, et quelquefois même suspendre complètement le mouvement de la circulation. Voici un exemple de ce fait rapporté par le docteur Cheyne: «Le colonel Townshend pouvait se donner toutes les apparences de la mort. 11 se couchait sur le dos et ne bougeait plus. Un jour le docteur Cheyne lui prit la main; il sentit le pouls baisser peu à peu; il lui mit une glace devant la bouche; aucun souffle ne ternit le verre. Le médecin effrayé crut que la plaisanterie s'était changée en une triste réalité. Mais au bout d'une demi-heure le mouvement reparut, le pouls et les battements du cœur devinrent sensibles et le colonel reprit la parole. » On a vu en Amérique, dit encore notre docteur allemand, des sauvages qui, lorsqu’ils pensent avoir accompli leur tâche ici-bas, fussent-ils même à la fleur de l’âge, se couchent, ferment les yeux, prennent la résolution de mourir et meu-
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rent en effet. Je doute qu’il soit facile de mourir ainsi par un simple acte de volonté. A ces conditions, le suicide serait véritablement trop à notre portée. Les annales de la médecine sont pleines d'observations inexactes ou apocryphes que les auteurs répètent les uns après les autres, et sur lesquelles on ne saurait rien fonder de solide et de certain. Une critique sévère doit rejeter les faits de ce genre qui contredisent les données générales de la science, et qui ne sont pas, d’ailleurs, appuyés sur dés preuves irrécusables ou sur des témoignages dignes de foi.
J’aime mieux croire à l'influence salutaire de la volonté sur la santé et sur la vie. 11 ne me paraît pas impossible que, dans certaines circonstances données, une volonté ferme puisse recueillir les forces défaillantes et même rappeler la vie prête à s’échapper. J’ai reconnu, par ma propre expérience, que l’homme peut conjurer une défaillance imminente, lorsque, se sentant seul et hors do la portée de tout secours, il comprend qu’il ne peut se manquer à lui-même et qu’il fait appel à toute son énergie pour dominer son état de faiblesse. J'ai déjà rapporté des exemples curieux où un désir violent de vivre jusqu’à un moment donné a pu retarder l’heure de la mort. La volonté ferme d’accomplir jusqu’au bout un devoir important peut réaliser le même miracle.
Mais si la volonté agit sur les organes, elle n’agit pas seule, et des sentiments divers viennent joindre leur influence à celle de la volonté : c’est par exemple le sentiment de l’honneur militaire, le sentiment du devoir, l’amour maternel.
Je l’ai déjà dit, et je le répète parce que c’est un point
essentiel dans la question que j’examine ici, c’est par l'intermédiaire des autres facultés, mais spécialement par l'intermédiaire de la sensibilité, que nous pouvons agir sur l’organisme. Je trouve une preuve remarquable de cette loi dans la profession de l’artiste dramatique et dans la manière dont il commande, non-seulement à ses gestes, mais aussi à sa physionomie, à son regard, à son rire et même à ses larmes. Il est certain qu’il y a des hommes qui pleurent, rougissent, pâlissent à volonté; mais il faut bien se garder de croire que ce soit un acte aussi facile et aussi simple qu’on se plaît à le dire quelquefois. Il ne suffit pas de vouloir pleurer pour pleurer en effet. S’il en était ainsi, l’acteur n’aurait pas de grands efforts à faire pour jouer son personnage et faire illusion. Rappelons-nous la règle essentielle que l’artiste doit toujours suivre, s’il veut atteindre à la perfection de son art ; il faut qu’il se place, par l’imagination, dans la situation du personnage qu’il représente, et son jeu sera d'autant meilleur qu’il se sera identifié plus complètement avec son personnage. Mais pourqudî, je vous prie, tous ces efforts d’imagination? Afin que l’artiste éprouve tous les sentiments que doit éprouver le héros, et que, les éprouvant, il les manifeste par tous les moyens d’expression que la nature nous a donnés. La vérité du jeu est à ce prix. L’action demande sans doute beaucoup d’art et d’étude ; mais il ne faut pas renfermer toute l'action dans une mimique vulgaire, dans une série de mouvements convenus et reproduits à volonté. Réduite à ces procédés artificiels, l’action manquerait de naturel et de vérité. Ce n’est pas à ces moyens que recourent les grands artistes. Pour produire ces effets qui ravissent d’ad-
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miration un public d'élite, ils doivent ressentir eux-mêmes toutes les passions qu’ils ont à exprimer; ils doivent refaire, en quelque sorte, l’œuvre dramatique, et créer à leur tour, par l’interprétation, le caractère qu'a tracé le génie inventif de l’écrivain.
La volonté éveille la pensée, la pensée suscite la passion, et la passion fait jouer les ressorts de l’organisme.
M. de Feuchtersleben, malgré la finesse de son esprit, ne paraît pas avoir compris cette loi qui explique dans une certaine mesure l’influence de la volonté sur les organes. C’est à l’imagination qu’il accorde l’influence décisive et souveraine. « Par un examen attentif des phénomènes qui se passent en nous, nous reconnaîtrons, dit-il, que ni la pensée, ni le désir n’ont sur notre corps une action immédiate; ils ne se manifestent que par le secours de l’imagination.» Celte analyse est imparfaite et insuffisante. Il faut aller au delà de l’imagination pour trouver la véritable force qui met en jeu nos organes. Ni la volonté, ni même l'imagination ne suffisent; il faut chercher dans les sentiments, dans les émotions, dans les mouvements impétueux de la passion, la cause immédiate des révolutions qui sont dans le corps comme le contre-coup des perturbations de l’âme.
Définir ainsi l’action de la volonté, ce n’est pas la nier. Elle est réelle, quoique indirecte. Elle n’agit sur les organes que par un double intermédiaire, par la pensée et par le sentiment; mais comme elle a une puissance efficace sur ces deux ordres de phénomènes, elle exerce par là une influence immense sur les dispositions organiques et par conséquent sur la santé. Shakspeare nous montre le roi
Lear et son compagnon perdus au milieu de la plaine sous la tempête furieuse ; l’un trempé de pluie, tremblant de froid ; l’autre impassible, sourd à l’orage, parce qu’il entend rugir à ses oreilles la voix plus haute de sa colère. La violence de la passion étouffe ici la souffrance physique : j’en conclus que l’homme qui, par une volonté persévérante, aura cultivé dans son âme les nobles et grandes passions, saura se rendre supérieur à la douleur. D’un autre côté, observez ces malheureux dont l’âme est voilée par la nuit de la démence : ils sont à l’abri d’un grand nombre de souffrances corporelles qui frappent autour d’eux d’autres personnes; leur attention, absorbée par une idée fixe, se détourne du corps, et celte concentration de toutes les forces de l'esprit sur un seul point les rend inaccessibles aux influences extérieures. Pourquoi donc une volonté ferme, droite, bien dirigée, ne produirait-elle pas les mêmes effets que la volonté inerte et asservie de l’homme en démence? Pourquoi l’attention appliquée à une grande étude, à de nobles recherches, n’aurait-elle pas la vertu que possède l’attention détournée d’une façon maladive sur un objet insignifiant ou sur une souffrance imaginaire? 11 y a au dedans de nous une puissance morale capable de défier bien des maladies ; c'est à la volonté de savoir la diriger. Je crois sans peine au témoignage rendu par Goethe, de l’influence de la volonté dans une circonstance où sa vie était en danger. « Dans une fièvre putride épidémique qui exerçait autour de moi ses ravages, j’étais exposé, dit-il, à une contagion inévitable ; je parvins à m’y soustraire par la seule action d’une volonté ferme. » On ne saurait croire combien la volonté a de puissance en
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pareil cas ; elle se répand pour ainsi parler dans tout le corps, et le met dans un ctat d'activité qui repousse toutes les influences nuisibles. La crainte est un état de faiblesse indolente qui nous livre sans défense aux attaques victorieuses de l’ennemi. — Un médecin anglais remarque qu'une femme malade et trop faible pour se promener dans sa chambre dansera pendant la moitié de la nuit, sans fatigue et sans souffrance, avec un danseur qu’elle aime. Le même médecin, parlant de l'influence qu’exerce sur la santé le climat d’Angleterre, tout formé de brouillards et de vapeurs de charbon, se demande si un grand nombre de maladies attribuées à l’atmosphère de Londres n’ont pas leur origine dans les mœurs des habitants. « Les gens qui ont le plus à souffrir de l’atmosphère de Londres, dit-il, ce sont précisément les êtres nuis, les oisifs, les fashionables. Ceux dont l’attention et la force travaillent sans relâche, ne consultent pas le baromètre. » Cette observation est d’une vérité frappante. En tout pays, l’atmosphère des villes n’est-elle pas formée, pour ainsi dire, des passions, des soucis et des pensées de leurs habitants? Les influences physiques, dont on fait tant de bruit, sont bien souvent le résultat de nos dispositions morales, et c’est nous-mêmes qu’il faut accuser de toutes ces impressions que nous mettons sur le compte de la température, de l’atmosphère ou du climat. L’homme, toujours porté à se tourmenter lui-même, rattache certaines idées funestes à l’assombrisscment du ciel pendant l’automne, à la chute des feuilles et à d’autres faits naturels; ce sont ces idées qui torturent l’esprit et l’accablent. « Tous les nuages du ciel le plus noir, dit M. de Feuchtersleben, ne sauraient ob-
scurcir le pur éther d’une âme limpide. » Même chez le malade, chez l’hypocondriaque, les variations du temps n'ont pas l’influence qu’on leur attribue. C’est de l’imagination du maladequedépendent sa disposition mentaleet le résultat qu'elle produit dans l’organisme. Les âmes faibles, les caractères indécis, les volontés impuissantes se laissent aller au courant des impressions extérieures au lieu de réagir sur elles, et, par leur inertie, elles favorisent ou appellent l’invasion des maladies. Mais dans les caractères bien trempés, il y a une énergie qui peut lutter contre le mal et en triompher. Le médecin anglais que je citais tout à l’heure l’a bien compris, et il exprime cette vérité par une comparaison frappante : « De même que le corps, malgré tous les changements deda température atmosphérique, garde toujours sa chaleur interne presque invariable, de même il existe dans l’âme humaine une force intime de résistance, dont l’action fait équilibre à l’action des forces extérieures. »
C’est cette force qu’il faut savoir déployer. La vie est une tension plus ou moins énergique de nos forces. Le relâchement, c’est la maladie, c’est la mort. Que l’être le plus délicat et .le plus chétif s’adonne à un travail continuel, il n’aura pas le temps d’être malade, dit Bulwer. L’oisiveté le tuera. L’acier qui ne sert pas se rouille. Agir, c’est vivre, dit à son tour notre docteur allemand. Un vieux proverbe prétend qu’on ne meurt pas en voyage ou la veille d'un mariage. Des gens d’esprit répondront peut-être que l’on n'entreprend ni l’un ni l’autre lorsqu’on est à l’agonie, à moins d’un désir forcené. Mais il n’en est pas moins vrai que l’activité de l’esprit et du corps est le meilleur préser-
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vatif contre la souffrance, la maladie et la mort. Combien de personnes, après avoir résigné les fonctions dans lesquelles elles avaient passé une longue existence, au moment même où elles croyaient jouir enfin d’un repos tant désiré, ont été alieinles par la maladie et ont succombé, faute d’avoir désormais un but à atteindre, un objet auquel elles pussent appliquer leur activité !
Aussi l’hygiène morale ne propose-t-elle pas à l’homme d’anéantir en soi toute passion ; car les passions sont la source de notre activité, elles sont les germes naturels de la vie et de la santé. 11 faut seulement les maintenir en équilibre, les modérer, les régler, les subordonner à l'empire de la volonté. L’inertie est la plus grande force de la nature; elle est plus encore à redouter peut-être pour la santé physique que l'emportement de la passion. On s’imagine à tort que la passion use l'homme, et que le meilleur moyen de prolonger sa vie est l’indifférence et le repos. — Mais, dit-on, ne conserve-t-on pas certains insectes pendant des années entières sous l’enveloppe de leur seconde métamorphose? Des plantes placées dans une cave ne vivent-elles pas plus longtemps que celles qui sont exposées au grand air et à l'action du soleil? Que dire de la marmotte? Que dire du crapaud qui vit emprisonné dans le sein d’une pierre ? — 11 suffira de répondre que vivre longtemps n’est pas vivre en bonne santé, et que l’homme n’est pas un crapaud. D’ailleurs, il est certain que l’activité morale est également nécessaire et à la santé et à la vie de l’homme. Ceux qui veulent étouffer les passions et réduire l’homme à l’inertie dans le but de prolonger son existence, ne ressemblent pas mal aux anciens philoso-
phes qui proscrivaient dans le même but toute activité physique, tout exercice corporel. A les entendre, l’exercice accroît la transpiration; la transpiration abrège la vie; pour vivre longtemps, il n’y a donc qu’à ne pas bouger.
M. Flourens s’est moqué très-agréablement de ces philosophes, d’un Cardan qui voulait nous réduire à l'immobilité des plantes, de Bacon, qui conseillait des onctions huileuses pour empêcher la transpiration, et de Maupertuis qui voulait qu’on se couvrît le corps de poix. Eh bien ! l’inertie «
morale n’est pas moins à redouter pour l’homme que l’inertie physique, et la volonté n’en est pas réduite au triste rôle de mutiler l’homme pour assurer sa santé et prolonger son existence. D’ailleurs les passions opposées se servent de contre-poids, et c’est de la lutte qui s’établit entre elles, que naissent la paix et la tranquillité de l’âme. L’amour et la haine, le désir et la crainte, la joie et la tristesse ont leur raison d’être dans l’homme, et l’antagonisme de ces sentiments contraires n’est pas moins nécessaire à la santé que l’antagonisme des forces diverses qui président aux fonctions de la vie physique. Les oscillations du pendule servent à régulariser et à perpétuer la marche d’une horloge ; il en est de même de notre vie : elle se poursuit au milieu de ces alternatives de joie et de douleur, de bonheur et de souffrances. C’est à la volonté de maintenir l’cquilibre et de diriger toutes ces forces divergentes vers un but unique; c’est à elle de conserver la paix de l’âme et, par une sage direction, d’assurer à la fois le bonheur et la santé de l’homme.
Nous nous sommes elïorcé dans cette étude de ne rien exagérer, et tout en montrant l’empire que l’âme exerce
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sur l’organisme par ses diverses facultés, nous avons eu grand soin de nous tenir dans de justes limites. U y a en effet un écueil à éviter dans ces recherches : il faut craindre de tomber dans un spiritualisme excessif, dans une sorte de mysticisme physiologique, si je puis ainsi parler. Ç’a été l’erreur de Stahl, de ce grand médecin qui regardait l’âme comme le principe, la source et la force régulatrice de l’organisme, produisant le corps en quelque sorte, le façonnant, le modifiant à son gré et le pliant à tous ses caprices. Je n'oserais pas dire que M. de Feuchtersleben a complètement échappé à ce danger. Le souvenir de la doctrine stahlienne et l’influence presque irrésistible en Allemagne du panthéisme hégélien, ont laissé quelques traces dans son livre. J'ai remarqué surtout cette proposition, qui paraîtra fort obscure et même inintelligible à quelques-uns de nos lecteurs : « Persuadez-vous que votre santé est bonne, elle pourra le devenir; car la nature n’est qu’un écho de l’esprit, et la loi suprême qui la régit, c’est que l’idée est la mère du fait , et qu’elle façonne graduellement le monde à son image. » Ne nous étonnons pas après cela de trouver une citation de Goethe, dans laquelle le poète philosophe prétend que l’homme peut ordonner à la nature d’éliminer de son être tous les éléments étrangers, causes de maladie etde souffrance. Si l’homme avait un tel pouvoir il serait l’égal de Dieu même, et si l’âme était à ce point indépendante du corps, nous pourrions écarter de nous à volonté les souffrances, la maladie et la mort.
M. de Feuchtersleben est beaucoup plus près de la vérité lorsqu’il s’attache à prouver que dans la personne humaine l’état physique est l’expression de l’état moral. On n’ad-
mettra pas volontiers que l’âme façonne le corps à son gré ; mais qu’elle lui imprime le cachet de ses idées, de ses sentiments, de ses habitudes morales, cela paraît non-seulement vraisemblable, mais tout à fait conforme aux lois générales qui régissent les rapports de l’âme et du corps. Si l’âme exerce une influence réelle et efficace sur le corps, elle doit révéler sa puissance par la beauté aussi bien que par la santé. Sans admettre dans toutes ses conclusions la théorie de Lavater, qui prétend trouver une harmonie constante et nécessaire entre la beauté physique et la beauté morale, on peut affirmer avec certitude que la face conserve l'empreinte indélébile des passions qui ont agité le cœur de l’homme. On comprend très-bien que le sourire, la moquerie, les larmes, les mouvements nerveux, souvent renouvelés, agissent sur les parties molles de la face, y marquent leur trace en y laissant une disposition plus grande à s’y reproduire, et finissent par exercer une action permanente sur les muscles et sur le tissu cellulaire. Peut-être même l'action fréquente des muscles peut-elle arriver à modifier à son tour les parties dures sous-jacentes, ainsi que le dit le docteur allemand. Les hommes passionnés et ardents ont des rides précoces, plus nombreuses et plus accusées que les hommes calmes. L’homme montre ainsi sur son front vieilli, et quelquefois même jusque sur le jeune front de ses descendants, le caractère organique des impressions morales qui lui ont été habituelles. Ses vertus, ses vices, toutes ses passions, se peignent sur sa physionomie ; le désordre des facultés morales se trahit à la fois par le désordre des fonctions organiques et par l’altération du visage; la santé et la beauté en soutirent éga-
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lemcnt. Au contraire, l’harmonie de l'àme se manifeste par l’harmonie des fonctions vitales et par l’harmonie des traits. Dans certaines organisations heureusement douées, l’expression des qualités morales est plus manifeste, plus facile et pluscharmanle; il y a, au contraire, des natures où il faut que l’esprit soutienne une lutte douloureuse contre la matière. Mais elle n’en est que plus frappante, cette beauté qui brille au milieu même des ténèbres du corps, et qui transfigure l’enveloppe matérielle en y faisant resplendir les rayons d’une divine lumière.
Je résume toute cette étude en disant que l'âme peut beaucoup, par l’heureuse direction de ses facultés, nonseulement pour son propre bonheur, mais aussi pour la santé et pour la beauté du corps. «Ne songez pas, dit Lavater, le physionomiste inspiré, ne songez pas à embellir l’homme sans le rendre meilleur. » Nous ajouterons avec M. de Feuchtersleben, que nous sommes heureux de citer une dernière fois : « Si vous ne le rendez meilleur, ne songez pas à conserver sa santé ! »
Adrien Delon dre.