TEMPÉRAMENTS, PASSIONS
ques remarques, restreint que nous sommes dans les limites étroites de ce petit livre. Libre à chacun de suppléer, en lieu utile, les chapitres de psychologie et de philosophie pratique. Tout bien considéré, il n’existe que deux tempéraments, dont tous les autres ne sont que des modifications à l’infini. Ce sont : le tempérament actif et le tempérament passif.
L’auteur vénérable du livre du Régime compris parmi les traités d’Hippocrate (1) ; Lavater, Zimmermann et autres, admettent cette classification et la suivent également. La doctrine de Brown, basée sur le contraste de la sthénie, et de l’asthénie, lui est favorable.
De même que le caractère représente la somme des forces de la volonté dans l’individu, de même le tempérament est la résultante des penchants naturels. Le penchant sert de matière à la volonté. S’il est dominé par elle, il se change en caractère ; s’il la domine, il se change en passion. Le tempérament est donc la source des passions, et, comme on distingue deux espèces générales de tempérament, on classe de même en deux groupes toutes les pas-
(I) Voyez Hippocrate Œuvres complètes , traduite» par E. Lit tré. Paris, 1849, t. V, p. 462 et suiv.
sions, en comprenant sous ce nom les diverses émotions et affections morales. C’est ce qu’ont trèsbien compris les physiologistes et les médecins intelligents (1 ). Les tempéraments sanguins bilieux désignent ce que nous appelons le tempérament actif ; le lymphatique et le phlegmatique, celui que nous appelons passif. Il n’est pas vrai, comme on serait tenté de le croire et comme on l’entend dire quelquefois, que les tempéraments inertes, paresseux, passifs, se laissent aisément façonner par la philosophie pratique. L’inertie est la plus grande force de la nature, elle est bien plus difficile à vaincre dans l’homme que la vivacité. L’hygiène de l’âme a pour base l’assujettissement des forces physiques et moralesà la. volonté; mais cet assujettissement consiste à les régler, à les diriger, non pas à en arrêter le mouvement. Il importe encore ici de savoir reconnaître la mesure exacte du développement assigné à l’individu, mesure qu’il doit remplir, sans la défi) Voyez L. J. Bégin, Traité de Physiologie pathologique, Paris, 1828, 1. 1, p. 57 et suiv. — H. Royer-Collard, Des tempéraments considérés dans leurs rapports avec la santé. (Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1843, t. X, p. 135 et suiv.) — Michel Lévy, Traité d’hygiène publique et privée. Troisième Édit. Paris, 1857, 1. 1, p. 59 et suiv.
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passer, et en dehors de laquelle il perd la santé. Tout homme, selon son tempérament, a besoin de s’exciter ou de se calmer. L’indifférence serait la mort. — Nous avons ainsi combattu le préjugé qui voudrait tarir les passions dans leur source. Cette source, c’est le penchant; sans penchant, pas d’intérêt; sans intérêt, pas de vie réelle. Les anciens, par une belle tiction, ont fait naître les Muses du souvenir: mais le souvenir est fils de l’amour. Le penchant doit d’abord exister, avant que la sagesse puisse lui tracer une direction. L’indifférence domine dans le champ désert où manque le penchant. Elle a pour frère l’ennui, pour sœur, l’oisiveté. Quelle famille! « L’ennemi qui me blesse n’atteint que mon corps, a dit un auteur moderne ; mais l’ennui est un assassin qui tue l’âme. » Et celui qui s’ennuie luimême?... ajouterons-nous. L’amour et la haine, voilà les éléments les plus profonds de la vie. La question n’est pas, ici, de savoir si la haine est un amour caché, comme la mort est une vie latente, mystérieuse. Il nous suffit de comprendre que les deux manifestations de la personnalité sont nécessaires à notre existence. La mauvaise humeur ellemême est à l’âme ce que la bile est au corps, et,
comme celle-ci, est utile pour l’entretien de la santé. En général, les passions sont des forces. Le courage ne s’acquiert pas par des démonstrations philosophiques ; pour l’exciter, il suffit souvent d’un simple mouvement d’indignation. On ne doit jamais négliger des forces naturelles ; encore moins doit-on les anéantir ; on doit chercher à les étudier, à les vaincre, à les exalter, à les régler, à les soumettre, rien de plus. Lessing, le philosophe calme, ne parle-t-il pas de la passion qu’on éprouve pour la vérité ? L’enthousiasme n’est-il pas une passion? et n’est-ce pas en même temps la flamme qui alimente la vie de l’homme ? Quiconque s’observe, sent combien est salutaire le libre mouvement de l’âme. Les hommes supérieurs aiment l’activité, la lutte, soit en euxmêmes, soit dans le monde extérieur. Caton l’Ancien, comme le rapporte son biographe grec, n’éprouvait jamais plus de bien-être que lorsqu’il entendait les grondements de la foudre. Mais, objecterez-vous, est-ce que l’absence de toute passion n’empêche pas l’homme de s’user lui-même? Estce qu’on ne conserve pas certains insectes pendant des années entières, sous l’enveloppe de leur seconde métamorphose? Des plantes placées dans une cave.
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ne vivent-elles pas plus longtemps que celles qui sont exposées à l’air libre et dont les sucs ne cessent pas d’être mis eu mouvement par la chaleur maternelle de la terre? Que dire de la marmotte? que dire du crapaud qui vit emprisonné dans le sein d’une pierre? Je répondrai que vivre longtemps, ce n’est pas vivre en bonne santé, et que l’homme n’est pas un crapaud. Lnfin, si les passions n’avaient pas d’autre utilité, elles serviraient du moins à se combattre les unes les autres. La réflexion, par elle seule, n’aura jamais la puissance d’anéantir une affection , à peine réussira-t-elle à la calmer. Au contraire, un penchant violent peut faire contrepoids à un autre; ainsi l’orgueil et l’amour, l’amitié et l’indignation, le rire et la colère se neutralisent réciproquement. La nature même, qui nous instruit par ses sages leçons, dirige l’homme au moyen des penchants. Une joie brusque excite, mais en excitant, elle épuise. Un enjouement habituel entretient le bien-être. L’une agit comme un remède stimulant, l’autre comme un remède tonique. Même remarque à faire sur la colère et sur l’indignation. Ici encore apparaît l’intime union de la morale et de l’hygiène. La flamme trop vive de la colère agit
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d’une manière fâcheuse sur l’organisme ; le feu de l’indignation produit souvent des effets salutaires. Et ces différences ne dépendent-elles pas ordinairement des objets et des caractères, c’est-à-dire des circonstances morales ? La colère est un emportement grossier qui nous abaisse au niveau de la cause qui l’a excitée ; si nous nous mettons en colère, notre adversaire a atteint son but ; nous sommes en son pouvoir. L’indignation est un mouvement moral, une passion noble, qui nous élève au-dessus des objets bas et grossiers, et qui nous préserve de leur souillure en nous les rendant méprisables. C’est la colère, calme et muette, qui, comme un signe divin, embellit les lèvres de l’Apollon du Belvédère. Platon appelait les passions « les fièvres morales » : elles ont, en effet, sur l’âme la même action que les fièvres proprement dites ont sur le corps ; ce sont des crises qui guérissent les maux les plus invétérés en purifiant tout l’organisme. L’utilité qu’on attribue aux affections reconnues mauvaises appartient, à plus forte raison, à celles qui sont bonnes et légitimes. Je ferai seulement observer que, de toutes les affections, Y espérance est celle qui anime le plus, et, par conséquent, la plus importante pour
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l’hygiène de l’âme. Ce pressentiment céleste est, si je puis dire, une partie délicate de notre moi, un moi charmant qui ne veut jamais se laisser anéantir.
Nous ne voulons pas qu’on nous reproche de faire l’apologie des passions-, nous ajouterons donc que les effets favorables que nous leur avons attribués ne se produisent que tant qu’elles ne dépassent pas un certain degré, c’est-à-dire tant qu’elles sont actives ; car les passions actives, dès qu’elles sortent des limites de la modération, deviennent passives. 11 n’y a d’actif que ce qui est soumis à la raison de l’homme, parce qu’en dehors de cette sphère il ne peut exercer son activité. Tout ce qui est du domaine exclusif des sens est essentiellement passif, puisque, dans ce cas, l’homme succombe sous la force brutale de la nature. C’est à nous de contenir les passions dans la limite convenable. Une émotion est vivifiante, tant qu’elle reste dans les limites de l’admiration ; dès qu’elle se change en pitié, elle nous abaisse et nous affaiblit. Une colère violente n’est pas active, comme on serait tenté de le croire. Celui qu’elle obsède comme un démon, souffre dans la meilleure partie de son être. A son degré le plus
élevé, elle devient passive, même dans ses manifestations. « Ce n’était pas le calme, dit Plutarque en parlant du silence de Coriolan, c’était la force de la colère, état de l’âme, ajoute-t-il, où les ignorants ne savent pas reconnaître la tristesse. » Quelque paradoxale que cette opinion puisse paraître, il est certain que des passions violentes sont un signe de faiblesse. Elles sont le plus souvent provoquées par le malheur, qui abat dans l’homme sa véritable force, l’esprit. L’enfant pleure et s’emporte, tandis que l’homme grave agit en pensant à l’avenir. Des passions douces égayent l’horizon de l’existence ; elles excitent sans fatiguer; elles réchauffent sans consumer, et transforment par degrés la flamme qui brûle dans chaque cœur en une lumière calme et fécondante. Elles sont les indices de la véritable force qui n’abdique jamais son empire.
Peut-être Kant avait-il en vue des considérations semblables, lorsqu’il a distingué les affections fortes et les affections tendres. Il fait à cette occasion une observation trop remarquable pour que nous la passions sous silence. C’est à propos de ces paroles de Saussure : « Il règne dans les monta-
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gnes de Bouhours une tristesse absurde. » — « Saussure, dit-il, connaît donc aussi une autre tristesse, différente de celle-ci ; une tristesse intéressante, produite peut-être par l’aspect d’une solitude que l'homme a su animer par son énergie ; il y a donc aussi une tristesse qui appartient à la catégorie des affections fortes et qui est à l’affection tendre ce que le sublime est au beau. » Quelle profondeur dans cette observation ! Comme elle conduit le regard bien au delà de la vie ! La douleur qu’éprouve une grande âme, soit par la perte d’un être chéri, soit pour une cause moindre, élève le cœur, loin de l’abattre : c’est une espèce d’orgueil passif qui seul triomphe de la puissance du sort.
La nature s’est conformée, par rapport aux sexes, à cetle classification des affections morales. Elle a voulu que les émotions douces fussent salutaires à la femme, les émotions fortes à l’homme. De ce caractère actif ou passif dea sethtiments qui les animent, résultent toutes les différences qui se manifestent dans les conditions de l’existence des deux sexes.
Ai-je encore besoin de parler des effets physiques produits par les émotions morales? L’action
de notre volonté est-elle capable de déterminer dans notre organisme des mouvements aussi énergiques que ceux qu’excite, souvent contre notre gré, la force impétueuse de la passion ? Qui, par lui-même, n’en a pas fait l’expérience? Qui ne se rappelle les faits remarquables dont sont remplies l’histoire et la vie journalière? On se souvient du fils de Crésus, de ce muet qui, voyant le glaive levé sur la tête de son père, retrouve tout à coup la voix et s’écrie : « Soldat ! épargne mon père! « On se rappelle le chasseur muet qui, se croyant ensorcelé par une femme, la rencontre, entre, à sa vue, dans un violent accès de colère et recouvre soudain la parole. Il est encore bien d’autres faits semblables dont les poètes ont souvent tiré parti et dont les médecins auraient dû profiter plus qu’ils n’ont fait. Citons seulement l’illustre Boerhaave guérissant l’épilepsie par la peur, dans la maison des pauvres de Harlem, et Marc Herz, de Berlin, guérissant par la crainte de la mort une maladie hectique dont la gravité ne laissait plus d’espoir (voyez plus haut, p. 111). Zimmermann (1) indique de nombreux exemples
(I) Truité de l’expérience , ch. xi.
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de décès causés par une émotion subite de douleur ou de joie. Examinez l’homme joyeux : il a l’œil clair, brillant, le pouls large, accéléré, la respiration libre, le front lisse, l’aspect florissant. Qui ne connaît les effets de la peur? Le corps tremble, la langue bégaye, la peau est froide, les cheveux se dressent, le cœur palpite, la respiration est gênée, le teint pâlit, le pouls devient faible, l’estomac se trouble : ce sont bien là les symptômes de la crainte. Une respiration lente, souvent pénible, toujours prête à éclater en larmes, la peau froide, pâle, ridée, la démarche hésitante, les genoux pliants, le pouls faible et ralenti : tous ces signes n’indiquent-ils pas le désespoir ? On connaît le rouge de la pudeur, la pâleur de l’envie, l’air rayonnant de l’amour heureux, l’air langoureux de l’amour sans espoir. La douleur opprime la poitrine; elle la resserre depuis le diaphragme jusqu’au gosier, dans les accès de la jalousie. La colère se trahit par le gonflement des veines, la rougeur ardente de la face, les battements visibles des artères, la respiration haletante, les yeux égarés et tous les indices précurseurs de l’apoplexie.
Ce n’est point la fantaisie arbitraire des poètes
français, allemands et anglais qui fait rimer douleur avec cœur, Schmerz avec Herz , smart avec heart. On le voit, la passion comprime, pour ainsi dire, le cœur dans sa main ; elle l’étouffe comme dans une étreinte matérielle, et les troubles de la circulation sont toujours le premier signe de la force physique qu’elle possède. Beaucoup de médecins ont dit quelle influence exercent sur le corps les déceptions de l’espérance. Ra madge attribue à cette cause la plupart des cas de phthisie pulmonaire, si fréquente en Angleterre. On 'comprend aisément que les congestions dans la poitrine, occasionnées par la tristesse chronique, déterminent graduellement la naissance et le développement de ce mal funeste. Il serait à désirer que tout le monde connût, pour s’en préserver, les déplorables conséquences de ce sentiment amer et stérile qu’on nomme le regret.
Nous l’avons déjà dit, il existe trois manières de combattre les tempéraments et les passions : l’habitude, la raison et les passions mêmes. La faculté de contracter des habitudes est un bienfait de la Providence divine, qui a voulu assurer par ce moyen la conservation des créatures. S’habituer
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à ce qui est juste, c’est la quintessence de la morale et aussi de l’hygiène de l’âme. La raison n’agit pas au moment même de l’afiection ; mais son action n’en est pas moins efficace, en ce sens qu’elle empêche les passions de se manifester dans les cceiirs façonnés par ses leçons, ou qu’elle en fixe elle-même la direction et le développement. Le calme véritable ne se trouve pas dans l’immobilité absolue, mais dans l’équilibre des mouvements.
Nous avons expliqué plus haut comment les passions s’amortissent l’une l’autre. Elles s’excitent aussi mutuellement. Faites vibrer dans un individu la corde de la passion qui correspond le mieux à sa disposition actuelle; peu à peu les cordes des autres passions vibreront aussi à l’unisson, et l’instrument tout entier sera mis au diapason convenable ; alors se produira l’harmonie, qui est la vie même : car la vie n’est pas le silence. On a trop souvent confondu l’apathie divine et l’indifférence animale : il faut distinguer la larve et le papillon.
vu
Affections.
Si quid novisti rerlius isiis, Candidus imparti; si non, his ulerr mecum.
IIoiut.
La plupart des auteurs qui ont parlé des passions, semblent les regarder, non comme des phénomènes naturels soumis aux lois de l’univers, mais comme des phénomènes hors nature. Ils pleurent sur l’homme, ils rient de ses misères, ils l’admirent et
le méprisent, au lieu de l’étudier. Pour moi, voici
ma pensée. Rien ne se fait dans la nature qu’on puisse lui reprocher ; car elle est une partout et toujours ; elle obéit à des lois immuables. La haine, la colère, l’envie, etc., considérées en elles-mêmes, découlent de la même nécessité que tout le reste : elles reconnaissent, par conséquent, des causes spéciales par lesquelles on peut les comprendre, et elles ont des qualités déterminées, aussi dignes d’exa-
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men que celles de tous les autres objets dont la contemplation nous réjouit.
Nous agissons lorsqu’il se passe en nous et hors de nous quelque chose dont nous sommes la véritable cause ; c’est-à-dire lorsque notre être produit quelque chose dont on peut lui rapporter l’origine. Nous sommes dans un état passif quand il se produit en nous quelque chose dont nous ne sommes qu’en partie la véritable cause. L’affection est ce qui affecte notre corps de manière à étendre ou à restreindre en nous la faculté d’agir. Quand la cause de l’affection est en nous-mêmes, c’est l’état actif ; sinon, c’est l’état passif. Pour agir, il faut que notre esprit ait des idées claires ; l’erreur et l’ignorance le condamnent à subir l’action du dehors. D’où il résulte que les passions se développent dans l’homme en raison inverse de la science, et que plus l’esprit a de lumière, plus il est actif.
La joie est une affection qui élève l’âme ; la tristesse lui enlève son énergie. L’amour est de la joie, unie à l’idée d’une cause extérieure ; la haine est de la tristesse occasionnée par une cause extérieure. La ressemblance d’un objet qui antérieurement excitait en nous la joie ou la tristesse, nous inspire
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un sentiment d’amour ou de haine dont la cause ne nous est pas immédiatement perceptible. C’est ce que nous désignons sous le nom de sympathie ou d’antipathie.
J’appelle servitude, l’impuissance de l’homme à modérer, à dominer ses passions. C’est l’abdication de l’esprit qui, dépouillé de toute force et soumis à l’action des choses extérieures, se laisse entraîner au mal, tout en approuvant le bien. Et, comme l’esprit et la matière sont intimement liés, le corps se trouve livré à la puissance de la nature dont il forme une partie. C’est pourquoi j’ai disposé mon esprit à la joie,parceque les larmes, les soupirs, la crainte, etc., sont les signes de l’impuissance de l’âme et en même temps des obstacles à la vertu et à la santé. Or, plus le corps est sain, plus il est propre à pourvoir l’esprit des matériaux nécessaires pour le développement de sa puissance. J’expliquerai plus bas quelle sorte de joie j’ai en vue.
Agir d’après la raison, c’est agir conformément aux nécessités de notre nature. La nature de chaque être tend à la conservation de son existence. Un homme libre repousse de son esprit l’idée de la mort. Ce n’est point la mort, mais la vie dont la contem-
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plation plaît à la sagesse. Car un homme libre, c’est-à-dire vivant d’après la raison, n’est point dominé par la crainte ; mais il aspire à conserver son existence par une activité salutaire. Il cherche à comprendre le fond des choses et à écarter tous les voiles qui obscurcissent la vue de l'intelligence, comme la haine, la colère, l’envie, l’orgueil et la vanité.
Tous nos penchants ont un caractère fatal et résultent nécessairement de noire nature. Ils n’ont pas de rapport avec l’esprit, sinon en ce sens qu’il les connaît ou qu’il les ignore. Ils sont actifs dans le premier cas, et passifs dans le second. Les uns montrent notre force, les autres prouvent notre faiblesse et notre ignorance. Les uns sont toujours bons ; les autres peuvent être bons ou mauvais. Rien n’est donc plus essentiel que de cultiver la raison. De là dépend tout le bonheur de la vie ; il consiste uniquement dans cette paix de l’âme que donne la contemplation de Dieu. Or, cultiver la raison, c’est apprendre à connaître la Divinité dans les lois nécessaires de la nature. Avoir une conception claire de soi-même et de tout ce qui est à la portée de son intelligence, voilà, pour l’homme qui règle sa vie
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d’après les lois de la raison, le but suprême et le moyen le plus efficace de surmonter les passions.
Une affection, devenue passion, perd ce caractère dès que nous nous en sommes fait une idée nette, car toute passion est une idée confuse. Mais il n’y a point de passion dont nous ne puissions concevoir une idée claire. Nous comprenons clairement toute chose que nous examinons dans ses rapports avec les lois de l’univers et avec la justice éternelle. D’où il suit :
1 0 Que l’homme a le pouvoir de porter remède à son état de souffrance, en tant que cet état provient d’une passion ;
2° Que le même penchant peut produire également et l’état actif et l’état passif.
Par exemple, c’est un sentiment naturel que chacun désire voir les autres se conformer à ses idées. Chez l’homme qui ne vit pas d’après la raison, cet état devient un état passif qui s’appelle présomption ou suffisance ; chez l’homme sage et intelligent, c’est une vertu qui se manifeste par des efforts actifs. Ainsi, tous les penchants sont passifs tant qu’ils naissent d’idées confuses ; ils sont actifs dès qu’ils
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sont éclairés par l’entendement. Ainsi, le meilleur moyen de dompter les passions, c’est de les comprendre. Du moins ne saurait-on pas en imaginer d’autres dans les limites de notre puissance, car le pouvoir de l’esprit humain se borne à former des idées claires.
Plus la raison comprend la nécessité des choses, plus elle acquiert de pouvoir sur les passions, plus elle diminue les souffrances de l’homme. L’expérience le prouve. Une perte reconnue inévitable est moins douloureuse. Personne ne s’avise de plaindre l’enfance pour les difficultés qu’elle éprouve à parler, à marcher, à se rendre compte de ses actes. Mais si, généralement, les hommes venaient au monde à l’état d’adultes, et que l’un d’eux, par exception, subît l’épreuve de l’enfance, alors tout le monde s’accorderait à plaindre cet être chétif et misérable, parce qu’alors l’enfance serait une dérogation aux lois naturelles.
Ainsi donc, ce que nous avons de mieux à faire tant que nous ne sommes pas parvenus à une perception claire de nos penchants, c’est de graver dans notre âme certains dogmes de morale et de les appliquer aux circonstances particulières de notre
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existence. Voici, par exemple, un de ces dogmes : La haine peut être vaincue par l’amour. Pour avoir toujours cette loi devant les yeux, il faut que nous pensions aux félicités que l’amour procure à l’homme , et que nous nous rappelions que les hommes agissent d’après les impulsions invariables de la nature. Alors tout ce qui pourrait provoquer notre colère, passera comme inaperçu devant nous. Il faut rechercher ce qu’il y a de bon dans chaque sentiment pour se l’approprier. Si l’on ale goût de . la gloire, il faut songer à ce qü’elle a de bon et de vrai, et aux moyens de l’acquérir ; il ne faut pas se préoccuper de ses abus, de son instabilité, etc. De tels soucis ne troublent qu’un cerveau malade. Ce sont ces tristes idées qui tourmentent l’ambitieux dont les plans ont échoué ; en épanchant sa bile, il veut paraître sage. L’avare qui a perdu sa fortune déclame contre l’argent et contre les vices des riches ; l’homme malheureux en amour, accuse sans cesse la perfidie des femmes. Toutes ces plaintes ne font qu’augmenter leurs souffrances ; elles prouvent seulement qu’ils sont incapables de supporter leur sort et qu’ils regardent d’un œil jaloux le bonheur d’autrui.
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Une affection ne peut être vaincue que par une affection plus forte. Les affections les plus fortes sont les penchants actifs, éclairés et dirigés par l’esprit. Plus l’esprit a d’étendue, plus il devient capable de rapporter à une idée générale tous les phénomènes particuliers ; plus les affections placées sous sa dépendance acquièrent de vivacité. Or, l’esprit humain peut s’élever assez haut pour tout embrasser dans la conception de l’Être divin. De cette conception naît l’amour de Dieu, la meilleure, la plus pure, la plus forte de toutes les affections. Ce sentiment absorbe tous les autres. L’homme qu’il anime marche, plein d’activité et d’énergie, dans la splendeur de la lumière. 11 est délivré du joug des passions. Mais l’amour de Dieu, comme toutes les affections actives, a sa source dans l’intelligence. Comprendre le particulier, c’est se rapprocher de la conception de l’idéal ; conception bienfaisante qui procure à l’homme les plus douces et les plus profondes jouissances. C’est là cette joie pure dont je viens de parler. L’amour, ai-je dit, c’est une joie vive, unie à l’idée de la cause qui la produite. La joie avec laquelle nous embrassons l’ensemble des choses, parce que nous reconnaissons en Dieu la
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cause suprême et universelle, doit faire naître en nous un éternel amour. Invincible, elle doit tout soumettre et tout dominer.
C’est ce qui fait ressortir avec évidence le véritable fondement de notre bonheur, de notre liberté, de notre santé, qui est l’amour persévérant et inaltérable de l’Être divin. Telle n’est pas, il est vrai, l’idée de la foule. On croit être libre quand on peut satisfaire ses désirs ; on croit que c’est abdiquer que de se soumettre à des lois immuables. Et pourtant la félicité éternelle n’est pas la récompense de l’amour, elle est l’amour même ; nous n’y participons point pour avoir triomphé de nos passions ; mais c’est parce que nous la possédons, que nous avons la force de nous vaincre.
Je crois n’avoir rien à ajouter relativement au pouvoir de l'esprit sur les passions. De nos observations, il résulte que ce pouvoir est plus grand chez l’homme éclairé que chez l’ignorant. Celuici, assujetti à l’action des causes extérieures, n’arrive jamais au contentement de lui-même ; il vit sans connaître Dieu ni le monde, sans avoir conscience de sa propre personnalité, et il ne cesse de souffrir qu’au moment où il cesse d’exister. Le
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sage, au contraire, est à l’abri des tempêtes qui bouleversent l’âme ; tout entier à l'idée de Dieu et de la nécessité éternelle, il ne cesse jamais d’être et d’agir.
ONcillation.
Je me réjouissais de ma douleur; elle était pour mon esprit le symbole de la vie éternelle, et je croyais sentir en moi cette lutte fécoude qui crée et produit tout dans ce monde où se combattent sans repos des forces intimes.
FsÉO. DE ScBLEGIL.
La vie de l’homme, comme celle de toute la nature, consiste dans une succession de contrastes qui se font équilibre. La loi des compensations existe dans l’univers, et c’est par pulsations alternatives que la vie circule dans les artères du monde. Même dans la structure des plantes, ces enfants du calme et de la paix, la nature obéit à cette loi ; elle les forme par une série de contractions et d’expansions qui se suivent et se préparent Tune l’autre ; à chaque nœud répond un développement de la tige.
Cette loi préside à toutes les créations de la nature. Pas de supériorité sans défectuosité équivalente, pas de gain sans perte, pas d’élévation sans chute,
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pas de discorde sans conciliation. De même, dans la ■vie de l’homme, ce monde en miniature, il y a des alternatives continuelles de fatigue et de repos, de sommeil et de veille, de joie et de douleur ; c’est comme l’inspiration et l’expiration de l’air vital. Notre existence est un mouvement circulatoire, déterminé par des oscillations continuelles et équivalentes. Un naturaliste a décrit ainsi les effets de cette loi invariable : « Quand on a marché trop vite, on est forcé de marcher avec une lenteur proportionnelle. Après un exercice immodéré,* il faut une mesure égale de repos. Si l’on fait en un jour le travail de deux journées, cet excès se compense par une journée d’abattement physique ou moral. Plus l’homme est actif à l’état de veille, plus son sommeil est profond et prolongé. Plus on combat le besoin de dormir, plus il pénètre, se répand et se maintient dans tous les membres, changé qu’il est en lassitude et en mauvaise humeur. Plus une sensation est vive, plus elle est prompte à s’éteindre. Plus une volonté, un désir ont de violence, plus ils se refroidissent facilement. Plus la colère s’exalte, plus elle est près de cesser. Les animaux les plus féroces sont aussi les plus faciles à dompter. Le lion,
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qui est très-porté a la colère, peut devenir un animal très-doux. Les individualités les plus énergiques et les plus indépendantes sont les plus susceptibles de se confondre dans la vie universelle. »
Si ces contrastes se suivent avec trop de force et de rapidité, la vie est promptement dévorée ; elle s’use et se consume dans un combat trop ardent. Si, au contraire, la lutte n’existe pas, si le mouvement est, pour ainsi dire, unilatéral, il manque à la vie une des conditions de sa durée. 11 importe donc, avant tout, de savoir régler convenablement les contrastes nécessaires. Heureux celui qui possède l’art d’éveiller ou d’apaiser à propos celte lutte indispensable, mais dangereuse quand elle devient excessive. L’homme a le pouvoir d’établir l’équilibre dans son âme. C'esl là le fondement de toute l'hygiène morale.
Mais, pour arriver à ce point, il faut d’abord travailler à se connaître et gagner de l’empire sur soimême. 11 ne suffit pas de bien régler sa nourriture, de se déterminer une mesure convenable de repos eide travail, d’apprendre pareœurl’Arl de prolonger la vie de Hufeland, ou de lire nos élucubrations sur les effets du sentiment, de la volonté et de l’intelligence relativement au bien-être de l'homme. Il
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faut encore se faire violence, apprendre à se connaître, se développer moralement et intellectuellement ; alors on saura ce que c’est que la santé. Que personne ne dise : Je suis incapable d’une telle entreprise : je ne me sens pas assez fort. Quiconque nous lit et repousse nos conclusions, a dans l’esprit la force et l’aptitude nécessaires pour assujettir le corps ; mais il faut vouloir : vouloir c’est pouvoir.
11 est inutile de parler du besoin que l’homme éprouve de se distraire et de se réjouir après de sérieux efforts d’activité et des souffrances pénibles, ainsi que du penchant qui l’entraîne à satisfaire ce besoin. C’est une loi de la nature. Après la fatigue, vient le sommeil réparateur qui nous gagne avec une douceur irrésistible. Tout au plus un savant occupé sans relâche à fouiller les entrailles de la science, serait-il capable d’oublier les lois de la nature et de la vie qu’on ne viole jamais impunément. Si Méphistophélès n’avait pas rendu à Faust d’autre service que de le ramener dans le monde réel et de secouer la poussière de son manteau, le docteur n’aurait pas eu à désespérer. — Mais il n’est pas du réveil comme du sommeil. Pour éveiller l’homme, souvent la contrainte est nécessaire. La
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vie a dans la main une verge de fer pour montrer à chacun le chemin qu’il doit suivre. Heureux qui suit la direction indiquée, et n'attend pas, pour se mettre en marche, que son dos saigne sous les coups redoublés de cette maîtresse sévère. Il faut un degré élevé de culture intellectuelle ou une rare finesse de tact pour éprouver le besoin d’être sérieux ou de souffrir au milieu du tourbillon des plaisirs et des jouissances de la vie. Un homme d’esprit, qui est en même temps l’auteur le plus moral des temps modernes, M. de Salvandy, pose cette question : « Quelle est cette mystérieuse puissance qui fait toujours sortir une affliction de nos joies les plus vives, comme si, en les goûtant, l’homme était infidèle à sa mission ? » Cette observation, vraie au point de vue moral, trouve son application au point de vue de l’hygiène. La douleur n’est pas seulement l’assaisonnement du plaisir, elle en est la condition nécessaire. De même le jour ne va pas sans la nuit. La nature sait toujours ce qu’elle fait. Il n’y a pas de roses sans épines ; il n’y aurait point de joie sans la douleur. La mauvaise humeur est une sorte de levain qui empêche l’esprit de moisir. Un mouvement de dénit, produit par une cause accidentelle,
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suffit souvent pour chasser une humeur mélancolique, longtemps rebelle à tout remède. Les hommes riches, rassasiés, oisifs, sont les plus exposés à l’hypocondrie, eux que les sots regardent comme les heureux de la terre. Ils sont sans cesse excités à se tourmenter eux-mêmes, parce qu’ils sentent dans leur existence un vide que le plaisir ne saurait combler. Le sage ne connaît pas ces vains tourments ; il les prévient en cherchant les sombres et pénibles passagesque l’homme est destiné à traverser dans le pèlerinage de la vie. L’existence humaine est mêlée de lumières et de ténèbres. C’est une sorte de cré,puscule formé de la combinaison du jour et de la nuit. Quiconque a appris à se connaître, au lieu de méditer sans fruit sur l’origine du mal, s’efforcera, en admirant du fond de son cœur la Providence divine, non-seulement d’entendre, mais d’évoquer, volontairement et avec courage, au milieu même de ses joies, l’avertissement mystérieux de la douleur. C’est là l’apogée de l’art de vivre, le point culminant de l’hygiène morale ; c’est un but difficile à atteindre ; quand on y arrive, on est récompensé dignement.
Lorsque cet opuscule a paru pour Ja première
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fois, aucun chapitre n’a plus que celui-ci soulevé d’objections, même de la part des lecteurs qui avaient accueilli favorablement le reste de l’ouvrage et qui appréciaient les intentions de l’auteur. « Qu’est-ce qui fait le charme des pays méridionaux, me disaiton , si ce n’est qu’ils nous donnent l’idée d’un printemps éternel? L’homme peut-il concevoir une existence meilleure autrement que par cette idée même de la durée et du calme ? N’est-ce pas une imagination de misanthrope ou de moine que de donner place dans la vie à la douleur et au mal, comme si la société était condamnée à un supplice sans fin ? Non, nous existons pour goûter la joie et le bonheur, pour répandre sur toute la terre le bien et le beau, pour en établir à tout jamais le règne exclusif; voilà la destinée humaine si la vie de l’humanité n’est pas un mauvais rêve. Tous les souhaits des âmes tendres doivent s’accomplir un jour, si ces espérances ne sont pas des railleries de dénions, mais les promesses d’un Dieu d’amour. » J’ai écouté ces objections avec plaisir. Qui n’aimerait pas à rêver aussi ces beaux rêves, sans lesquels la vie n’estqu’une surface sans couleur ? Mais le réveil dissipe les songes. C’est dans le monde réel que nous sommes for-
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cés de vivre et d’agir. Il faut, pour un moment, oublier le rêve de l’idéal, si on veut lui conserver sa splendeur et sa beauté. Car le désir et le pressentiment ont été donnésà l’homme pour qu’il s’élève vers l’idéal, non pour qu’il l’abaisse au niveau des réalités de la terre. Réaliser l’idéal, c’est l’anéantir. Qu’on médite à ce sujet le beau mythe grec de Sémélé et de Jupiter. Si c’est un devoir sacré d’élever son âme à la contemplation du bien suprême, ce devoir a des limites : il ne faut qu’un dimanche dans la semaine. Envisageons notre existence telle qu’elle est réellement, et nous apprendrons à la supporter, laissant le soin de peindre le ciel à ceux qui savent faire un tableau sans ombres. Lorsque des mondes plus parfaits nous accueilleront dans leur sein, alors nous serons autrement organisés. Tels que nous le sommes ici-bas, la joie est en nous associée à la souffrance, et la douleur est la source profonde de notre existence et de notre activité. D’ailleurs, ces souhaits dont vous parliez, qui est le plus capable de les accomplir : de l’homme qui les nourrit dans son cœur, sans les satisfaire, ou de celui qui a conscience de la réalité? Et, pour en revenir à l’hygiène de l’âme, goûtera-t-on plus de bien-être à appeler de
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ses vœux un autre monde, qu’à bien concevoir les lois du monde actuel et à s’y soumettre ? Pour notre part, nous nous en tenons à la théorie du comte Veri :
« Notre vie consiste dans l’activité ; le sentiment des obstaclesqui gênent cette activité, est la douleur ; celui des secours qui la favorisent, est le plaisir. Mais l’activité ne peut être favorisée d’un côté sans trouver de l’autre un obstacle, si léger qu’il soit. Ainsi le plaisir présuppose la douleur. Lorsque nous voulons développer outre mesure notre activité, cet excès amène une réaction. La santé consiste dans une sage mesure. En nous observant avec attention, nous découvrons en nous un penchant continuel à sortir de notre état. Ce penchant n’indique pas que nous soyons contents et satisfaits. La vie n’est donc qu’une douleur constante, et cette douleur, qui est le fond de la vie, excite notre activité. Le plaisir n’est en soi rien de réel ; c’est seulement un palliatif à la souffrance. »
Cette théorie peut paraître trop sombre, elle ne l’est pas. Elle envisage sous son vrai jour la misérable condition de l’homme, et jette une vive lumière sur les mystères <le la vie morale et de la vie nalu-
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relie. Dans le mélange de la joie et de la douleur, elle nous révèle une intention divine. Dieu a voulu que la souffrance formât le caractère, que le plaisir aiguisât l’esprit. L’un et l’autre sont donc également nécessaires au développement de l’homme et de l’humanité.
Le but suprême de la vie n’est pas la satisfaction de nos désirs, c’est l’accomplissement du devoir, sans lequel il n’est point de satisfaction véritable. L’insipide monotonie de la jouissance enseigne par la satiété la valeur du travail ; malheureusement cette leçon est comprise trop tard par les hommes qui ne réfléchissent pas. Le désir inassouvi fait le désespoir des sots et la joie de l’homme intelligent. La vie, en effet, n’est qu’une idée sans valeur, une page blanche, tant qu’on n’y a pas écrit ces mots : J’ai souffert, c’est-à-dire j’ai vécu. Faire l’histoire de ses souffrances, voilà tout le bonheur de l’homme. Nous n’en pouvons concevoir d’autre. Une telle définition ne saurait plaire à la jeunesse, cet âge de l’illusion et de l’espérance; elle n’en a pas moins d’exactitude et de justesse. Ainsi, le bonheur est incertain et passager ; le devoir seul est certain et éternel. Mais, si la Providence a créé la douleur, elle
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a mis à coté d’elle la joie qui console, et c’est précisément la lutte de ces deux sentiments qui indique la grandeur de nos destinées. 11 n’est pas de plus beau sourire que celui qui éclaire un visage mouillé de larmes ; il n’est pas de désir plus élevé et plus durable que celui qui ne peut jamais être satisfait; il n’est pas de jouissance plus pure et plus vraie que celle de l’homme qui s’impose à lui-même des privations. En deux mots, des roses autour d’une croix, voilà le symbole de la vie humaine.
Nous avons montré les contrastes, cherchons maintenant les moyens d’établir l’équilibre.
Dans la sphère du sentiment, la joie et la douleur se correspondent. Dans un ordre supérieur, il en est de même du repos et du mouvement. L 'activité est la vie même ; mais une activité excessive en intensité ou en durée nuit à l’harmonie ; il est une limite que l’on ne doit pas dépasser.
La même règle est applicable aux fonctions matérielles de l’organisme ; l'homme frugal sait proportionner sa nourriture à la somme des forces qu’il dépense. Enfin, même dans les plus hautes régions de l’activité humaine, dans celles de la pensée, il y a une oscillation nécessaire. Dulce est desipere inloco.
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11 serait absurde de vouloir établir en soi un semblable équilibre au moyen de la raison. 11 n’est pas de l’homme comme de l’aiguilled’une montre qu’on avance ou qu’on retarde à volonté. On ne peut échapper à la conscience par aucun acte de la conscience ; mais on peut bien développer en soi une disposition et s’y abandonner. L’état le plus favorable à la santé et au bien-être, c’est l’état réfléchi, et cependant à moitié involontaire, d'une contemplation calme et paisible, sorte de milieu tutélaire entre l’attention soutenue et la distraction négligente, où l’esprit trouve à la fois de l’exercice et du repos, où le spectacle du monde extérieur fait diversion aux^réoccupations personnelles et les empêche de se changer en mélancolie; état sublime, presque indéfinissable, connu seulement de l’homme qui unit à une intelligence éclairée une sensibilité délicate. « Consultez votre propre expérience, a dit Schelver, pour vous rappeler le lieu et le moment où vous avez joui de la plus grande félicité. Certainement vous n’avez été heureux que lorsque, entraîné par la roue invisible de la vie, vous avez été actif et créateur. Alors on s’appartient à peine à soi-même ; transporté de joie et de plaisir, on jouit et l’on ne se rend pas compte
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de sa jouissance. Le cœur est ému, mais il ne comprend pas son émotion. L’âme produit ses œuvres, comme l’arbre ses fleurs et ses fruits, par un efl'ort naturel, spontané, instinctif. Ne savons-nous pas que lorsqu’on veut prendre et tenir avec précipitation plusieurs objets à la fois, on les laisse échapper à mesure qu’on les saisit ? Le calme et le sang-froid sont nécessaires. Laissons agir l’instinct que la nature a mis en nous. »
Certainement le point essentiel de l’art de vivre en général, et par conséquent de l’hygiène morale, c’est d’avoir toujours une notion claire de soi-même sans s’observer minutieusement ; de garder une sérénité inaltérable au milieu de tous les phénomènes de la vie; de supporter l’assaut de toutes les forces extérieures et de rester toujours soi-même à travers tous les changements. Avouons-le : quiconque est parvenu à ce point, est tout pour lui-même, maître, ami, adversaire, protecteur, médecin. Toute existence se manifeste par des pulsations. De même que notre marche n’est qu’une suite de chutes, de gauche à droite et de droite à gauche, de même le pro^ grès harmonieux de la vie résulte de l’équilibre des contrastes qui se succèdent. Cet équilibre n’est pas
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le même pour tous les individus. Chacun doitchercher celui qui convient à sa nature ; il le trouvera plus sûrement par l’exercice de ses forces que par la réflexion. On se porte bien quand ou arrive à ne plus sentir, d’une façon prédominante, un organe particulier de son activité, mais qu’on sent la liberté de cette activité comme l’expression commune de son moi.
Hypocondrie.
Ce sont les détails mesquius de la vie qui font notre malheur. De misérables soucis usent l’ilme et le corps. Attachons-nous donc à cultiver la partie divine de notre nature, le penchant à l'admiration.
Bglwkr.
L ’ hypocondrie est assurément la plus folle et èn même temps la plus triste des maladies humaines. La raison, la morale et même la religion ont essayé tous les moyens de terrasser eet horrible démon ; mais lui, ce frère de lait du souci, qui passe, comme on sait, par un trou de serrure, il s’est enveloppé du voile de la prudence, et personne ne peut le chasser. Essayons pourtant de lui arracher le voile qui le cache. Nous l’avons appelé du nom d egoïsme ; il ne s’en émeut guère, car il connaît les idées du siècle et il sait que l’égoïsme passe aujourd’hui pour une preuve d’esprit et d’indépendance Mieux vaudrait lui démontrer qu’il n’est rien , et
nrpocoNDKiE.
sérieusement, c’est ce que nous allons tenter de faire.
Une voix vénérable l’a dit sur la tombe de Wieland : « Quand l’homme réfléchit snr sa condition physique et morale, il devient malade. C’est que nous souffrons tous de la vie. » C’est là une définition exacte de l’espèce d’hypocondrie que j’ai en vue, et qui est du ressort de l’hygiène de l’âme.
Nous tous, qui vivons dans ce monde, nous sommes malades, nous avons tous notre route tracée vers la tombe, et il ne faut pas grande attention pour trouver le chemin qui nous conduit à la mort. Qu’importe? Tant que nous sommes assez bien portants pour faire notre journée et pour goûter le repos après le travail, avons-nous besoin de nous occuper de notre corps ? La douleur est un rien présomptueux, qui n’a d’importance que parce que nous voulons bien lui en attribuer. Nous devrions rougir de lui faire tant d’honneur, de la flatter, de la caresser, de l’élever ainsi sur un piédestal. Elle ne paraît grande que parce que nous nous abaissons devant elle. Peut-on s’imaginer un Thémistocle, un Régulus, regardant sa langue dans la glace et se tâtant le pouls ? Bien plus, j’en appelle, pour guérir
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ce mal, à la peur même qui le produit. La peur est-elle salutaire ou funeste ? Est-ce un remède ou un poison ? Rien ne fait vieillir plus tôt que la peur continuelle de vieillir (1). Bien des siècles avant que le plan du traité deHufeland, Y Art de prolonger la vie , fût préconçu dans le cerveau de son bisaïeul, Attar, le sage Persan, avait indiqué cinq moyens d’abréger la vie : « le premier, c’est la misère dans la vieillesse ; le second, c’est une maladie prolongée; le troisième, un long voyage; le quatrième est d’avoir toujours le regard fixé sur la tombe; cette préoccupation constante hâte, pour celui qu’elle tourmente, l’heure de la mort ; le cinquième est la peur, ce moyen infaillible qui tue plus sûrement et plus vite que l’épée de l’ange exterminateur. »
La peur abrège les jours de l’homme ; elle est un élément de l’hypocondrie; aussi l’hypocondriaque meurt-il de la peur de mourir. Ce sont là ces lâches
(i; Voyez l’ouvrage remarquable du docteur Reveillé-Parise, Traité de ta vieillesse, hygiénique , médical et philosophique, ou Recherches sur l’état physiologique, les facultés morales, les ma- - ladies de l’Age avancé, et sur les moyens les plus surs, les mieux expérimentés, de soutenir et de prolonger l’activité vitale à cette époque de l'existence ; avec cette épigraphe tirée de la Rochefoucault : « Peu de gens savent cire vieux. » Paris, 1853. 1 vol. in-8.
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malades dont j’ai dit plus haut qu’ils sont pour le médecin même un objet de mépris, ce sont ces amants inquiets et inintelligents de la science médicale, qui parcourent avidement toute la nosologie, qui transcrivent toutes les formules qu’ils peuvent trouver, et à l’un desquels Marc Herz disait un jour : « Mon ami, c’est une faute d’impression qui vous tuera. » Ce sont là ces êtres nuis que le divin Platon chasse de sa République, car Platon les connaissait , il en avait vu plus d’un dans cette ville d’Athènes, qui est en même temps le Paris et le Londres de l’antiquité. « N’est-il pas honteux, faitil dire à Socrate par la bouche de Silène, d ! être obligé de recourir à l’art de guérir pour des maux que l’on s’est attirés non par des blessures ou des maladies inévitables, mais par l’oisiveté et par la débauche, et pour lesquels les Asclépiades sont forcés d’inventer des noms? Qu’un charpentier tombe malade, il consulte le médecin, qui le purge, le saigne ou le cautérise. Si on voulait le soumettre à un régime délicat et minutieux, il répondrait qu’il n’a pas le temps de se soigner et de négliger son travail ; il dirait adieu au médecin et retournerait à sa besogne avec la chance de guérir, de vivre et de
EEUCHTEHELEBEN. il
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travailler. Ses forces sont-elles trop épuisées pour qu’il se relève ? il prend congé de la vie, et la mort le débarrasse de ses souffrances. Ainsi fait le charpentier. Vous qui vivez dans une condition supérieure, aurez-vous moins d’énergie, ayant plus d’intelligence? Par Jupiter! rien n’est plus contraire à la dignité de la vie que cette continuelle attention donnée au corps. Elle empêche de s’occuper sérieusement des affaires de la maison ; elle ôte au soldat son énergie ; elle entrave le citoyen dans l’accomplissement de ses devoirs publics. Elle ôte à l’homme toute aptitude pour les arts et pour les sciences; elle empêche de comprendre et de méditer, occupée qu’elle est à rêver toujours des souffrances imaginaires. C’est un obstacle au courage et à la vertu. Esculape guérissait les blessures des héros, mais on ne voit point qu’il ait essayé de prolonger, par les merveilles de son art, la vie malheureuse des hommes condamnés à un état continuel de maladie et de souffrance ; il ne voulait pas leur donner le moyen de perpétuer leur race misérable. Quant à l’homme faible de tempérament et ruiné par les excès, il pensait que l’existence d’un être semblable était inutile à lui-même et aux
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autres : l’art n’avait pas à s’occuper de lui, fût-il plus riche que Midas. »
Que cette manière d’envisager la question semble trop antique pour nous, fils d’un monde organisé tout différemment, peu importe ; elle nous fournit toujours un enseignement précieux. On le voit, les hommes intelligents distinguaient deux sortes d’hypocondrie : pour l’une, ils invoquaient les secours de la médecine ; l’autre, celle dont nous parlons ici, n’était rien à leurs yeux, ainsi qu’aux nôtres. Un homme des plus clairvoyants qui, lui-même, a subi quelques atteintes de cette maladie imaginaire, et qui a pu l’apprécier par une expérience personnelle, Kant, en véritable philosophe allemand, qui nie tout ce qui le gêne, traite d’insensés ceux qui attribuent la moindre réalité à une chimère aussi vaine. « Quand des idées noires viennent obséder mon esprit, je me demande, dit-il, si elles ont une cause réelle. Si je ne découvre pas de cause ou si j’en trouve une dont rien ne puisse détourner l’effet, je passe à l’ordre du jour. En d’autres termes, laissant de côté ce qui n’est pas en ma puissance, comme si je n’avais pas à m’en occuper, je porte mon attention vers d’autres objets. » Voilà, pour coin-
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battre l’hypocondrie, un moyen que nous approuvons pleinement, car nous savons qu'il a réussi. L’Aristote prussien avait la respiration gênée par une conformation vicieuse duthorax; il n’en a pas moins vécu jusqu’à un âge assez avancé, et il a triomphé de ce vain obstacle en le niant. Le plus spirituel des hypocondriaques et le plus hypocondriaque des hommes d’esprit, le professeur Lichtenberg de Goettingue, pensait de même. « Il y a, dit-il, des maladies graves qui peuvent causer la mort ; il en est d’autres qui ne sont pas mortelles, mais qui se manifestent avec évidence. Enfin il y en a qu’on n’aperçoit qu’au microscope : elles apparaissent d’autant plus horribles. Ce microscope, c’est l’hypocondrie. Si les hommes voulaient se donner la peine d’étudier les maladies avec un verre grossissant, ils auraient la satisfaction d’être tous les jours malades. » L’une des idées noires les plus fréquentes, c’est de se croire malade de la poitrine, folle chimère dont la contagion est due surtout aux descriptions sentimentales que les observateurs superficiels ont faites de la phthisie dans les nouvelles et les romans. Il y a déjà cinquante ans qu’un médecin, Weikard, a cru devoir spécifier, sous le
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nom de phthisie imaginaire, une affection mentale particulière. Le phthisique tousse, mais la toux n’est pas toujours un signe de phthisie ; il en est de même de tous les symptômes isolés d’un étal morbide. C’est au médecin de juger de leur ensemble, de leur signification; pour l’homme étranger à l’art de guérir, ils ne sont rien.
Un philosophe a dit avec raison : « Pour faire comprendre à un hypocondriaque ce que c’est qu’une maladie réelle, rendez-le véritablement malade: alors il recouvrera la santé. » Désignez ce pitoyable état de l’âme comme il vous plaira : faiblesse, paresse, bêtise, égoïsme, maladie, commencement de folie, tous noms qui lui conviennent, car il est tout cela, et plus encore : il nous vient du diable, et son nom est légion; quel qu’il soit, c’est l’activité seule qui, semblable à l’ange Gabriel, armé de l’épée flamboyante, lui défend l’entrée du paradis habité par des hommes fidèles à la nature et au devoir. Pour que le repos soit bienfaisant, il faut en avoir besoin. Tout bien considéré, puisque les hypocondriaques n’étant pas réellement maladps ou plutôt n’étant tourmentés que par de vaines chimères, n’excitent et ne méritent aucune pitié, il
Digitiz
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faudrait, à mon sens, les déclarer malhonnêtes, çe qu’ils sont véritablement, et comme tels, les exclure de la société. Une mesure de ce genre, appliquée dans leur propre intérêt, les guérirait plus promptement que toutes les dissertations philosophiques. Je dis plus ; il serait bon de les faire souffrir; si la société a jamais le droit de tourmenter un de ses membres, c’est bien dans ce cas. Le grand poète n’a-t-il pas dit : « Le meilleur remède à l’hypocondrie, ce sont les souffrances réelles. »
Les idées noires ne sauraient naître dans le cerveau d’un homme qni se conformerait à nos préceptes d’hygiène morale. Comment, en effet, tomber dans l’hypocondrie, lorsque, entouré d’images charmantes, on marche avec une volonté calme et sûre, l’œil fixé sur le vaste théâtre du monde où se concertent dans une belle harmonie toutes les forces de la nature, l’activité et la jouissance? Pour éviter des redites, je n’entrerai pas dans plus de détails ; mais ce mécontentement de tout, qui est le signe caractéristique de notre époque, est une manie si générale, que j’ai dû m’arrêter à la combattre.
Il y a surtout trois états de l’esprit qui disposent à l’espèce d’hypocondrie dont nous parlons dans
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ce livre, et dont tout médecin moraliste a le devoir de s’occuper. C’est l’égoïsme, l’oisiveté, le pédantisme. Ne revenons pas sur les deux premiers. Quant au pédantisme, il est important de le bien définir. On le reproche souvent à ceux qui en sont les plus exempts, et on ne le voit pas là où il existe au plus haut degré. Le pédantisme n’est pas l’ordre et la ponctualité, même portés à l’extrême ; c’est la petitesse d'un esprit étroit qui abandonne le but pour les moyens et qui se fait l’esclave de vaines idoles. Ne donnons point le nom de pédant à ce savant modeste à qui la société des livres fait oublier celle du monde, et peut-être même les convenances de l’usage ; mais au savant orgueilleux, qui, négligeant le fond pour la forme, attache de l’importance aux éditions d’un livre, et ne s’occupe pas des pensées de l’auteur; qui connaît les documents des siècles passés, et ne sait pas les interpréter. Le pédant (il ne s’en doute guère), c’est encore le fat des salons, dont toute la vie se résume en trois mots : le ton, les manières, la mode. Oui, c’est là le pédant le plus ridicule, le pédant proprement dit. Pour cet homme, rien n’est sérieux que ce qui est frivole; rien n’est frivole que ce qui est sérieux.
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Maintenant, qu’on relise l’épigraphe de ce chapitre, et l’on comprendra pourquoi je parle ici du pédantisme. Qu’y a-t-il en effet de plus mesquin que la préoccupation de l’hypocondriaque, toujours inquiet pour sa santé? Cette folle contemplation de soi-même, qui se repaît de chimères, dégrade l’intelligence et use la vie à fuir sans cesse, .avec une anxiété puérile, l’épouvantail toujours présent de la mort. Mais elle se complaît dans sa faiblesse et elle a même inventé, dans notre siècle de raffinement, un rôle où elle paraît avec une grâce séduisante. Le travestissement qui la déguise ne trompera pas nos regards. Examinons-la de plus près.
Il est quelquefois question de la mélancolie des hommes célèbres. Le Stagi rite a dit que les hommes supérieurs, doués d’un esprit pénétrant, sont généralement enclins à la tristesse. C’est une opinion vraie en partie. Camoëns, le Tasse, Byron, d’autres encore ont eu l’humeur sombre. On a mis les deux premiers sur la scène pour glorifier la mélancolie ; on a sympathisé avec leurs souffrances ; on a affecté de partager les douleurs de Byron. Que les grands hommes analysent leurs sensations et s’en rendent
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compte; c’est fort bien. Est-ce une raison pour que nos poètes se jettent à l’envi dans le genre hypocondriaque? Avouons-le franchement, la littérature moderne est fille de l’humenr noire. Sa muse, maladive et morose, c’est l’hypocondrie qui énerve et affadit le cœur. Bientôt, pour juger nos poètes, il faudra des médecins au lieu de critiques. Un jeune homme a été élevé ou plutôt gâté par sa mère ; il entre dans la vie sans études sérieuses, approfondies, sans expérience, sans direction déterminée ; il n’a pas de force pour travailler /ni pourgoû* ter les jouissances véritables. Devantlui se posent ces terribles problèmes : Être et n’être pas ? n’avoir pas été et ne pas devenir ! Quelle solution trouvera-t-il? il cherche, il hésite, plein d’inquiétudes et d’angoisses. Il lit des nouvelles, il va au spectacle. Dans les romans, sur le théâtre, il voit des personnages de fantaisie ; il se compare à ces héros. Il a lu les poètes ; il fait des vers. Éclairé d’une lumière soudaine, il découvre que l’ennui dont il souffre est un abîme sans fond, un désir inconnu, non satisfait. Il se plonge dans cet océan de larmes dont la poésie mélancolique a inondé le monde, et se mire avec complaisance dans ses flots amers. 11 a pour compa-
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gnons d’infortune Camoëns et Byron; seulement ilasur eux un avantage ; le progrès du temps a augmenté sa douleur qui, il y a tout lieu de l’espérer, « arrivera prochainement à une seconde édition. » C’est ainsi que le malheureux passe sa jeunesse, et si la réalité 'vient enfin frapper à sa porte d’une main rude et impitoyable, il est perdu. 11 ne connaît ni le monde, ni lui-mème. Contre des souffrances, hélas ! trop réelles, vainement invoquerait-il ses poétiques rêveries; sa muse est impuissante à le consoler. C’est le sort des hommes sans talent sérieux; mais c’est aussi, malheureusement, celui des hommes de talent, nés poètes. Le vrai poète qui se sent un génie supérieur, s’absorbe dans sa personnalité; et, à force de se creuser le cerveau comme un hypocondriaque, il tombe réellement dans l'humeur noire. Le mal gagne le public des lecteurs, et comme aujourd’hui le public c’est tout le monde, on comprend pourquoi, dans un traité d’hygiène, nous avons dû parler de littérature à propos de l’hypocondrie. Laissons les Byrons de contrebande à leurs élégies età leurs complaintes, puisqu’il est impossible de leur faire concevoir qu’avant toutils auraient besoin d’apprendre. Qu’ils
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jouissent à leur aise du triste sentiment de leur insuffisance et qu’ils le ruminent à loisir. Pour nous qui tenons à la vie, cherchons à gagner du courage, et non pas à nous désespérer. Hippel a dit : « Savoir lire, ôte un degré de courage; savoir chanter, en ôte deux. » Pourtant nous avons rangé la lecture parmi les moyens de conserver la santé de l’âme, et par conséquent, celle du corps. Outre 1 activité qui est l’alpha et l’oméga, il en est encore deux autres d’un effet merveilleux dont nous allons parler tout à l’heure.
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