DE L’AUTEUR
tion des lois dont nous allons tâcher de saisir l’esprit, que de tenir consciencieusement un journal d’observations individuelles, concises, mais sincères et fécondes. Ce qu’on regarde généralement comme du génie, n’est, d’après Ilippel, qu’une occupation constante de soi-même.
Les Maximes et Pensées qui forment l’appendice de ce livre, sont tirées d’un journal de ce genre.
Définition. — Des effets de l’esprit en général.
L'esprit est lié à la matière ; mais la matière l’est également à l'esprit.
Par les mots Hygiène de l’âme, il faut entendre la science des moyens propres à préserver la santé de l’âme. Cette science, c’est la morale, considérée, non dans son ensemble, comme étant la règle et le but de l’homme, la fleur de sa vie, mais au point de vue particulier de la puissance donnée à l’esprit de détourner du corps les maux qui le menacent.
C’est une force réelle, dont l’existence 11’est guère contestée, dont on raconte, dont on admire les merveilles, mais dont on a rarement examiné les lois, dont on a cherché plus rarement encore l’application pratique. Pourtant, si cette force existe, par son origine et par sa nature, elle est soumise à la direction de la volonté ; l’homme peut en régler l’emploi. Tout pouvoir s’exerce et se développe par la science.
Ce que nous appelons l’hygiène morale, c’est précisément la science de mettre en usage le pouvoir que possède l’âme de préserver, par son action, la santé du corps. Étudier cette science, tel est l’objet de notre livre.
Kant, dans un ouvrage profondément médité, a traité « du pouvoir de l’âme dé maîtriser la douleur par la volonté. » Nous allons plus loin ; nous voulons enseigner l’art de maîtriser non-seulement la sensation du mal, mais, s’il est possible, le mal même. Nous montrerons comment l’âme peut éloigner du corps les maladies.
On n’exigera pas de nous une théorie complètement arrêtée sur une matière qui, vu le caractère fugitif et variable des phénomènes moraux, ne comporte pas la certitude. Loin de nous le vain orgueil de construire un système. Qui trop embrasse, mal étreint, dit le proverbe. 11 est des sujets qui veulent tout au plus de simples esquisses. Lavater l’avait compris : il s’est borné à des fragments ; nous imiterons son exemple.
Nous laisserons aux philosophes qui ont du temps à perdre, toute recherche sur la distinction à établir entre le corps et l’âme, et même sur l’existence de
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l’un et de l’autre. Il importe peu que j’assigne à l’âme la puissance que les matérialistes attribuent à une certaine partie du corps, ayant fonction de penser et de vouloir. De quelque nom qu’on désigne la cause, l’effet ne change pas, ni l’enseignement que j’en tire.
Voici, par exemple, un homme qui s’arrache au sommeil. Où que réside la volonté, le fait certain, c’est que le moteur est enchaîné et que pourtant une force se produit : je constate l’action de cette force, et je montre qu’elle peut être accrue par l’exercice.
Il est un point d’asservissement où l’esprit demeure insensible à toute réaction : c’est la nuit morale. Il y a aussi une sorte de crépuscule où l’esprit peut encore recevoir des impulsions ; et c’est alors que mes préceptes trouvent leur application nécessaire.
Entre ces deux états de l’âme, il en est un autre intermédiaire ; ce sont, à proprement parler, les maladies morales ; alors se produit aussi l’action de la volonté (autrement la guérison serait impossible) ; mais cette action n’est pas spontanée : elle est excitée du dehors.
Examinons ces trois situations de l’âme humaine, et, sans nous aventurer dans les nuages de la métaphysique, mettons en lumière les principes fondamentaux de notre théorie.
L’homme, en possession de sa complète liberté d’esprit, sent l’unité de son être. Ce sentiment instinctif, il le perd du jour où la conscience éveillée conçoit la distinction de l’ordre moral et de l’ordre physique. Aux faits de l’ordre moral, elle attribue un principe particulier qu’on appelle l’âme.
Ce mot ne désigne qu’une abstraction ; car l’âme ne se révèle que par son union avec la matière, il est donc inutile de démontrer que l’âme agit sur le corps, puisque nous n’envisageons l’un et l’autre que dans l’unité de leur manifestation. La main droite peut saisir la main gauche ; elle ne se saisit pas elle-même. Pareillement, la pensée étant l’acte indivisible de l’âme et du corps essentiellement unis, cette union permanente rie peut se concevoir par un phénomène qui l’implique nécessairement. Elle n’en existe pas moins ; le rire et les pleurs sont un de ses symboles ; elle a pour lien le système nerveux. Nous n’avons rien de plus à dire sur ce point.
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De même éviterons-nous d’entrer dans des explications oiseuses sur les causes de la maladie et de la guérison. Tout état morbide a sa cause extérieure ou intérieure. Il se produit, soit par le développement, sous une influence extérieure, d’un germe apporté en naissant, soit par l’action funeste du milieu environnant, favorisée par une prédisposition naturelle de l’individu. Dans la première catégorie il ne faut pas ranger seulement les maladies héréditaires, constitutionnelles ; d’autres cas s’y peuvent rapporter, que l’on n’a peut-être pas suffisamment appréciés à ce point de vue, et que les médecins ne savent pas classer avec certitude.
Dans des cas de ce genre l’esprit n’a-t-il aucun pouvoir contre le mal ? Je ne parle pas de ces préceptes prophylactiques employés par les médecins pour améliorer les dispositions du sujet et pour détourner les influences morbides. Ces prescriptions naissent, il est vrai, de l’esprit ; mais ce n’est pas de l’esprit du malade. Les philosophes, surtout les poètes moralistes, enseignent l'art de modérer et de contenir les entraînements de toute passion exclusive : nous avons à donner, dans notre sphère, les mêmes leçons.
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La santé d’un homme, aux yeux du public, se juge d’après le tempérament. Or, que veut dire ce mot, dans son sens populaire ? C’est la proportion des éléments multiples dont la combinaison constitue l’unité de l’être humain. « 11 y a, dit Herder, des proportions naturelles assignées au développement physique et moral de l’individu. Ces proportions, d’une infinie variété, embrassent toutes les formes de l’existence, depuis la souffrance et la difformité la plus repoussante, jusqu’à la divine beauté des héros grecs. Chaque homme cherche, par tous les moyens, celles qui lui sont propres, parce qu’elles seules lui donnent la complète jouissance de la vie. » J’ajoute : elles sont la condition de la santé. Eh bien ! l’homme, qui est dans la nature le seul être capable de s’étudier, ne peut-il pas arriver à se connaître? Celui dont Protagoras a dit : « Il mesure l’univers, » ne saurait-il se mesurer luimême? S’il peut connaître et mesurer les proportions de ses forces, c’est à l’aide de son esprit. Donc l’homme, au moyen de l’âme, peut agir sur tout son être, et conséquemment sur les maladies, en tant qu’elles ont leur source dans sa constitution individuelle.
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Etrange prétention, n’est-ce pas ? de vouloir étendre la puissance de l’âme au delà de ses limites, comme si le monde où nous vivons n’était que le tissu de notre vie ? C’est singulier, et pourtant, quoi de plus vrai? L’homme, l’enfant, se la représente chacun à sou point de vue individuel, selon son caractère plus ou moins gai, plus ou moins triste ; elle agit telle qu’elle a été perçue. Ce. sont toujours les images les plus fortement gravées dans l’âme qui font la joie ou la douleur de la vie. Et nous ne pourrions pas trouver le moyen de les faire, à volonté, paraître ou disparaître ? et nous ne saurions pas exercer nos yeux à bien voir, au lieu d’obscurcir notre vue et de l’affaiblir, comme nous faisons avec une telle dépense de soins et d’intelligence ? Voyez, dans Shakspeare, le roi Lear et son compagnon perdus au milieu de la plaine, sous la tempête furieuse ; l’un, trempé de pluie, tremblant de froid ; l’autre impassible, sourd à l’orage, parce qu’il entend rugir à ses oreilles la voix plus haute de sa colère.
La preuve la plus frappante de la puissance de l’esprit, c’est précisément, si je puis dire, son impuissance. Qui ne sait que les malheureux dont
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l’àme est voilée par la nuit de la démence, sont à l’abri d’un grand nombre de souffrances corporelles qui frappent autour d’eux d’autres personnes ; leur attention, absorbée par une idée fixe, se détourne du corps, et cette concentration de toutes les forces de l’esprit sur un seul point les rend inaccessibles aux influences extérieures. S’il en est ainsi, une volonté droite, ferme, bien dirigée, ne peut-elle avoir autant de puissance et produire les mêmes effets qu’une volonté asservie, inerte, comme celle du fou?
Un médecin anglais, parlant de l’influence qu’exerce sur l’état sanitaire de ses compatriotes le climat d’Angleterre, tout formé de brouillards et de vapeurs de charbon, fait les observations suivantes: « C’est une question indécise de savoir si un grand nombre des maladies attribuées à l’atmosphère de Londres n’ont pas leur source dans les mœurs des habitants. De même que le corps, malgré tous les changements de la température atmosphérique, garde toujours sa chaleur interne presque invariable, de même il existe dans l'âme humaine une force intime de résistance, dont l’action fait équilibre à l’action hostile des forces extérieures. Telle
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femme malade, trop faible pour se promener dans sa chambre, dansera pendant la moitié de la nuit, sans fatigue et sans souffrance avec un danseur qu’elle aime. C’est un fait plusieurs fois constaté par les médecins. Ainsi une passion favorite réveille dans le corps la fibre vitale. Les gens qui ont le plus à souffrir de l’atmosphère de Londres, ce sont précisément les êtres nuis, les oisifs, les fashionables. Ceux dont l’attention et la force travaillent sans relâche, ne consultent pas le baromètre. Il est vrai que le sombre mois de novembre est l’époque de la mélancolie et du suicide. Mais tous les nuages du ciel le plus noir ne sauraient obscurcir le pur éther d’une âme limpide; Sur les malades mêmes l’influence morale de la manie qui les obsède est moins forte que l’influence physique de l’atmosphère. L’homme, toujours porté à se tourmenter luimême, rattache certaines idées funestes à des faits qui se produisent pendant l’automne, par exemple à la chute des feuilles ; ce sont ces idées qui torturent l’esprit et l’accablent. Si même, chez l’hypocondriaque, les craintes, les inquiétudes croissent ou diminuent selon les variations de la température, c’est toujours, en définitive, de l’action de la volonté
que dépendent la disposition mentale du malade et le résultat qu’elle amène. L’hypocondrie suppose toujours un caractère faible, ou tout au moins un affaiblissement temporaire. Reconnaître sa faiblesse d’âme et la combattre sans trêve ni repos, c’est, dans ce cas, le meilleur moyen de se guérir. » ( Medical reports, 1830.)
Quel est le médecin qui, dans le cercle de ses observations, si étroit qu’il puisse être, n’en ait pas recueilli un grand nombre de ce genre? Ne sontelles pas, surtout dans les grandes cités, presque aussi fréquentes que toutes les autres espèces d’observations médicales? L’atmosphère des villes n’estelle point, pour ainsi dire, formée des passions, des soucis et des pensées de leurs habitants ? Le suicide, quoique Werther inspire l’intérêt qui s’attache au malheur, le suicide n’est-il point l’héritage des caractères trop sensibles, des âmes trop impressionnables, trop faibles pour résister au choc de la réalité? J’en appelle au témoignage de tout médecin qui a sérieusement pratiqué son art. C’est en remplissant avec abnégation ses devoirs, qu’il a pu traverser, dans les jours difficiles, les dures épreuves et les périls de son existence physique et morale. Le de-
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voir, comme la lance d’Achille, guérit les blessures qu’il a faites. Goelhe, et je le cite parce qu’en absence de la forte impulsion que donne la profession de médecin, la volonté seule agissait en lui, et que son exemple est ainsi d’autant plus frappant, Goethe raconte le fait suivant : « Dans une fièvre putride épidémique qui exerçait autour de moi ses ravages, j’étais exposé à une contagion inévitable ; je parvins à m’y soustraire par la seule action d’une volonté ferme. On ne saurait croire combien la volonté a de puissance en de pareils cas; elle se répand, pour ainsi parler, dans tout le corps, et le met dans un état d’activité qui repousse toutes les influences nuisibles. La crainte est un état de faiblesse indolente qui nous livre sans défense aux attaques victorieuses de l’ennemi. » On peut citer Goethe quand il est question de la vie de l’âme, car, chez lui, tout est réel et positif ; on ne saurait dire de cet homme comme de certains autres : Ce n’est rien qu’illusion.
Qu’est-ce que la vie, sinon le travail de la volonté, qui tend à soumettre les forces extérieures, et, par ses conquêtes sans fin, à changer l’état de l’individu, sans modifier son essence ? L’activité spontanée est la condition de l’existence ; elle-même,
elle a dans l’homme pour condition le développement des forces intellectuelles : - penser, vouloir, agir, termes corrélatifs ; plus forte est la pensée dans l’homme, plus vive est la spontanéité, et celleci, c’est la vie même.
L’homme est enveloppé de mille influences qui le pressent ; le monde tout entier pèse sur lui, mais rien n’est plus fort que son caractère. Les êtres de la nature n’étant que des forces manifestées, le tout de l’homme c’est l’énergie avec laquelle il se manifeste. Si cette énergie ne s’éveille pas en lui spontanément, il faut que, par une secousse violente, il se place dans un état où il soit forcé de vouloir.
Agir, c’est vivre. Un vieux proverbe dit qu’on ne meurt pas en voyage ou la veille d’un mariage. Écoutez Bulwer, ce penseur profond : a Presque jamais, dit-il, surtout dans la jeunesse, une maladie n’est incurable tant que l’esprit n’est pas frappé. Que l’êlre le plus délicat et le plus chétif s’adonne à un travail continuel, il n’aura pas le temps d’être malade : l’oisiveté le tuera. L’acier qui ne sert pas, se rouille. »
Enfin, quelle que soit la valeur de cette observation, quand même le travail et l’inertie produiraient
les mêmes maux, encore faudrait-il avouer que l’un a sur l’autre des avantages réels comme moyen de consolation et de salut.
Bornons-nous là : nous n’avons pas besoin d’autres faits pour démontrer que l’âme a le pouvoir d’éloigner du corps les maladies.
La beauté est le reflet de la santé.
Rien n.’est Ténérable que la nature ; rien
d’aimable que la santé.
Fa. DB SCHLEGEL.
Nous avons constaté, dans le premier de ces fragments, la force de résistance que possède l’esprit de l’homme contre la ipasse des influences extérieures. Des mystiques, hommes d’esprit, ont dit : « Puisque notre corps est riustrument de la civilisation et des métamorphoses du monde, l’empire sur soi-même c’est l’empire du monde. » Nous n’avons point osé aller jqsque-là. Cependant le hasard a fait tomber entre nos mains un livre où nous ne nous attendions guère à rencontrer des réflexions à l’appui de cette idée, singulièrement originale. J’y trouve un passage qui exprime' nettement, plus nettement que nous n’avons cru pouvoir le faire, notre pensée à cet égard : « Est-ce vraiment une absurdité de croire que l’âme et le corps ont l’un sur
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l’autre une action réciproque, comme l’est toute action parfaite ; que l’âme, sorte de fluide insaisissable, pénétrant partout sans obstacle, exerce son influence sur le monde extérieur, et que, dans ses manifestations les plus vives, elle modifie, conformément à ces manifestations mêmes, le milieu matériel où elles se produisent. La logique nous mène droit à cette hypothèse : la présence de l’homme de bien améliore le sol et purifie l’air ; le méchant et son crime répandent autour d’eux une sorte de contagion physique, et, sur leur passage, l’homme de bien est pris de frisson, l’homme faible éprouve la tentation de faire le mal. Cela semble aujourd’hui un paradoxe absurde et bizarre ; mais dans cent ans, ce sera peut-être une vérité vulgaire, presque triviale. Qu’on songe seulement à la croyance populaire au sujet des lieux où a été commis un assassinat. La croyance populaire vaut bien qu’on l’interroge : c’est le témoignage universel constatant les faits sans les interpréter. Il est dommage qu’on ignore si le célèbre docteur Heim de Berlin, lui qui excellait dans le diagnostic des maladies, et qui distinguait par l’odorat les diverses éruptions cutanées, ne flairait pas aussi,
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par le même organe, les différences morales des personnes avec lesquelles il se trouvait en rapport. » Je laisse au lecteur le soin d’apprécier ce fragment curieux, mais encore une citation ; je veux rappeler aux datnes qui jetteront peut-être les yeux sur ce volume, une phrase remarquable de notre Staël allemande : « C’est un moyen pour nous de recouvrer la santé que d’avoir horreur de la maladie et de bien comprendre que la santé fait notre beauté et notre charme. » Tâchons de nous pénétrer de cette idée : dans la personne humaine, l’état physique est l’expression de l’état moral.
Dans un des plus beaux chapitres de ses Fragments sur la physionomie, Lavater s’efforce de prouver qu’il existe une harmonie visible entre la beauté morale et la beauté physique, entre la laideur physique et la laideur morale ; et celte relation, il l’affirme avec certitude, comme il est certain que la sagesse éternelle a donné à chaque être sa fornv. particulière et déterminée. Toutefois il faut entendre par ce mot de beauté, non le charme qui excite un attrait passager, mais l’esprit qui respire dans
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l’ensemble de l’être ; et de plus, il faut faire abstraction de l’empreinte indélébile que laissent tous les excès des passions.
S’il appartient aux physionomistes de montrer, par des preuves presque irréfutables, que. toute organisation individuelle porte en elle-même les lois et les modes de ses développements ultérieurs, et que la nature procède dans le monde matériel avec une logique semblable à celle qui gouverne le monde des intelligences, nous, à notre point de vue spécial, nous dirons que l’esprit, ayant une action sur la forme du corps, révèle sa puissance aussi bien par la beauté que par la santé. Le caractère, c’est-à-dire la manière habituelle de sentir et de vouloir, influe sur les muscles volontaires, et, par conséquent, sur les traits du visage. Le sourire, la moquerie, les larmes, les mouvements nerveux, souvent renouvelés, agissent sur les parties molles de la face, y marquent leur trace, en y laissant une disposition toujours plus grande à s’y reproduire, et finissent par exercer une action permanente sur les muscles et sur. le tissu cellulaire. L’action fréquente des muscles finit par modifier à son tour les parties dures sous-jacentes. Chez combien de personnes le
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crâne n'a-t-il pas subi des changements plastiques par l’action continuelle des muscles qui s’y attachent? C’est là peut-être une question importante pour la crânioscopie, qui, jusqu’ici, paraît s’être trop exclusivement occupée des phénomènes produits dans l’intérieur de la boîte osseuse. Les hommes d’un tempérament passionné ont, dans leur vieillesse, beaucoup plus de rides au front que les hommes calmes. Ils ont, en effet, bien plus souvent contracté les muscles de la face, et les plis formés-par ces mouvements ne peuvent pas disparaître. De même pour tous les organes, pour toutes les parties du corps. Qu’un homme, exempt de graves soucis, respire quelque temps à pleins poumons, son thorax se dilate, à l’avantage des organes qu’il renferme. Soumettez à la même épreuve une personne en qui la circulation éprouve de la gêne par suite d’ennui et de chagrin, vous verrez se produire des symptômes fâcheux : troubles de la sécrétion et de l’excrétion, faiblesse de la nutrition, etc. L’individu conserve pendant toute sa vie le caractère organique des impressions morales qu’il a subies habituellement ; et ce fait est d’autant plus inévitable, d’autant plus manifeste, que les impressions ont agi
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plus tôt, avec plus de force et de violence, qu’elles ont été plus conformes aux dispositions naturelles et plus fréquemment renouvelées. L’homme est, pour ainsi dire, un cercle vivant : tout s’enchaîne dans son organisme. Ce qu’indique à première vue une face pâle et ridée, d’autres signes l’annoncent et le confirment, comme la faiblesse de la voix, une marche vacillante, une écriture mal assurée, l’indécision de l’esprit, l’assujettissement aux variations atmosphériques et l’envahissement de la maladie qui, peu à peu, gagne jusqu’au fond toute l’économie. L’esprit a des poisons qui tuent le corps, des fruits bienfaisants qui le conservent et le guérissent. La beauté elle-même n’est en un sens que le signe de la santé : l’harmonie dans les fonctions se manifeste par l’harmonie dans les formes. Donc, si la vertu embellit, si le vice est une cause de laideur, peut-on nier que l’une ne conserve la santé et que l’autre ne l’altère ?
La nature est, si j’ose dire, un tribunal secret ; sa juridiction, patiente, inaperçue, ne laisse rien échapper ; elle connaît les fautes qui se cachent aux yeux de l’homme et que ses lois ne peuvent atteindre. Ses décisions souveraines, éternelles, comme
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tout ce qui émane du premier principe, produisent sur les générations leurs effets inévitables, et le petitfils qui médite avec désespoir sur le mystère de ses souffrances, peut en trouver la cause dans les excès de ses aïeux. Le vieil adage tragique : « C’est au coupable qu’est dû le châtiment, » trouve son application non-seulement au point de vue de la morale et du droit, mais encore au point de vue physique. Ce que les mystiques, déjà cités, ont dit sur l’origine des maux qui se perpétuent dans l’espèce humaine, demande à être rectifié par un naturaliste ami de l’humanité. 11 montrera, et chaque jour avec une évidence plus grande, que l’état de faiblesse et même les maladies de la génération actuelle ont leur source plutôt dans des causes morales que dans des causes physiques, et que, pour les prévenir ot les extirper, le remède nécessaire n’est pas seulement cette éducation matérielle, soi-disant virile, donnée dans des lycées, mais bien davantage une éducation plus élevée, d’un ordre différent, et qui doit commencer par nous-mêmes. On a souvent reproché aux médecins, et quelquefois avec raison, d’être des matérialistes exclusifs, et de ne voir dans l’homme qu’un assemblage d’os, de cartilages, de
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muscles, de viscères et de membranes, mis en mouvement par l’oxygène de l’air et par le sang. Cette accusation ne saurait atteindre notre théorie. Nous ne contredisons point le moraliste ni le prêtre en prouvant l’accord de la vertu et de la santé. Chez les hommes où la nature bienveillante a facilité, par une heureuse organisation, le développement des tendances mor-ales (et comme il y a dans les arts des génies supérieurs, il est aussi, dans l’ordre moral, des âmes privilégiées, Marc-Aurèle, par exemple, Socrate, Howard, Penn, etc.), cette harmonie de la santé de l’âme et de celle du corps se révélera certainement d'une manière plus manifeste et plus charmante que chez les êtres moins favorisés, où, pour tirer d’un sol aride un peu de fleurs et de fruits, il- faut une lutte douloureuse de l’esprit contre la matière. Mais les rayons de la lumière céleste, comme les éclairs de la foudre, brilleront avec d’autant plus d’éclat qu’ils perceront une nuit plus profonde; ils transfigureront l’enveloppe matérielle, ainsi qu’on l’a vu sur le visage de Socrate, et les paroles d’Apollone se vérifieront chaque jour davantage : « Les rides mêmes ont leur printemps. » Tout bien considéré, la beauté pro-
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prement dite, est-elle autre chose que cette transfiguration du corps par l’âme ? La santé est-elle autre chose que la beauté dans les fonctions de la "vie ? Lorsque la vertu trouve un instrumentbien accordé, ses heureux effets se produisent trop facilement pour qu’on en remarque l’excellence ; ils paraissent alors tout simples et tout naturels. Mais s’il lui faut, avec efforts, tirer d’un instrument discordant des sons harmonieux, ce miracle soulève un étonnement général. De môme que, dans un moment solennel, la beauté longtemps cachée peut tout à coup illuminer la face d’un homme de bien, de même, souvent, pour acquérir le bien précieux de la santé, il suffit d’une seule résolution hardie et profonde.
« Ne songez pas, dit Lavater, le physionomiste inspiré, ne songez pas à embellir l’homme sans le rendre meilleur. » Nous ajoutons ayec une foi pleine et entière : « Si vous ne le rendez meilleur, ne songez pas à conserver sa santé ! »
Imagination.
L’imagination joue dans la compleiiou humaine le rôle de Mercure ; e'est elle qui préside à tout ; c’est par elle que l’homme est si bon et si mauvais.
Himsx.
Les psychologues modernes reprochent à leurs devanciers d’avoir méconnu l’unité de l’esprit humain, en distinguant plusieurs facultés d’un ordre inférieur et d’un ordre supérieur : la raison, l’entendement, la volonté, l’imagination, la mémoire, etc. Si, par facultés, on entend des forces particulières, agissant d’après des lois propres, ce blâme est fondé ; car l’esprit est une force unique, complète, indivisible, et l’on ne peut rien distinguer en lui que les formes et les manifestations de son activité. Mais il est certainement très-utile de classer avec netteté et précision les caractères de ces manifestations diverses. Nous devons donc remer-
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cier l’ancienne école de nous avoir appris à analyser l’homme, au lieu de le regarder avec ébahissement comme une merveille. Nous suivrons les leçons de nos maîtres, et sans renoncer à contempler et à admirer dans son ensemble la faculté intellectuelle de l’homme, nous étudierons l’action de cette faculté dans la diversité de ses phénomènes. Ils forment trois groupes différents, et peuvent se classer ainsi : faculté de penser, faculté de sentir (dans laquelle se confondent l’imagination et le sentiment), faculté de vouloir, La vie intellectuelle a pour nourriture les pensées ; pour air vital les sentiments ; pour exercices de force les actes de volonté. Examinons, sous ce triple aspect, comment se produit l’action de l’âme contre les souffrances matérielles qui menacent l’homme.
Si, dans le domaine de l’esprit, on veut admettre une sorte d’échelle graduée, il faut placer au rang ' le moins élevé l’imagination ; au milieu, la volonté ; au sommet, la raison. C’est du moins l’ordre dans lequel les facultés se développent pendant notre vie : l’enfant rêve, l’adolescent désire, l’homme pense ; et, s’il est vrai que la nature, dans son action, procède du petit au grand, cette
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gradation est prouvée. C’est par l’imagination qu’elle commence ; imitons-la ; car l’imagination est comme un pont jeté entre le monde physique et le monde intellectuel. C’est une force merveilleuse, variable, insaisissable, dont on ne sait dire avec certitude s’il faut l’attribuer au corps ou à l’âme, si nous la gouvernons ou si nous sommes gouvernés par elle, et c’est là précisément ce qui la rend plus particulièrement propre à servir d’intermédiaire à l’action du moral sur le physique, et ce qui lui donne pour nous plus d’importance. En effet, par un examen attentif des phénomènes qui se passent en nous, nous reconnaîtrons que ni la pensée, ni le désir n’ont sur notre corps une action immédiate ; ils ne se manifestent que par le secours de l’imagination ; observation également précieuse pour le psychologue et pour le médecin. L’imagination est. la mère nourricière, l’agent, la force motrice de tous les membres isolés de l’organisme intellectuel. Sans elle, toutes les images sont obscurcies, toutes les idées muettes et stériles, tous les sentiments grossiers et brutaux. Elle est la mère des rêves, la mère de la poésie ; et, sans poésie, rien de supérieur. « En général.
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dit Herder, l’imagination est, de tontes les facultés de l’âme, la moins étudiée et celle dont l’étude peut être le moins approfondie ; car, liée comme elle est à tout le système, surtout aux nerfs et au cerveau, ce que démontrent tant de maladies étranges, elle semble être, non-seulement le lien et la base de toutes les facultés supérieures de l’âme, mais encore le nœud qui unit l’esprit et le corps ; elle est, pour ainsi dire, la fleur de toute l’organisation matérielle, mise au service de la faculté de penser. » — Kant, le philosophe par excellence, l’adversaire de Herder, Kant a constaté aussi que la force motrice de l’imagination est bien plus intime et plus pénétrante que toute force matérielle. « Un homme, disait-il souvent, qui a goûté avec une jouissance profonde le plaisir d’une société agréable, mangera avec beaucoup plus d’appétit que s’il s’était promené à cheval pendant deux heures. Une lecture amusante est plus utile à la santé que l’exercice du corps. » C’est en ce sens qu’il' regardait les rêves du sommeil comme une sorte de mouvement déterminé par la nature pour entretenir le mécanisme de l’organisation. Il explique le plaisir de la bonne société comme l’effet
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d’une bonne digestion et le bien qui en résulte pour la santé, comme le véritable et le meilleur but de ces réunions où se dépensent les sentiments les plus délicats et tous les trésors de l’esprit. Un autre penseur a nommé l’imagination : « le climat de l’âme. »
C’est dans l’imagination seule que les maladies mentales, proprement dites, ont leur racine et ce qu’on appelle leur siège. Si elles avaient l’esprit pour foyer, elles seraient des erreurs ou des vices, et non pas des maladies. Si elles provenaient du corps, ce ne seraient point des maladies de l'âme. Pour produire ce triste fléau de l’humanité, il faut que le corps et l’âme soient mis en contact, et ce contact ne peut se faire que par l’imagination. Chasser au loin et pour toujours toutes les maladies de ce genre, voilà la tâche véritable et suprême de l’hygiène de l’âme.
L’imagination a son domaine en dehors du monde réel ; de l’exercice régulier ou désordonné de cette faculté capricieuse, dépendent le bonheur et le malheur de la vie humaine. Quand elle se développe outre mesure, elle nous fait rêver tout éveillés, et c’est le premier degré de la démence. Le re-
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gard même du poëte, perdu dans la contemplation de l’idéal, n’a-t-il point quelquefois attiré, comme par un charme funeste, des fantômes terribles qui l’obsèdent, aussi longtemps que ses yeux restent détournés de l’étoile éternelle du beau ? Même, dans les conditions ordinaires de l’existence, l’imagination n’exerce-t-elle point sur nous, par un travail obscur et incessant, une sorte de puissance plastique ? Dans l’union du père et de la mère, ne contribue-t-elle pas, pour une part considérable, à déterminer d’avance les formes de l’enfant. Et si, en ce sens, l’homme tout entier est vraiment fils de l’imagination, cette faculté n’estelle pas en nous un principe primordial ? On peut dire qu’elle est en nous, avant que nous ne soyons nous-mêmes, et lorsque nous avons presque cessé d’être ; elle est en nous, lorsque notre libre arbitre se trouve assujetti et enchaîné ; dans l’enfance, dans le sommeil, dans la folie, dans le délire poétique qui participe de tous trois. Ce que le monde extérieur, avec toutes ces influences, est pour l’homme extérieur, l’imagination, ce monde intérieur qui enveloppe le fond et la substance de la vie, l’est pour l’homme intérieur. Comment donc
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son action sur la sauté ne serait-elle pas décisive ? « Souvent, dit Lichtenberg, je me suis abandonné pendant des heures entières à des rêves est à des fantaisies de toute sorte. Sans ce traitement moral que je suivais ordinairement pendant la saison des eaux, je n’aurais jamais atteint l’âge où je suis parvenu. »
En disant plus haut que le sentiment et l’imagination se confondent dans la même faculté, je n’ai pas voulu me soustraire à la tâche de donner une définition plus précise de l’un et de l’autre. Mon intention a été seulement de faire comprendre qu’en effet le sentiment et l’imagination sont la même faculté considérée selon qu’elle est passive ou qu’elle agit. Le travail de l’imagination implique un sentiment ; nous sentons alors ce que nous imaginons. L’imagination, dans ce cas, est active ; le sentiment est passif. Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra qu’il ne s’agit pas ici d’un jeu de mots. Présenter au monde le côté sensible de notre être, c’est découvrir la poitrine devant l’épée de l’ennemi ; opposer à l’action des causes extérieures une imagination active, c’est s’armer et se défendre. Donc, ici comme en tout le reste, la joie et la douleur dérivent de la
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même source. Tout le monde connaît, par des récits ou par des exemples, la puissance salutaire ou terrible de l’imagination dans, certains états morbides. N’est-il pas juste de conclure qu’une force capable de guérir des maladies peut aussi les détourner, et que la même cause qui a la puissance de les aggraver et de les rendre mortelles, peut aussi les amener ? Voyez combien sont profondes et dangereuses les souffrances de ces malheureux qui s’abandonnent à l’idée fixe d’un mal imaginaire dont ils se croient ou atteints ou menàcés ? Tôt ou tard ils l’amènent réellement.
La cause physiologique d’un semblable phénomène est une tension nerveuse continuelle vers un même organe qui finit par être atteint dans sa sphère végétative. On se souvient de cet élève de Boerhaave, chez qui tous les états morbides décrits par le maître se manifestaient successivement : les fièvres et les inflammations pendant le semestre d’hiver, les névroses pendant le semestre d’été, si bien qu’il fut obligé de renoncer à une étude qui mettait sa vie en péril. Un domestique anglais, pour avoir lu dans un journal le récit d’une mort horrible causée par la morsure d’un chien enragé, se trouva
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immédiatement atteint lui-même d’hydrophobie, et ne fut sauvé que par le traitement approprié à cette maladie (Britannia, April, 1825). Des malheureux, à qui les débauches de leur jeunesse donnent des remords et qui redoutent les conséquences de leurs excès, se gravent dans l’esprit l’image des maux dontils se croient menacés, et ces craintes incessantes amènent à la longue l’état caractérisé par Weikard du nom de phthisie imaginaire , triste mélange de terreurs morales et de maux physiques nés de ces terreurs mêmes. Tout praticien, surtout à notre époque de civilisation raffinée, trouve fréquemment l’occasion d’observer sur lui-même et sur de nombreux sujets, des phénomènes analogues. Quand on étudie les maladies des yeux, il arrive souvent que, la crainte de l’amaurose frappant l’imagination, la vue finit par se troubler et s’affaiblir. De nos jours pendant le choléra, on a constaté plus d’une fois que des personnes bien portantes, au milieu d’une conversation sur les ravages de l’épidémie, ont subitement accusé des maux de ventre, et qu’à la suite de craintes d’abord imaginaires, il s’est manifesté des symptômes réels de la maladie. Je cite à dessein des exemples connus ; les
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journaux et les livres m’en fourniraient encore beaucoup d’autres. Puisque l’imagination peut attirer sur l’homme tant de périls et de souffrances, ne doit-elle pas aussi avoir la puissance de le rendre heureux ? Si pour me croire malade, je le deviens réellement, ne puis-je aussi conserver ma santé par une ferme persuasion que je me porte bien?
Les preuves abondent à l’appui de cette opinion. Sans parler ici des effets merveilleux que produisent, pour la guérison des maladies, la confiance, l’espoir, les rêves, les sympathies, la musique, nous ferons seulement une remarque : c’est que ce qui a la vertu de gùérir des organes malades doit avec plusd’efficacité conserver des organes sains. Tous ces moyens curatifs sont du domaine de l’imagination, et dans la même classe viendront se ranger, par les progrès du temps et de la science, bien des remèdes que nous rapportons aujourd’hui à d’autres principes. Un jour, un malade demande certaines pilules que le médecin lui refuse ; il insiste ; le médecin fait semblant de céder et lui administre des pilules de mie de pain dorées. Le lendemain, joie et remercîmenls du malade : non-seulement les pilules ont eu l’effet désiré, mais encore elles ont provoqué des vomisse-
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inents très-salutaires. Pour être produit par l’imagination, cet effet en était-il moins réel ? Un médecin anglais donnait ses soins à un homme atteint depuis longtemps d’une paralysie de la langue et que nul traitement n’avait pu guérir. Il voulut essayer sur ce malade un instrument de son invention, dont il se promettait un excellent résultat. Avant de procéder à l’opération, il lui introduit dans la bouche un thermomètre de poche. Le malade s’imagine que c’est là l’instrument sauveur ; au bout de quelques minutes, il s’écrie plein de joie qu’il peut remuer librement la langue (Sobernheim, Gesundheitslehre , 1835). Ce n’est pas ici le lieu d’examiner quels sont, parmi les phénomènes du magnétisme animal, ceux qui appartiennent à la catégoriè en question (1). Ce n’est pas d’hier que la science a observé les effets physiques déterminés par une prédisposition morale. Le savant Fontanier, pendant son voyage en Asie, écrit à Joubert dans une lettre datée de Téhéran, au mois d’août 1824 : « Que direz-vous si je vous annonce que la théorie du magnétisme animal a été connue en Orient bien avant
(I) Voyei A. Teste, Le Magnétisme animal expliqué. Paris, 1845.
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qu’on y eût songé en Europe, et qu’il y a en Asie des magnétiseurs vivant de ce métier et persécutés par des Mollahs ? » C’est par la puissance de l’imagination qu’il faut expliquer tous les effets produits chaque jour par des caractères énergiques sur des natures plus faibles et plus délicates. La raison d’un homme supérieur n’agit sur la nôtre que si l’imagination lui a frayé le chemin. L’influence qu’exercent les hommes éminents ne vient pas de ce qu’ils sont compris immédiatement ; elle a pour cause le prestige qui les entoure et qui séduit l’imagination.
Ces phénomènes sont les symboles de beaucoup d’autres faits, des faits les plus importants qui s’accomplissent dans le monde. 11 est une sorte d’atmosphère morale qui enveloppe la terre comme l’atmosphère extérieure ; il s’y fait un flux et un reflux de pensées, de sentiments, d’idées qui flottent dans l’air, invisibles; que l’homme respire, s’assimile et communique, sans en avoir nettement conscience. On pourrait appeler cette asmosphère morale l’âme extérieure du monde ; l'esprit du temps est son reflet ; la mode en est le mirage. Aucune sphère de la société n’échappe aux effets de l’influencé secrète que l’opinion publique exerce sur les intelligences
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les plus libres ; mais le milieu moral qui agit sur les individus peut être à son tour modifié par l’actioti d’une force individuelle. Le courage du héros se transmet comme un fluide magnétique ; la crainte a une sorte de puissance contagieuse; le rire, la gaieté se communiquent d’une manière irrésistible et gagnent même l’homme le plus morose, qui, malgré lui, se déride devant l’image d’une joie franche. De même les bâillements ou l’ennui ne sont-ils pas, si je puis dire, épidémiques ? N’ont-ils pas le même effet que la présence d’un traître au milieu d’une société d’amis ? Et l’on refuserait de comprendre comment des hommes bien portants ont pu, sincèrement et de bonne foi, attester la réalité de certains miracles et voir des revenants conjurés par l’exorciste ? Oui, la foi est une force toute-puissante ; la foi accomplit des merveilles: la foi transporte des montagnes. Regardez votre frère comme un homme de bien, et il le sera. Ayez conüance dans celui qui n’est bon qu’à demi, et il le deviendra tout à fait. Supposez d es aptitudes chez votre élève, il les développera. Si vous le jugez incapable, il restera tel. Persuadez-vous que votre santé est bonne, elle pourra le devenir; car la nature n’est qu’un écho
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de l’esprit, et la loi suprême qui la régit, c’est que l’idée est la mère du fait, et qu’elle façonne graduellement le monde à son image.
On pourrait là-dessus écrire des volumes, mais je reviens à mon sujet. One simple remarque, c’est que les personnes qui n’ont pas en elles-mêmes assez de force d’imagination pour appliquer les préceptes de l’hygiène morale, doivent s’attacher à une imagination plus puissante qui les soutienne et les fortifie. La faiblesse de l’imagination est, suivant Ilippel, une sorte de phthisie morale. « L’imagination, ditil, est le poumon de l’âme. »
L’imagination a, de sa nature, quelque chose de féminin. La vie de la femme est, en général, plus longue que celle de l’homme. C’est à l’imagination qu’il faut attribuer cette force physique, vraiment surprenante, observée, chez les femmes délicates et pures. L’espérance qui est, après le sommeil, la première source des rêves, l’espérance n’est-elle pas le génie protecteur de la vie humaine ? Kant lui-même, le plus froid des évangélistes de la raison, Kant a proclamé cette bienfaisance de l’espérance. Et cette divinité protectrice n’est-elle pas la fille de l’imagination, la sœur des illusions et des songes? Hufe-
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land (1) a dit sagement qu’un des meilleurs moyens de prolonger sa vie est de donner à son imagination une direction agréable. L’art d’embellir son existence n’est qu’une partie de l’art de la prolonger, et c’est de l’imagination que dépend la beauté de la vie. Si Rahel, cette femme supérieure, la plus remarquable peut-être de notre époque, a pu se rendre ce témoignage que jusqu’au sein de la vieillesse elle a conservé dans son âme tous les ressorts de l’enfance et de la jeunesse, à qui a-t-elle dû ce bonheur ? A la jeunesse éternelle de son imagination, tant admirée par ses lecteurs. Chatterton et Kleist n’auraient pas fini misérablement, si leur imagination, en prenant une voie funeste, n’avait pas paralysé en eux toutes les forces vives de l’âme. C’est ici précisément le point où je voulais arriver. Puisque l’imagination n’est que le côté rêveur de la faculté de sentir, puisqu’elle est féminine de sa nature, elle ne doit jamais, si elle veut être utile, oublier son caractère essentiellement passif. C’est le feu de Vesta, dont la douce flamme, entretenue avec un soin jaloux, porte la lumière et la vie, mais qui,
(t) Lu Macrobiotique, ou l’art de prolonger la vie (le l’homme. Paris, 1838.
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une fois déchaîné, dévore tout sur son passage.
La flamme vivifiante de l’imagination est entretenue et modérée par cette heureuse faculté qu’on nomme l’esprit. Une société agréable, de la jovialité, de l'humour, il n’en faut pas davantage pour guérir l’arrogance, la pédanterie, la vanité, la mélancolie sentimentale. L’esprit a pour gouverner le inonde un sceptre léger et puissant, avec lequel il chasse les soucis rongeurs, et les gonflements de l’orgueil, et les tourments des illusions vaines. Il porte dans les âmes malades le calme, la sérénité, baume précieux et salutaire, plus efficace que toutes les consolations de la raison. Qui, le pouvant, refuserait d’apprendre à préparer ce baume divin ou tout au moins à l’employer? -
Parmi les diverses parties du travail qui constitue la vie intellectuelle de l’homme, l’art est celle qui se rapporte à l’imagination. C’est de l’art que nous devons nous occuper en ce moment.
De même que, pendant le sommeil, les songes reposent l’âme de sa lutte fatigante contre le monde physique, de même dans l’état de veille, l’art, par ses conceptions idéales, ranime la vie prête à succomber sous le poids accablant de la réalité. La
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musique, l’art plastique, l’art oratoire s’adressent également au corps et à l’âme. Un observateur trèsprofond a remarqué que la musique a, pour dernier but, la santé; car, dit-il, quand un être se sent vivre lui-même dans son âme avec toutes ses forces et tous ses penchants, il se porte bien. Le chant et la musique animent tous les organes ; les vibrations se communiquent au système nerveux, et l’homme entier se met à l’unisson. Et en effet, le sentiment même est- il autre chose que la musique de la vie, une sorte de vibration extérieure, à laquelle les sons de la musique ne font pour ainsi dire que donner un corps et une forme saisissable? Tous les arts ont pour principe, comme l’art musical, le sentiment de l’harmonie. Donc ils deviennent tous les gardiens de la santé, lorsque, sous la direction de la volonté, ils tendent à mettre dans l’âme la paix et le calme. Ils sont le charme de la vie. Et dans le sens même de la mort, comme a dit le mystique Jacques Boehme, les âmes transportées dans les sphères éternelles sont enveloppées de lumière et d’harmonie.
Ce serait peut-être ici le lieu de passer à l’esthétique, et de rechercher si l’état actuel de l’art ré-
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pond à son but; si les œuvres des peintres contemporains sont, commerApollon du Vatican, salutaires et bienfaisantes à la santé de qui les contemple ; si enfin nos poètes savent, par une douce influence, porter la joie dans les esprits, les élever, les animer et conserver ainsi notre santé. Ces questions rentrent, bien plus qu’on ne serait tenté de le croire, dans le domaine de l’hygiène morale.
%'olonté, Caractère, Indécision, Mauvaise humeur, Distraction.
Les individus qui se distinguent par une haute moralité, semblent être moins prédisposés que les autres aut maladies typhoïdes épidémiques.
Recueil d'observations médicales.
Quand je parle de volonté, je n’entends pas par ce mot la faculté de désirer, mais celte énergie vitale qui résulte de l’action de toutes les forces de l’âme, qui se sent et ne se définit pas, et qu’on pourrait nommer proprement la faculté pratique de l’homme.
Tout homme, même le plus faible d’esprit, constate en lui-même cette puissance de vouloir, qui, développée dans l’homme fort, devient le caractère. Cette puissance est, pour ainsi dire, le tout de l’homme, c’est au fond la personne même; c’est elle qui met en mouvement l’imagination, l’intelligence ; c’est sur elle que doivent agir la morale, la
loi, l’instruction, la médecine, et surtout l’hygiène de l’âme, pour réaliser la domination de l’esprit sur la matière, telle que nous l’indiquons dans ce livre. C’est bien là, pour ainsi dire, l’âme transfigurée de Stahl, puisque la force, à laquelle ce grand penseur attribue tant de prodiges, tandis qu’elle est encore enveloppée dans la nuit profonde de l’instinct, arrive, comme volonté, au jour de la conscience. Aurait-elle alors moins de puissance? C’est en vain qu’on essaye d’éclairer la raison d’un aliéné; c’est en vain qu’on lui représente l’erreur et le vide de l’idée fixe qui le poursuit et le tourmente; pour le guérir, il s’agit de stimuler son activité, d’éveiller en lui la force de vouloir et d’agir. Meilleur serait le remède, si le malade savait le préparer lui-même ou s’il voulait seulement apprendre à le préparer dans son âme. Car la volonté est une faculté qui peut- se développer par une étude soutenue ; il est permis de dire, en un certain sens, qu’on apprend à vouloir, et c’est une opinion qu’il ne fut jamais plus utile d’émettre et de répéter qu’à notre époque, où l’imagination et l’intelligence sont cultivées avec un soin exclusif, au détriment de la force de vouloir et d’agir, languis-
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santé et comme anéantie dans tous les cœurs.
Si le caractère est, selon l’expression de Hardenberg, une volonté complètement développée, il est facile de voir comment il faut cultiver le caractère. L’intelligence, déterminée par les premiers arguments qu’on lui présente, peut céder à des arguments nouveaux. Le sentiment, mû par la première impression, est susceptible de se modifier aussi en sens contraire sous une impulsion différente. En serait-il autrement de la volonté? Non, elle est capable de changement, comme le sentiment et l’intelligence; il s’agit de la rendre flexible sans faiblesse, forte sans roideur. L’homme, en tant que personne morale, est une force une et indivisible. Cette force, il faut la diriger vers le but qui lui est assigné. On serait tenté de crier, avec don Carlos, à notre génération toujours hésitante et indécise : « La réflexion est une maladie de l’âme, et n’a jamais produit que des souffrances. Pour être délivré de tout mal, il suffit de vouloir. L’état le plus misérable est de n’avoir pas la force de vouloir. Ayez conscience de vous-même, et vous serez tout ce que vous étiez, tout ce que vous pouvez être. » Le corps et l’âme sont accablés par
des liens impossibles à rompre ; mais il est aussi des chaînes que brise une résolution énergique ; ce sont toutes celles que nous nous imposons à nousmêmes, et que nous cherchons à déguiser par des noms admis par l’usage, comme les mots : indécision, distraction, mauvaise humeur. Dans un traité d’hygiène morale, il faut appeler ces fléaux par leurs noms propres.
h' indécision est un spasme funeste de l’âme, qui ne se termine que trop facilement par la paralysie. La mort n’est pas cruelle pour l’homme; c’est l’homme seul qui l’est pour lui-même, quand, à la vue de la mort prochaine, les paupières s’agitent par des mouvements convulsifs, et que, les yeux à moitié fermés, il se trouble et chancelle sans pouvoir fixer ses pas incertains. Le docteur Marc Herz rapporte un exemple frappant des maux qu’entraîne l’indécision, et de la puissance victorieuse qu’exerce une volonté forte. Un malade se trouvait dans la dernière période de la fièvre hectique. Le médecin avait cru devoir lui donner toujours de l’espérance, lui-même avait la conscience de son état désespéré ; la lutte de ces deux sentiments entretenait et redoublait la fièvre. Alors le médecin se décida à une dé-
marche fort hasardée. Il annonça au malheureux qu’il était perdu. Cette révélation amena naturellement une agitation excessive, suivie d’un morne abattement. Le soir, le pouls était régulier, la nuit fut plus calme que les précédentes. La fièvre diminua de jour en jour, et au bout de trois semaines la guérison fut achevée. Pour risquer une semblable expérience, il fallait que le médecin connût bien le tempérament de son malade. Il s’appuya, pour la faire, sur une notion exacte de la nature humaine. L’indécision ne prend que trop souvent sa source dans cette idée funeste: «Il est trop tard! Il n’y a plus rien à faire ! »
C’est précisément cette idée qui devrait donner de la résolution. En effet, s’il est réellement trop tard, la résolution devient facile, parce qu’elle est nécessaire; si, au contraire, il est encore temps d’agir, décidez-vous promptement, car toute peine a sa récompense assurée. Le chevalier, marchant à la conquête du trésor, ne devait jamais se retourner : c’est là, dansla légende, unebelleexpression d’une idée vraie.
La distraction, qu’on peut appeler un défaut de résolution dans l’attention de l’esprit, la distraction est, dans la vie de l’âme, un état analogue au trem-
blement des muscles daus la vie du corps ; c’est une oscillation indiquant une force morale insuffisante pour agir constamment dans la même direction, et la nécessité du repos et du changement. Or, si l’expérience nous apprend, même dans l’ordre physique, qu’une impulsion forte peut faire cesser cette faiblesse, pendant quelque temps et, peu à peu, pour toujours, nous devons certainement attribuer les effets les plus merveilleux à l’impulsion la plus profonde et la plu& individuelle que l’homme puisse recevoir, celle de la volonté. J’ai fait sur moi-même cette observation : pour faire disparaître les mouches volantes qui me troublent la vue, et pour empêcher le tremblement des lettres sur le papier, il me suffit de fixer le regard avec fermeté sur les objets vacillants. De même, une volonté énergique donne à l’âme une direction, de l’appui, delà force. C’est pourquoi, contre l’opinion commune, j’ai toujours regardé les distractions comme un remède fort douteux, dans les maladies de l’âme et du corps. J’ai cru, au contraire, que 1 c recueillement (c’est-àdire la volonté fixée sur l’activité spontanée) est dans ce cas très-salutaire ; car la vie agit du dedans au dehors; la mort, confine les maladies, agit du
dehors au dedans. Que si vous manquez absolument de la force nécessaire pour vous donner à vousmême une direction, eh bien ! lancez-vous dans une situation où vous serez forcé d’agir. C’est ce que tout le monde peut faire. 11 s’agit seulement de commencer, le reste va de soi-même. Supposons que je n’aie pas d’occupation fixe, ni l’envie de m’en créer une. Dans ce cas, je peux cependant prendre la résolution d’offrir mes services à l’Etat ou à un particulier, de telle sorte que, les conditions une fois convenues, je me trouve contraint de travailler. C’est ainsi que je triomphe de mon irrésolution, en prenant ce qui se présente et en abrégeant le choix; et, par ce moyen, je me délivre des idées sombres et accablantes, en me plongeant, même contre mon inclination, dans le tourbillon d’une vie agitée, où le devoir à remplir me soustrait aux vaines chimères de mon esprit, pour me transporter de force au milieu de la fouie, et où des occupations régulières m’inspirent d’abord une satisfaction apparente, bientôt changée en contentement réel. « Pour guérir les maux de l’âme, a dit un penseur profond, 1 intelligence est impuissante, la raison a peu de force, le temps en a beaucoup; la résignation et 1 activi
sont des remèdes souverains. » Ce traitement prophylactique ou réellement curatif a pour base une loi véritable. C’est que, de deux stimulants, le plus faible cède toujours au plus fort. Si l’on fait pénétrer dans l’âme, et, par celle-ci dans le corps, le stimulant le plus actif et le plus énergique, qui est la volonté, tous les autres perdent leur puissance. Il est impossible, dans le monde physique et dans le monde moral, d’éloigner de soi toute influence nuisible ; mais se tourner vers un but déterminé, implique déjà l’idée de se détourner de tout.le reste, surtout quand la direction est active et non contemplative. Encore voit-on les mêmes miracles se produire, lorsque l’âme se plonge entièrement dans les profondeurs de ses méditations; lorsque le temps et l’espace cessent d’exister pour elle et qu’elle parcourt en quelques instants des mondes infinis ; lorsque Archimède, sous l’épée du soldat qui le menace, s’écrie : Ne dérange pas ces figures !
La mauvaise humeur est le démon fatal qui, sous le nom de mauvaise disposition de l’esprit, a su prendre dans la société un empire despotique. C’est un mal qu’on ne peut nier; mais il n’est pas permis de s’y soumettre. Un auteur moderne a conseillé au
poëte d’utiliser cette disposition de son esprit comme le statuaire fait du marbre qu’il façonne. Pourquoi ne pas appliquer à l’homme en général ce conseil adressé au poëte? La véritable hygiène n’est-elle pas aussi une œuvre d'art? On devrait au moins essayer de l’élever à cette hauteur. Peut-être alors l’art d’embellir la vie deviendrait-il celui delà prolonger, comme il le fut chez les Grecs. Lavater a écrit un discours moral contre la mauvaise humeur. C’est un sujet qui pourrait convenir à un médecin. Personne ne peut se défendre de la tristesse ; mais tout le monde peut se débarrasser de la mauvaise humeur. Dans la première, il y a encore un certain charme : il y a de la poésie ; mais la mauvaise humeur n'a aucune espèce d’attrait, c’est la prose vulgaire de la vie, c’est la sœur de l’ennui et de la paresse, cette empoisonneuse qui amène lentement la mort. On peut dire avec raison que la mauvaise humeur est un péché contre le Saint-Esprit dans l’homme. Où prend-elle sa source? D’abord danslV/abitude , « nourrice de l’homme » et de ses vices. Si, dès l’enfance, nous étions accoutumés à ne demeurer jamais dans l’oisiveté, mais à consacrer chaque heure qui nous reste après des travaux sérieux à
des travaux agréables, jusqu’au moment où le doux sommeil viendrait nous apporter, du repos et des rêves tranquilles, jamais, alors, nous ne serions mal disposés. Si, dès l’enfance, nous étions accoutumés à ne passer jamais au lit les belles heures du matin, nous ne connaîtrions pas cette indolence morose que produit généralement la sensation désagréable d’un réveil tardif. Si, dès l’enfance, nous étions habitués à voir tout en ordre autour de nous, bien certainement, par une disposition harmonieuse de P.âme, cet ordre extérieur se réfléchirait au dedans de nous-mêmes. Dans une chambre bien tenue, l’âme éprouvé une sorte de bien-être. Mais, dans l’art de se préserver de la mauvaise humeur, l’important est de saisir le moment opportun. L’homme ne peut pas être toujours disposé à tout; mais il a toujours une disposition quelconque. C’est ce qu’il ne faut jamais perdre de vue ; on ne doit pas oublier que le changement, la variété, est une des lois qui régissent le monde. La solitude rend morose ; suivant Platon, elle rend opiniâtre. Le cotnmeree du monde peut amener les mêmes effets. Une agréable combinaison de ces deux façons de vivre produira le résultat opposé. Mais le préservatif le plus
certain contre la mauvaise humeur, c’est la religion, c’est la vraie connaissance de l’amour qui nous accompagne et guide nos pas. Un esprit ouvert à tout ce qui est bon n’a pas de peine à supporter ce qui est mauvais. Et si quelqu’un était assez malheureux pour apporter en ce triste monde la mauvaise humeur en partage, comme le privilège d’une nature mal organisée, qu’il se garde bien de se croire sage, ainsi qu’il arrive trop souvent ; mais qu’il se considère comme un être malade, et que, pour se délivrer de son tourment, il ne dédaigne pas les remèdes les * plus amers.
Passons de la mauvaise humeur aux moyens qui la guérissent, et particulièrement à la puissance de la volonté sur des états qui, par leur origine, se rattachent au système nerveux de l’organisme. On peut, à ce sujet, citer de nombreux exemples : celui, entre autres, que j’ai lu quelque part, d’un homme qui pouvait, dès qu’il le voulait, faire naître une inflammation érésipélateuse sur chaque partie de son corps ; l’action très-remarquable qu’exerce une forte volonté sur les phénomènes de l’organe de la vue, et je ne sais combien d’autres faits du même genre. Il y a des hommes chez lesquels le cœur, ce
muscle non soumis à la volonté, devient un organe volontaire. On a vu en Amérique des sauvages qui, lorsqu’ils pensent avoir accompli leur tâche ici-bas, fussent-ils même à la fleur de l’âge, se couchent, ferment les yeux, prennent la résolution de mourir, et meurent en effet. On connaît les efforts victorieux de Démosthènes pour arriver à l’éloquence, lui qui était dépourvu de toute aptitude oratoire. Dans les œuvres posthumes de l’Américain Brown, le ventriloque Carvin rapporte comment il a appris son art ; son récit est très-instructif au triple point de vue de la physiologie, de la psychologie et de la morale ; il nous indique toute la puissance de la volonté humaine. D’abord, un simple pressentiment éveillé par le hasard ; un faible essai ; une réussite apparente; le désappointement; des efforts nouveaux pour retrouver le succès, une réussite heureuse, celte fois réelle ; un exercice incessant, mêlé de joie; de l’habileté acquise, enfin l’habitude, voilà les phases parcourues par Carvin. Le succès de 3es expériences personnelles fait naître chez cet homme intelligent les réflexions suivantes : « En considérant à combien de modifications le mouvement musculaire est soumis, on s’étonne de voir
combien peu, de nos jours, on a coutume de l’exercer, tandis que le domaine de la volonté est sans limites. 11 y a des hommes qui savent tellement cacher leur langue, qu’un anatomiste même ne saurait la trouver. Cela se fait au moyen de mouvements musculaires que presque personne ne connaît, et que cependant chacun, s’il le voulait, pourrait développer en lui. Dès que j’eus une fois découvert en moi ce singulier talent, j’observai avec une attention minutieuse toutes les circonstances qui accompagnaient le phénomène nouveau ; je les soumis à la force de ma volonté, et ce qui d’abord m’était très.-difficile, me fut à la longue une sorte de jeu, par l’exercice et l’habitude. »
Certes, des forces dont on ne soupçonnerait pas l’existence, sommeillent dans l’organisation merveilleuse de l’homme. Une volonté de fer, énergique, persévérante, peut les révéler d’une façon éclatante. Le stoïcisme qui est incontestablement, de toutes les doctrines antérieures au christianisme, la plus pure, la plus sublime, la plus efficace et celle qui a eu le plus grand nombre de disciples pratiques , le stoïcisme nous a démontré par des faits ce que peut une volonté forte. Ce ne sont pas les froids syl-
logismes de l’école qui ont donné tant d’énergie aux disciples du Portique ; c’est la volonté développée et fortifiée par les enseignements de Zenon, qui a produit tous ces miracles de courage, objets d’étonnement et d’admiration pour notre génération molle et énervée, qu’ils émerveillent comme les contes des Mille el une Nuits. Le raisonnement ne vient jamais qu’après l’expérience ; jamais expérience n’a été produite par le raisonnement, à moins qu’on n’appelle de ce nom des expérimentations sans valeur et sans portée.
Cicéron raconte le trait de ce stoïcien qui, cherchant à démontrer en présence du grand Pompée, cette proposition que la douleur n’est pas un mal, joignit l’exemple à la leçon en triomphant sur luimême d’une violente attaque de goutte. Etait-ce, dans ce cas, le froid raisonnement qui opérait un tel miracle? N’était-ce pas plutôt le sentiment vif de la haute signification d’une preuve si convaincante ? Le stoïcisme montrait d’abord à ses disciples de grands exemples, qui leur apprenaient à vouloir. Puis les disciples, voyant quelle puissance la volonté peut acquérir, se livraient là-dessus à de sérieuses méditations, dont le dernier mot est cette parole
12a VOLONTÉ, CARACTÈRE, INDÉCISION, ETC.
aussi simple que sublime : « L’esprit veut, le corps obéit. » La science, la réflexion, l’enthousiasme ne peuvent pas seuls donner à un homme la force d’agir. 11 faut que sa volonté le pousse et le détermine. La chenille ne se change pas en papillon pour avoir goûté le nectar des fleurs ; mais, une fois cette métamorphose accomplie, elle se nourrit du suc du miel. Maintenant il s’agit de tirer profit des réflexions que nous venons de faire d’après les meilleurs maîtres, et de tendre avec persévérance à en faire une application sérieuse et pratique. Dieu le veuille !
Intelligence, Culture Intellectuelle.
La douleur physique elle-même est, à mes yeux, quelque chose de vague dont il est impossible de se rendre compte.
De la netteté dans l’esprit, une volonté pure, et, s'il se peut, de l’énergie morale, voilà tout ce qu’il faut à l’homme.
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Nous avons fait l’éloge de la force de volonté et nous avons insisté sur cette idée, que l’homme peut se donner à lui-même une direction dans laquelle il agisse avec persévérance. Mais que doit-on vouloir ? Quelle tendance faut-il choisir ? C’est la connaissance qui répond à cette question essentielle, la connaissance, ce fruit sublime, éternel de l’arbre de l’Humanité, mûri à la lumière bienfaisante de la raison. Égarée dans les rêves, l’imagination suit sa course vagabonde y si la raison ne vient pas à son aide, la volonté se perd dans un vide sans fond et sans limite. C’est la tâche la plus élevée de l’hygiène
morale d’expliquer le pouvoir de l’éducation sur les forces obscures de la nature physique, et de montrer quelle influence salutaire la culture intellectuelle exerce sur la santé des individus, des masses, de l’humanité tout entière. Pour le philosophe qui s’adonne à des recherches profondes sur l’essence de l’homme, il n’existe peut-être pas de phénomène plus remarquable que la puissance donnée à l’idée abstraite d’agir sur l’organisme physique par l’intermédiaire de ce qu’on peut appeler le sentiment intellectuel. C’est là une prérogative distinctive de l’homme, qu’en lui des idées peuvent faire naître des sentiments, et qu’au moyen de ces sentiments intellectuels l’esprit influence le corps, comme le corps influence l’esprit au moyen des sentiments matériels proprement dits. Les êtres inférieurs à l’homme ne pensent pas ce qu’ils sentent ; les intelligences pures pensent et ne sentent pas. Dans l’homme seul il existe entre le corps et l’âme un rapport qui s’exprime par le sentiment intellectuel. Celui qui a imprimé une fois à son esprit cette direction salutaire, sent l’influence de l’idée sur tout son être.
Si, dans les recherches psychologiques, on s’est
habitué à considérer l’homme comme un être indivisible, on comprendra facilement notre pensée. 11 n’en sera pas de même si l’on regarde l’esprit et le corps comme deux forces ennemies violemment enchaînées l’une à l’autre, et si l’on admet cette opinion, assez généralement répandue, que toute jouissance de la nature physique est un attentat à la nature supérieure et qu’on ne peut cultiver l’esprit qu’aux dépens du corps. C’est une opinion bien triste et bien désolante, qui ne laisse aux pauvres mortels que le choix pénible entre des sacrifices inévitables. On voit tant de savants qui se portent mal, tant d’ignorants gros et gras, tant de paysans en bonne santé, tant de citadins frêles et chétifs, que ces exemples multipliés semblent justifier l’opinion commune. Mais il s’agit de bien s’entendre sur le sens de ce mot : culture intellectuelle. Tel savant a peut-être consacré la moitié de sa vie à l’étude de la géométrie ; mais, tout entier à cette science, il a négligé celle de l’homme. Tel autre s’est plongé dans les profondeurs de l’histoire, et a perdu de vue le monde actuel. D’autre part, cet homme qui a de l’embonpoint est peut-être moins sotqu’il ne semble: il a étudié l’art de jouir. Ce paysan sait juste ce
qu’il lui faut pour remplir ses devoirs d’homme et de citoyen ; le citadin n’en a pas tant appris ; il paye la faute de son ignorance. La véritable culture de l’esprit, c’est le développement harmonieux de nos forces ; elle seule nous rend heureux, bons et bien portants. Elle nous apprend ce que nous devons faire d’après nos aptitudes ; elle nous enseigne à connaître nos forces, en les exerçant à titre d’essai ; elle- nous fait subordonner, sans les détruire, l’imagination de l’enfance et la volonté prompte de la jeunesse à l’intelligence de l'âge mûr. C’est donc là, dans l’hygiène morale, la partie qui s’adresse directement à la maturité de l’âge viril.
La volonté et le sentiment, par conséquent la joie et la tristesse, dépendent en nous du point de vue d’où nous envisageons et le monde et nous-mêmes. Ce point de vue est déterminé par la culture de notre esprit. C’est en soi qu’on puise ou consolation ou découragement ; c’est en soi que l’on porte et le paradis et l’enfer. Si l’oeil est clair et serein, le monde apparaît tel à ses regards. Nos idées agissent sur notre humeur ; elles agissent aussi sur notre bien-être. Une conviction forte et raisonnée devient, daus l’individu qui la possède, comme une partie
intégrante de sa personne. C’est, pour l’homme fatigué, un appui ; pour celui qui souffre, un adoucissement à ses maux ; pour celui qui est encore bien portant, un palladium. Spinoza, sans le secours de cette force intérieure, aurait-il pu vivre si longtemps? Représentez-vous le inonde dans son ensemble et dans son enchaînement, et votre regard se rassérénera ; ne perdez pas de vue le but final, et les maux passagers vous paraîtront plus légers et plus supportables. Ne cherchez pas les applaudissements des hommes, et vous pourrez vous en passer aisément. L’égoïste est, plus que tout autre, sensible aux atteintes du mal, parce qu’il reste emprisonné dans le plus étroit horizon; il est puni par son égoïsme même. 11 faut donc apprendre à élargir le cercle de ses sentiments et de ses idées. Il faut comprendre que la vie n’est pas un don gratuit de la nature ; que c’est avant tout une tâche, une mission à remplir, et que, si elle confère des droits, elle impose des devoirs.
La cause principale d’un état maladif étant une attention exagérée à tout ce qui concerne le corps, on ne peut opposer à ce mal de meilleur remède que les hautes conceptions de l’esprit, qui le dé-
tournent des préoccupations matérielles. Il fait pitié de voir ces cerveaux étroits, occupés avec un soin minutieux et incessant de leur existence physique, la miner eux-mêmes lentement par une inquiétude continuelle. Le médecin qu’ils ne se lassent point de consulter, n’a pour eux que du mépris. Ces gens-là meurent du désir de vivre. Pourquoi? parce qu’il leur manque la culture de l’esprit, seule capable d’élever l’homme au-dessus de cette misérable faiblesse, en donnant carrière à la meilleure partie de son être, et en lui conférant un pouvoir réel sur la matière. Ne parlons plus des mémorables exemples que fournit le stoïcisme ; nous y avons vu l’effet plutôt de la volonté de l’individu que de la doctrine de l’école. Mais qui a rempli la mesure extrême de l’existence accordée à l’homme sur cette terre, sinon les esprits sérieux tournés avec ardeur vers les idées les plus élevées, depuis Pythagore jusqu’à Goethe? Une vue sereine de l’ensemble des choses est une condition nécessaire de la santé, et l’intelligence seule peut donner à l’homme celte sérénité nécessaire. Le grand penseur qui s’est le plus profondément plongé dans l’abîme du spiritualisme et qui, par une contemplation calme, a su prolonger
ses jours, ce penseur, regardé comme le plus sombre des philosophes, a dit ces paroles remarquables qu’il a d’ailleurs prouvées, selon sa coutume, par des formules géométriques: «La sérénité ne peut pas avoir d’excès ; elle est toujoursdu côté du bien ; la tristesse, au contraire, peut avoir un excès ; car elle est du côté du mal. Plus s’étendent les conceptions de notre esprit, plus nous approchons du vrai bonheur. » C’est là la puissance bienfaisante que possède la véritable philosophie, d’assigner à l’homme un point de vue, d’où, sans indifférence, mais sans angoisses, comme d’une hauteur inaccessible, il regarde les flots changeants des phénomènes qui passent, où le passé lui apparaisse comme un legs sacré, l’avenir comme un but plein d’espoir, le présent comme un dépôt confié à la disposition.de son intelligence et de ses besoins. Cette puissance appartient à la philosophie, mais seulement à celle qui échauffe le cœur en même temps que la tête, qui a sa source dans l’âme même du penseur, et qui pénètre tout son être, qui ne s’apprend pas comme une leçon, mais qui est inhérente à la personne même et respire dans l’homme tout entier, quia pour commencement et pour fin de s’examiner soi-
même et de se comprendre. Qu’il est sot de louer et d’ënvier un bonheur, dont on n’a pas la conscience ! Le bonheur, n’étant qu’une idée, ne peut résider que dans l’esprit. Il ne s’agit point ici d’un jeu de mots. J’en appelle à tous ceux qui ont pu comparer le sentiment d’un bien-être purement matériel avec les joies de l’intelligence mise en possession de la vérité. Eclairer son esprit, voilà pour l’homme le meilleur moyen de préserver et de rétablir sa santé.
Le résultat le plus important de toute culture intellectuelle, c’est la connaissance de soi-même. La Divinité a départi à chaque être humain une somme déterminée de forces qui se meuvent dans un cercle tracé d’avance. La santé de l’individu consiste dans le juste équilibre de ces forces. C’est le comble de la sagesse humaine de se bien mesurer soi-même, et l’inscription de Delphes n’a pas d’autre sens. Quiconque sait remplir sa mesure conserve la vie et la santé. Celui-là vit dans une pleine liberté; il est exempt de toute contrainte, il n’appartient qu’à lui-même, et, comme l’a dit Goethe dans son Egmont, il peut ordonner à la nature d’éliminer de son être tous les éléments étrangers, cause de ma-
ladie et de souffrance. « Le bien suprême donné par Dieu à toute créature, c’est et ce sera toujours d'être soi-même. » Si ces paroles de Herder sont vraies, on peut en déduire, à l’appui de notre opinionj des conclusions très- précieuses. En effet, de même que la nature, pour assurer la durée de la personnalité, a mis dans l’être physique une force de résistance et de régénération incessante, de même nous pouvons, dans l’ordre intellectuel et moral, acquérir une force analogue et supérieure. La légèreté de l’esprit, qui est le signe de l’élasticité du caractère, a, pour la conservation de la santé, une influence très-active ; comme un éther subtil, elle anime tout notre être. La légèreté du cœur, qui vient d’une possession pleine et entière de soi-même, n’aurait-elle pas des effets plus profonds et plus continus que cette ivresse passagère et sans conscience ?
Si l’homme, dont l’esprit est cultivé, arrive à la connaissance de lui-même, c’est seulement parce qu’il a su se comprendre comme une partie du tout , et se rapprocher d’autres parties du même tout. On peut dire que c’est avec cette conception que commencent la véritable culture intellectuellle, et en même temps un état de satisfaction réelle, au physi-
que et au moral. Observez avec soin l'hypocondriaque, vous reconnaîtrez avec regret que son mal ne consiste, à proprement parler, que dans un sombre et triste égoïsme. 11 ne vit, il ne pense, il ne souffre que pour son misérable moi , exposé à mille ennemis. Détourné des beaux et grands spectacles que le monde et la nature offrent à tout cœur largement ouvert, indifférent aux joies et, qui pis est, aux souffrances de ses semblables, il guette, avec une persévérance pleine de tourments, le moindre sentiment caché dans les replis les plus délicats de son être, et sa vie n’est qu’un long supplice, une continuelle agonie. Les autres hommes lui sont un objet d’envie ; il est pour lui-même une source d’angoisses et de craintes, et cette source funeste ne tarit qu’avec son existence. La vie qu’il s’efforce perpétuellement de saisir et qui lui échappe sans cesse, lui devient, à la fin, indifférente, et il tombe dans un état de stupide abrutissement. 11 ne peut plus dire, comme l’homme sain de corps et d’esprit : « Je ne me crois étranger à rien de ce qui est humain. » Tout ce qui est humain lui reste étranger. Avec le désespoir d’Oreste, auquel les dieux vengeurs ont enlevé graduellement son plus grand
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bien,, la conscience de lui- même, il se cramponne, sans s’en rendre compte, à cette misérable glèbe qu’il appelle son moi, et s’affaisse avec elle dans la tombe qu’il s’est creusée. Qu’est-ce pour cet homme que le monde, la nature, l’humanité, la science ? L’hypocondrie, c’est de l’égoïsme ; l’égoïsme, c’est l’abrutissement. S’il en est temps encore, ouvrez l’esprit de ce malheureux à des idées générales ; ôtez le bandeau qui couvre ses yeux, le voile qui enveloppe son cœur; rendez-le sensible aux destinées de sa race ; en un mot, éclairez son esprit, et le démon qui l’obsède, rebelle à toutes les ordonnances de la médecine, disparaîtra devant la lumière. Que si la guérison était impossible, il serait eneore consolant de pouvoir dire avec un , poète malheureux : «Tous les hommes souffrent, et moi seul je serais à l’abri de toutè douleur ! Je serais heureux au milieu des tombeaux qui couvrent la. terre! »
S’il est utile, dans l’état de maladie, d’étendre sa vue au delà de Soi-même, combien n’est-ce pas plus utile encore pour se prémunir contre le mal ! La santé, en tant qu’elle est son propre ouvrage, dépend de deux sentiments qui ont des conséquences
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fécondes : l’empire sur soi-même et l’abnégation, d’où naît la modération, résultat de leur alliance. H y a de la grandeur à montrer au moment opportun l’énergie d’une volonté forte, mais il y en a bien plus encore à la faire plier quand le devoir l’exige, ce qui ne s’obtient que par la culture de l’esprit, élevé à la conception de la légalité, devant laquelle tout arbitraire devient folie. L’énergie de la volonté n’agit évidemment que dans des états passagers ; la raison exerce sa puissance dans des affections chroniques de l’âme, de même que la joie exalte momentanément les phénomènes de la vie, mais épuise la force humaine par des émotions trop fréquemment renouvelées, tandis que la sérénité de l’âme, par une influence douce, mais continue, entretient la santé et possède la vertu bienfaisante d’un aliment exquis et nourrissant. « Le meilleur moyen, a dit un homme d’esprit, de sortir des conflits qui troublent la nature èt la société, c’est l’élévation; mais rien ne peut élever l’homme que la contemplation, fille de la raison. » Voyez le brahmane : toujours sobre, toujours content, perdu dans une rêverie sans limite et sans fin, absorbé dans la méditation de l’idéal, il vit calme et tranquille pendant une
longue période d’années. Aucun de nos Européens, sans relâche occupés à des riens, ne saurait atteindre la même 'vieillesse. Kant avait été maltraité par la nature; mais, trouvant de la force dans la grandeur de ses pensées, il acquit une santé durable, et fournit ainsi une preuve aux hypothèses des savants, qui, depuis longtemps, cherchent à prouver la parenté de la race indoue et de la race germanique. Wieland, dont l’existence fut un modèle d’harmonie, bien qu’il fût poète, eut une vieillesse heureuse et pleine de santé, due moins à son imagination qu’au développement régulier de ses facultés intellectuelles. La réflexion est, en ellemême, une occupation véritablement humaine, bienfaisante et salutaire, qui répond à la double destinée de l’homme. Il fait du bien, ce regard jeté sur le vaste enchaînement des forces universelles, toutes liées entre elles par quelque point, et dont l’ensemble constitue l’unité, cette unité dont le sentiment nous rend heureux. Il est bon, il est utile de pouvoir montrer avec respect ces individualités brillantes, symboles de la puissance de l’esprit sur la matière, qui sont placées dans le temple de l’histoire comme des images vénérables. Platon ensei-
gnait et apprenait encore à l’àge de quatre-vingts ans j Sophocle était vieux quand il composa Œdipe à Colone ; Caton, chargé d’années, n’éprouvait aucun dégoût de la vie ; Isocrate brillait comme orateur à quatre-vingt-quatorze ans ; Fleury, comme homme d’État, à quatre-vingt-dix ; et Goethe, le maître suprême, Goethe- Jupiter, parvenu bien au delà des limites ordinaires de la vie, cherchait encore à pénétrer le secret de la nature dans le type primitif de ses créations.
On aurait tort d’objecter que notre époque offre le triste exemple d’un effet tout contraire, produit par la culture intellectuelle sur le développement du corps; et que l’état débile et maladif de notre génération s’accroît avec le raffinement de l’intelligence, avec le progrès delà civilisation. Le raffinement est-il la véritable culture de l’esprit? Et dans les cas où une contention prématurée ou excessive de la vie intellectuelle a pu exercer une action réellement nuisible sur la vie physique, n’a-t-elle pas guéri elle-même les blessures qu’elle a faites? La lecture, la conversation, la méditation, ne sont-elles pas les sources les plus abondantes où nous sommes sûrs de nous renouveler, de nous désaltérer? 11 ne
s’agit point ici de transformer par l’étude une constitution débile. L’imagination ou la foi peuvent opérer des miracles, mais la raison n’a pas la même puissance. Mais observez des hommes intelligents ; ils accuseront bien moins de perturbations morales, bien moins de malaise, que des hommes bornés pour qui l’univers est enfermé tout entier dans leur abdomen, de ces hommes qui, investis par le sort aveugle des fonctions de juges, décident en un instant de la vie, de l’honneur, de la liberté de leurs semblables, selon que leurs fonctions organiques se sont bien ou mal accomplies.
Lorsque nous aurons récréé notre imagination parles jouissances de l’art, fortifié notre caractère par des convictions morales, élargi et orné notre existence par la culture intellectuelle, alors nous résisterons avec facilité aux influences ennemies qui ne cessent de nous assaillir de toute part (f). Nous nous apercevrons, avec une satisfaction profonde, que les forces physiques et intellectuelles tendent toutes vers un but unique, qui est de nous perfectionner et de nous rendre heureux ; que la vie, l’art
(1) Voyez Reveillé-Parise, Traité de la Vieillesse, hygiénique, médical et philosophique. Paris, 1852, in-8.
et la science, sont des rayons du même soleil dont le sourire embellit toute existence.
En jélant un coup d’œil sur les réflexions auxquelles nous nous sommes livré jusqua présent, nous remarquons que nous avons varié trois fois le même thème, ou joué le même air avec trois instruments en essayant d’envisager sous trois aspects différents l’homme, qui est un être simple et indivisible. Nous avons fait des redites ; mais ce ne sont pas des redites inutiles, ni même des redites réelles; en effet, la proportion des forces et des tendances n’étant pas la même dans tous les individus, chacun de ceux qui prendront en considération les observations précédentes, s’appliquera à lui-même celles qui lui conviennent spécialement; il éveillera ou limitera dans sa personne, selon ses besoins particuliers, l’une des trois facultés de notre nature : sentir, vouloir, penser ; ou bien il fera l’essai de la méthode que nous allons proposer dans les chapitres suivants.
Remarque. Les recherches essentiellement pratiques de Brigham prouvent que notre époque, amie du progrès, comprend et apprécie la valeur de l’intelligence par rapport au bien-être physique. Cet
auteur veut démontrer que les savants arrivent généralement à un âge avancé ; que la mortalité a diminué dans tous les pays proportionnellement aux progrès des lumières, et que l’ennoblissement des plaisirs est le moyen principal d’étendre au bien-être physique l’action bienfaisante de la civilisation.
Tempéraments, Passions.
Les passions sont des défauts ou des vertus, mais seulement quand clics sont exaltées.
' Goethe.
On accaserait ces observations d’être arbitraires et incomplètes, si nous ne parlions pas, au moins en passant, des tempéraments et des passions. Les tempéraments, il est vrai, ne peuvent guère se tempérer, et, par conséquent, il n’y a guère à s’en occuper relativement à l’hygiène de l’âme. Quant aux passions, on en a parlé beaucoup et souvent, et elles nous dominent toujours. Nous croirions volontiers qu’à cet égard tout ce qui se rapporte essentiellement à notre but, ressort naturellement des développements que nous avons donnés jusqu’ici; mais s’il est des lecteurs qui aiment qu’on leur laisse beaucoup à deviner, il en est d’autres auxquels il faut tout dire. Nous nous bornerons cependant à quel-