‹ Hygiène de l'espritChapitre 28 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Veiller s:ir les agents m ulificaleurs de l'économie pour l'établissement et la durée de la santé; — Préceptes essentiels à suivre; — En quoi consiste l'habitude.

Veiller sur les agents modificateurs de V économie pour le rétablissement et la durée de la santé. — Tant que la vie subsiste, il existe entre la puissance organique et les corps qui nous entourent, une action et une réaction continuelles. Si la force de celle-ci est en rapport avecl'influence des modificateurs, l'économie se soutient et se fortifie; il est même possible de dépasser quelquefois les limites ordinaires de la réaction, pourvu que la force vitale ait toute sa plénitude d'énergie, car tout est sain aux sains. Au contraire, si la réaction cesse d'être en équilibre avec les modificateurs,l'harmonie organique est troublée, intervertie : telle est l'origine de nos diverses maladies. Ces modificateurs sont innombrables; ils comprennent en effet tout ce qui agit sur l'homme. Le mens, ou

l'être pensant, en est souvent un des plus actifs. Ainsi, agents physiques, agents mécaniques, agents chimiques, agents moraux, tous concourent à varier l'action vitale, à modifier, à altérer nos organes, quelquefois à changer presque entièrement le tempérament primitif. Par cette même raison, tout en nous ou hors de nous, peut être cause de maladie ou de guérison, selon les circonstances extérieures ou intérieures.

Bien que le moral, comme nous venons de le dire, soit une cause énergique de modification de l'économie, lui-même subit pourtant, dans certains cas, l'influence des corps extérieurs, mais par l'intervention des organes. Ceci est un principe d'hygiène et de physiologie qui ne se conteste pas. Pour être bons, soyez sobres : la médecine, comme la sagesse, a depuis bien longtemps confirmé la justesse de cette vérité.

On doit sentir maintenant combien il importe d'imprimer une direction convenable à l'action de ces puissants agents, d'étudier l'influence particulière de chacun d'eux, de rechercher sur quels appareils d'organes leur action se porte spécialement, comment il convient d'établir une exacte balance entre leur mode d'agir et les conditions de l'organisme, c'est-à-dire apprécier les rapports des causes avec les effets, régler les forces vitales dans l'intérêt de la conservation individuelle, ofin de parvenir à cette ré-

gularifcé de mouvements, à cette aisance de fonctions qui caractérisent, qui constituent et maintiennent la santé. Que la vie s'exerce sans douleur, qu'on soit heureux d'être, voilà le point de perfection à atteinpre, porro unum est necessarium. La santé par dessus tout, est-il d'autre théorie du bonheur? Celui qui se livre à la fougue de ses appétits physiques, ou qui commet des excès dans les travaux de l'esprit, est un insensé, une victime que les maladies attendent. La nature est aussi inexorable que le destin ; elle ne remet rien, il faut toujours acquitter la dette; et qui paye plus tard, paye souvent plus cher.

Cette direction des moyens hygiéniques dépend à la vérité des différences individuelles, des tempéraments, des âges, du sexe, des habitudes, du genre de travail ; mais il est des préceptes fondamentaux applicables à toute économie vivante. Ce sont ceux dont il s'agitici, et que nous allons exposer. Ces préceptes ont une base tellement solide, si bien appuyée sur l'expérience des siècles, qu'ils défient toute critique. Quiconque fait cas de la vie et de la santé, doit sans cesse les méditer.

Préceptes essentiels à suivre. — Les agents qui modifient l'organisme sont conservateurs ou destructeurs de l'économie, soit par leur nature, soit par leur mode d'action.

Quand on s'observe soi-même, on se dit : Je vis, et bientôt je ne vivrai plus. A telle époque de mon exis-

tence, je vis plein de force et de vigueur, à telle autre époque, les maladies, que je bravais, me menacent et m'assiègent ; mon corps dépérit, il se flétrit, il s'use et décline, et cependant les éléments restent les mêmes, rien n'a changé autour de moi. D'où viennent ces différences! Précisément de la force virtuelle organique, dont l'exercice de [nos fonctions démontre l'existence, et qui, selon les époques de la période d'activité ou de vie, a plus ou moins de puissance ou de réaction. Donc les agents modificateurs sont tout à la fois conservateurs ou destructeurs, selon le degré d'activité organique. Ainsi, toujours et partout, la vie est aux prises avec la mort. Toutefois, ces agents extérieurs finissent par triompher, car la force organique, loin de se maintenir, cède peu à peu et finit même par disparaître dans l'individu. Ceci explique comment la mort est la dernière conséquence des actes de la vie, comment il se fait que chaque instant nous y conduit. Hippocrate a dit : « La nature de l'homme ne peut pas résister à la puissance de l'univers (1). »

Plus les agents sont éloignés de la nature organique et vivante, plus ils surmontent les efforts de la puissance vitale.

Voilà pourquoi les substances inertes ne fournissent point d'aliments à l'homme et aux animaux.

(!) Hippocrate, Œuvres, traduction Littré I, IX, des jours critiques, n° 1.

1ŒVEILLÉ-PARISE, Physiol. 13

L'estomac ne peut avoir sur elles, une action efficace tandis qu'il s'exerce avec avantage sur les êtres organisés, et particulièrement sur ceux qui se rapprochent de sa nature. Un médecin anglais fait observer avec raison « Que dans les molécules qu'il s'assimile, un animal ne choisit jamais que lui-même. » Tout être vivant s'organise sans cesse, car la viu consiste dans la vivification et dans l'organisation constante de la matière. Mais plus cette matière diffère de l'animal, plus elle est soumise longtemps à l'action élaboratrice de l'organisme. Ainsi, les végétaux exigent un plus grand travail de la part de l'appareil digestif que la chair des animaux, on en sent la raison. Les remèdes tirés du règne minéral, ont par ce motif une action d'autant plus forte; c'est pourquoi on ne les donne qu'à petites doses, et avec précaution aux personnes faibles.

L'homme, forcé de s'assimiler ou de rejeter certains agents, avait besoin d'un régulateur infaillible pour reconnaître ceux qui lui sont utiles et ceux qui lui sont nuisibles.

La nature l'en a généreusement pourvu ; c'est le double levier du plaisir et de la douleur. En effet, n'est-ce pas en vertu d'une grande et belle loi zoonomique que chaque besoin est accompagné d'un sentiment pénible ? La douleur est donc essentielle à notre existence ; c'est l'élan du principe conservateur qui indique au moi, ce qui manque ou ce qui blesse, ce

qu'il faut ôter ou ajouter. Le besoin est-il satisfait, un sentiment de bien-être qui succède aussitôt en est l'indice le plus formel. Telle est l'unique source du plaisir et de la douleur, et, pour le dire en passant, le moule primordial de toutes les passions ; car les besoins factices de l'homme et leurs tristes conséquences en sont les suites inévitables.

Remarquons, en outre, que la nature a proportionné le plaisir qui résulte de la satisfaction des divers besoins à leur importance. Ainsi, l'alimentation, qui tient directement à l'existence, est au-dessus d'une foule de besoins secondaires. Bien plus, comme dans l'ordre général des choses, la conservation de l'espèce est infiniment plus importante que celle des individus, la nature a invité, a forcé même presque tous les êtres organisés à l'acte de leur reproduction, par l'attrait irrésistible du plaisir le plus vif dont elle ait embelli leur courte existence. C'est ainsi qu'elle tend toujours au but que la providence a marqué.

Les forces organiques se maintiennent, et même s'augmentent par un exercice soutenu. Elles se détériorent de deux manières : par un repos trop prolongé, ou par une activité trop grande.

Cette loi vitale est très remarquable. Puisque toutes les influences extérieures tendent à modifier ou même à détruire l'économie, un moyen certain de se maintenir en santé semble être d'abord de se soustraire le plus possible à l'actionmême de ces agents;

mais il n'en est rien. Si la nature nous a de toutes parts environnés d'ennemis, n'a-t-elle pas mis en nous une force qui en tempère et repousse l'énergie qui en fait le contre-poids au moins pendant quelques années? Ainsi, les puissances extérieures qui tendent à nous conserver, doivent être constammen en action pour constituer la vie et maintenir la santé. Les organes n'ont d'activité et de forces réelles qu'autant qu'ils trouvent de résistances à combattre et à surmonter.

Les conséquences de cette loi physiologique sont innombrables, et donnent la solution de diverses questions hygiéniques.

Voilà pourquoi ceux qui se livrent à la mollesse, à l'indolence, sont moins vigoureux, moins vivaces, moins doués de longévité que l'agriculteur, le soldat, le marin; comment la moindre fatigue les énerve, les abat, et comment ces voluptueux enfants de la paresse rencontrent précisément ce qu'ils cherchent à éviter avec tant de soin, les infirmités, les maladies. Toute leur sollicitude se borne à éloigner les agents contre lesquels la nature nous a destinés à réagir; à se soustraire à leur action. Dès lors, ils se dépouillent volontairement des armes qu'elle-même leur a fournies. On ne savoure pas intuitivement la vie. Physiologiquement parlant, la vie est un combat ; et plus la réaction est forte, plus la victoire est assurée. Ignavia ■corpus hebetat, labor flrmat, Ma maturam

senectulem, hic longam adolescentiam, reddit (1).

Toute action organique, ainsi que toute excitation, doivent être cependant comprises entre certaines limites qui varient d'après la constitution individuelle.

Voulez-vous fortifier les organes? exercez-les; voulez-vous les maintenir dans un état de vigueur naturelle? ne les excédez pas; en un mot, employez, développez, mais n'usez pas vos forces. 11 y a, en effet, des limites d'excitation qu'on ne dépasse jamais impunément. Mais comment les reconnaître? Le voici : en ayant soin de remarquer, que le travail imposé à chaque organe ne soit pas hors de proportion avec sa puissance de réaction, qu'il n'y ait après ce travail, ni fatigue extrême, ni prostration, ni épuisement. A la vérité, tout cela est individuel. Tel homme exerce ses organes musculaires ou le cerveau pendant quatre heures, et n'en est que plus dispos ; tandis que deux heures du même travail excéderaient un autre individu. Il en est de même pour toutes nos fonctions. La sphère d'activité de chacune d'elles est en raison exacte de la constitution ou du tempérament : c'est là ce qu'il convient d'étudier.

Cependant, on peut poser comme principe général qu'il vaut mieux rester en deçà les limites que de les dépasser; que la violence et la continuité des excitations, sont plus dangereuses à l'économie que leur

(I) Celsc, de re medica.

privation ou leur diminution, parce qu'il est plus aisé d'acliver les forces que de les réparer. Le renoncement absolu aux jouissances vives et répétées, est, à tout prendre, la seule garantie contre les désordres organiques qui en sont la suite. Ilippocrate a dit : Labor, cibus, polus, somnus, venus, omnla mediocria sunto. Car souvenez-vous que la puissance organique peut être augmentée, diminuée, ménagée; qu'il est possible de prolonger la durée de sou activité, mais qu'une fois complètement épuisée, il n'est aucun moyen de la régénérer. De là cette règle éternelle, que la modération est la base de la morale, le principe de la santé, la source du bonheur, qu'il faut toujours ménager le vouloir pour ne pas faillir au pouvoir, et qu'après tout, la sagesse n'est qu'un corollaire de physiologie.

Si pourtant, il y a nécessité d'une excitation violente sur certains organes, une des misères de l'état social, il faut chercher à en diminuer le danger, soit par d'autres réserves dans le régime, soit par des intervalles de repos plus ou moins prolongés.

Chaque organe a une somme déterminée de force relative à ses fonctions; mais il n'en emploie habituellement qu'une partie.

Un homme, renfermé dans un cabinet, lit, pense, médite, compose ; après quelque temps, il quitte le travail ; mais sain et dispos encore, il sent que ses facultés ne sont pas épuisées, et qu'il pourrait à la ri-

ijneur continuer d'appliquer son esprit. Il en est de même des plaisirs de la table, de l'amour, de l'exercice du corps, quand on veut tout goûter selon la mesure du sage, en économisant le mouvement vital, en ne cherchant pas, comme les insensés, à faire du plaisir toujours une affaire et jamais un besoin. Cette loi de l'économie a de l'analogie avec la distinction que Barthez faisait entre les forces agissantes et les forces radicales. Qu'on ne perde donc jamais de vue ce principe de haute physiologie applicable à l'hygiène, que la force active départie à chaque organe, et qui se dépense habituellement, vires in actu, n'est qu'une partie d'une force plus considérable, mais dont l'existence ne se manifeste que dans certaines circonstances, vires in posse. Or, quelles sont ces circonstances? Un surcroît extraordinaire d'excitement; des stimulations trop répétées, trop continues, comme dans des travaux excessifs, des jouissances sans mesure et sans interruption. li y a donc dans l'action des excitants et la réaction organique, un mininum et un maximum d'action entre lesquels se trouvent une infinité de nuances et de mouvements oscillatoires. Au-dessous du premier, comme audessous du second, l'équilibre se rompt, et la santé n'existe plus.

Plus les organes sont doués d'énergie, plus ils ont besoin d'être excités; au contraire, plus ils sont débiles, moins ce besoin se fait sentir.

Ce principe n'a pas besoin d'explication, quelle que soit l'importance des conséquences qui en résultent. L'homme robuste et l'individu faible, l'enfant, le vieillard, le jeune homme, doivent exercer leurs organes dans des proportions différentes et toujours relatives à la puissance de réaction. Il en est de même de chaque organe en particulier; plus il y a de faiblesse, et moins l'excitation doit être forte.

Toute modification organique , produite subitement, porte à l'économie une atteinte plus profonde que si elle avait eu lieu graduellement en la supposant plus forte.

Ce principe d'hygiène est d'une importance majeure. En effet, tout excès est ennemi de la nature humaine, mais bien plus encore quand cet excès se fait brusquement et à contre-temps. Pourquoi cela? c'est qu'une excitation forte et subite, rompant tout à coup les rapports de nos forces avec leurs excitants naturels, oblige ces forces à s'élever sur le champ au-dessus de leur type naturel. La sensibilité a été saisie, surprise pour ainsi dire, et la contractilité se trouve hors de proportion avec l'agent qu'elle doit modifier. Exemples : Il y a des poisons et des miasmes délétères qui tuent subitement et sans fièvre; il est évident qu'alors les forces organiques n'ont eu ni le temps ni le pouvoir de réagir. L'estomac d'un convalescent ne reprend ses forces que graduellement. Ceux qui passent sans précautions de

nos climats dans les régions équatoriales, ne s'acclimatent souvent qu'au prix de souffrances et de graves maladies, mais on s'accoutume peu à peu à ces climats. Contraignez un individu habitué à une vie molle et efféminée, à braver tout à coup de rudes travaux et les inclémences des saisons ; forcez un homme constamment occupé de travaux matériels à s'enfermer dans un cabinet ou un atelier de peinture, ne les verrez-vous pas tous les deux languir et succomber en peu de temps?

Posons donc comme principe invariable d'hygiène, que pour bien apprécier l'effet d'un agent modificateur, d'un stimulant quelconque, il faut avoir autant égard à la rapidité avec laquelle il agit, qu'à l'énergie même de son action. Voulez-vous obtenir les meilleurs effets d'un bon régime? établissez-le de manière que ces effets soient progressifs, mais sans interruption. C'est ainsi que l'hygiène produit d'étonnants résultats, de véritables transformations; mais l'impatience ne veut pas toujours attendre ces résultats, ou bien elle se refuse longtemps à les apercevoir. Cependant qui oserait nier la progression de l'aiguille d'une montre, parce que ce mouvement ne peut être perçu par le regard?

Pour que l'action des agents modificateurs produise quelque effet sur les tissus vivants, ces agents doivent être en contact avec les organes pendant un espace de temps déterminé par leur nature.

Les sensations fugitives ne laissent pas de traces dans l'économie, soit en bien, soit en mal. Un projectile lancé avec une grande force ne frappe la rétine d'aucune impression. Si l'on traverse un pays marécageux, dont l'atmosphère est chargée d'effluves dangereuses, on n'en éprouve aucune atteinte lâcheuse. Une impression momentanée, quand elle n'est pas extrême ou subitement destructive, est doncbientôt effacée, soit qu'une autre la remplace, soit que l'énergie de la réaction en fasse bientôt disparaître la trace. Pour produire des effets réels, il faut une proportion remarquable entre la durée de la cause agissante et l'action de nos organes. La prolongation d'un certain degré d'excitation cérébrale est indispensable pour méditer, composer, et la sève poétique ne coule à pleins bords qu'à cette condition.

Ajoutons qu'en vertu de cette loi, les résultais des moyens de l'hygiène bien combinés, mais adoptés pendant trop peu de temps, ou les inconvénients d'erreurs passagères de régime, n'entraînent avec eux, ni un avantage réel et marqué, ni un préjudice digne de quelque considération. Dans ce dernier sens, on dit que les meilleures folies sont les plus courtes.

C'est donc, l'action prolongée de la cause ou agent, quel qu'il soit, qui donne de la valeur ou de l'importance à tel ou tel régime, ou de la gravité aux erreurs commises à cet égard. Bien entendu que

cette gravité est encore relative à la constitution de l'individu, ou à l'action continuelle ou interrompue de la cause modifiante; et cette dernière circonstance est des plus importantes. En résumé, tout homme réfléchissant sur l'hygiène qu'il lui convient d'adopter, doit considérer dans chaque excitant contre lequel ses forces doivent s'exercer : 1° l'intensité de cet excitant; 2° la durée de son action; 3n la continuité ou la périodicité de cette action.

Lorsqu'un excitant a fait une impression telle qu'il y a réaction organique, cette impression se continue quelque temps, bien que la cause ait cessé d'agir.

Cette règle confirme la précédente. N'est-il pas, en effet, démontré que quand on a senti l'impression d'un corps d'une qualité fortement prononcée, celte impression est telle qu'elle subsiste quelque temps après la cessation de la cause? Les saveurs, les odeurs qu'on appelle fortes et pénétrantes, en donnent une preuve vulgaire. Si l'on fait tourner rapidement un corps incandescent, on aperçoit un cercle de feu. Il est évident que l'impression faite instantanément sur un des points de la rétine, se continue jusqu'à ce que l'excitation se renouvelle. Ce qui se passe dans les organes des sens a également lieu pour tous les autres. Certaines doses de médicament données périodiquement et souvent à des intervalles éloignés, produisent néanmoins des effets permanents et de

grandes modifications dans l'économie. Maintenant, il est aisé de faire l'application de ce principe à l'hygiène.

Quand un stimulant actif est appliqué, un certain temps sur un tissu vivant, le système sanguin de ce tissu accroît son énergie vitale; ce tissu reçoit plus de sang que dans l'état ordinaire.

Excite-t-on une partie extérieure du corps, soit par des frictions, soit par l'application d'un corps brûlant ou de toute autre manière, cette partie ne tarde pas à prendre une teinte rouge plus ou moins foncée. Cet effet est le même pour tous les organes de l'économie. Lorsqu'on se livre aune méditation prolongée, la tête s'échauffe, le teint s'anime, comme nous l'avons déjà fait observer. Nous trouvons ici l'origine de toutes les congestions sanguines, soit naturelles, soit anormales, principalement du cerveau.

L'abord fréquent du sang dans un organe, est-il graduel et pourtant permanent, il s'y fait alors un grand afflux d'éléments nutritifs, cet organe se fortifie, accroît son volume et l'énergie de son action. Mais si cette augmentation d'action et de nutrition est au delà d'une juste proportion, si l'organe, en même temps, est toujours tenu dans une activité extrême, dans une sorte d'érection pathologique, il suit nécessairement de ce mouvement fluxionnaire et congestif, ou des inflammations aiguës à disgréga-

lion moléculaire, soudainement désorganisatrices des tissus, ou des inflammations chroniques qui les détruisent d'une manière lente mais irrémédiable. Les ramollissements du cerveau, etc., les maux de tête violents, l'insomnie, l'apoplexie, l'aliénation mentale, etc., ces cruelles ennemies des penseurs profonds, n'ont pas d'autre origine, non plus que les inflammations de la poitrine, de la gorge, les crachements de sang, chez les orateurs, les chanteurs; les phlegmasies de l'estomac et du bas-ventre, chez les gastronomes, etc. La balance de la circulation doit donc être maintenue de manière que chaque organe ne reçoive, s'il est possible, que la quantité de sang nécessaire à sa nutrition et à ses fonctions.

Tout organe qui a été malade, enflammé ou irrité, conserve pendant un temps plus ou moins long, après la guérison, un état particulier de sensibilité, de faiblesse irritative.

C'est précisément cet état qui constitue la convalescence. Quand il est méconnu et qu'on ne proportionne pas la mesure des excitants à la faiblesse organique, il y a rechute et par suite une altération organique plus profonde. Un œil récemment guéri d'une inflammation ne peut supporter, de quelque temps, l'intensité de lumière à laquelle on l'exposait autrefois. Il s'irrite, larmoie et rougit au contact d'un rayon de lumière un peu vif. Il en est de même

de tous les organes, jusqu'à ce qu,e l'équilibre soit rétabli entre la sensibilité et ses excitants naturels: ainsi l'inflammation appelle l'inflammation, la douleur répond à la douleur.

Toute impression nouvelle quelle qu'elle soit, et sur quelque organe qu'elle agisse, est d'abord vivement sentie, mais à moins que son activité ne soit extrême, elle s'affaiblit en continuant, et l'organe cesse d'y être sensible.

Voici le même principe présenté d'une manière plus concise : l'application réitérée d'un stimulus, tend à diminuer l 'intensité des effets quil produit.

Cette importante loi physiologique, n'est autre que l'habitude, en donnant à ce mot la plus grande extension possible. Les applications en sont tellement nombreuses en physiologie , en pathologie , en hygiène , et même en morale sous le rapport de la civilisation, des mœurs, de l'éducation, qu'il serait impossible d'en faire le tableau complet. Contentonsnous d'en exposer quelques-unes relatives au sujet qui nous occupe.

Remarquons d'abord qu'en médecine, on est forcé d'augmenter certaines doses de médicaments actifs, souvent encore de les suspendre, parce que leur action deviendrait nulle.

Les impressions agréables, vivement senties, ramènent bientôt à l'indifférence . Toujours du plaisir, n'est plus du plaisir. On commence l'usage des

liqueurs spiritueuses, du tabac, de l'opium par de faibles doses, et l'on finit par d'énormes quantités. Tel homme supporte à peine une heure de méditation, qui passe ensuite des jours entiers à réfléchir et à méditer. Le même phénomène s'observe pour la douleur. Toute impression pénible, douloureuse, s'efface et disparaît à la longue, la cause même persistant. L'économie s'habitue, se conforme, dans une foule de cas, à un état de malaise; elle s'arrange, elle compose pour ainsi dire avec le mal; autrement dit, la sensibilité s'use jusqu'à ne plus porter d'impression au moi. «i L'assuéfaction endort la vue de nostre jugement. » (Montaigne.) Un homme ayant eu la fièvre pendant plusieurs année-3, se crut malade, le jour où il fut guéri. Tel individu ressent à peine un corps étranger placé dans ses organes, et dont la présence lui était d'abord insupportable. Si un calculeux avait tout à coup dans sa vie, une pierre comme on en extrait tous les jours, il ne pourrait la supporter vingt-quatre heures, et néanmoins il l'endure pendant des années. Ainsi l'âme se lasse de ses plaisirs et s'endort sur des épines. On dirait que nous naissons avec des organes sans aucun penchant déterminé, mais qui étant aptes à toutes les impressions, en reçoivent les dispositions qu'ils auront un jour. Toutefois, les oscillations de l'échelle sensible, quelles que soient leurs variations, finissent toujours par revenir à zéro

pour le moi, état désigné moralement sous le nom d'ennui, ou diminution de la vie. Il est certain que si la sensibilité toujours excitée, se reproduisait sans fin, sans mesure et sans altération organique, nous aurions trouvé le souverain bien. Encore faudrait-il que le môme effet n'eût point lieu pour les sensations douloureuses. Cet état n'est donc pas fait pour l'homme. Il n'y a point d'impression vive, physique ou morale, qui ne s'émousse à la longue. Et cependant il arrive souvent que l'économie accoutumée à un stimulant dont elle ne perçoit l'action que confusément, ne peut plus en supporter la privation. On conçoit de là, l'importance de régler ses habitudes, de manière qu'elles tournent toujours au profit de la santé, d'autant plus qu'elles finissent par confisquer à l'homme sa propre volonté. Plier et enlacer sa vie dans des habitudes de tous les jours, est un des principaux points de tout esprit sage et prévoyant. Un homme, en dernière analyse, n'est que le résultat de ses habitudes, il est ce qu'il s'est fait. Aussi, disait un ancien : « Il me semble que placé sur le duvet de mes habitudes, je n'ai presque pas besoin de me donner la peine de vivre. » Il y a plus, le bon sens et la vertu, n'ont de garantie que dans la constance des principes, et celle-ci dans l'inébranlable fermeté des habitudes. On a été plus loin : un philos ophe affirme, ainsi que je l'ai remarqué, que la nature n'est qu'une longue habitude, ce qui est

une pure exagération de termes et d'idées, car les habitudes trouvent dans l'organisation des bornes qu'elles ne franchissent pas; elles peuvent modifier profondément cette organisation, mais non jamais la changer ab inthnis, surtout quand l'empreinte originaire est ferme et profonde. Quoi qu'il en soit, rien de plus utile ou de plus pernicieux que l'habitude. C'est une fatale impulsion, c'est un appui solide, c'est un baume salutaire, c'est un poison qui tue. Ne savez-vous pas qu'on ne se défait que très difficilement d'une habitude vicieuse ! Comme la robe du centaure Nessus, on ne l'arrache point sans douleur et sans violence.

Quand la sensibilité d'un organe a été presque épuisée, elle se ranime ou par l'augmentation du stimulant habituel, ou par de nouveaux excitants.

L'instinct et le penchant vers le plaisir, n'ont pas tardé à se servir de cette loi physiologique, et trop souvent pour en abuser.

De l'eau, du vin, du café, de l'eau-de-vie, produisent sur l'estomac des effets plus continus, qu'un seul et même excitant; chaque substance en effet excite l'organe, selon sa nature. Le meilleur moyen de stimuler, de prolonger l'appétit, est certainement de varier, de mêler les aliments acides, sucrés ou fortement assaisonnés (1).

(I) Voyez Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Aliments, alimentation par Oré. — Fonssayrives, f]y-

RÉVEILLÉ-PAIUSE, Fiiy.-iol. 14

C'est aussi en vertu de cette loi, qu'on explique l'espèce de délassement qui se fait sentir en changeant d'occupation. Plusieurs gens de lettres ne reposent leur esprit qu'en l'appliquant à de nouveaux sujets; il est certain que la diversité des travaux ravive en quelque sorte la pensée. Sanctorius a donc raison quand il dit : Studium absque omni affectu, vice horam persévérât Cum unico affectu, vix quatuor horas; cum affectuum mutatione Die noc-

tuquejierseverarepotest.

Ainsi ce désir continuel de changer, de varier, cette ardeur de sensations nouvelles, cette soif du nouveau, « n'en fût-il plus au monde, » qui travaille l'homme usé par une excessive civilisation, trouve dans la loi physiologique que nous examinons, sa base réelle et physique. Si l'on veut surexciter un organe ou un appareil d'organes, l'homme, tout-puissant qu'il se dit, n'a cependant que deux moyens pour y parvenir, ou bien augmentera dose de l'excitant, ou recourir à de nouveaux stimulants. Mais remarquons que dans le dernier cas, il est, comme dans le premier, des bornes qui ne se franchissent pas impunément. Au delà d'une certaine mesure, les forces s'épuisent aussi bien par la variété que par la continuité des excitations; et c'est là ce qui trompe la plupart

giène alimentaire des malades, des convalescents et des valétudinaires, Taris, 1867.

des hommes. Ils croient échapper au danger par la variété des impressions, fatale erreur ! Parce que l'art d'un cuisinier habile tient sans cesse l'estomac dans un état d'irritation qui simule l'appétit, croit-on que les forces de ce viscère augmentent en proportion? non sans doute. Ces sensations diverses ne se neutralisent point l'une par l'autre ; il y a seulement une somme d'excitation ajoutée à une autre. Ce que nous disons s'applique également à l'action cérébrale. Ici, nous signalons un des plus dangereux écueils de la volupté.

« Défiez-vous de la trahison de vos plaisirs, » Montaigne vous en avertit.

Mais comment concilier, dira-t-on, ce désir d'excitations nouvelles avec la loi des habitudes?

En quoi consiste l'habitude. — La nouveauté irrite nos désirs, et nous sommes enchaînés par l'habitude; de là, il arrive que nous nous trouvons faiblement touchés par la possession, et très vivement contrariés par la privation. Cette contradiction n'est qu'apparente. Le principe ne varie pas, celui d'éprouver le plus de sensations et d'émotions possibles, car la sensibilité est l'étoffe dont la vie est faite. Un homme s'est accoutumé à un stimulant quelconque, il ne peut plus s'en passer ; la sensibilité réclame impérieusement son excitant habituel. L'en privet-on? l'organe, et par suite l'économie, ressentent une espèce de malaise, de besoin qui cesse aussitôt que

l'excitant a été appliqué de nouveau : voilà Y habitude. Il n'est plus possible, ou du moins il est très difficile de s'en affranchir. Mais le même individu recherche cependant les moyens capables de modifier ses impressions habituelles, de les varier, d'en augmenter la vivacité, et presque toujours malheureusement en élevant les doses du stimulant, quel qu'il soit. Ainsi l'homme, retenu par la chaîne* de l'habitude et poussé par l'irritation progressive de ses désirs, tend sans cesse à multiplier ses sensations et ses besoins; en un mot, il veut vivre le plus possible, même aux dépens de sa vie. « Serait-il en effet, comme l'a dit Pascal, un monstre de contradiction? »

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