CHAPITRE IV
Par des soins bien réglés, on peut obtenir un bon tempérament; — Exemples : Newton, Fontenelle, Voltaire; — Autres exemples : Auguste Ilobbes, Michel Ange, Buffon, Daubenton; — Règles tirées de ces divers exemples.
Par des soins bien réglés, on peut se faire un bon tempérament. Un homme se plaignait à Auguste de l'indigence où le goût du plaisir l'avait réduit. Vous vous êtes éveillé bien fard, lui répondit l'empereur. Ne pourrait-on pas faire cette réponse pleine de sens aux hommes qui longtemps oublieux de leur santé, s'aperçoivent enfin qu'elle est ruinée sans ressource et que leur existence est à jamais flétrie. Un peu de réflexion sur eux-mêmes, un léger degré d'attention et de persévérance, et ils auraient évité des maux infinis. Loin de là, la fumée de la gloire, les soins de la fortune, les hochets de l'ambition, voilà
l'éternel objet de leur culte, l'unique but de leurs pensées, de leurs travaux, de leur veilles, de leurs sueurs. Mais la nature est inflexible; tôt ou tard ces insensés recueillent ce qu'ils ont semé ; et comme dit un poète espagnol, ils entassent pour l'avenir des soupirs et des chagrins. La santé imite rarement la fortune, elle ne se donne guère à des gens qui en font un mauvais usage, mais elle reste volontiers avec celui qui en sent le prix; elle exige peu et donne beaucoup. Nous avons la conviction que si la plupart des penseurs employaient à la conserver, la dixième partie des soins qu'ils apportent au plus mince de leurs ouvrages, très rarement auraient -ils le chagrin de l'avoir perdue. Bien plus, quand les forces sont affaiblies, on peut encore longtemps les ménager et les soutenir. Il y a un art de digérer avec un mauvais estomac, de se conserver, de vivre, malgré certaines maladies, comme un pilote conserve son vaisseau au milieu des écueils. C'est ainsi qu'on se compose à la longue une constitution artificielle, une espèce de tempérament philosophiqne, si l'on peut ainsi s'exprimer. Mais pour y parvenir, il est important de bien juger ce qui reste de vigueur; il faut que tout soit mesuré au poids de la raison, sanctionné par l'expérience, ratifié par le tempérament. Le célèbre ministre de Lionne, mourut par excès de diète, tout en voulant suivre le régime du Vénitien Cornaro. Exemples : Newton, Fontenelle, Voltaire. — On
a cité, avec raison, beaucoup de grands hommes dont la carrière fui longue, malgré les excessifs travaux auxquels ils se sont livrés ; mais il fallait en même temps examiner jusqu'à quel point ils ont poussé fart de vivre et de soutenir leurs forces. Nous ne craignons pas de l'assurer, tous ont adopté un régime conforme à leur manière d'être et au but qu'ils se proposaient d'atteindre. Une chose digne de remarque, c'est que la plupart étaient d'une faible constitution. Quoique mal trempés, les ressorts de la vie ne se sont rompus que bien tard, parce que l'ordre de leurs mouvements fut toujours rapproché autant que possible de celui de la nature. Par là, ces hommes illustres ont obtenu deux avantages inappréciables : le premier, de conserver leur santé, le second, de mettre le sceau à leur gloire en achevant leurs immortels ouvrages. Citons quelques exemples remarquables, pris parmi les octogénaires (1). Un des premiers qui se présente est Newton. Le nommer, c'est rappeler une des plus
I 1 i La plupart des historiens et des biographes abondent quand il est question des ouvrages, des principes, des systèmes, des actions d'éclat, du costume officiel, mais ils se taisent quand il s'agit de ce qu'on appelle le négligé de la vie domestique, précisément ce qui révèle l'homme, en écartant le masque du personnage. Guetter nids hommes aux petites choses, comme dit Montaigne, est pourtant le seul moyen de les bien connaître. 11 n'y a peut-être que les lettres particulières écrites dans l'intimité, qui puissent donner la clé de certains caractères.
(Xote de R.-P.)
vastes intelligences qui ont honoré l'humanité. Mais malgré les hautes facultés dont Newton fut doué, à quelles études immmenses ne s'est-il pas abandonné ! dans quel abîme de méditations n'a-t-il pas plongé son esprit pour y découvrir la vérité et la mettre en lumière! quelle tension cérébrale! quelle continuité d'exaltation nerveuse! 11 y avait des instants, au rapport de ses biographes, où sa pensée était tellement élevée et perdue dans l'abstraction, qu'on l'aurait dite séparée de son corps. Quelquefois en se levant de son lit, il se rasseyait tout à coup, saisi par quelque idée dominante, et il restait là des heures entières à moitié
i suivant toujours la pensée qui l'occupait. On connaît son mot sur le secret de ses grandes découvertes, en y pensant toujours; c'est ce qu'il appelait encore une pensée patiente qui triomphe de tout. Eh bien ! malgré de pareils travaux et l'espèce de prostration morale qui en fut le résultat, Newton a vécu quatre-vingt-cinq ans, sa santé fut rarement altérée, il ne se servit jamais de lunettes, et ne perdit, assure-t-on, qu'une seule dent. On croit rêver en lisant de pareilles choses; cependant les faits suivants donnent l'explication de ces phénomènes.
Newton était né faible, délicat, et il le savait ; il ménagea donc ses forces autant qu'il put, les réservant pour les sujets de ses études. Sa vie fut toujours
i. pie et son régime sévère ; il ne vécut presque que <1e pain trempé dans un peu de vin, pendant ses
I7i HYGIÈNE.
expériences sur l'optique. On prétend que son habit était toujours de même tissu, quelle que fut la saison. Aussitôt que ses occupations le lui permettaient, il prenait de l'exercice. Doux, affable, modeste, le calme de sa figure, la simplicité de ses manières, contrastaient singulièrement avec sa haute réputation. Mais ce qui influa davantage sur son bien-être . c'est qu'on ne lui a point connu de passion ; celle même de la gloire était en lui très modérée. Ayant éprouvé quelques tracasseries, il se repentit de s'être fait connaître et d'avoir sacrifié à une vaine ombre, son repos, rem prorsùs substantialem, selon ses expressions. Aussi ne fut-ce qu'après la mort de Hooke, son rival et son ennemi, qu'il publia la totalité de ses travaux. Nommé membre du parlement, la lièvre de l'ambition ne le tourmenta jamais. Soit timidité, soit prudence, comme on l'a remarqué, il n3 parln que deux fois : l'une, dans une affaire de peu d'importance; l'autre, pour se plaindre qu'il y avait un carreau de vitre cassé, ce qui refroidissait beaucoup l'atmosphère. Malgré l'importance de ses recherches, il savait suspendre son travail quand il se sentait par trop fatigué. 11 y a plus, c'est que les dix dernières années de sa vie, il cessa même, comme je l'ai dit, de s'occuper de mathématiques.
Fontenelle tint, pendant cinquante ans, le double sceptre des sciences et des lettres; il travailla constamment, passa sa vie à la cour du régent avec les
grands, les gens de lettres et les savants de son temps. 11 fut homme de lettres et homme du monde, ami de tous les plaisirs, de toutes les jouissances; cependant sa santé resta presque inaltérable. Il a beaucoup écrit; son bonheur fut aussi constant que sa vie fut longue, et il a vécu un siècle. Quel fut donc son secret? économiser son existence, étendre avec art sur toute sa vie, la portion de bonheur qui revient à chacun de ses instants; en un mot, mettre en pratique ce qui n'est souvent chez les autres qu'en théorie. 11 dut en partie sa longue vie à sa sagesse, sans rien retrancher sur ses plaisirs, sachant toujours écouter la nature, en se gardant bien de lui imposer des efforts. Une chose qu'il se dit de bonne heure à lui-même, est qu'on doit regarder la santé comme Yunité qui fait, valoir tous les. zéros de la vie; il lit donc son possible pour la conserver, et il y parvint, toutefois sans s'assujettir à un régime superstitieux. Sa complexion était faible; il avait la poitrine très délicate, l'estomac bon, et il se conduisait en conséquence. Se réfugiant dans la tempérance, cet asile protecteur de la santé, il porta la sobriété jusque dans la sagesse même. Aussi, depuis sa naissance jusqu'à sa difficulté d'être, n'éprouva-t-il qu'une seule maladie, à l'Age de cinquante ans; il diminua dès lors sa nourriture et ne prit, par jour, qu'une seule tasse de calé.
Sa vie de chaque journée était réglée d'avance, et
il s'écartait rarement du plan tracé depuis longtemps. Les heures de ses repas, de son travail, de son sommeil, de ses récréations, de ses lectures, étaient arrêtées avec soin et précision. Tour à tour, mondain et solitaire, toujours maître de lui, toujours tranquille dans le tourbillon du monde, il avait imprimé aux phénomènes de son organisation un mouvement tellement égal, uniforme, régulier, que ce mouvement se perpétuait ainsi de jour en jour, d'année en année. Fontenelle existerait encore, si chaque pas fait dans la vie n'en était un vers le tombeau ; aussi sa mort survint-elle sans douleur, sans effort : la pendule avait cessé d'osciller.
Loin de macérer son corps pour augmenter l'énergie de son esprit, folle et dangereuse prétention, ee philosophe ménageait les forces du premier pour augmenter celle du second. A cet égard, ses maximes étaient assez simples : ne manger que modérément, et, s'abstenir tout à fait de nourriture si la nature y répugnait; ne pas composer quand le travail déplaisait; ne passer aucun jour sans travailler, et ne jamais travailler un seul jour avec excès; enfin, rester toujours gai, car sans cela, disait-il, à quoi servirait la philosophie? Sa surdité même ne le rendit point triste. On sait que quand on parlait devant lui, il demandait seulement le sujet de la conversation, ce qu'il appelait le titre du chapitre. Ce système de vie, dira-t-on, devait peu coûter à
Fontenelie, d'un caractère personnel, d'une constitution froide. On a tant répété ces assertions, qu'on a fait un odieux égoïste de cet homme célèbre ; l'exagération est ici formelle et palpable. Sans doute Fontenelie n'avait pas une imagination ardente, un tempérament fait pour les grandes passions. Mais l'homme qui sut vivre avec les grands sans les flatter bassement, qui fit du bien secrètement à ses ennemis, tout en jetant sans les lire, leurs écrits satiriques, dans un grand bahut, qui jamais ne donna « le plus petit ridicule à la plus petite vertu, » qui seul refusa courageusement sa voix, quand il fut question d'exclure de l'Académie françaisele vertueux abbéde Saint-Pierre, avait-il donc un cœur aussi insensible et aussi personnel qu'on le dit? C'est une contradiction choquante et inadmissible. Fontenelie [fut bon par principes, et sa sagesse était aussi bien le fruit de sa raison que de son tempérament. Son petit Traité du bonheur modèle en ce genre, indique à tous la route qu'on peut suivre à son imitation.
Veut-on un exemple plus frappant encore que les précédents, de la puissance d'un plan hygiénique bien conçu? C'est celui de Voltaire. 11 ne s'agit, comme on doit le croire, ni de ses ouvrages ni de ses opinions; nous ne considérons ici cet homme célèbre que sous le rapport purement médical. Personne n'ignore que le jeune Arouet était né si faible, qu'on n'espérait pas qu'il vécût, et il conserva toute sa vie l'em-
BÉVEILLÉ-PARISE, Physiol. 12
preinte de cette frêle organisation primitive. Ce n'est pas sans raison que lui-même s'étonnait d'exister, assurant qu'il avait passé sa vie à mourir. Par les progrès de l'âge, Voltaire acquit un tempérament bilieux sec, ardent, volcanique. Il eut celte irritabilité maladive si commune chez les penseurs, et la cause chez lui de ses impatiences, de ses chagrins, de ses violences. Aussi ne jouit-il jamais d'une santé merveilleuse, sa Correspondance en fait foi. C'est toujours le vieux, l'éternel malade; il écrit de son tombeau, il n'est plus qu'une ombre, dans peu de jours on couvrira de terre son squelette parisien, etc. Ses souffrances n'étaient pas jouées, elles ont été longues et réelles. A vingt-neuf ans, il fut atteint d'une petite vérole extrêmement grave ( 1 ). Une affection scorbutique qui lui fit perdre de bonne heure toutes ses dents, le tourmenta beaucoup; il fut sujet aussi à des coliques
(1) A cette époque, en 1723, on ne connaissait pas encoîe bien la vraie méthode de traiter cette maladie par les rafraîchissants et même par la soustraction du sang, dans certaines conditions. Beaucoup de médecins recouraient aux cordiaux et aux toniques; mais Gervasi, médecin de Voltaire, n'employa que la saignée et la limonade, méthode dont le malade se loue beaucoup, et à laquelle il dut en effet son salut. J'ai souvent pensé que si Gervasi eût sacrifié à l'ancien préjugé médical, c'en était fait de Voltaire. Que l'on calcule maintenant les conséquences de cette mort prématurée. La direction des idées du xvme siècle eût sans doute été différente, la révolution française n'aurait peut-être pas éclaté, etc., etc.
{Note de R.-P.)
opiniâtres. « En composant, dit-il, je tenais mon ventre à deux mains, et ensuite ma plume. » D'autres maux, tels qu'un érésipèle qui reparut souvent, une sciatique opiniâtre, un rhumatisme goutteux, des ophtalmies répétées, ne lui laissaient que bien peu de relâche. Qu'on ne s'étonne donc plus de ses plaintes réitérées sur l'état de sa santé. Cependant, malgré des maux continuels et sans cesse renaissants, Voltaire remplit l'Europe de son nom, écrase tous ses rivaux, exerce une influence despotique sur les idées de son siècle; il publie soixante-dix volumes, écrit en deux jours, et à quatre-vingts ans, les Filles de Minée, fait deux ans plus tard, la tragédie d'Irène, et parcourt presque entièrement une carrière de dixsept lustres. Il se vante même d'avoir survécu à tous ses contemporains les plus robustes, et même à ses médecins. De quelque côté que soit vu cet homme, était-il donc dans sa destinée de paraître extraordinaire? Notons quelques détails sur sa vie privée. Son esprit vaste et facile s'appliquait à tout, aux plus petits, comme aux plus grands objets, et sa santé, son bien-être physique, ne furent pas oubliés. Quoiqu'il assure le contraire, il n'était certainement pas de ces gens de lettres qui disent : J'aurai du régime demain; loin de là, il s'en traça un excellent, et il y resta fidèle. Selon son expression, « il faisait son corps tous les matins, » et il le faisait capable de résister aux fatigues d'un travail opiniâtre. Jeuneou vieux,
chez lui, à la table des grands ou des rois, jamais il ne s'écarta des règles d'une stricte modération. L'abus du café l'ayant fatigué, il le mélangea de chocolat, préparation excellente qu'on devrait généralement adopter. Il assurait d'ailleurs que les aliments et les boissons qui servent de remède, avaient seuls prolongé sa vie, et il en donnait pour preuve, que ne pouvant plus digérer, il prit pour tout aliment, pendant une année, de la bouillie faite avec la fécule de pomme de terre et du jaune d'œuf, substances en effet très digestibles et très nourrissantes. Hémorroïdaire et sujet à la constipation, il lutta toujours contre cette fâcheuse disposition, sachant très bien quelle était son influence sur la santé. Les plus doux laxatifs furent employés par lui, mais il donna la préférence à la casse, d'après le conseil de Tronchin. On connaît ce vers de Delille :
La casse prolongea les jours du vieux Voltaire.
(Les trois règiv
Condenser par la méditation les forces de l'esprit, c'est en augmenter prodigieusement le ressort, mais malheur à celui qui en abuse.
Voltaire recourait à trois moyens pour contrebalancer les funestes effets de cette pratique: l'exercice corporel, qu'il aimait beaucoup, les distractions du monde et le changement d'objet dans le travail. Il y
avait, dit-on, cinq pupitres dans son cabinet sur lesquels étaient commencés cinq ouvrages différents. Se sentant fatigué du travail de l'esprit, il trouvait le temps d'être architecte, agriculteur, jardinier ou vigneron. Il courait de son cabinet à son théâtre, à ses plantes, à ses vignes, à ses tulipes; de là il revenait à ses études, à ses travaux littéraires. Si pour lui la solitude avait des charmes, il ne rejetait pas non plus les plaisirs de la société, où la vivacité et le piquant de son esprit lui ménageaient toujours des triomphes. Aux Délices ou à Ferney, il passait souvent de son cabinet dans le salon de sa nièce. C'est alors que plusieurs personnes se trouvaient sur son passage, afin de pouvoir dire un jour : Je Vai vu. Avide de toute espèce de gloire littéraire, Voltaire eut des envieux, des ennemis, etl'on sait qu'il fit une guerre acharnée aux uns et aux autres, mais ce ne fut pas toujours sans altérer sa santé. Cette vive sensibilité qui lui rendait insupportable toute critique, ébranlait continuellement son système nerveux, éminemment irritable ; la bile acre et caustique qui coulait de sa plume, réagissait douloureusement sur sa propre organisation. Toutefois, ce n'était que dans les premiers instants, car l'équilibre ne tardait pas à se rétablir (1). D'une
li Dans une lettre à son ami Thiriot, il se peint avec la plus frappante vérité :
Sans respect pour les grands et sans crainte du toit, Palicnl dans mes maux et gai dans mes boutades,
part, cette organisation était souple et d'une singulière mobilité; de l'autre, comme nous l'avons déjà remarqué, il n'y avait point en lui de sentiments durables et profonds ; il s'appliquait même, et peut-être avec raison, à les effacer de sa mémoire. « Je trempe, disait-il, avec les eaux du Létbé, le bon vin que je bois à la santé de mes amis. » Il avait fait le matin la chasse au Pompignan, il se mettait au bain, se faisait lire lesjournaux, disait quelquesplaisanteries, et tout était fini.
Pendant sa vieillesse, Voltaire redoubla de soins pour se conserver. On faisait du feu en tout temps dans son appartement, et il se couvrait d'excellentes fourrures de Paissie. Pendant la rigueur de l'hiver, il prit le parti de ne plus sortir de chez lui ; il restait même au lit jusqu'à cinq ou six heures du soir. Ce lit, d'une extrême propreté, était couvert de livres. On voyait auprès, une table élégante sur laquelle se trouvait toujours de l'eau fraîche, du café au lait ou au
Me moquant de tout sot orgueil, Toujours un pied dans le cercueil, De l'autre faisant des gambades,
voilà l'état où je suis mourant et tranquille. (Correspondance, 1731.) Toujours riant de ses maux, il écrit à d'Alembert : « Votre estomac, mon cher ami, mon cher philosophe, ne peut pas être en pire état que ma tète. Ma petite apoplexie, a l'âge de quatre-vingt-trois ans, vaut bien vos déjections à l'âge de quarante ans. Mettons l'un et l'autre dans le même plat, vos entrailles et mes méninges., et offrons-les à la philosophie. » (9 mai 1777.)
chocolat, des marques de papier blanc et une écritoire, d'après de pareils soins, on peut présumer que cet homme célèbre eût fourni une carrière centenaire, s'il n'avait pas lui-même manqué à ses préceptes. Agé de quatre-vingt-quatre ans, il quitta le pays où il avait conservé si longtemps son repos, son indépendance et sa santé; il vint à Paris au milieu de l'hiver, et c'est avec raison qu'il dit à son vieil ami d'Argental : J'ai interrompu mon agonie pour venir vous embrasser. En effet, débile, usé par l'âge et les travaux, il ne put supporter les fatigues du voyage, encore moins les émotions vives et répétées qu'il éprouva à Paris. Des douleurs aiguës au col de la vessie etune rétention d'urine s'étant déclarées, il prit quelques doses trop fortes d'opium pour obtenir un peu de repos et de sommeil ; mais il ne tarda pas à succomber. Ainsi vécut et mourut cet homme qui, pendant soixante ans, fatigua la renommée de son nom, qui fut loué et critiqué au delà de toute mesure, qui eut des statues, une apothéose, tout un peuple pour courtisan, et que des personnes superstitieuses, mais sensées au fond de leur superstition, ont cru n'être que l'esprit du démon ayant revêtu la forme humaine.
Autres exemples : Auguste, Hobbes, Michel Ange, Buffon, Daubenton, etc.
Les exemplesseraient sans nombre pour démontrer cette vérité, que beaucoup d'hommes illustres au-
raient succombé de bonne heure, s'ils ne s'étaient astreints à un régime conforme à leur constitution et à leurs travaux. Quelques anciens ont aussi très bien connu l'art de conduire loin une santé. Après une longue énumération des infirmités d'Auguste, Suétone dit : « Ainsi, toujours débile, il ne supportait aisément ni le froid ni le chaud, quare quassato corpore, neque frigora, neque œstus facile tolerabat. Cependant, ajoute l'historien, il soutenait cette santé fragile par beaucoup de soins, verùm tamen, infirmitatem magnâ cura tuebatur. » (Aug. — 82). Auguste vécut, en effet, soixante-seize ans.
Parmi les modernes, remarquons encore le célèbre architecte ^Yren. Son tempérament était très délicat; il semblait même dans sa jeunesse, disposé à la consomption ; mais par un plan de vie sage et réglé, il vécut jusqu'à quatre-vingt-onze ans.
La mère de Hobbes, effraj ée. accoucha avant terme, et l'enfant était d'une extrême faiblesse : Hobbes vécut pourtant quatre-vingt-douze ans, et il écrivit quarante- deux ouvrages. Mais sa vie est un modèle de sobriété, dechasteté et de ménagements pour sasanté.
Quoique épicurien, Sainl-Evremond ne se livrait qu'avec prudence à l'étude et aux plaisirs ; aussi à quatre-vingt-huit ans écrivait-il à Mnon de Lenclos : « Je mange des huîtres tous les matins, je dîne bien, je ne soupe pas mal ; on fait des héros pour un moindre mérite que le mien. »
Michel-Ange était en tout l'opposé de Saint-Évremond. Ayant reçu de la nature le plus beau génie et le tempérament le plus robuste, il conserva l'un et l'autre par une vie très frugale, une extrême continence, l'art de travailler sans trop fatiguer le corps. On connaît la multitude de ses chefs-d'œuvre, et sa vie a été de quatre-vingt-dix ans.
M. de Liuffon n'eût pas des mœurs aussi austères que Buonarotti, mais il était d'une grande sobriété ; l'exercice corporel le délassait de ses longs travaux de cabinet. Devenu vieux, il faisait chauffer dans l'hiver tous ses appartements à seize degrés, et il n'en sortait plus sous aucun prétexte pendant près de six mois. Le modeste Daubenton, son collaborateur, suspendait tout à coup ses travaux pour peu que sa tète se trouvât fatiguée; il s'amusait même à lire et à faire des romans, c'est ce qu'il appellait mettre son esprit à la diète.
On sait tout le soin que Kant apportait à sa santé. Qui ne connaît sa vie régulière, son régime exact, ses précautions minutieuses, ses règles d'hygiène, pour éviter de tomber malade? Un de ses biographes a écrit que la grande horloge de la cathédrale n'accomplissait pas sa tache avec plus de régularité qu'Emmanuel Kant. Toujours levé à cinq heures et couché à dix, il prenait constamment de l'exercice dans la journée, ayant soin même de respirer par le nez, afin d'échauffer l'air qui pénétrait par les pou-
mons. Jamais il ne mettait de jarretières, pour ne pas gêner la circulation. Le boire, le manger, le travail, l'exercice tout était réglé avec la même ponctualité. Il avait soio surtout de chasser toute idée qui aurait pu troubler son sommeil. Chaque soir, en se couchant, il s'enveloppait méthodiquement de sa couverture, et il se demandait : Y a-t-il un homme qui se porte mieux que mol? Ne frappons pas de ridicule ces minutieuses précautions : avec elles, Kant a vécu près d'un siècle, sain de corps et d'esprit : il est devenu l'un des chefs les plus honorés de la philosophie, ses travaux sont immenses, sa gloire et son nom impérissables.
Comparez maintenant la vie, la santé, la longue carrière de ces grands hommes à celles de beaucoup d'autres qui n'ont pas su ou voulu ménager leurs forces, diriger, exalter ou modérer à propos le feu qui était en eux. Pascal, Molière, Mirabeau, Byron, etc., furent malheureusement dans ce cas. Nous avons déjà parlé brièvement des premiers; quant au dernier, qui donc ignore l'étrange fougue de son caractère et de ses mœurs, sa bizarre manière de vivre, tantôt se plongeant 'dans toute espèce de voluptés matérielles, tantôt affectant une frugalité excessive. Dépasser tout, outrer tout, au physique comme au moral, était systématiquement son but et l'objet de sa vanité. Il eut des vertiges, des crises nerveuses, une sorte de débilité qu'il attribuait tou-
jours à de la plénitude. « Depuis son arrivée en Grèce, il s'était constamment abstenu de toute nourriture animale, ne vivant que de pain et de beurre, de fromage, de légumes et de fruits. Poursuivi d'ailleurs de la frayeur d'engraisser, depuis sa première jeunesse, il se mesurait presque tous les matins le tour des poignets et de la taille; et quand il croyait voir accroissement d'embonpoint, il prenait une forte dose de médecine. » (Mémoires de Lord Byroii, t. V, p. 422.) Pour éviter cet embonpoint, qu'il appelait une hydropisie d'huile, il souffrait la faim, ou bien il la faisait passer en avalant une oublie imprégnée d'eau-de-vie. Quel régime! quelle conduite pour un homme débilité, nerveux, vivant à Missolonghi, climat humide et malsain! Aussi Byron fut-il fauché parla mort à la fleur de son âge.
Pour objection à cette masse de preuves, on cite des personnes qui ont peu vécu, malgré un régime fort exact, et d'autres dont la carrière a été longue, bien qu'elles aient fait beaucoup d'excès. Est-il donc nécessaire de répondre que c'est toujours le très petit nombre qui se trouve dans ce cas? D'ailleurs, tel qui n'a pu parvenir qu'à cinquante ans, en se conduisant avec art et sagesse, n'eût peut-être pas dépassé trente ans, en vivant au hasard des circonstances ; et tel autre, au contraire, a atteint à peine sa soixantième année, qui eût vécu un siècle, s'il n'avait pris le dangereux parti de s'abandonner à la vie sans
la raisonner, sans l'observer, sans en calculer les chances. D'ailleurs, on acquiert en assez peu de temps ces douces et bienfaisantes habitudes tant recommandées par les sages qui se sont occupés du bonheur des hommes. « Si pour vivre longtemps, dit Adam Ferguson, il suffit de mener une vie active, sobre et régulière, le moyen est encore meilleur que le but, et si nous manquons celui-ci, nous jouirons au moins des grands avantages que doit nous procurer celui-là. »
Autre erreur : Vivre hygiéniquemenî, c'est vivre trop régulièrement; c'est asservir, c'est flétrir l'existence, c'est en rétrécir le cercle. Non, certes, la vraie médecine ne l'entend pas ainsi; elle rejette de ses préceptes l'exactitude et la précision tyranniques ; elle brise la balance de Sanctorius; elle ne veut pas qu'on vive par doses réglées. Ses principes, toujours larges, généreux, sont fondés sur une immuable expérience. Elle voudrait convaincre tout penseur prudent et éclairé de l'indiscutable vérité des axiomes suivants.
Règles tirées de divers exemples. — Il faut s'attacher à maintenir les fonctions organiques dans un degré d'action qui contribue le mieux à leur harmonie, et par conséquent à déterminer et maintenir une constitution saine et vigoureuse.
Faire avec soin l'inventaire et l'estimation de ses forces, est la chose la plus importante de la vie; se
bien persuader qu'en les employant outre mesure, on les détruit a jamais, tandis qu'elles se renouvellent en les ménageant.
Le travail de l'intelligence étant évidemment celui qui coûte le plus à l'économie, ne doit être pris que sur Yexcédent d'une vigueur qui ne se produit que par intervalles; et quelque favorisé qu'on soit de la nature, il faut bien se garder de dire : « Là où il y a tant, il doit encore y avoir davantage. »
Toutes choses égales d'ailleurs, un régime doux, une vie réglée, des habitudes simples et modestes, mettre de la tempérance en tout, même dans ses études et dans ses travaux, sont autant de chances pour la santé, trésor dont la folie seule méconnaît le prix .
Indépendamment de cette règle générale, chacun doit étudier, connaître et pratiquer ce qui convient le mieux à son tempérament et aux spécialités qui lui sont inhérentes.
Dans toute position sociale, quelle qu'elle soit, il y a une direction plus ou moins juste, un emploi plus ou moins judicieux et salutaire de ses facultés et du régime que l'on adopte.
Il convient aux gens de lettres, artistes, savants, plus qu'aux autres hommes, d'examiner la question du bien-être physique avec cette attention forte, cette vivacité pénétrante et passionnée qu'ils apportent à une foule d'autres questions.
S'il est bon enfin de s'efforcer d'acquérir une gloire honorable, on doit avoir aussi le courage de s'en passer; il est des cas où il faut savoir dire : A d'autres l'arène ! et à moi le repos, voleté musœ, et valetecurœ.